‹ L'Apotre Paul: esquisse d'une histoire de sa PenséeChapitre 20 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'épître aux Philippiens.

La dogmatique de Paul finissait par se résoudre et s'absorber en une haute christologie. Cette christologie, à son tour, arrive à son expression dernière et trouve son couronnement dans le fameux passage Phil. II, 6-1 1, texte qui peut être considéré comme la clef de voûte de tout Tédifice théologique élevé par Tapôtre. Mais, avant de l'aborder, il est absolument nécessaire de dire un mot de l'épître qui le renferme.

Écrite du prétoire de Rome (I, 13), cette dernière lettre clôt la vie historique de Paul racontée dans le livre des Actes. Si, par un appel à César, l'apôtre croyait abréger cette longue captivité préventive, il avait vu ses espérances amèrement trompées. On ne s'était guère plus préoccupé de lui à Rome qu'à Césarée. Il dut reprendre patiemment, dans les chaînes, l'œuvre de son apostolat. Son ardente parole gagna bien des âmes parmi cette population militaire du prétoire, et jusque parmi les membres de la maison de Néron. Mais son courage, son exemple, en donnant une impulsion nouvelle à toute l'œuvre missionnaire, provoquaient en même temps, dans le sein de l'église, une séparation plus tranchée et une opposition plus violente, entre les amis de son évangile et le parti judaïsant. Vaincu en Grèce, le vieil esprit juif semblait trouver dans les habitudes et le génie de la race romaine un sol plus favorable où il devait s'enraciner profondément et bientôt refleurir.

Paul a donc traversé de douloureuses épreuves et soutenu

de pénibles combats. Bien des chrétiens, qui auraient dû le consoler, Font méconnu et renié. Il a souffert d'un long isolement et peut-être de dénonciations fraternelles. Cependant, à l'heure où il écrit sa lettre aux Philippiens, une éclaircie semble se faire dans le ciel de sa vie, sombre depuis si longtemps. Timothée est auprès de lui. Épaphrodite est venu lui apporter le témoignage si doux à son cœur de l'afiFection constante de ses enfants spirituels de Macédoine. Il entrevoit enfin, à son procès, une issue prochaine. Il l'attend, non sans émotion, mais dans la résignation la plus parfaite. Ses craintes mêmes ne parviennent point à troubler ou à comprimer la joie qui déborde de son cœur ému. Ces longs ennuis de la prison, mortels aux faibles âmes, n'ont pas plus abattu le vieux héros que les luttes et les orages de la vie publique. A ce moment critique, il se relève toujours invaincu, toujours ardent. Écoutez4e s'écrier, avec cet accent de triomphe qu'il retrouve toujours quand il s'agit de la cause de Christ: «Et maintenant, quoiqu'il arrive. Christ sera toujours glorifié dans ma chair, soit par ma vie, soit par ma mort » (I, 20) !

Il ne faut chercher dans cette courte lettre ni discussion, ni préoccupation dogmatiques. Si l'apôtre fait parfois allusion à l'agitation judaïsante, soit à Rome, soit à Philippes (I, 17; in, 2, 18), ce n'est qu'en passant et sous la forme d'un avertissement pastoral. De même, le passage christologique (n, 6-11) fait partie intégrante d'une exhortation toute pratique au renoncement à soi-même et au dévouement. Ni l'un ni l'autre de ces points ne peut donc être regardé comme indiquant le but, ou faisant l'objet direct de l'épître. Il faut ou renoncer à y découvrir ime intention quelconque, ou accep^ ter simplement celle que l'auteur lui-même révèle. Paul veut remercier les Philippiens de leur généreuse offrande , leur donner de ses nouvelles, et leur faire espérer son prochain re-

tour (II, 24). C'est une lettre tout intime et familière, dans laquelle il éprouve une grande joie à épancher le trop plein de son cœur. Il leur parle d'eux et de lui, et ces deux sujets, alternant dans tout le cours deTépître, finissent par se mêler et se confondre (I, 1-12 et I, 12-26 ; — I, 27, II, 16 et 17-30; — m et IV). Voilà tout le plan et tout Tordre de cette épître. Ainsi s'expliquent ces brusques transitions, ces changements de ton imprévus, qui ont fait supposer à certains critiques que nous avions ici deux ou même trois lettres de Paul réunies en une seule.

On oublie que Paul était homme et apôtre avant d'être théologien, et l'on arrive à s'étonner de ne pas le voir mettre dans une lettre si familière l'ordre méthodique d'un traité. Mais il suffit de relire ces quelques pages d'une manière suivie, pour y saisir, à défaut de l'unité logique qu'il n'y faut point chercher, une profonde unité d'inspiration et de dispositions morales. La logique des sentiments est autre que celle des- idées ; c'est le cœur qui la perçoit. Or ici les sentiments s'appellent et se répondent de la manière la plus harmonieuse et la plus naturelle. Ces lignes ont coulé d'un seul jet. Ajoutons qu'elles manifestent bien moins les pensées théologiques de l'apôtre, que les sentiments de son âme et la maturité de sa vie reUgieuse. C'est une richesse d'expériences chrétiennes, une plénitude de foi, une délicatesse et une force d'afifection, qui rappellent les meilleurs chapitres de la seconde lettre aux Corinthiens. C'est la même vie intérieure débordante; seulement les longues épreuves et les longues méditations l'ont approfondie^ calmée et mûrie. La parole de l'apôtre retrouve bien parfois ses anciens et sévères accents (III, 2). Cependapt il y a en elle plus de résignation et de douceur (IV, 18). Se préparant également à vivre ou à mourir, selon qu'il plaira à Dieu, son âme est tout ensemble moins passionnée et plus tendre^ moins jalouse et plus détç^*

chée. Elle nous remue moins et nous touche davaûtage. Elle trahit je ne sais quelle mélancolie. Elle se couronne déjà de l'auréole du martyre et d'un reflet d'immortalité.

Malgré ce caractère pratique, notre épître^ ne nous en élève pas moins sur les hautes et lumineuses cimes du spiritualisme chrétien, que la pensée de l'apôtre avait fini par atteindre et où elle s'est reposée. Ce spiritualisme est surtout frappant dans les doctrines eschatologiques. Paul a toujours

attendu et attend encore le grand jour du Seigneur (■îiji.épa Xpiff'Tou, I, 10). La résurrection des morts lui paraît toujours le but suprême du développement de l'humanité nouvelle sur la terre (III, 11). Le retour de Jésus, venant transformer ce corps d'humiliation à l'image de son corps glorifié, demeure l'objet de son espérance. Mais il n'y a plus aucune fièvre, aucune impatience, aucune angoisse dans cette glorieuse attente. C'est avec une foi absolument désintéressée et soumise, que Paul contemple et suit dans l'histoire la volonté lente, mais toujours progressive du Père, n renonce absolument à interroger un avenir dont Dieu seul a le secret. Il s'élève par ce renoncement même à la hauteur sereine de la conception de Jésus : la transformation intérieure et progressive de l'humanité entière, sous l'action continue et organique du ferment de l'Évangile. Qu'on ne dise point que cette attente spiritualisée de la consommation du Royaume est encore un reste de superstition juive. EUe tient à l'essence même de la foi chrétienne ; elle a été la foi de Jésus ; elle restera celle de son Église. L'Évangile, en effet, n'a point seulement pour but le salut individuel de l'âme après la mort, il a aussi, et surtout il a eu, dès les premiers jours, dans la pensée même de son fondatem*, une portée sociale et universelle. Il est entré dans l'histoire de l'humanité, comme le facteur décisif de ses destinées. Si cette histoire est uu drame, c'est Christ qui en tient et qui en prépare le

dénouement, et ce dénouement sera le jour de Christ, c'està-dire la glorification suprême de sa personne et de son œuvre. Telle est la conclusion inévitable de toute philosophie chrétienne de l'histoire. Si cette conception de la destinée du genre humain est fausse, si l'Évangile de Christ n'est pas le dernier mot de toutes nos agitations, il est clair que le salut n'est point en lui. En cessant d'être le Sauveur du monde, Jésus cesse en même temps d'être un Sauveur individuel.

C'est ce côté social qui a fait la force et la grandeur du messianisme juif. Il y avait là un élément de vérité profonde que Paul, après Jésus, a dégagé et retenu. La philosophie de l'histoire qui en est sortie et que l'apôtre a peu à peu largement esquissée, est le plus beau titre de gloire de sa pensée. Il a laissé tomber tout ce qu'avait d'étroit, de national, de matériel, de grossièrement surnaturel, la conception juive. Il a écarté les calculs ingénieux, les signes des temps, les visions fantastiques. Il s'est appliqué courageusemené à la tâche pratique de tous les jours, ouvrant la voie au progrès, y marchant lui-tnênie sans découragement, comme sans impatience, oubliant ce qui est déjà fait, pour ne songer qu'à ce qui reste à faire (ev Se, -rà [t.h èxCao) èitiXav- Ôavé|JLevoç, Toïç Be IjjLxpoaÔev èTr£KTeiv6iJi.evoç, III, 14).

Mais si les espérances à courte échéance du messianisme vulgaire se sont évanouies, de plus nobles, de plus intimes ont jailli delà conscience chrétienne. Paul se sentait trop bien uni à Christ, pour accepter jamais l'idée d'être séparé de lui. «Dans la vie, dans la mort, avait-il écrit dans l'épître aux Romains, nous sommes au Seigneur» (èiv Te Çw[ji.£v èiv ts àxo- -6vTf)(j)c(j)[ji.£v, Tou )cup(ou èaiJi.év), et ailleurs: «Je suis assuré que ni la mort, nila^^^, que rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ, notre Seigneur» (Rom. XIV, 8; Vin, 38) ! Depuis longtemps Paul vivait en présence de la

mort, et, dans la mort elle-même, il avait appris à retrouver son Sauveur et sa vie. La mort avait été absorbée par la vie. Ce triomphe spirituel sur la mort, que nous avons déjà noté dans la seconde lettre aux Corinthiens, apparaît consommé dans notre épître aux Philippiens. Continuer cette existence ou la quitter sont des accidents extérieurs qui n'affectent guère l'apôtre, qui laissent également intacte, également ininterrompue sa communion avec Christ. «Pour moi, vivre c'est Christ, et mourir m'est un gain ! » La mort elle-même lui paraît désirable ; car sa foi ne peut Voir dans cette dernière crise qu'un renouvellement de son être, un progrès décisif qui le rapproche encore plus du Seigneur Jésus. «Je suis pressé des deux côtés, j'aurais le désir de déloger pour être avec Christ, ce qui me serait beaucoup meilleur.» On*conçoit l'indépendance absolue que cette foi donne à son âme. «Je sais être content de ce que j'ai. J'ai appris à être dans te gêne et à être dans l'abondance. Je suis initié à toute condition. Je sais endurer la faim, et goûter le rassasiement, supporter la richesse et jouir de la pauvreté. Je puis tout par Christ qui me fortifie» (IV, 12)! Au moment où Paul arrivait au terme de sa vie, le fruit de sa foi était mûr.

C'est en ne perdant point de vue ce caractère pratique de l'épître aux Philippiens, cette absence complète de prétention', dogmatique, que l'on peut arriver à une juste appréciation du passage II, 6-11 qu'il nous reste à examiner. Paul, en effet, ne parle ici de Jésus que pour montrer dans . sa conduite le type idéal que le chrétien doit s'efforcer d'imiter et de reproduire. La loi du développement moral est d'arriver à la gloire par la croix. Ce lien organique entre les souffrances librement acceptées, le sacrifice joyeusement accompli et la récompense divine de la gloire futm*e, est le trait distinctif de la conception que Paul s'est toujours faite 4e la vie chrétienne en général (2 Cor. J, 5-7; IV, 11-17;

Rom. VI, 5 et XIV, 9). En devenant transcendante, la christologie paulinienne n'a poinf perdu le caractère éthique qui était son caractère primitif. La croix reste toujours le centre de gravité de toute cette construction. Nous ne sommes donc point ici en présence d'une abstraction métaphysique,' se réalisant par un processus logique et nécessaire; nous sommes en face d'un être moral dont la tête nous dépasse sans doute, mais dont les pieds posent sur le même sol et qui a réalisé librement sa destinée comme nous devons réaliser la nôtre. C'est à ce point de vue essentiellement éthique qu'il faut rester pour saisir la vraie pensée de Paul. Je ne sais, après cela, s'il est vraiment nécessaire de réfuter l'interprétation que Baur en a donnée. Notre auteur, d'après lui, aurait calqué cette admirable histoire de Jésus sur celle d'un éon du gnosticisme valentinien, lequel, voulant se faire l'égal du Dieu suprême, tombe par une chute méritée du iCk^çiù^^cL dans un état inférieur, dans le KévwjAa, et se relève ensuite par degrés et par une longue expiation ju8C[u'au degré suprême. Il y a un abîme entre ces deux conceptions. Elles appartiennent à deux mwides qui n'ont rien de commun, et je cherche vainement le moindre lien entre elles. Baur invpque certaines expressions de notre passage qui semblent favoriser le docétisme. Mais l'idée du docétisme, comme le fait très-bien remarquer M. Reuss, n'est ni dans le terme de fjLop^Vj, puisqu'il est employé pour désigner la substance divine, ni dans celui de h\Ko[{ù]ia. que l'on trouve Rom. VIII, 3, cf. I, 23, ni dans ceux de oxyjiji^ et de eupsôrivat qui marquent toujours une réalité objective (cf. 1 Cor. VII, 31; 1 Cor. IV, 2; 2 Cor. V, 3; Gai. H, 17). Mais il y a plus. Une explication de notre texte dans le sens du docétisme irait directement à l' encontre de l'intention expresse de l'auteur. Comment fonderait-il la gloire du Christ sur une humiliation, une obéissance, une mort, qui ne

seraient qu'apparentes? Ce n'est point à un être céleste, mais au Christ historique, que songe Tapôtre; c'est sa vie terrestre qu'il résume admirablement dans la notion du renoncement et de l'obéissance ^

Quant à l'idée elle-même de la Kévwcriç, il n'est pas besoin d'aller la chercher dans la gnose valentinienne. Elle était depuis longtemps en germe dans l'esprit de l'apôtre. C'était la conclusion à laquelle il devait nécessairement aboutir, et où venaient se concilier le point de vue historique dans lequel il maintenait énergiqueraent l'humanité essentielle de Jésus, et le point de vue métaphysique qui. l'amenait à affirmer son origine et sa condition divines. Le passage des Philippiens est la synthèse de la christologie des grandes épîtres et de la christologie des Colossiens.

Il était dans la logique de la pensée de Paul, en effet, de se représenter l'état terrestre de Jésus-Christ comme un état d'abaissement volontaire, et de résumer toute sa vie dans la notion de sacrifice (Gai. IV, 4; Rom. VIII, 32). Il faut surtout rappeler le passage 2 Cor. VIII, 9 : §i' u^xàç èirrwxeudev xXoÙŒioç wv. On a souvent méconnu l'exacte portée de ce dernier texte. Sans doute, le mot èxT(î)X£uaev n'est pas l'exact équivalent de èxévwdev lauT^v. Le verbe xTcoxeùsiv signifie bien vivre "^dxivve, pauperèatem gerere ; mais l'aoriste indique ici très-certainement le moment où cet état a commencé, où Christ est devenu pauvre^. Tout exégète impartial sera forcé de reconnaître qu'au fond de ce passage, il y a bien l'idée

* Voy. de Wette, Exegetisches Handbuch, 2te Auflage, à ce passage des Phil.

''Les verbes neutres en euo), uw, sw, etc., expriment, au présent, un état, et à l'aoriste, un devenir, c'est-à-dire le moment où rétat commence. Ainsi, ^aaiXeuto signifie je règne, et è^aaOvSuaa, je devins roi ; xKJTeùw, signifie j'ai la foi, et èTutdxeuca, je suis devenu croyant. De même, eÇr^aev, nom. XIV, 9, signifie : il est devenu vivant. Voy. Holsten, Paulusund Petrus, p. 437.

de renoncement et de dépouillement, qui seule d'ailleurs fait le nerf du raisonnement de f apôtre dans le contexte. Dès lors, le passage de Tépître aux Philippiens n'est plus que le développement naturel de l'idée indiquée ici-même.

Après avoir ainsi remis notre texte sous son vrai jour, et l'avoir rattaché à ses vraies origines historiques, il ne sera pas difficile d'en expliquer le contenu. Le sujet de toute la phrase est le Christ historique, s'élevant à la gloire par l'abaissement. Mais pour que cet abaissement ait lieu, pour qu'il y ait place même au renoncement, il faut bien que le Christ- soit déjà, en lui-même et par sa nature, d'une condition supérieure. Cette condition originelle, l'apôtre l'indique par ces mots: èv i^op^t) Ôsou ô^ip^wv, qui sont la désignation métaphysique la plus élevée que Paul ait donnée de la personne de Christ. Ils expriment une parenté substantielle avec Dieu, parenté que les expressions de £iko)v y.cù 86?a toî> Ôeou (2 Cor. IV, 4), que l'on en rapproche quelquefois, ne renfermaient pas. Paul a dit de l'homme en son état présent qu'il est \image et la gloire de Dieu (1 Cor. XI, 7); il n'aurait jamais dit de nous, comme de Christ, èv (xopçY) ôeou uxipxovTeç» Mais, d'un autre côté, cette expression [i-opcpr; ôeou ne signifie pas la divinité absolue; au-dessus d'elle, il y a encore ce que Paul appelle l'égalité avec Dieu, eîvat laa ôsc?), position supérieure que Christ aurait pu songer à ravir, mais qu'il n'a point usurpée. Christ est de nature divine. Mais il y a cette différence entre lui et Dieu même, que ce qu'il sera à la fin, il doit le "devenir; et il le devient réeUement par le libre développement .de sa vie morale. Ainsi l'état définitif auquel Christ parvient et que l'apôtre caractérise au verset 10, n'est pas simplement le retour au point de départ, à l'état primitif indiqué au verset 6. Entre ces deux termes, il y a eu, pour Christ lui-même, un progrès, un développement sérieux de son être. D'un autre côté,

Christ, pas plus que nous, ne peut sortir de lui-même et des limites de sa nature. Son développement n'a fait que manifester ce qui, en principe, était en lui ; et le point d'arrivée qui est Yétal divin, suppose au point de départ une nature, une vertu divine. Ces deux termes du développement se rapportent l'un à l'autre, à peu près comme la puissance à Y acte. Christ était dès l'origine en puissance ce qu'à la fin il devint en réalité. Ainsi l'enfant étant, par sa nature même, h (xop^Y) àvOpo)'7:ou, arrive à réaliser, au terme de sa carrière, la pleine humanité. La (xop^*/) ôsou indique donc la forme générale de l'être de Christ, mais, si je puis m' exprimer ainsi, une forme vide qui doit être remplie, c'est-à-dire spirituellement réalisée. C'était, en lui, la capacité de recevoir et de contenir toute la plénitude divine (-iuXifjpwtJLa Ôê^ttîtoç).

Ce développement de la persgnne de Christ s'est fait par une série de moments divers, de degrés successifs, que l'apôtre note et analyse dans notre texte. Le premier, tout négatif, est de n'avoir pas cherché par égoïsme et par orgueil à se poser en égal de Dieu, à usurper de prime abord l'égalité divine (où/ (5ip7:aYiJi.bv •^Y'^ffaxo xb eivai taa Gscj)). Il a résisté à cette tentation première d'agrandir son être et de s'élever par un acte violent d'égoïsme, que Paul appelle un acte ravisseur. Peut-être ce mot fait-il allusion à Gen. III, 5 et à Matth. IV, 3. — Le second moment, essentiellement positif au contraire, est marqué par ces mots èxévwasv eautév, qu'on traduit bien sans exagération par : il s' est anéanti lui-même. Il ne faut point se représenter ici le loffos johannique ayant déjà dans le sein du Père .son existence complète et sa gloire divine, sacrifiant sa substance, se détruisant lui-même, pour renaître et se développer. Il y a dans l'idée d'un être qui se transforme et se métamorphose de la sorte, quelque chose que l'esprit se refuse à penser, et qui dépasse la sphère de la vie morale où Paul se maintient constamment. La

préexistence qu'il attribue à Christ est une existence intradivine et virtuelle. Christ, qui était par son mode d'être {jgenere essendi) de nature divine, renonce à la forme divine de son essence et anéantit sa volonté personnelle devant la volonté du Père. En un seul mot, il se sacrifie. Cet anéantissement n'est donc pas une transubstantiation métaphysique impossible à penser, mais un acte moral, analogue à celui que chaque être spirituel est appelé à accomplir pour se réaliser lui-même et répondre à sa destination. Les mots èxivtocigv èauTév se trouvent expliqués dans les trois participes qui suivent avec une gradation bien marquée: Ixop^Yjv S06X0V Xaù(i)v, Christ qui était, de nature, èv ^o^<^r^ xupCou, a pris la jAopçYjv SouXou pour se développer en cette condition inférieure ; il a sacrifié sa dignité; il a été semblable aux hommes, et enfin a été trouvé comme un simple homme; ces deux derniers membres de phrase : ev ôiJLot^jjLaTi ivôptàxwv Yevoiiiivoç, supeôsiç wç àvôpwTtoç, ne sont que l'explication, la réalisation objective de la i^op?*/) 3o6Xou. — Le troisième moment, renchérissant sur les deux autres, est Y obéissance (YevoiJLévoç Oxt/jkooç), obéissance qui a trouvé sdn terme et sa consommation dans la mort sur la croix. Ce développement n'est donc qu'un abaissement toujours plus profond. Mais, — et c'est ici qu'éclate la grande loi de la vie morale, — cet abaissement est en même temps une élévation. En se reniant lui-même, le Christ réalise incessamment toutes les virtualités de son être. Après chaque sacrifice, il se retrouve plus riche et plus grand; et, quand il atteint le dernier degré de l'humiliation, quand il meurt sur la croix, il touche en même temps au plus haut sommet de sa gloire. Ainsi Jésus arrive à réaliser sa destination primitive, et parvient enfin à un état de pleine et réelle divinité. Il possède maintenant comme un bien légitime, ce dont il n'a pas voulu s'emparer par un acte ravisseur. «C'est pourquoi, dit Paul en son ad-

mirable langage, Dieu Ta souverainement élevé et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre, sous la terre, et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. »

Tel est le point suprême où s'est arrêtée la pensée de Paul. Elle n'avait sans doute qu'à faire un pas de plus pour arriver à l'idée du X6yoç. Cette idée ne peut lui avoir été inconnue. S'il n'a jamais donné ce nom à son Maître, c'est très-certainement par une volonté bien arrêtée. Il ne faut pas s'en étonner. Sa conception christologique est radicalement difiérente de celle du quatrième évangile, qui est une christologie construite du point de vue de Dieu. Cela nous explique pourquoi le verbe devenu chair de saint Jean ne parvient jamais à être pleinement et simplement homme. La christologie de Paul, au contraire, est construite du point de vue^ de l'homme. Elle a ses racines dans l'anthropologie et garde quelque chose de ce caractère essentiellement humain jusque dans sa forme métaphysique. Voilà pourquoi, sanâ doute, le Christ de Paul n'arrive jamais à être simplement et purement Dieu. Dans sa divinité définitive, il garde toujours les traits de l'humanité glorifiée.

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