‹ L'Apotre Paul: esquisse d'une histoire de sa PenséeChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les trois épîtres pastorales.

Nous n'avons plus devant nous que les trois épîtres pastorales. Ce sera déjà, pour elles, une circonstance assez fâcheuse, que de rester hors de l'ensemble organique des autres lettres de Paul, et de s'y rapporter, moins comme une partie intégrante, que comme un appendice qui n'ajoute rien d'essentiel aux résultats déjà obtenus.

Il est impossible, en effet, de parler ici d'un nouveau progrès du paulinisme. Sans doute, il s*y présente 'à nous dans une phase nouvelle ; mais il paraît s'être appauvri, au lieu de continuer à s'enrichir. Avec l'épître aux Philippiens s'arrête le progrès vivant; avec les lettres pastorales, commence la tradition ôonservatrice , Nous y retrouvons la doctrine de Paul ; mais l'âme qui la soutenait et la vivifiait paraît déjà l'avoir quittée. L'assimilation puissante, le jeu fécond de la vie a cessé; le corps, toujours reconnaissable, semble roidi et refroidi; les articulations dialectiques du système ne se font plus sentir. En tout cas, c'est un moment d^arrêt.

Cette observation, qui reste incontestable en toute hypo thèse, n'a pas la prétention de trancher le problème critique soulevé par l'origine de nos trois lettres. Elles offrent une série d'énigmes que le manque absolu de renseignements historiques sur les derniers temps de la vie de l'apôtre, empêchera longtemps encore de résoudre. Malgré les affirmations de certains critiques, qui ne savent douter de rien, le problème reste encore entier ^ .

* Une certaine critique croyait s'être débarrassée des trois pastorales, et en avoir fini avec elles, par une négation pure et simple de leur authenticité. Le problème lui paraissait si bien résolu, que le poser de nouveau, c'était simplement faire preuve à ses yeux d'incapacité scientifique. Cependant on dirait que des scrupules lui reviennent et la tourmentent aujourd'hui. Elle cherche s'il n'y aitrait pas dans ces lettres quelque fragment authentique. Ainsi, M. Hausrath, tout en niant avec énergie l'origine paulinienne des trois pastorales, a découvert et indiqué dans 2 Tim. un billet authentique de Paul, comprenante Tim. I, 1-2, 16-18, et IV, 9-21, en tout 15 versets. Mais la perspicacité de M. Hausrath devait bientôt être dépassée par celle de M. Max Krenkel, le dernier biographe de Paul. M. Max Krenkel, après avoir rappelé deux essais analogues de Weisse etdeLipsius, a découvert dans nos pastorales quatre billets ou fragments de billets qui, sûrement, viennent de Paul. Ce sont : 1« Tite lïl, 12-13, 2 versets; 2^ 2 Tim. IV, 19-21, 3 versets que M. Krenkel sait fort bien avoir été écrits par Paul,

Nous avouerons humblement qu'une longue étude contradictoire nous laisse dans une entière indécision. Les défenseurs de nos épîtres arrivent bien à nous faire douter de leur caractère apocryphe, mais sans nous convaincre de leur authenticité. Les adversaires nous font aisément douter de leur authenticité, mais sans réussir à nous faire comprendre leur origine postérieure. Nous ne voulons pas entrer ici dans cette discussion, mais il est un point qui, pour nous, a été mis hors de doute et que nous devons établir : c'est que nos trois lettres sont postérieures à toutes les autres, et tombent hors du cadre de la vie de Paul tel que nous le donne le livre des Actes. Si elles sont authentiques, elles appartiennent à une dernière période de sa vie totalement inconnue.

Notons d'abord un fait préliminaire d'une importance décisive, mis en pleine évidence par les études de de Wette et de Baur, savoir la parenté intime, la similitude parfaite de ces trois épîtres entre elles. Cette similitude, non-seulement oblige de les admettre toutes trois comme authentiques ou de les

de Tyr ou de Jérusalem ; 3** 2 Tim. IV, 9-18, 9 versets écrits de Césarée à Timothée ou à Aristarque; 4** ^ Tim. I, 16-18, ^ versets écrits de. Rome. Ce n'est pas tout; outre ces 4 morceaux, notre critique en soupçonne encore deux autres qui pourraient bien venir de Paul, savoir: 1 Tim. I, 20, 1 verset, etÙTim. I, 15 avec II, 17, 2 versets. Cependant il est ici moins affirmatif, il recommence à douter. On ne sait vraiment trop pourquoi. Un si habile homme, qrft arrive à savoir de si merveilleuses choses, ne devrait pas être embarrassé pour si peu.

Voy. Hausrath, Der Apostel Paulus^ p. 2. — Krenkel, Paulus, der Àpostel der Heiden^ p. 208-21 1 .

Ces excentricités de la critique rassise^ comme elle aime à se nommer (besonnené)^ prouvent qu'il y a bien dans nos lettres quelques arguments assez sérieux en faveur de leur origine paulinienne, et, en tout cas, des traits historiques frappants de réalité, que la critique négative ne parvient ni à écarter ni à s'expliquer. M. Renan, qui repousse très-nettement l'authenticité des trois épîtres, n'est pas non plus éloigné d'y reconnaître des fragments originaux et précieux. Saint Paul^ introd. p. XLIX.

repousser comme apocryphes, mais empêche absolument de les séparer pour les disséminer dans la vie de Paul. Tout est semblable, pour ne pas dire identique, dans ces lettres : le style, le fond des idées, les hérésies combattues, la situation ecclésiastique supposée, les conseils pratiques formulés. On dirait même parfois qu elles se répètent et se copient Tune l'autre (1 Tim. I, 4 ; IV, 7; 2 Tim. II, 23; cf. Tite III, 9; 1, 14. — 1 Tim. m, 2; cf. Tite I, 7. — 1 Tim. IV, 1 et suiv.; cf. 2 Tim. m, 1. — 1 Tim. II, 7; cf. 2Tim. 1, 11). Enfin, à côté de cette ressemblance mutuelle, il faut encore noter qu'elles se distinguent également des autres épîtres par un même caractère doctrinal et les mêmes différences essentielles.

Ce fait incontestable et incontesté condamne , immédiatement et sans appel, toute hypothèse qui mettrait entre les trois lettres en question un intervalle de quatre à cinq ans, ou qui placerait entre elles quelqu'une des autres épîtres de Paul. Pour expliquer cette similitude originelle, il n'y a, en effet, qu'une hypothèse suffisante, c'est de dire qu'elles ont été écrites en un espace àb temps assez court et longtemps après toutes les autres, à une époque où les circonstances qui entouraient l'apôtre étaient changées , et où peut-être le poids de l'âge et des longues épreuves se faisait sentir à son génie. Les épîtres pastorales semblent bien trahir en effet, çàet là, une sorte de lassitude et d'affaissement.

De toutes les tentatives faites pour trouver à nos épîti^s une place acceptable dans le cadre historique de la vie de Paul, la plus ingénieuse est, sans contredit, l'hypothèse de M. Reuss^. En supposant un voyage circulaire que l'apôtre aurait fait, durant les trois années de son séjour à Éphèse, en Crète, à Gorinthe, en Macédoine, en Épire, ce théologien

* Reuss, Die Geschichle der Heiligen Schriften des Neuen TestamenlSj % 87-92.

a créé un anneau assez naturel pour rattacher à cette période

de la vie de Paul Tépître à Tite et la première à Timothée. La deuxième aurait été écrite plus tard, de Rome, avant Tépître aux Philippiens. Ainsi, deux de nos épîtres pastorales devraient être placées entr/B Tépître aux Galates et la première épître aux Corinthiens. Or, c'est là ce qui est abisolument inadmissible, ce que même notre esprit se refuse à comprendre. « Quoi ! répéterons-nous avec M. Renan, ce serait au lendemain de Tépître aux Galates et à la veille des épîtres aux Corinthiens que Paul aurait écrit cette molle amplification ? Il aurait quitté son style habituel en sortant d'Éphèse, il l'aurait retrouvé en y rentrant, pour écrire les lettres aux Corinthiens, sauf, quelques années après, à reprendre le style de ce prétendu voyage, pour écrire une seconde fois à Timothée^f» Quatre ans au moins sépareraient cette se*conde lettre à Timothée des deux autres ; et, ce qui pèse encore plus que le nombre des années, l'apôtre aurait écrit dans l'intervalle les épîtres aux Éphésiens, aux Colossiens, à Philémon. Admettra-t-on qu'à bette distance, écrivant à un ami , Paul aille faire des emprunts à quelques vieux billets? Cela ne se peut même penser.

Cette objection littéraire est encore la moins grave. La nature des hérésies combattues et la situation ecclésiastique supposée par ces lettres, constituent des objections autrement décisives.

On peut discuter encore sur la nature des hérétiques auxquels les épîtres pastorales font allusion. Mais, il est absolument certain jque ces hérétiques ne sont pas les docteurs judaosants de Galatie et de Corinthe, et ne leur ressemblent en aucune façon. Il y aurait plutôt un lien de parenté entre eux et les faux docteurs de Colosses. C'est le

* Renan, Saint-Paul^ introd. p. XXXI.

même ascétisme arbitraire, reposant sur le même dualisme de principes (1 Tim. IV, 1-5), et accompagné de spéculations bizarres, sans raison comme sans utilité. Leurs doctrines dualistes ne peuvent être que celles d'une gnose beaucoup plus développée et plus dangereuse que ' dans les épîtres aux Éphésiens ou aux Golossiens. Dans ces dernières, elles n'apparaissent qu'à l'état de tendance ; ici elles ont déjà pris un corps, elles se formulent, se distinguent nettement de l'enseignement évangélique et s'opposent ouvertement à lui. Si l'on veut maintenant séparer nos trois lettres et mettre entre elles un intervalle de quatre ou cinq ans, il faudra logiquement admettre que ces hérésies existaient avant la composition des épîtres aux Corinthiens et menaçaient, à cette époque, l'existence de l'Église. Mais comprend-on ce danger à Éphèse, après un an de séjour de Paul dans cette ville, et alors que la communauté chrétienne essayait de se fonder ? D'un autre côté, comment n'en trouvons-nous aucune trace dans les deux épîtres aux Corinthiens ou dansl'épître aux Romains? De plus, si deux des Pastorales sont contemporaines des Galates et des Corinthiens, d'où vient qu'elles ne portent aucune trace de la lutte ardente contre les judaïsantis, qui a très-certainement absorbé, à cette époque, la pensée et la vie de l'apôtre? Nos épîtres ne peuvent être que postérieures au discours de Milet. A les placer avant, il y a impossibilité morale absolue. H est un point où cette impossibilité morale devient en quelque sorte matérielle ; je veux parler de l'hérésie d'Hyménée, d'Alexandre et de Philète, contre laquelle s'élèvent également les deux épîtres à Timothée (1 Tim. 1, 20; of. 2 Tim. Il, 17). Il suffit de comparer ces deux passages pour bien sentir que les lettres n'ont pu être séparées par un long intervalle. On dirait même que le passage de la seconde est antérieur à celui de la première. Hyménée,

excommunié dans celle-ci, semble ne l'être pas encore dans celle-là.

La situation ecclésiastique générale que supposent nos trois lettres ne peut être venue qu'assez tard. Un an après les prenrières prédications de Paul à Éphèse, on ne comprend ni le développement que ces hérésies ont déjà pris, ni les désordres moraux que signale l'apôtre, ni ses conseils touchant les veuves, les évêques, les diacres, ni, en un mot, le code ecclésiastique que nous trouvons dans nos épîtres. Si l'on veut bien sentir la différence des temps, que l'on compare le tableau de la vie ecclésiastique de la communauté corinthienne (1 Cor. XII-XIV) avec la situation qui ressort des lettres pastorales. C'est Tâge de la spontanéité tumultueuse faisant place à l'âge de l'administration prudente et réglée.

Sans nous arrêter à discuter plus longtemps les détails particuliers de cette hypothèse, détails qui soulèvent bien d'autres difficultés géographiques et historiques^, concluons hardiment que les trois épîtres en question appartiennent à une seule période de sa vie et forment un cycle particulier, et un cycle postérieur, dans l'histoire de sa pensée. Ou bien la carrière de Parul ne s'est pas arrêtée au point où s'arrête le livre des Actes, ou bien les lettres pastorales sont inauthentiques. Tel est le dilemme auquel nous aboutissons, et dont je ne crois pas qu'il soit possible de sortir. Ce dilemme malheureusement est en même temps un cercle vicieux dans lequel la critique reste nécessairement enfermée. Tout renseignement historique un peu sûr nous manque sur les derniers temps de la vie de Patil. Si nos épîtres ont besoin de cette période inconnue et d'une seconde captivité pour

* En particulier le passage 1 Tim. I, 3 reste la pierre d'achoppement de toutes les hypothèses qui intercalent la lettre à Tite et la l"^® à Timothée dans le prétendu voyage circulaire de Pa ul.

établir leur origine apostolique, d'un autre côté l'hypothèse d'une seconde captivité ne trouve guère d'appui sérieux que dans ces trois lettres pastorales*.

Il suffit à notre dessein d'avoir prouvé que ces trois épîtres représentent bien la dernière phase du paulinisme. Nous pouvons laisser indécise la question de savoir si cette dernière transformation s'est faite du vivant de l'apôtre lui-même, ou seulement après sa mort. De quelque façoA qu'on la tranche» on ne pourra nier que ces lettres n'appartiennent à l'histoire de la pensée paulinienne. Elles ne sont ni par le fond, ni par la forme, indignes du grand apôtre^. L'idée du ministère évangélique qu'elles développent est bien celle de Paul. Nous y retrouvons çà et là le mysticisme profond des lettres antérieures (2 Tim. I, 9, 10; II, 9-11). L'argumentation dialectique des Galates et des Romains a disparu, mais la doctrine fondamentale de ces épîtres y est exprimée avec toute son énergie et toute sa profondeur (Tit. III, 5-7). Il est donc légitime et même obligatoire d'essayer de mettre en lumière, avant de finir, la caractère dogmatique de ces trois lettres.

Un très-grave embarras, datts l'hypothèse de leur inauthenticité, c'est de définir l'intention et le but dogmatiques que l'auteur aurait poursuivis en les supposant. Ce qui nous frappe avant tout, dans ces lettres, c'est leur tendance pratique. On peut assez facilement, à ce point de vue, les rattacher aux autres épîtres de Paul, et expliquer leur physionomie spéciale. L'épître aux Philippiens est la preuve

* Néanmoins, l'idée d'un voyage de l'apôtre en Asie et d*une seconde captivité à Rome, à titre de simple hypothèse, nous parait être la supposition qui lève encore le mieux les difficultés du problème, sans pourtant les aplanir absolument.

^ Voy. l'excellente apologie qu'en a faite M. Reuss, Geschichte der Heiligen Schriften des Neuen Testaments^ § 88-92,

de la tournure pratique que prenait la pensée de Paul dans les dernières années de sa vie, de la simplification et de la conde^isation qui s'opérait par cela même dans ses idées. L'appareil dialectique qui avait servi à les formuler et à les défendre, tendait à disparaître; et les résultats obtenus se résumaient dans de brèves et simples aflSjrmations. De même, le caractère conservateur de nos épîtres peut trèsbien être rattaché à un élément traditionnel qui n'est absent d'aucune des lettres antérieures, et qui a été, dans toutes les époques, un élément essentiel de la pensée de l'apôtre (1 Cor. XV, 1-11 ; 2 Thess. II, 15 ; Éph, IV, 3; Phil. III, 1 ; Col. II, 6 ; Rom. XVI, 17). Il ne faut point se lasser de le redire, parce qu'on ne cesse de l'oublier : Paul était apôtre javant d'être théologien. Le besoin de conserver était chez lui plus impérieux que celui d'innover. Son évangile était, avant tout, un message qu'il avait reçu, qu'il devait transmettre et qu'il devait défendre. Il prêche non- seulement avec autorité, mais d'autorité, et le plus grand malheur qui puisse survenir à ceux qui ont reçu son message, est de ne pas le garder fidèlement ou de le laisser s'altérer (Gai. I, 6^9). Ainsi peut assez bien se Xîoncevoir le caractère de nos épîtres. Une seule pensée les résume : Garde le bon dépôt (B Tim. I, 14). Ce bon dépôt qu'il ne faut laisser ni se perdre, ni se corrompre, devient naturellement, par opposition aux erreurs de toutes sortes qui surgissent dans les églises, la droite voie, la saine doctrine (Xd-foç uy^y;?, uTtatvovreç X6Yot). Avec cette idée de Y orthodoxie naît tout naturellement la notion corrélative de V hérésie, A côté de cette persévérance dans la foi reçue, l'auteur relève avec non moins de force la nécessité de la pureté dans la vie, et s'étend en exhortations pratiques très-vigoureuses. Mais cela ne se fait pas sans amener une certaine séparation entre le dogme et l'activité pratique, séparation qui ne se reacscoitrait pcânt dans^

les épîtres antérieures. Le christianisme tend. évidemment à se résoudre ici en une doctrine et en une morale. Le lien organique entre la foi et la vie, si intime dans les grandes lettres de Paul, se relâche, s'il n'est déjà rompu. Là est la véritable infériorité de ces dernières épîtres.

Quoi qu'il en soit, l'auteur ne s'arrête point à l'exhortation abstraite de garder fidèlement la tradition reçue. Il marque avec soin les moyens par lesquels peut et doit être conservé ce dépôt, confié d'abord d'une manière générale à l'Église qui en vit et qui en a la garde. L'Église est «la colonne et l'appui de la vérité» (1 Tim. III, 15). Mais cela ne suffirait pas ; il est nécessaire de commettre cette charge en des mains particulières ; comme Paul a remis luimême ce bon dépôt à ses disciples, ceux-ci, à leur tour, doivent le confier à des mains sûres. De là, ces conseils répétés sur le choix des évêques, des diacres, et en général des anciens, conseils qui tiennent tant de place dans nos lettres, et se rattachent ainsi directement à l'idée générale qui les domine.

Ainsi s'expUque l'allure conservatrice des Pastorales. Elles sont vraiment le testament apostolique de Paul, par lequel il lègue à l'Église et à ses successeurs, l'Évangile, le dépôt sacré qu'il a gardé le premier avec une indomptable fidéUté.

L'apôtre finit comme il a* commencé. L'intérêt pratique de l'Église de Christ a été sa première préoccupation ; elle sera aussi sa dernière pensée. Son souci n'a point été de clore et de couronner dignement son système, mais d'achever, avant de mourir, l'œuvre que le Maître lui donnait à faire. Cette grande œuvre est maintenant accompUe. L'héroïquç

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lutteur peut enfin goûter le repos que, durant sa vie, ni sa volonté, ni sa conscience, ni son esprit, ne connurent jamais. Paul ne fut qu'un disciple. Du commencement à la fin ce fut son rôle comme son ambition. Mais il représente bien à nos yeux le plus héroïque effort fait par Thumanité pour saisir et s'approprier la pensée et la vie divines du Maître. Parmi ses disciples, Jésus n'en a pas eu de plus grand.

Organisme du système théologique

de Paul.

Nous avons suivi la marche progressive de la pensée de Paul à travers toutes ses épîtres. Nous l'avons laissée, en quelque sorte, se révéler d'elle-même par ses manifestations successives. Il nous reste enfin à la saisir et à l'exposer dans son ensemble organique. Nous voudrions dessiner les fortes et délicates nervures de cet édifice que nous venons de voir s'élever lentement sous nos yeux.

L'ancienne théologie ne paraît point s'être doutée que la pensée de l'apôtre eût un organisme à elle qu'il fallait respecter comme un élément essentiel de sa v-érité même. Les épîtres n'étaient qu'un recueil de dicta probantia. Gomme les cadres de la dogmatique étaient officiellement dressés, il n'y avait plus qu'à distribuer ces textes sous les diverses rubriques traditionnelles: théologie, christologie, pneumatologie, anthropologie, etc. Avait-on, au bout de cette opération violente, la théologie paulinienne? Nullement. On l'avait écartelée, et iL n'en restait plus que des fragments épars et sans vie, membra disjecta.

Usteri, dont nous avons déjà signalé l'ouvrage, sentit le premier que, pour avoir la pensée de Paul entière et vivante, il fallait la saisir et la développer dans son organisme propre, en faire sentir la cohérence intérieure et l'unité logique, n mit donc tous ses soins à rétablir le système paulinien, et son travail est un premier et remarquable essai de saine interprétation historique. Usteri, sans doute, n'oubUa point encore assez les idées régnantes de son temps ; il a trop vu la pensée de Paul à travers celle de Schleiermacher. Néanmoins son essai a ouvert une voie nouvelle, et amené les esprits à une intelligence plus vraie de cette grande doctrine. Il a divisé le système paulinien en deux parties, qui correspondent à deux périodes historiques : les temps avant le christianisme (xp<^vot tyjç à-potoç) et les temps chrétiens (xXV)pwjj^Tûvxp^vwv). La première période comprend le développement du paganisme et du judaïsnie, réunis l'un et l'autre sous la notion dogmatique du péché. Le régne du péché et de la mort au sein de l'humanité, les rapports du péché et de la loi, l'impuissance de celle-ci à justifier l'homme, et, comme résultat de cette longue période préparatoire, le désir ardent d'une rédemption : tels sont les points qui trouvent ici leur place naturelle.

Dans la seconde partie, Usteri pénètre au cœur de la théologie paulinienne ; il étudie tour à tour l'œuvre de la rédemption dans l'individu, le développement de cette œuvre dans la société chrétienne ou l'Église, et enfin sa consommation, dans la réalisation définitive du Royaume de Dieu sur la terre.

On ne saurait méconnaître la suite intérieure de cette exposition. Mais il est bien facile aussi d'en signaler le grave défaut. La théorie-mère du système paulinien, la théorie de la justification de l'homme, avec son côté négatif et positif, avec son essentielle antithèse entre la loi et la foi, est brisée.

disjointe; et, pour la reconstruire, il faut en chercher les éléments ça et là dispersés. Une profonde déchirure a été faite ainsi dans le plein tissu de la pensée de Paul, et, comme cette déchirure s'est produite au centre même du système, elle a pour tout le reste les plus fâcheuses conséquences. L'exposition de la théologie paulinienne est devenue celle du plan historique des révélations divines. Sans doute, c'est là un côté essentiel de la conception de Tapôlre. Mais ce n'est ni le seul, ni même le premier. Paul n'a point conçu a "priori, et dès la première heure, ce plan historique de la rédemption. Il n'y est arrivé, nous l'avons vu, que par un lent et laborieux progrès. Le point de vue anthropologique a évidemment précédé ce point de vue historique. L'expérience et la théorie de la justification par la foi, sans la loi, sont logiquement antérieures. C'est dans cette partie subjective que la pensée de Paul a ses racines, et c'est par là qu'il faut nécessairement commencer. Or ce point de vue individuel, cette partie anthropologique est complètement sacrifiée dans la construction d'Usteri. Dès lors, cette construction n'a aucune base solide, et, si elle a pu séduire un moment les esprits, elle n'a pas réussi a se faire accepter.

L'exposition la plus remarquable du pauUnisme après ce travail d'Usteri, est, sans contredit, celle de Baur^. Elle marque, sur la précédente, un progrès décisif. On pourra la corriger ou la compléter dans les détails ; mais elle a donné la vraie méthode de reconstruction et fixé le vrai point de départ. Baur a très bien senti le vice profond de l'exposition d'Usteri, et a réussi pleinement à le

* Nous voulons parler ici de Texposition de la doctrine de Paul, telle qu'elle se trouve dans \^P(miu$ de Baur. Nous la préférons toujours, malgré ses lacunes, à celle que le savant professeur donna plus tard dans sa Neutestamentliche Théologie^ publiée, en 1864, après la mort de Fauteur.

corriger. Il ^ admirablement saisi et mis en lumière les origines psychologiques du pauliiiisme ; à la base de sa construction nouvelle, il a placé la grande idée de la justification par la foi, en conservant à cette idée la forme antithétique et le mouvement dialectique qui la caractérisent. Puis il suit le développement de cette idée dans la vie sociale et dans là sphère historique, et montre comment, de ces prémisses, est sortie logiquement cette grande philosophie de l'histoire qui a fixé les rapports du judaïsme et du paganisme avec rÉvangile. Baur s'est arrêté là. Les résultats critiques d'où il est parti ne lui permettaient guère d'aller plus loin. On peut cependant et l'on doit lui reprocher d'avoir méconnu et négligé les principes métaphysiques du paulinisme. Il les a rapidement touchés dans un court chapitre intitulé : qvsstions secondaires [Nehenfragen). Or, est-il permis d'appeler ici choses secondaires les notions pauliniennes de Dieu, de la personne de Christ, de la prédestination, de la révélation? Ne sont-ce pas là au contraire autant de clefs de voûte essentielles, qui maintiennent l'harmonie et la solidité de la construction entière* Si l'exposition d'Usteri nous a paru sans base, nous pouvons dire que celle de Baur reste sans couronnement.

Celle que M. Reuss a donnée à son tour, est la plus scrupuleuse et la plus exacte dans les détails, qui ait jamais été faite. Mais, sûr le point spécial qui nous occupe en ce moment, savoir la construction logique du système, on ne saurait dire qu'elle marque un progrès sérieux sur les précédentes. M. Reuss a très-bien indiqué le caractère général de cette théologie ; il en a montré l'origine première dans l'expérience morale et religieuse de l'apôtre ril en a même tracé les grandes lignes avec autant de sûreté que de précision. Mais le point de vue psychologique et le point de vue historique se croisent, se mêlent, se confondent dans son

exposition, au point que ni Tun ni l'autre ne sont accusés avec assez de vigueur, ni développés avec assez de logique. La riche philosophie de l'histoire, si puissamment élaborée par la pensée de Paul, se dissipe et s'évanouit. On ne saisit pas toujours très-bien Tordre des doctrines particulières qui passent sous nos yeux, ni leur liaison avec l'idée génératrice du système. En un seul mot, il y a plus d'art que de logique dans cette exposition si lucide et si fecile de la doctrine de Paul.

Ce n'est point une entreprise facile, on le voit, que d'essayer de reproduire, sans l'altérer ni lui faire violence, l'organisme intérieur de la pensée de l'apôtre. Nous reculerions même devant cette tâche, si la retraite nous était permise. Mais il est trop tard. De l'exposition historique que nous venons de tracer, se dégage nécessairement et de lui-même un système organique qu'il convient absolument de mettre en lumière. Nous ne l'avons point créé a priori; c'est l'histoire elle-même qui nous le donne , et c'est à ce titre seulement que nous l'exposerons avant de finir. Esquisser ce système seî'a résumer brièvement l'histoire que nous avons tracée jusqu'ici.

La théologie de Paul a ses racines dans le fait même de sa conversion. On peut dire que chacune de ses idées a été un fait d'expérience intime, un sentiment, avant d'être formulée par l'intelligence. Il ne faut point se laisser tromper par les apparences ou les formes scolastiques qu'affecte la pensée de l'apôtre ; au fond, rien de moins abstrait, de moins formaliste que cette pensée. La déduction n'en est pas le procédé le plus intime. Elle va toujours, au contraire, du fait à l'idée, et s'élève de l'expérience aux principes. Ce n'est point une théologie spéculative, déduite logiquement d'une idée générale, mais une théologie vraiment

positive, dont le point de départ est la réalité intérieure de

la foi. Ou ne peut rien trouver déplus vivant, déplus nourri que la pensée de Paul. C'est que, à la bien prendre, elle n'est que la traduction immédiate de ses expériences , la sève même de sa vie religieuse et morale, qui, du fond de son âme montant dans la sphère de l'esprit, achève de s'y épanouir sous la forme de l'idée. Voilà pourquoi les âmes pieuses ont lu et liront toujours avec profit ces lettres d'une apparence si rude. La conscience du plus humble chrétien devine, derrière cet appareil scolastique, celle du grand apôtre et lui répond. Une même expérience intime établit par avance, entre elles, une mystérieuse harmonie et une secrète intelligence; et très-souvent il arrive que ces âmes simples comprennent mieux la pensée de Paul que les savants de profession. Celui qui n'a point en quelque mesure éprouvé le changement intérieur qui a transformé Saul de Tarse, ne comprendra jamais bien ses écrits; il y aura toujours en eux un dernier fond obscur qu'il ne pourra pénétrer.

Si tel est le caractère de la théologie de Paul, il ne faut plus s'étonner qu'elle n'ait point été achevée dès la première heure. Sa pensée a toujours suivi son expérience religieuse et ne Ta jamais devancée. Née dans la sphère de la vie individuelle, elle s'est élevée, par voie de généralisation, dans la sphère sociale et historique, et, comme elle tendait d'un effort incessant vers l'unité et les derniers principes, elle est arrivée à s'épanouir enfin dans la sphère métaphysique. C'est dans ce progrès ascendant et cet élargissement continu qu'il faut la saisir. Ce sera suivre encore la voie même que nous a tracée l'histoire. Ces trois zones diff'érentes qu'a traversées la pensée de l'apôtre correspondent en efiet aux trois grandes périodes de sa vie. La première période a été celle de la foi et de l'aflârmation individuelles ; le point de vue subjectif prédominait. Les luttes de la seconde forcent l'apôtre à se mettre en règle avec le passé, et le portent ainsi au point de

vue histqrique qui domine dans les grandes épîtres. A ce moment,^ Paul embrasse toutes les destinées de l'humanité, du premier au second Adam, et de Christ à la fin des siècles. Enfin, dans ses dernières lettres, sa pensée franchit la limite qui sépare l'histoire de la métaphysique et essaie de trouver en Dieu même la cause première et la fin suprême, le point de départ et le terme du grand drame qui se déroule dans le temps.

Il ne faut séparer violemment ni ces trois parties du système de Paul ni ces trois périodes. Elles restent liées entre elles par un lien logique fort étroit. Les vues historiques de l'apôtre naissaient de son anthropologie ; ses idées spéculatives, de sa construction de l'histoire, et tous ces développement§ ensemble étaient dans sa foi primitive comme la plante est dans le germe qui la produit.

Enfermée dès l'origine dans la violente antithèse de la loi et la foi, la pensée de Paul, eu se développant, tendait instinctivement à la surmonter. Elle a fini par y réussir. C'est dans la sphère psychologique, en effet, que nous trouvons le plus vivement accusée cette opposition radicale entre la grâce et les œuvres, l'esprit et la chair, l'esclavage et la liberté. Dans la sphère historique et sociale, l'antithèse prend un caractère plus large et se transforme; c'est le contraste entre l'ancienne et la nouvelle alliance, entre Adam et Christ, entre les temps de tutelle et les temps d'affranchissement. Mais déjà dans l'épître aux Romains, cette opposition s'atténue ; le judaïsme et le paganisme se subordonnent à l'Evangile, et l'antithèse disparaît dans l'idée supérieure d'un progrès dans le plan divin. Enfin, dans la sphère métaphysique, tout dualisme achève de s'effacer. Dans la notion souveraine de Dieu se concilient d'une manière absolue toutes les oppositions et s'évanouissent toutes les différences. Le dernier mot de la théologie paulinienne est celui-ci: Dieu tout en tous.

Ainsi naît et grandit cet arbre magnifique de la pensée de Paul, dont les racines plongent dans le sol de la conscience chrétienne et dont la cime est dans les cieux.

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