CHAPITRE I
La personne de Jésus, principe de la conscience
chrétienne.
La conscience chrétienne n'a pas d'autre principe, aux yeux de Paul, que la personne de Jésus-Christ, qui la caractéFisCy la détermine et la constitue. Il importe de bien définir ce rapport intime et spécial dans lequel s'est trouvée la conscience renouvelée de l'apôtre avec la personne même de Jésus.
Paul n'a point été disciple du Crucifié, dans le sens où il était Jadis disciple de GamalieL II ne s'agit plus de répéter d'une manière extérieure les paroles du Maître ou même de lejs commenter, comme le rabbin expliquait ou récitait les préceptes de la loi. Cette reproduction d'im texte traditionnel, ce savoir confié à la mémoire,, n'aurait été, aux yeux de Paul, qu'une lettre morte et donnant la mort (Siayovfa Ypdfxixa- Toç, Siaxov^a Oavixou èv '^pd\L\taziy 2 Cor. III, 6^7). Il ne considérait point Jésus comme un maître de la sagesse, dont on s'appliquerait à recueillir les moindres discours. Dans cette traditioja extérieure, il n'aurait vu qu'une connaissance charnelle et stérile.
An-dessus de ce degré inférieur, de ce savoir d'école, il y a, une manière de connaître plus vivante et plus profonde, Teffort généreux que fait le disciple pour s'approprier la méthode, l'esprit d'un maître,, et les faire revivre dans sa vie et sa pensée personnelles. Ainsi Platon, s'inspirant de Socrate, continue, achève la philosophie socratique. Le maître est ici don-seulement un initiateur, il reste encore un idéal que l'on contemple et que l'on s'eflGorce de reproduire. Il est certain que Paul contemplaii, admirait ainsi la vie idéale de Jéa^iS,, dans laquelle il aimait à voir et à montrer la mesure
parfaite du développement spirituel de l'homme ([xéTpov ■^XtxCaç, Éph. IV, 13). Les yeux fixés sur ce type divin, il s'efforçait de le réaliser toujours mieux en lui-même. — Et pourtant ce rapport, déjà si intime, n'épuise point encore la conscience nouvelle de l'apôtre. Christ a été pour lui quelque chose de plus. Des paroles comme celles-ci, qui reviennent si souvent sous la plume de Paul : Christ est ma vie ; moimême je ne vis plus y c'est Christ qui vit en m^i, vont évidemment plus loin et révèlent, entre sa conscience et la personne même de Jésus, un rapport unique et spécial, qui ne saurait exister entre un homme et un autre homme.
n y a, en effet, dans tout homme, quelque grand qu'il soit, un élément matériel qui ne peut ni ne doit entrer en npus, un élément inassimilable à l'esprit. Le disciple le plus enthousiaste et le plus fidèle arrive toujours à faire une distinction entre l'esprit du maître et l'enveloppe extérieure, l'écorce qui l'a renfermé et limité. En d'autres termes, il y a, dans toute personnalité humaine, un élément négatif, un résidu que notre admiration écarte et laisse tomber. Là est la limite qui sépare et séparera toujours l'adhésion du disciple de la foi du croyant, et l'enthousiasme, de l'adoration. Il n'y a qu'un être en qui Dieu est tout, qui puisse devenir tout en nous. C'est parce que Jésus a pu dire : «Celui qui m'a vu a vu le Père,» qu'il a pu aussi donner sa personne elle-même comme l'objet de la foi et de l'amour, comme la nourriture même de l'âme. Cette personne a été si totalement sainte, si absolument spirituelle, que, en l'acceptant, on la prend tout entière, sans distinction ni division. Jésus a été par excellence Vhomme spirituel. Esprit vivifiant (luveup^t Çwoxoiouv , 1 Cor. XV, 45), il peut devenir un principe de vie pour d'autres esprits. Paul même va plus loin; il déclare que le Seigneur, c'est l'Esprit même (2 Cor. III, 17). De là, son rôle et sa puissance. Ce qui n'est qu'une
métaphore, quand nous disons d'im sage qu'il revit dans ses disciples, est une réalité spirituelle quand il s'agit de Jésus et des chrétiens. Christ n'a pas été seulement le fondateur de l'Église, il en reste le principe, l'âme intérieure qui la fait croître sans cesse et l'empêche de jamais mourir.
Paul n'a donc été simplement ni le disciple, ni l'imitateur de Jésus. Il ne s'est point considéré non plus comme une incarnation nouvelle du même esprit, ce qui supposerait que la première n'a eu qu'une valeur relative et temporaire. Il est devenu membre de Christ; il est possédé par lui ; il a l'invincible assurance que Christ est non-seulement la cause, mais l'auteur toujours actif de sa vie spirituelle et de sa pengée. Qu'on ne fasse donc pas de Paul un génie religieux, frère, de celui de Jésus de Nazareth! Jésus est le Maître; Paul est V esclave. Cet audacieux génie porte le joug, et l'indépendance dont il se glorifie et qu'on a parfois si mal comprise, n'est en réalité qu'une dépendance absolue visà-vis de Christ. Sa liberté naît de sa foi et s'évanouirait avec elle. En un seul mot, ce que Jéhovah était dans l'Ancien Testament pour la conscience des prophètes, Jésus l'est devenu pour celle de son apôtre; il parle au nom de Jésus, comme ceux-là parlaient au nom de l'Éternel*.
Mais, le Seigneur étant l'Esprit lui-même, son entrée dans nos cœurs est en même temps l'effusion du Saint Esprit en nous. Aussi Paul appelle-t-il spécialement cet esprit, V esprit de Christ. Cet esprit, dès lors, forme la substance nouvelle de la conscience régénérée. Nous sommes transformés par sa vertu, et nous devenons comme Jésus- Christ des hommes spirituels (icvsuii.aTtxot) . Ce renouvellement progressif est une spiritualisation, une glorification permanente de notre être physique et moral tout entier. Nous nous dépouillons des liens de la chair ; nous nous élevons à la liberté, à la communion parfaite et étemelle avec
S46 LIVRE CINQUIÈBCE.
Dieu. Religion de l'esprit, le christiani^ïie devient ainsi la religion absolue. Il réalise pleinement la suprême aspiration de toute conscience religieuse, l'union avec Dieu. En lui, toutes les barrières sont renversées, les derniers voiles sont déchirés. Nous pouvons enfin contempler Dieu face à face.