CHAPITRE IL
Le principe chrétien dans la sphère psychologique (Anthropologie).
Le premier besoin de la conscience de Paul était im besoin de justice. Cette notion de justice qu'il tenait de l'Ancien Testament réunit les deux périodes de sa vie, la juive gt la chrétienne. Gomme elle a rempli toute son existence, elle domine toute sa doctrine.
La justice est l'expression du rapport normal entte la volonté de l'homme et la volonté de Dieu. Elle est le but suprême de toute vie humaine. En elle seule, nous pouvons trouver le repos et la félicité. Mais, dès que l'homme s'efforce de la réaliser, il voit immédiatement surgir en Im un principe opposé, le péché, qui est la négation même de. la justice. Du coùflit de ces deux principes contraires, naît et s'engendre toute la théologie paulinienije.
Gomme la vie de Paul a été partagée par sa conyeiîsion en deux parties, dont l'un^ était la négation radicale de l'autre, de même sa pensée chrétienne se formule en une large antithèse : Impossibilité d'arriver à la justification par la loi; justification par la foi. L'apôtre en a toujours déve^ loppé les deux termes d'une façon parallèle, parce qu'ils se déterminent et se justifient l'im par l'autre. Gomme l'a trè^ bien vu Baur, c'est la double face d'une seule et même théorie, résumée tout entière en ces deux propositions covr tradictoires ;
SYSTÈME THÉCtt-OOIQUE DE PAUL. 249
} i^ lpY<t^ v6(fou OÙ St3(ai(i)0i^ueTat luaua aàp^ èvcSxTCtov 6eou (Rom. m, 20).
n 6 àvdpwxoç Sixatou-wci èx icCaTsioç (Rom. III, 28).
l'homme ne sera point justifié devant dieu par les œuvres DE la loi. — Dans les trois premiers chapitres de sa lettre aux Romains, Paul établit cette première thèse par le témoignage de Texpérience religieuse et morale. Le fait du péché, dénoncé par la conscience individuelle, a bien été le point de départ de sa pensée. Mais elle ne s'arrête point à ce premier moment. Ce que chacun éprouve dans sa vie personnelle, l'apôtre le retrouve et le signale comme une loi générale et universelle dans l'histoire de l'humanité. Tous les hommes indistinctement, les juifs et les païens, sont esclaves du péché. Un fait si général doit avoir sa raison dans la nature humaine. Le péché est universel, parce qu'il est inévitable. Par un progrès dialectique bien sensible, de l'universalité du péché, l'apôtre s'élève jusqu'à l'idée de sa nécessité morale. Cette démonstration admirable de sa première thèse nous conduit au centre même de l'anthropologie paulînienne. Elle repose, en dernière analyse, sur les idées du pécké, de la cAair et de la ïoi, qu'il faut essayer de préciser.
Aji^pTia, aipÇ. Le péché et la chair.
Un obstacle insurmontable se dresse entre l'homme et la justice; c'est le péché. Ce mot ne désigne pas seulement dans la langue de Paul un acte coupable par^ ticulier, mais un principe immanent dans la nature humaine, et dont les péchés particuliers ne sont que les manifestations extérieures (Rom. VII, 8). Ce principe n'est point une pure abstraction, mais une puissance objectivent
positive ($6vaiJLtç) qui domine rhumanité et asservit la volonté individuelle. Nulle part ce caractère objectif de la puissance du péché n'éclate mieux que dans le passage Rom. V, 12. Paul nous la dépeint ici comme une force nouvelle, en- . trant dans le développement du monde et constituant pécheurs tous les membres de la race humaine. Il dit expressément qu elle amène la mort pour tous les hommes, aussi bien pour ceux qui ont transgressé une loi positive, comme Adam, que pour ceux qui ont vécu sans loi positive, comme les hommes venus entre Adam et Moïse. Les -mots èç' ^TcivTsçYîiiLapTov, qui doivent légitimer la mort de tous les hommes, n'indiquent point une culpabilité subjective et active des individus, mais un état objectif et passif de péché. Venu dans le monde par la transgression d'un seul homme, le péché entre (elarîk^&t) comme un ferment actif dans la vie générale de l'humanité, et se dissémine en tous les individus {dq Tiàvraç SiYjXOev), les constituant pécheurs de nature, même avant la manifestation de leur volonté particuUère. Cette puissance s'empare toujours mieux du monde et de l'humanité, les pénètre, les transforme jusqu'à en faire des instruments, disons-mieux, des incarnations du péché.
Gomment ce développement du mal se réalise-t-il et arrive-t-il à son terme? Nous ne saurions répondre à cette question, ni aller plus avant, sans expliquer les rapports de cette puissance du péché avec ce que Paul appelle la ckair. De tout le système, c'est le point le plus délicat et le plus difficile à bien éclaircir.
La pensée de Paul reste à égale' distance du dualisme gnostique et du pélagianisme.
L'apôtre dit expressément que la chair est le siège du péché {oho^Ksa èv èjxoL.. tout' Ictiv èv tyj uapKt [jlou, Rom. VII, 17, 18, cf. 23). Verrait-il dans la chair le principe essentiel du péché, et sa conception reposerait-elle en définitive sur un
dualisme métaphysique? Paul serait-il sorti sur ce point de la tradition hébraïque, et, à la manière juive de penser qui excluait tout dualisme, aurait-il préféré l'antique conception de la philosophie païenne? M. Holsten a vigoureusement défendu ce point de vue, et poursuivi avec persévérance la trace de ce prétendu dualisme dans toutes lès parties de la théologie paulinienne. A notre sens, il n'a partout guère saisi qu'une ombre fugitive. Le rapport du péché à la chair n'est point purement immanent, mais encore transcendant. Ce n'est pas la loi physique de la chair qui devient péché ; au contraire, c'est la loi du péché qui est devenue et qui reste la Toi de la chair. Dès qu'elle a été subjuguée par cette puissance du mal, la chair n'a plus été qu'une chair faible assujettie à la vanité et à la servitude de la corruption ([xa-caié- TYjTi, SouXsia Tvjç çOopaç, Rom. V1I1,20, 21). En d'autres termes, le rapport du péché à la chair est, aux yeux de Paul, le même que celui du irvsuixa (l'esprit divin) à l'âme du croyant. Des deux parts, c'est une immanence réelle, mais une immanence qui suppose une transcendance objective. Cette transcendance de la puissance du péché s'accuse avec énergie, dans le passage que nous venons d'analyser (Rom. V, 12). Le péché est entré dans le monde, non au moment de la création de l'homme, mais par la transgression (irapiTCTwjjia) du premier Adam. De même, en attribuant à Christ une chair semblable à la nôtre, l'apôtre n'entend point lui attribuer le péché, et maintient de la manière la plus jalouse sa sainteté absolue (2 Cor. V, 21). En troisième lieu, pourrait-il parler, au point de vue duaUste, d'une rédemption du corps, et la présenter comme le plein achèvement du sqlut (Rom. VIII, 23)? Notre salut au contraire devrait être parfait, dès que notre âme est affranchie des liens de la matière.
D'un autre côté, pour échapper à ce dualisme, il ne faut point aller, comme l'ont fait certains exégétes, jusqu'à dé-
252 LIVRE GINQUràME.
colorer la pensée de Paul et lui enlever tout caractère original, en séparant si bien le péché et la chair, qu'il devient impossible de comprendre pourquoi l'apôtre les unit toujours si intimement. Sans doute le mol adtpÇ désigne parfois l'homme tout entier. Mais alors même il ne perd jamais absolument sa signification primitive ; la notion de l'organisme matériel reste toujours la notion fondamentale. Quand le mot ohaif est appliqué à la nature humaine en général, il la désigne, en tant qu'elle est déterminée parles lois de l'être matériel. C'est ainsi que l'apôtre peut parler d'une pensée^^ d'une volonté et même d'un esprit de la chair ((ppdvTfjjAa vq^ (japxiç, Rom. VIII, 6; OeX-^j^a t'î^ç cxapx6ç, Éph, II, 3; vouç t^ç aapxéç. Col. II, 18). Déterminée déjà par le péché, la chair à son tour détermine l'esprit,, la volonté, la nature entière de l'homme, dans le sens du péché. On se condamne à ne rien comprendre à la doctrine de Paul, si l'on veut voir l'origine actuelle du péché dans les déterminations subjectives de la volonté individuelle. Le péché préexiste actuellement en nous à la volonté morale. Il a son siège dans notre organisme matériel, et, comme cet organisme est la première chose qui se développe en nous, le péché grandit avec lui et nous possède avant même que nous ne nous connaissions nousmêmes. Gomment notre chair esi^elle devenue une chair de péché? Paul ne l'expUque jamais; il se borne à constater le fait. Or, le fait est qu'il y a hitte en l'homme entre son organisme et son être spirituel, que l'esprit, dans cette lutte, a été' vaincu et s'est abîmé dans la chair. -L'esprit, devait glorifier, spiritualiser le corps ; c'est le corps qui a humilié, matérialisé Fesprit. L'homme est devenu cAarnel, Là est le triomphe du péché. Il s'est emparé de la chair jusqu'à s'incarner en elle. C'est par eUe qu'il règne aujourd'hui et tient tous les hommes esclaves fRom. VI, 19). La pensée de Paul arrive ainsi à- statuer dans la nature humaine uur dualisme
radical entre la chair et l'esprit ; mais ce n'est plus le dualisme métaphysÎ3îi5^ que M. Holsten veut y voir. Bien qu'il dépasse les limites de la sphère morale, le dualisme qu'établit l'apôtre reste toujours essentiellement éthique , et ce caractère le rend tragique et douloureux. L'esprit qui demeure l'organe du bien, 'et la chair devenue l'organe du péché (aàp5 à[j.apT(aç, awjAa t^ç ài^apTiaç, Rom. VI, 6; VIII, 3), luttent incessamment entre eux par des désirs contraires (tauxa Sk àXX-/jXoi<; àvTÎxsiTai, Gai. V, 17). Ce conflit ne peut finir que par l'anéantissement absolu de la chair. Il faut que le péché "^it détruit en elle et avec elle (Rom. VI, 6; VIII, 3^1 Cor. XV, 50).
On entrevoit maintenant l'état réel de l'homme ; il n'est plus libre ; il est vendu au péché {b(lù SI capxtvc^, xsTrpajxévoç uxb T^v àjjLapTCav, Rom. VII, 15). Cependant, il n'est pas absolument mauvais ; il se distingue encore lui-même, il distingue son être véritable de cette puissance du mal qui le domine. Il y a en lui ce que Paul appelle V homme intérieur (VII, 22), qui se plaît à la loi de Dieu ; il lui reste le vouç qui veut et qui discerne le bien. Mais cett^ intelligence n'est plus qu'une faculté théo rétique sans influence réelle sur la volonté ; c'est une forme vide, ayant perdu la puissance spirituelle, le 7uv£U[jLa, qui seul pourrait lui donner de la vigueur ^
* En ne tenant pas compte de la ^^y% comprise d'ailleurs dans la chair dont elle est le principe vital {i^\iy}Y.àq = aapo^ivcç, 1 Cor. II, 14; III, 1), on peut dire aue la psychologie paulinienne distingue en rhomme ces quatre éléments : <ja){J.a, aotpÇ, vouç, TCv^ui^a. Deux d'entre eux ^tombent sous la catégorie générale de la substance^ (jipÇ, Tweufxa ; le premier est la substance du corps., le second est la substance de Têtre intérieur. Les deux autres tombent sous la catégorie générale de la forme: le Gê\ui est la forme individuelle de h. aipÇ; le voyç est la forme humaine du TWEUiJia. Ce qui fait la faiblesse de rêtre spirituel dans Thomme^ c'est d'avoir perdu la force substantielle d\xiz.tX>\La. Cette force spirituelle a été remplacée dans le vôîJç par eeUe de la chair. Le vojç est ainsi devenu un vouç aapxéç et sa pensée, un (ppévrjixa tyjç copH^Ç) et sa volonté un ôeXrjjjLa t^ç
L'homme se trouve dès lors entre un désir impuissant de faire le bien et l'irrésistible entraînement de la chair. C'est dans cette situation douloureuse que sa vie se prolonge im instant pour achever de s'éteindre : car la puissance du péché est essentiellement ime puissance de dissolution. Elle a soulevé la chair contre l'esprit pour anéantir la vie de l'esprit. Mais, séparée de l'esprit, la chair, à son tour, voit s'en aller la force vitale qui la maintient ; elle devient une chair faible et vouée à la corruption. La lutte éclate entre ses divers penchants, et sa vie n'est plus qu'une marche rapide vers la mort. "Aussi Paul appelle-t-il la chair vendue au péché, un. corps de mort, ou le corps de cette mort (xb aôixa tou 6avdtTou TOUTOU, Rom. VII, 24).
Tel est ce développement de la vie humaine vers la mort, que l'apôtre aime à nous montrer s' accomplissant d'une manière organique sous l'action du péché. Mais, à ce moment, intervient une puissance nouvelle pour accélérer et rendre plus tragique ce fatal dénouement. C'est la loi.
'0 v6[jLoç. La Loi
Expression parfaite de la volonté de Dieu, la loi est sainte, juste, bonne (Rom. VII, 12). La cause de son impuissance n'est point en elle-même ; elle"^ est tout entière dans la chair (Rom. VIII, 3). La loi est spirituelle, l'homme est charnel ;
cxapvtiç. Voilà pourquoi la rédemption de rhomme, dans la théologie paulinienne doit être une nouvelle création spirituelle, A cette question, Paul reconnait-il dans Thomme natuftl Texistence du irv£U[/.a? il faut donc répondre : non. Dans tous les passages où Paul parle du xv£ui;.a de rhomme pécheur, ce mot n'a plus le sens spécifique que nous venons de déterminer, mais la signification
se fondre dans une unité organique.
de là, une opposition réciproque insoluble (ô v6i«)<; luveuixaTix^ç — èYÙ) 5e aapxtv6ç, Rom. VIT, 14).
Aussi Dieu n'a-t-il point donné la loi pour amener la justification des pécheurs. Pour sauver Thomme, il faut lui rendre la vie ; or, il n'a été donné aucune loi qui puisse donner la vie (s? ^^p iBéOr) v^fjioç 6 Suvdfjievoç Çwo'îrotYJcat, 5vtwç ex v6iJLou àv îiv -^ S'.xaiooùvY), Gai. III, 21). La loi montre à Thomme la justice, mais ne la lui donne pas: elle reste irréalisable à la chair. Aussi bien a-t-elle été promulguée, non pour amener la justification, mais pour réaliser et multiplier le péché (Rom. V, 20; VII, 7-11 ; Gai. III, 19).
Avant de pouvoir être pardonné et anéanli, le péché doit en effet réaliser toutes ses virtualités et arriver à son complet développement. Le rôle de la loi est précisément déporter le péché à cette pleine maturité. La loi est, dans ce sens, la puissance même du péché {^ Sùvajxiç 'njç à^xapTCaç h v6ijwç, 1 Cor. XV, 56). C'est elle qui lui donne sa réalité, en un seul mot, qui fait le ^éohé péchant. Elle l'élève de l'état virtuel à celui de transgression positive (Rom. VII, 8^ 9; IV, 15).
Paul décrit, avec autant de pénétration que de vigueur, ce fatal (Jéveloppement du péché sous l'irrésistible impulsion de la loi. Nous ne connaissons le péché que par la loi (tyjv àjxap- Tiav oixlf^wv, eJ[i.Y) Btàv<5iJU3u, Rom. VII, 7). En se dressant devant moi comme la règle souveraine de mes actions, la loi me donne en même temps la conscience de leur défectuosité morale. C'est elle, par exemple, qui me révèle le péché de la convoitise, en me disant: Tu ne convoiteras point (Siàv(5[jLou èxtYvo)ct<;àjji.4tpTiaç, Rom. III, 20). Elle fait plus encore. Jusqu'à la venue de la loi, le péché était bien en moi ; mais je n'en avais pas le moindre sentiment; il était là, comme une force latente, endormie ; Paul dit qu'il était mort (à(Jt.apT(a vexpi, VU, 8). La loi le réveille, lui donne la vie. Sans loi, point de transgression. Mais, avec le commandement, non-seulement
là transgression devient possible, mais de la défense naît immédiatement en moi le désir de faire ce qui est défendu (Rom. VII, 11). Nitimurinvetitum semper. Le péché devient transgression et tombe immédiatement sous la malédiction. La loi prononce sur moi sa sentence de mort; elle me tue, au lieu de me donner la vie. Telle est la révolution que la loi amène fatalement dans mon être. Jadis, sans loi, je vivais; ma vie s'épanouissait sans entraves, rien n'en troublait l'unité. Aujourd'hui, la loi est venue, le péché a pris vie en moi, et moi je suis moi^t.
Conscience du péché, réalisation du^péché dans la transgression, sentence de mort portée sur le pécheur, voilà les trois termes de ce développement du mal, amené parla loi. Mais cette peine de mort, salaire du péché, la loi ne la porte J)as seulement du dehors, sous forme de sentence, conti*e l'homme pécheur, elle la réalise encore intérieurement, en soulevant dans l'être humain cette contradiction doulouî*eitsé entre la loi des membres et la loi de l'entendement où la vie de l'individu se consume. L'apôtre, à la fin du chapitre Vil des Romains, nous fait assister à cette lutte intestine et à cette dissolution progressive dont le terme inévitable est là mort. Plus la loi est sainte, mieux elle me montre ce que je devrais être, et plus je reste écrasé sous le sentiment de ce que je suis. La hauteur spirituelle dU commandement ne me sert qu'à mieux mesurer la profondeur de ma corruption. Il y a entre ce que je veux et ce que je puis, entre ma raison qui conçoit le bien, et ma chair qui réalise le mal, entre mes aspirations et mes penchants, im contraste toujours plus grand. Je ne suis plus occupé, semble-t-il, qu*à me détruire moi-même, aspirant au bien, pratiquant le mal, et me condamnant après l'avoir fait. G*est une guerre intérieure, où mon entendement frappe et repousse ma chair, et où liia chair se venge en anéantissant les velléités de mon entende-
ment. Je ne sais plus ce que je fais; car je ne fais pas ce que je veux, et je fais ce que je déteste. En vain je tente de trouver une issue à ce conflit ; en vain je multiplie mes efforts pour observer la loi et vaincre la chair: toujours je suis le vaincu dans cette lutte où je suis mon propre adversaire ; je n'en sors jamais que meurtri ; dans cette agonie, ma vie ne peut se prolonger; je tombe dans le désespoir qui est le commencement, Tavant-goût de la mort.
C'est avec une force vraiment formidable, que Paul amené à terme la démonstration de sa première thèse. Non-seulement l'homme n'arrive point à la justification par le moyen de la loi ; il arrive logiquement, par cette voie, à un résultat diamétralement contraire. La loi sans doute est sainte et spirituelle; mais, comme l'homme n'a pour l'accomplir que la puissance effective de la chair, il arrive que les œuvres de la loi (Ipya véjjLou) ne sont plus, en définitive, que les œuvres de la chair (IpYa a<xç%6^). En vain multipliera- t-il ces œuvres extérieures; il ne fait que multiplier les causes de sa condamnation, aggraver sa culpabilité. On le voit, l'abîme est réellement sans fond, et chaque eflbrt que fait l'homme pour en sortir, ne sert qu'à l'y enfoncer davantage. Mais lé moment où il s'abandonne lui-même, est préciséme^t celui où la grâce de Dieu le recueille et le sauve.
l'homme est justifié par la foi en JÉSUS-CHRIST. — A
ce développement de 1^ puissance du péché, ^ous l'impulsion de la loi, correspond, dans la pensée de l'apôtre, im développement de sainteté, dont le principe est la justice même de Dieu, dont le moyen est la foi en J^sus-Chri^t, et dont le terme est la vie.
H StxaiooùvY) 6£ou. La justice de Dieu,
On n'a pas toujours bien compris ce que Paul entend par cette expression ^ BixatoaùvY) ôeou. On a vu souvent dans ce génitif un équivalent à èvdbwov Oeoû, et Ton a traduit : la justice valable devant Dieu (Rom. III, 20). La justice, dit-on, voilà le but qu'il faut atteindre ; Paul se demanderait uniquement si elle peut être obtenue par la loi ou par la foi. Nous aurions donc ici une notion supérieure qui se décomposerait en deux notions subordonnées, en une notion négative et une notion positive, et la pensée paulinienne se construirait
ainsi :
•f; Saaioa6viQ Oeow
■?) SixatoaùvY) ht, v6[Jlou ^ Sixaiooùvtq èx TcCorecoç *.
C'est là cependant une grave erreur qui, dès le principe, altère dans son essence la vraie pensée de l'apôtre. Dans tous les passages où cette expression revient, la SixaioouvY) 660U est directement opposée à la justification par la loi, comme ime notion absolument contraire, et présentée comme la cause même de la justification par la foi (Rom. I, 17; III, 21). Si la justice obtenue par la foi est en conflit avec la justification par l'accomplissement de la loi, la Sixaioaùvr; 6£ou reste opposée à l'fô^a StxatoŒuvv) (Rom. X, 3). Au lieu de la triade précédente nous avons une double antithèse :
La SixatoaùvY) Oeou est la justice dont Dieu est l'auteur et qu'il donne gratuitement, par opposition à la justice que l'homme poursuit par ses propres efforts (?§{a Btxato^JûviQ).
* Voy. Baur, Paulus^ II, p. 147. Il semble avoir abandonné cette manière de voir dans sa Neutestamentliche Théologie^ 1864, p. 134.
Cette justice est déjà en Dieu comme attribut et comme puissance active; elle passe et se réalise en l'homme par un eflFet de la grâce divine ($t/.ato6ix£voi Swpeàv ty) auTou /iptii, Rom. III, 24). Paul a lui-même très-nettement expliqué sa pensée, Rom. III, 25 et 26. Dans ce dernier texte, les mots : lupcç tt)v IvBetÇtv T^ç 8ix.atoauvY)ç aÙTou, trouvent leur définition adéquate dans ceux qui suivent : eiç xb eTvai aùibv Sixatov /.al BtxaiouvTa Tbv ix. TcicTswç. Ainsi Stxaioauvr^ Ôeou = Oebç S(/.aioç /.al ^txatûv. C'est l'idée d'une justice positive, immanente en Dieu et se manifestant au dehors en justifiant le pécheur. Cette notion nous étonne, parce que nous sommes habitués, par notre langue même, à n'accorder au mot de justice qu'une signification négative. Nous sommes si bien dominés par cette notion juridique et inférieure, que nous avons de la peine à nous élever à l'idée bien plus haute et plus belle d'une justice qui se communique et tend à remplacer partout le mal par le bien et la mort par la vie. Il ne faut donc établir aucune opposition entre la Justice de Dieu , au sens de l'apôtre, et la grâce de Dieu. Si le mot /apiç indique l'acte d'amour par lequel Dieu sauve l'hqmme, celui de ^txatocuvYj Ô60U marque uniquement la nature, la qualité morale de cet acte divin.
Ainsi comprise, cette ^txaioouvYj ôeou n'est plus une simple déclaration d'acquittement des coupables, mais une puissance réelle (SuvajjLtç ôeou) qui entre et se développe organiquement dans le monde, comme la puissance même du péché, et en opposition avec elle. Nous avons vu celle-ci, de l'état virtuel (àixapTi^) passer à l'état positif, se réaliser dans la transgression (irapipaatç) et arriver à l'état définitif dans le TuapaiTTco^xa. La justice de Dieu suit un mouvement dialectique exactement parallèle. La Stxaioa6vr) ôeou, principe transcendant, s'exprime par la âixaiwgtç, acte de justification, et arrive à son terme dans le âixaCwixa, justice réahsée. Le
premier développement aboutit nécessairement à la mort; le second, non moins nécessairement à la vie. Des deux paris, g' est nu même processus logique, s'accomplissant dans la vie individuelle et dans l'histoire.
On peut déjà entrevoir combien est éloignée de la vraie pensée de Paul la théorie de Ir justification /brensiçue, élaborée par la scolastique du moyen âge. D'après cette théorie, l'acte de justification n'est, de la part de Dieu, qu'une pure ordonnance de non-lieu, une sentence aussi insuffisante qu'arbitraire. Tout se réduit à une vieille dette payée à Dieu par Jésus. Dès lors, il n'y a plus de lien organique entre la justification et la régénération; il n'en est pas d'autre, du moins, que le lien tout extérieur du sentiment de reconnaissance que doit éprouver l'homme libéré. Non-seulement le nerf de la pensée de l'apôtre est ainsi coupé, mais on ne parvient pas même, dans cette conception, à bien justifier ce devoir de reconnaissance. Si l'on veut, en effet, insister encore sur la nécessité de cet unique devoir, ne voit-on pas que l'on finit par revenir, après un long détour, à la théorie que l'on veut fuir, de la justification par les œuvres, et par statuer, en tout cas, dans la sotériologie un dualisme irréductible?
Paul n'aurait pas eu de paroles assez sévères pour flétrir une si grossière interprétation de sa pensée. Sans doute il nous dit que Dieu, dans sa grâce, prononce sur l'homme pécheur une parole de justification et de délivrance ; mais il ne connaît point, et, s'il l'avait connue, n'aurait point admis cette subtile distinction, objet de tant, de disputes, entre déclarer juste e\ rendre juste, justum dicere eijustum facere. La parole de Dieu est toujours pour lui une parole créatrice, qui porte en elle une pleine vertu et produit toujours un effet réel. En déclarant l'homme justifié, elle crée donc en lui réellement et immédiatement un commencement nouveau de justice, lia Baatooùvtj ôeou entre dès ce moment
comme puissance effective dans le cœur et la vie du croyant, et y devient le principe fécond d'une sanctification permanejite* La régénération n'est plus que la suite de la justification ; les œuvres ne sont que l'épanouissement de la foi.
Telle est l'unité profonde et la suite organique de la pensée paulinienne. Nous voudrions essayer de la reproduire en en miirquantles points essentiels.
C'est dans la mort ée Jésus que s'est réalisée historiquement et révélée à tous (TCe(pavépa>Tat) la justice active de Dieu. Elle apparaît là comme un acte positif de justification ^tx«^ii)(jt<;), pour se réaliser enfin, par la foi, dans l'âme du OPoyant et y devenir un état réel (Je ju^Jice (Si)v:it(t«)[jLa, Rom.