CHAPITRE I
Les discours missioniiaires du livre des Actes. Les deux épîtres aux Thessalouiciens.
Les discours missionnaires conservés dans le livre des Actes sont au nombre de trois : celui d'Antioche de Pisidie (Xni, 16-41 ; 46-47), celui de Lystre (XIV, 15-17) et celui d'Athènes (XVII, 22-31). Le premier est adressé à des juifs, les deux autres, à des païens. — Peuvent-ils nous servir à caractériser la prédication de l'apôtre ?
On a répondu de diverses manières à cette question, et presque toujours d'une façon également arbitraire. Avant de la résoudre, il faudrait essayer de se faire de cette prédication elle-même et de son contenu, une idée positive. Nous le pouvons, je crois, en combinant certaines indications éparses dans lès ét)îtfes postérieures j et qu'on a jusqu'ici
négligées. Ces indications nous fourniront non-seulement un ferme point de départ, mais encore une excellente norme d'appréciation.
Paul nous a laissé lui-même un résumé de sa prédication apostolique dans sa première lettre aux Corinthiens : «Je vous rappelle, frères, l'évangile que je vous ai prêché, que vous avez reçu, et dans lequel vous demeurez fermes... Je vous ai transmis ce qu'aussi j'ai reçu: avant tout, que Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures, qu'il a été enseveli, qu'il est ressuscité, selon Tes Écritures.... Voilà ce que moi et les autres apôtres nous prêchons, et ce que vous avez cru» (1 Cor. XV, 1-11). A ce texte il faut ajouter les suivants : 1 Cor. XI, 23; Gai. III, 1; Rom. IX, 4 et 5; 1 Thess. I, 10. Il devient dès lors évident que la prédication de l'apôtre a consisté avant tout en récits de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus, en une argumentation scripturaire, tendant à prouver que Jésus était le Christ et qu'en lui était la rémission des péchés. L'aflirmation l'emportait ici sur la réflexion, et les faits historiques, sur l'idée théologique. Cette prédication, par son caractère général, ne se distinguait pas essentiellement de celle des Douze. La prophétie a donc été, dès le commencement, le grand argument de Paiil en face des juifs (Rom. 1, 2; III, 21; IV; Gai. III); et le livre des Actes ne se trompe point, en disant que l'apôtre, dans la synagogue de Thessalonique , discutait avec les juifs en partant des Écritures (àxb tûv Ypaçûv), montrant par elles que le Christ devait souffrir et ressusciter des morts (Act. XVII, 2, 3). On ne saurait mieux résumer la prédication de Paul dans les synagogues.
Comment parlait-il aux païens? Les épîtres ne nous laissent pas non plus dans le doute à cet égard. D'après Rom. I, 18-23, le premier crime des païens était d'avoir laissé s'obscurcir et se perdre l'idée du vrai Dieu, Cet obscurcissement
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de la conscience religieuse avait amené celui de la conscience morale. Il restait là cependant quelques lueurs. La conscience s'agitait en elle-même, s'accusant et se défendant tour à tour, sans pouvoir arriver au repos (Rom. II, 15). C'est là évidemment que Paul devait prendre son point de départ et d'appui. Restaurer cette idée primitive du Dieu unique et invisible, en démontrant la vanité du culte des iddes ; réveiller la conscience morale, en lui faisant entrevoir la colère de Dieu prête à punir toute iniquité ; la renouveler , en lui prêchant la repentance et la foi en Jésus , le sauveur et le juge , tel a dû être le premier et constant effort de l'apôtre au sein du paganisme (1 Th. I, 9; 2 Cor. VI, 16 et ss.; Éph. IV, 17 et 18; Rom. I, 19; II, 16).
Rapprochés de ce double résultat, les discours missionnaires mis par le livre des Actes dans la bouche de Paul paraissent y répondre, au moins pour le fond des idées, d'une manière assez juste. Ces discours ne reproduisent pas littéralement la parole de l'apôtre ; ils ont quelque chose d'un peu effacé et de terne ; ils ressemblent beaucoup trop à ceux des autres prédicateurs de l'Évangile. En rédigeant, par exemple, le discours d'Antioche de Pisidie, l'auteur s'est évidemment souvenu de celui d'Etienne et de celui de Pierre à la Pentecôte. Mais conclure de ces analogies que nous n'avons ici que de libres compositions sans valeur historique, me semble excessif. Si la teneur en est générale, les traits originaux, les pensées neuves et hardies ne font point absolument défaut, et, çà et là, nous percevons distinctement l'accent inimitable de la voix de Paul. Il convient de les analyser de plus près.
Le discours prononcé dans la synagogue d'Antioche de Pisidie a trois parties essentielles : La première , racontant l'histoire du peuple juif jusqu'à David , rappelle le commencement du discours d'Etienne (XIII, 16-23). Il faut re-
connaître pourtant que, si c'est la même histoire, elle est ici exposée à un point de vue nouveau. Ce n'est plus l'ingratitude du peuple, c'est l'idée de la promesse que Paul suit dans sa marche progressive à travers toute l'histoire d'Israël. Or, n'est-ce pas une conception essentiellement paulinienne que de résumer toute cette histoire dans l'idée de la promesse? Aussi voyons-nous Paul arrêter son exposition historique à David, au lieu de descendre, comme Etienne, jusqu'à Salomon et au temple. Car c'est de la famille de David que doit sortir le Messie.
Actes XIII, ^3. Rom. I, 1-2.
çYjTôiv auTou.... xepi Tou uioy aÙTou
ToÛTou b Ôsbç àTzb tou airépf/.aToç
Un trait plus nouveau, 'plus caractéristique, c'est la distinction profonde faite dans l'Ancien Testament entre la Promesse et la Loi, l'une, déclarée impuissante (v. 39), et l'autre, réalisée en Christ (v. 32).
La seconde partie du discours (24-37) montre la réalisation de la promesse dans la mort de Jésus. Ici les détails peuvent bien être pris du troisième évangile ; on remarquera cependant que Paul ne dit rien de l'activité publique du Sauveur, n insiste uniquement sur trois points : les souffrances et la mort, l'ensevelissement, la résurrection, c'est-à-dire ceuxlà mêmes qui sont particulièrement relevés dans 1 Cor. XV, 3, 4. Notons surtout l'indication , étonnante dans cette série, du moment intermédiaire de l'ensevelissement, qui n'a pas d'importance dans la prédication des autres apôtres, mais qui a ime valeur essentielle dans la conception éthique de la foi et du baptême chez Paul (Rom. VI, 3, 4).
La pensée pauHnienne enfin éclate mieux encore dànâ la
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troisième partie, la partie subjective du discours (38-41). Sans doute on ne trouve encore ici ni la théorie de Texpiation, ni celle de la justification par la foi ; mais elles sont également absentes, comme nous le verrons, des deux épîtres aux Thessaloniciens. Le germe pourtant est là : Stà Toùtou 6p.îv àçsdtç à[xapTi(ov y.aTa^Y^^^e'c^ti. Ces mots : 8ià to6tou, ne se rapportent pas à xataY^^^^^Tai, ce qui ne donnerait aucun sens, mais bien à à^eatç àf^apTiûv. Pierre avait dit à la Pentecôte: «Repentez- vous, que chacun soit baptisé au nom de Jésus pour la rémission des péchés !» Il y a bien plus dans la parole de Paul. Au lieu d'être rattachée au baptême, la rémission des péchés est rattachée ici à la mort et à la résurrection même de Jésus, en qui et par qui la rédemption est objectivement réalisée. Aussi est-elle en même temps une pleine et absolue justification, %7X àxb xivTiov wv oix -^Suvi^6T)Te èv vé[X(|) Mtouaétoç SixatwÔîjvat, èv TOuT(f)i:aç h -tuiïts^wv îixaiouTat. La justification par la foi est ici présentée sous sa forme ùégative. Mais, comme Ta fait remarquer M. Reuss, c'est sous cette forme que cette idée a dû naître d'abord dans l'esprit de Paul. Elle traduisait ainsi fort bien l'expérience qu'il avait faite lui-même de l'impuissance de la loi. Ajoutons qu'il serait difficile d'imaginer une phrase qui rappelât mieux le style de Paul. D'abord , la forme grammaticale , si singulière , est paulinienne (cf. Rom. XV, 18). En second lieu, chaque expression est du nombre des expressions les plus caractéristiques de nos épîtres: i^3uvif)ôr^Te èv véi^q) (cf. Rom. VIII, 3 : Tb àS6vaTov tou v4[Jtou); SDcatwOijvat construit avec àizà (cf. Rom. VI, 7); l'expression générale et universelle '^raç 6 '^rtffieOwv (cf. Rom. I, 16; III, 22). Enfin, dans la proposition entière èv toùtw -jcSç 6i:tffTe6(i)v8t>tatoutat, les mots èv to6t(}) ne peuvent grammatîôâlement se rapporter à xkjtsOwv, ce qui néanmoins donnerait déjà une expression et une idée pauliniennes (Gai» III, 26);
mais il faut les joindre à StxatouTat et, dès lors, le sens devient bien plus original et bien plus profond (cf. Gai. II,
Les versets 46 et 47 marquent la transition par laquelle la prédication de TÉvangile allait des juifs aux païens. «Il fallait vous annoncer, à vous tout d'abord (u[/.iv vjv àvapcatov irpûTov , cf. Rom. I, 16: 'louSxio) lupûTov), la parole de Dieu. Mais, puisque vous la repoussez et vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle , voici , nous nous tournons vers les gentils.» Cette double expérience, souvent répétée, de l'incrédulité obstinée des uns et de l'ouverture de cœur des autres, faisait naître peu à peu dans l'âme de l'apôtre la conviction que le royaume de Dieu serait transféré du peuple juif aux peuples païens, conviction absolument opposée à l'espérance que les apôtres de la circoncision, restés en Palestine, aimaient à caresser. Paul assistait à une nouvelle et radicale évolution du plan de Dieu. L'expérience, en se généralisant, lui apparaissait naturellement comme la manifestation d'une loi divine, qu'il traduira et formulera plus tard dans les chapitres IX, X et XI de l'épître aux Romains. En même temps il prenait une conscience plus claire de sa vocation spéciale à' apôtre des Gentils,
Un vaste horizon s'ouvrait alors devant ses yeux. Le monde païen, son histoire, ses destinées entraient dans sa pensée et devaient singulièrement l'élargir. C'est ce moment décisif que marquent les deux discours de Lystre et d'Athènes. Il est naturel de les réunir, parce qu'ils expriment la même pensée.
Ces deux discours, plus originaux que celui d'Antioche, ont moins éveillé les soupçons de la critique. Celui d'Athènes surtout est d'un tour oratoire si exquis, et d'une profondeur de vues si admirable, qu'on ne peut guère se refuser à y reconnaître le souffle du maître. C'est ici en effet une apologé-
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tique d'un ordre nouveau, et qui n'a rien d'analogue ni dans les discours qui ont précédé, ni dans ceux qui ont suivi. Le point de départ de la prédication de Paul n'est plus dans l'Ancien Testament, mais dans la conscience religieuse et morale de l'humanité (Rom. I, 19).
Actes XIV, 15. 1 Thess. I, 9.
... eùaYY£XtÇ6[/.£V0t uixaç àizh
iiA 6ebv Çûvra.
... TCÛÇ 6X£(JTû£t];aT£ Xpbç TOV
6£bv à%o TÛv £b(»)Xo)v SouXeuetv
6£W ÇôvTi xat àXrj6tv(i).
Mais il y a dans ces deux discours autre chose que cette notion générale de Dieu, qui appartenait encore plus à la théologie juive qu'à la doctrine chrétienne ; il y a un effort et un essai de comprendre le paganisme et son histoire au point de vue de la révélation nouvelle, une ébauche de cette philosophie de l'histoire que l'apôtre achèvera plus tard.
Notons d'abord une conception nouvelle et profonde du , paganisme. «Je vous trouve, ô Athéniens, dévots à l'excès. En parcourant votre ville, contemplant vos temples et vos autels, j'en ai trouvé un avec cette inscription: Au Dieu inconnu ! Ce que vous adorez sans le connaître, je viens vous le révéler.» Au polythéisme ainsi compris, Paul peut rattacher sans effort le culte du vrai Dieu. Le paganisme, que les juifs et que Paul considéraient habituellement comme une pure négation de la piété, est ici saisi dans sa valeur positive ; il rentre par ce côté dans le plan de salut, préparé par Dieu à toute l'humanité. La différence entre les juifs et les païens s'atténue. Dieu a fait d'un seul sang toutes les nations. Il n'est pas seulement le Dieu des juifs ; il est aussi celui des païens (Rom. III, 29). Sa providence n'a pas seulement dirigé les destinées d'Israël, mais encore celles des nations païennes, ayant déterminé le lieu, le temps et les frontières de leur habitation sur la terre. Leur marche sans
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doute se faisait dans les ténèbres ; elles allaient comme à tâtons, elles allaient pourtant vers un but posé par Dieu même. Dans le plan divin, parallèlement à l'histoire d'Israël, Se déroule celle du paganisme, et toutes deux viennent aboutir à la croix de Jésus-Christ. Ainsi s'exprime l'universalisme du nouvel évangile et se dessine, dans l'esprit de Paul, ce grand plan historique qu'il exposera dans l'épître aux Romains.
Le discours d'Athènes fut interrompu. La partie spécifiquement chrétienne resta sans développement. Mais, en comparant 1 Thess. I, 9^^ 10 et Actes XVII, 30, 31, il est facile de voir que Paul a dû se borner à l'affirmation de quelques idées très-simples et de quelques faits essentiels : la nécessité de la repentance, l'imminence du jugement dernier, la mort et la résurrection de Jésus, la délivrance de la colère à venir.
Telle a été la première prédication missionnaire de Paul. Si les discours des Actes ne nous donnent pas toute sa théo^ logie, on voit cependant qu'ils marquent un premier pas dans la marche progressive de sa pensée. Les expériences de cette époque étaient autant de germes féconds d'où devait sortir bientôt, sous la réflexion intense de l'apôtre, une riche moisson de vues profondes et de grandes pensées.