‹ L'Apotre Paul: esquisse d'une histoire de sa PenséeChapitre 7 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Genèse de l'Évangile de Paul.

n reste à nous rendre compte du principe de l'Évangile de Paul, et des principaux éléments qui, dès l'origine, sont entrés, comme des facteurs essentiels, dans la genèse de sa pensée chrétienne.

Le principe de son Évangile nous est donné, nous venons de le voir, dans sa conversion elle-même. Paul l'a très-bien défini dans ces trois mots, par lesquels il caractérise le contenu essentiel de cette révélation divine. // plut À Dieu de révéler son fils en moi, àxox.aX64'ai Tbv uîbv aùrou èv èjjLoC (Gai. I, 16). L'objet de cette révélation fut donc la personne même de Christ. Il ne s'agit point ici, nous l'avons déjà fait remarquer, de la manifestation extérieure qui accompagna sa conversion, mais d'une révélation, d'une illumination intérieure. Un voile dérobait aux yeux du Pharisien la gloire divine du crucifié. La croix était un mystère et un scandale (1 Cor. 1,18-24; II, 9, 10). Ce voile maintenant est levé. Du même coup, ce qui paraissait lumineux s'obscurcit, ce qui était obscur s'illumine. La lumière la plus éclatante jaillit soudain des ténèbres les plus épaisses. Nous trouvons un souvenir très-précis et très-vivant de ce merveilleux phénomène dans un passage vraiment intraduisible en notre langue : Ort 6 Ôebç h etxwv ï% 5>t6Touç ?ôç \à.^^%\y 5ç IXajjLtj^sv èv Taiç vtapStatç %^>t xpbç <po)Tt(JiJt.bv tt^ç f^wceojç tyjç 8^5^^ tou 6eou èv

6Z LIYBE PREMI^I*

wpoa(î)ico> xp^^^o^ (2 Cor. IV, 6), A cette heure déôisive, il vit resplendir, sur le front même de la victime du Calvaire, la gloire divine du Fils de Dieu.

Mais dans ces mots à'rcoîtaXù^'ai tov utbv aÔTou èv è|xo(, il y a bien plus encore. Dans la même épître aux Galates, un peu plus loin, voulant caractériser sa vie depuis sa conversion, Paul s'éprie : Ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en 7noi{lI, 20. Phil. I, 21. Col. III, 4). Cette conversion a donc été autre chose qu'une simple illumination. Il s'est fait en son âme une crise profonde : le moi ancien a succombé, un moi nouveau a surgi, dont le principe vital est Christ luimême. Sa conversion n'a donc pas été autre chose que l'entrée spirituelle, la naissance de Christ en son âme.

Telle est la pleine signification de ces mots àrcoxaXutj^ai àv i[Mi Nous trouvons ici, pour la première fois, cette préposition èv qui revient si souvent dans le langage de l'apôtre et marque toujours une communion mystique indéfinissable.

Telle est la source mystérieuse de sa vie. Nous sommes eà même temps à la racine de sa pensée; on voit à quelles profoudeurs elle descend ; c'est dans ces profondeurs qu'elle puise incessamment cette sève si riche qui la rajeunit toujours et l'empêche de jamais se flétrir. Si la théologie de Paul n'était qu'un système abstrait, il y a longtemps déjà qu'elle aurait disparu; on ne la trouverait plus que dans l'histoire de la philosophie, véritable herbier des idées mortes et desséchées. Mais elle vit et se montre encore féconde, parce qu'elle est la manifestation de la vie immortelle de Christ lui-même.

Mais quel est ce Christ qui est ainsi devenu le principe de la nouvelle conscience et de la nouvelle vie de l'apôtre ? Le texte 2 Cor. V, 15-17, vient sur ce point préciser de la manière la plus nette et compléter le passage des Galates que nous venons d'étudier. «Nous sommes possédé de l'a-

mour de Christ, estimant que si uti est mort pour tous, tous aussi sont morts. Il est mort pour tous, afin que les vivants ne vivent plus pour e.ux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux; désormais nous ne connaissons plus personne selon la chair. Et, si même nous avons connu Christ selon la chair, nous ne le co7i^ Tiaissons plus ainsi. Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses vieilles sont passées, toutes choses ont été faites nouvelles.» Qu'est-ce que connaître Christ selon la chair, et avoir cessé de le connaître sous ce rapport? Ces mots ne peuvent désigner, dans la vie de l'apôtre, que la période qui a précédé sa conversion. Or, quel est le Christ que Paul a connu avant ce moment? Ce n'est point la personne humaine et historique de Jésus de Nazareth, dans laquelle précisément il ne reconnaissait pas le Christ. Le seul Christ qu'il ait connu avant sa conversion, c'est le Messie juif, un Messie national, particulariste, triomphant d'une m-anière charnelle. Or ce Christ, il ne le con- ' naît plus. Jésus, en mourant et en ressuscitant, a détruit cette notion charnelle du Messie, et est apparu, dans sa mort et sa résurrection comme im Christ nouveau, un Christ îtaxà irveui^a. Mais tous les Chrétiens n'en étaient pas là; un grand nombre, oubliant la croix, voilaient le vrai caractère de Jésus sous la gloire charnelle du Messie juif, et dès lors ne connaissaient plus qu'im Christ selon la chair, c'est-àdire un Christ, moins la mort et la résurrection. C'est ce Jésus tout autre ('Iiq^jouv àXXov) que les adversaires de Paul prêchaient à Corinihe (2 Cor. XI, 4)* Pour Paul, en effet, il y a un Christ ancien et un Christ nouveau, tout comme il y a le vieil homme, l'homme selon la chair, et l'homme nouveau, l'homme selon l'esprit (^à appâta, xà xaivi). Christ est mort, et, par sa mort, a anéanti la chair et tous les rapports que ce mot désigne. Les hommes qui sont en Christ sont morts et res-

suscités avec lui et apparaissent en lui comme des hommes nouveaux ; de sorte que nous pouvons bien affirmer que nous ne connaissons plus personne selon la chair, que, par cette grande* crise de la mort et de la résurrection, tout a été transformé, et dans le chef et dans les membres, que les vieilles choses sont passées et toutes choses, faites nouvelles. Le Christ qui est entré dans F âme de Paul et qui y vit, est donc le Christ mort et ressuscité, et c'est pour cela qu'il y opère un changement si radical. La mort et la résurrection de Jésus se sont répétées dans sa conscience. Dire que cette mort de Christ a troublé les conceptions premières de Saul, ne serait point assez : elle a tué en lui le Pharisien ; en apprenant à connaître ce Christ nouveau, Saul est ressuscité à une vie nouvelle.

Ainsi, dès le commencement, toute la vie chrétienne de Paul dépend de la mort et de la résurrection de Jésus. Ces deux grands faits ont pris alors dans son âme la place qu'ils occuperont dans sa théologie. Pouvait-il en être autrement? La ' mort de Jésus, qui était le grand scandale, devait par la force même des choses devenir le grand mystère. Plus Saul l'avait trouvée révoltante, plus Paul devait maintenant s'y attacher. Ce qui causait ses répugnances devient pour lui un sujet d'orgueil et l'appui le plus ferme de sa foi. Le point où se heurte la sagesse humaine, est celui où éclate et triomphe la sagesse de Dieu. Cette conversion logique de sa pensée a été si radicale et si complète, qu'à ses yeux toute la vie de Jésus, tout l'Évangile, se résume désormais dans la croix. Sa prédication ne sera qu'un Xô^o^ xou axaupou; il ne ► voudra même savoir que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié (1 Cor. I, 18, 23,24; 11,2).

A ce point, comme à un centre organique, viennent se rattacher toutes ses pensées ; c'est de là qu'elles partenl et que nous les verrons aller se développant dans toutes les di-

rections, sous la puissante pression de sa dialectique. La résurrection de Jésus a triomphalement démontré que cet homme crucifié était le Messie, le Fils de Dieu ; mais une telle mort du Fils de Dieu ne saurait être un accident sans raison et sans conséquences. Si elle a été, c'est qu'elle était nécessaire et qu'en elle s'est réalisé le plan même de Dieu. Quel est le sens de cette mort? — La mort est le salaire du péché; Christ, n'ayant point connu le péché, n'est donc pas mort pour lui-même ; il est mort pour l'humanité. Cette mort ne saurait être qu'un sacrifice dans lequel se réalise, pour la foi, la grâce justifiante de Dieu (8aaio<JtJVTQ ôeou). — Nous ne poussons pas plus loin, pour le moment, une telle déduction. Cette grande théorie de la rédemption ne s'est point sans doute formée en un seul jour dans l'esprit de l'apôtre, et nous ne voulons pas devancer les temps ; mais on en voit d'ici les grandes lignes se dessiner très-nettement.

Voilà le contenu essentiel et le principe créateur de son évangile, que Paul affirme à bon droit tenir d'une révélation directe de Jésus-Christ. Il a été sur ce point, pour nous servir d'une de ses expressions, essentiellement théodidacte. Il pourra bien appeler cet évangile : mo7i évangile y celui que Dieu lui a donné, qu'il a fait sien par une assimilation puissante, et qu'il a frappé du sceau ineffaçable de l'originalité de son esprit.

Mais plus cette révélation intérieure du Christ est indépendante de toute tradition humaine, plus il importe de déterminer dans quel rapport elle se trouve avec la vie et l'enseignement même de Jésus, et quel lien existe entre la conscience nouvelle de Paul et la personne historique du Sauveur. Cette question revient à celle-ci : dans quelle mesure Paul a-t-il

connu la vie terrestre du Christ, et quelle influence cette

66 lîvrë pftBMiïai.

connaissatice a-t*elle exercée sur la formatioti de sa pensée? Cette question a été, croyons-nous, tranchée d'une ma nière trop légère par Técole de Tubingue. D'après cette école, Paul aurait, ou très-imparfaitement connu la vie et l'enseignement historique de Jésus, ou dédaigné cette tradition comme étant une connaissance de Christ selon la chair, qui aurait rendu son évangile dépendant de l'enseignement des premiers apôtres. Mais ces deux raisons ne sont pas mieux fondées l'une que l'autre. La première n'a pour appui que le texte 2 Cor. V, 16, que nous avons déjà discuté. L'opposition que Paul y établit entre le Christ selon la chair et le Christ selon l'esprit, n'est point celle, nous l'avons vu, du Christ historique et du Christ qui vit dans son âme. D'un autre côté, nous ne parvenons pas à voir comment la connaissance traditionnelle des actes, des souffrances, des enseignements de Jésus, pourrait porter atteinte à l'indépendance de son apostolat et à l'originalité de son évangile. Il est bien évident que cette connaissance extérieure, quelque précise et minutieuse qu'elle fût, ne pouvait à elle seule le faire apôtre, ni même 1^ convertir. Il avait sans doute, avant sa conversion, entendu raconter bien des détails sur Jésus de Nazareth, mais ces récits étaient restés dans sa mémoire comme une matière brute dont il n'avait point l'intelligence. La révélation intérieure, en éclairant son âme, illumina en même temps la vie historique du Crucifié. Loin donc de se contredire, cette révélation et cette connaissance extérieure s'appellent réciproquement comme nécessaires l'une à l'autre. Sans la première, la tradition historique n'est qu'une masse inerte et sans valeur; et la révélation intérieure, sans la seconde, n'enfante plus qu'une théologie idéaliste, sans racines dans la réalité de l'histoire. Elles se rapportent l'une à l'autre comme l'âme se rapporte au corps, et forment, en se pénétrant, une unité organique indissoluble.

Au premier abord, cette connaissance du Christ historique paraît avoir été chez Paul fort restreinte , et Ton s'étonne , quand on les y cherche pour la première fois, de trouver dans ses épîtres si peu d'allusions aux événements de la vie de Jésus, si peu de citations de ses discours. Mais on aurait tort de céder à cette première impression ; elle s'expUque aisément.

La critique moderne, qui voit des choses si subtiles et des nuances si déUcates, ne sait point voir parfois les choses les plus simples et de premier aspect. Elle a oublié, par exemple, qu'avant d'être théologien, Paul a été missionnaire, qu'il a prêché rÉvangile en des lieux où l'on n'avait jamais entendu parler ni de Jésus ni de Messie. Ne fallait-il pas alors, de toute nécessité, faire connaître ce sujet et expliquer cet attribut? Ne fallait-il pas, dans les synagogues d'Asie, donner de Jésus, de sa vie, de ses miracles, de sa mort, de sa résurrection, une idée et une impression telles, que les âmes ouvertes fussent naturellement amenées à dire : Ce Jésus était le Christ? Peut-on concevoir, hors de ces conditions, la prédication missionnaire de l'apôtre ?

Mais toute cette première prédication, ces communications historiques sur la vie de Jésus, ont appartenu nécessairement à une période de la vie de Paul, antérieure à celle qui vit naître les grandes épîtres ; aussi, sans contenir beaucoup de récits évangéliques, ces lettres supposent-elles chez leurs lecteurs croyants une connaissance préalable assez détaillée de l'histoire de Jésus. Essayons de recueillir les allusions rapides et les indications sommaires qui s'y trouvent dispersées ; réunies, elles forment un ensemble phis précis et plus consistant qu'on n'oserait le croire au premier abord i.

La première épître aux Corinthiens laisse voir quelle

*Voy. Paret, Jahrbûcher fur deutsche TheoL 1858, p. 1-85: Paulus und Jésus; et Keim, Geschichte Jesu von Nazara^ 1®'' vol. Zeugniss des Paulus^ p. 35.

place Paul a faite, dans sa prédication, à la tradition chrétienne (1 Cor. XI, 23; XV, 1-9). La mort et la résurrection de Jésus formaient sans doute le centre de cette prédication première. Mais plus il attachait à ces grands faits des idées théologiques • importantes , plus est digne de remarque le soin qu'il met à les raconter. Il le faisait avec des détails si précis et si vivants, qu'après l'avoir entendu décrire ces grandes scènes de la passion, ses auditeurs pouvaient croire les avoir vues de leurs yeux : oTç xax' èçôaX- [xoùç 'Itqgouç XP^^'^^Ç 'T^posYpi^TQ èv ui^iv eaïauptojjLévo; (Gai. III, 1). Ce que Paul avait fait en Galatie, il l'avait certainement fait à Gorinthe et dans toutes les églises d'Asie (1 Cor. XI, 23; XV, 1-9).

Parmi ces détails historiques, nous pouvons en noter plusieurs qui sont restés dans ses lettres, et qui se retrouvent identiques dans nos évangiles. Ce sont les chefs du peuple (ot àpxovTsç) qui ont condamné Jésus (1 Cor. II, 8 ; Actes XIII, 27; cf. Matth. XXVI, 3). C'est par une trahison qui a euKeu la nuit (vuxTt xapeStSe-co), qu'il est tombé entre leurs mains. En cette nuit et avant cette trahison, Jésus, pendant son dernier souper avec ses disciples, institua la Sainte-Gène. Le récit que fait Paul 1 Gor. XI, 23, se retrouve littéralement dans l'évangile de Luc. Paul sait que la passion du Sauveur fut le temps de sa faiblesse, de son abandon complet; qu'il fut abreuvé de douleurs et d'outrages acceptés sans murmure (2 Gor. XIII, 4 ; Rom. XV, 3-6). Bien d'autres passages supposent des descriptions antérieures de ces souffrances et de cette mort (ty)v véxpcoaiv toî> 'Ir^^ou 'Treptfépovxeç, 2 Gor. IV, 10 ; cf. Gai. VI, 17 ; Gol. 1, 24). D'après Paul, Jésus a été attaché à la croix avec des clous, et son sang a coulé (Gol. II, 14 ; cf. Jean, XX, 25). La comparaison qu'il établit entre cette mort et l'immolation de l'agneau pascal, nous en apprend enfin l'époque précise (1 Gor. V, 7).

Il n'a pas raconté avec moins de précision Tensevelissement et la résurrection de Jésus. Le texte 1 Cor. XV, 1-9, n'est qu'un résumé de sa prédication sur ce point. Cette résurrection a eu lieu le troisième jour. Que nous ayons ici une indication historique, et non l'application d'un mot prophétique, c'est ce que prouve le fait de la substitution dans les églises pauliniennes du jour du dimanche aujour du sabbat (1 Cor. XVI, 2). Paul enfin semble avoir classé par ordre chronologique dans ce même chapitre XV, les diverses apparitions du Ressuscité , et l'on peut conjecturer, de tout ce qui suit, qu'il avait même insisté sur le caractère extérieur et corporel de cette résurrection.

L'apôtre a donc très-bien connu et très-exactement raconté les dernières scènes de la vie de Jésus. Cette passion et cette résurrection du Christ ne sont point chez lui, comme chez les gnostiques, deux notions abstraites, la passion et le triomphe d'un Christ idéal, de la sophia valentinienne ; ce sont deux faits historiques, concrets, retenus dans leur caractère contingent et avec les circonstances spéciales qui les ont accompagnés. C'est bien ici la croix à laquelle a été attaché, il y a quelques années à peine, Jésus de Nazareth; c'est bien le tombeau où son corps a été enseveli et d'où il est sorti triomphant. Fût-il impossible de montrer que Paul n'a pas connu autre chose de la vie historique de Jésus, la manière dont il a recueilli et considéré ces deux grands faits suffirait pour rattacher la conscience de Paul au Christ historique, et empêcher de réduire sa théologie à un pur idéalisme.

Mais est-il vraisemblable que, ayant raconté avec de tels détails ces derniers moments, l'apôtre ait absolument ignoré les autres événements de la vie de Jésus? Est-ce une conjecture trop hasardée de supposer que, durant cette visite de quinze jours qu'il fit à Pierre à Jérusalem, après sa conver-

sion, il Ta soigneusement interrogé sur la vie de leur Maître commun? Le terme du moins, dont Paul se sert Gai. I, 18, moptîŒat KY)çav, ne le donne-t-il pas à*-penser? Comment, d'ailleurs, ce serviteur si jaloux de Jésus-Christ ne se serait-il pas emparé et entièrement rendu maître de toute cette riche tradition évangélique, que gardaient si pieusement les premières communautés chrétiennes et. dont nos trois premiers évangiles sont issus ? S'il n'en appelle jamais à des paroles du Sauveur pour établir sa doctrine ou pour la défendre, ce fait, quelque étrange qu'il nous apparaisse, à nous qu'oppriment les mœurs scolastiques, a pourtant une autre cause et une autre raison que l'ignorance ou le dédain. L'apôtre était bien loin de considérer l'enseignement de Jésus comme un recueil de textes, une loi extérieure, une lettre écrite {-(pd\L[kOL), à laquelle il suffit chaque fois de recourir. Christ, avant tout, était pour lui un esprit vivifiant^ un principe immanent et fécond, produisant des fruits nouveaux à toutes les saisons nouvelles. Il y avait identité si complète, à ses yeux, entre le Christ historique et ce Christ intérieur, qu'il ne les sépare, ne les distingue jamais, et qu'il lui arrive d'attribuer au premier ce que le second lui inspire, et au second, ce qu'il tient sans contredit du premier. On trouve un curieux exemple de cette identification 1 Cor. XI, 23.

Mais ce subjectivisme était-il donc absolu ? Quand Paul exprime la certitude que son enseignement apostolique est bien la fidèle interprétation de celui du Maître, est- il la victime d'une illusion de sa foi ? N'est-il pas plus naturel de penser qu'il avait assez étudié les discours de Jésus, qu'il les connaissait assez bien, pour avoir l'assurance qu'on ne lui opposerait jamais sérieusement une de ses paroles. Enfin, si l'on s'étonne encore de ne pas rencontrer dans ses épîtres de plus fréquentes citations, on voudra bien se rappeler que

ORIGIîrâs DE LA PENSÉE DE PAUL. 71

répître de Pierre, l'Apocalypse, les Actes des apôtres, la première épître de Jean, en renferment moins encore. Dès l'origine, Christ a été bien moins le héraut ou le prédicateur de l'Évangile, que l'objet même de la foi et de l'enseignement apostoliques. Savoir ce que Christ avait dit ou fait, paraissait moins important que de l'aimer, le recevoir et se donner à, lui.

Cependant il existait bien, aux yeux de Paul comme à ceux des autres apôtres, un enseignement objectif, traditionnel de Jésus. Il suffit de rappeler avec quelle exactitude et quel soin il a conservé et transmis aux fidèles de Corinthe les paroles d'institution de la Cène (1 Cor. XI, 23). La discussion tout entière sur le mariage et le célibat, qui remplit le chapitre VII de la même épître, en fournit une preuve encore plus décisive. L'apôtre y distingue très-nettement le comnaandement exprès du Sauveur de sa propre inspiration, et les oppose même à diverses reprises .: où)t iy^ iXkà 6 xùptoç — sri'cî), wx b )t6ptc(; (1 Cor. VII, 10, 12, 25). Le commandement que Paul rappelle se lit dans nos évangiles, et, sur les points où il déclare n'avoir rien reçu du Seigneur, il se trouve en eJQfet que Jésus est resté muet. Malgré cette coïncidence remarquable, voudra-t-on rapporter ce commandement à une inspiration du Christ intérieur? Il faudrait alors admettre que, lorsque Paul, au verset 25, donne son avis personnel (7v4|XTîv 8(S<â)pi.t), il parle hors de son inspiration apostolique. Mais on vient se heurter au verset 40, où précisément, pour justifier cet avis, il en appelle à son inspiration: «Moi aussi je crois avoir l'esprit de Dieu.» — Au chapitre IX, 14, se rencontre une autre citation, amenée d'uoe façon plus remarquable enjsore. L'apôtre veut établir le droit qu'^mt tes évajagélistes de vivre de l'Évangile. H donne d'ahorà \m argument rationnel, tiré de la nature deg choses; puis, xm argufiaent frxégétifue, tiré d'une paj^ole de ia Loi; « Tu aae

muselleras point le bœuf qui foule le grain.» Il achève enfin sa démonstration, en citant un ordre positif du Seigneur : ô îcùptoç BtéTaÇev (cf. Matth X, 10; Luc X, 7). Évidemment la parole de Jésus arrive en dernier lieu, comme l'autorité décisive et suprême. On remarquera, en outre, dans tout ce passage, les images sous lesquelles Paul désigne le labeur évangélique; ce sont les mêmes dont Jésus aimait à se servir: (pUTeuetv à^ji-ireXtova, xoijjiaivetv 7:ot[Ji.vr^v, aiueipstv, OepC^eiv, àpoTpiav. De telles réminiscences sont assez nombreuses dans toutes les épîtres :

Cf. Rom. XII, 14, 17, 20 avec Matth. V, 44, et ss.

1 Th. V, 1 et ss. » Matth. XXIV, 36, 44.

1 Cor. XIII, 2 y> Matth. XVII, 20.

Act. XX, 35.

Paul ne raconte pas plus les événements de la vie de Jésus qu'il ne cite ses discours ; mais il les suppose connus de ses lecteurs. A des gens qui n'auraient point entendu les principaux récits évangéliques, ses épîtres offriraient, à chaque ligne, d'indéchiffrables énigmes. Je n'en veux d'autre preuve que la manière dont l'apôtre des gentils parle des Douze, des frères de Jésus et de ses rapports avec eux.

Mais ce qui doit nous frapper plus que tous ces faits isolés, c'est la peinture générale que Paul trace de la vie du Sauveur, et qui répond si bien à l'impression que nous laisse l'ensemble de nos récits évangéliques : Jésus a été essentiellement homme ; rien au premier aspect ne le distinguait des autres hommes (Rom. V, 15; Phil. II, 7). Il est né juif ; il a vécu sous la Loi (Gai. IV, 4); il a borné son ministère au peuple d'Israël, et est resté, jusqu'au bout, le serviteur de la circoTir cision (Rom. XV, 8). L'apôtre parle de Jésus, comme Jésus lui-même parle du fils de l'homme : il a été pauvre, méconnu, humble, obéissant; il n'est pas venu pour être servi, mais

pour servir; il a pris le rang et la forme d'un serviteur; servir et obéir a été toute sa vie ($taxov(a, uxaxéiQ). Il est parfaitement exact, comme Ta fait remarquer Baur, que Paul considère toute la vie du Sauveur à la lumière de sa mort, et voit dans cette mort le couronnement de son ministère et la consommation de son obéissance. Mais n'est-ce pas de ce même point de vue que Jésus considérait sa vie et son œuvre (Matth. XX, 28 ; Luc XXII, 27; Marc X, 38; Jean, XII, 27) ?

Ce n'est donc pas un Christ absolument idéal et subjectif qui vit dans la conscience nouvelle de l'apôtre. Ce Christ intérieur reste bien en même temps un type extérieur, que Paul contemple dans son souvenir , qu'il apprend chaque jour à mieux connaître et à mieux imiter. On sait que l'iinitation de Christ, en effet, est un des principes essentiels de la morale paulinienne ; ce principe ne suppose-t-il pas, de toute nécessité, un modèle extérieur, historique, que tous les croyants ont devant les yeux (1 Cor. XI, 1 ; Phil. n, 5)? Jésus est donc tout ensemble et le principe immanent de la sanctification en l'homme, et l'idéal de la sainteté réalisé devant ses yeux. Il est impossible de marquer une opposition ou une rupture entre le Christ intérieur et le Christ historique. Ce dernier était essentiellement esprit (^^euixa). Durant sa vie terrestre, cette force divine s'est trouvée localisée, renfermée dans les limites mêmes de la chair. Mais, la chair ayant été anéantie dans la mort, cette force divine, qui était l'âme même de Jésus , a manifesté toute sa puissance d'expansion. Versée dans le cœur des croyants, elle y a fait revivre, non-seulement le souvenir, mais la sainteté même du Christ. Christ lui-même est devenu la vie intérieure du croyant. Voilà comment ces deux Christs restent unis, comment l'apôtre passait de l'un à l'autre. Loin d'être opposés dans sa pensée, ils ne peuvent exister l'un sans l'autre ;

ils s'appellent et s'appuient réciproquement. De cette fusion intime de l'histoire et de la foi, de l'élément subjectif et de l'élément objectif, est sortie la théologie paulinienne , et c'est là ce qui la distingue. En définitive, l'apôtre s'est si bien inspiré de Jésus de Nazareth et l'a si bien compris, que son enseignement apostolique, si original et si indépendant, reste, malgré les apparences, la plus fidèle interprétation de la pensée du Maître.

A côté de ce premier élément extérieur, entré dans la genèse de la pensée de Paul, il faut en noter un second, bien moins important, mais également essentiel. Je veux parler de l'Ancien Testament et de l'usage que l'apôtre continua d'en faire après sa conversion.

La foi au Fils de Dieu, qui l'avait surpris dans son pharisaïsme sévère, avait brisé l'unité de sa conscience religieuse. Il se trouvait entre une ancienne et vénérable révélation qu'il ne pouvait point renier, et une révélation nouvelle qui s'imposait à lui. Après les déchirements des premiers jours, Paul dut immédiatement faire effort pour rétablir l'unité de ses convictions et retrouver la paix de l'esprit. Rien n'a mieux servi que ce long travail intérieur le développement de sa pensée.

Le premier effet de la révolution qui s'était opérée en lui, fut de subordonner l'ancienne révélation à la nouvelle. La foi chrétienne lui tint lieu de principe de critique pour le diriger dans la lecture de l'Ancien Testament, pour en séparer les éléments divers et apprécier la valeur de chacun d'eux. C'est ainsi qu'il arriva bientôt à distinguer et à opposer /â^Zoi et la Promesse^ à proclamer l'abolition de l'une, la pleine réalisation de l'autre.

Mais l'autorité divine du recueil sacré ne souffrait nullement de ces distinctions. Si Tancienne alliance prenait fin comme institution de salut, elle grandissait d'autant plus, comme préparation et prophétie, La méthode typologique naissait de cette situation ; ce fut elle qui se chargea de lever les contradictions,- de rétablir Tharmonie entre les anciens et les nouveaux oracles. Cette méthode, qui n'était que la conséquence inévitable des rapports que la foi nouvelle voulait garder avec Tancienne, a été pratiquée par tous les écrivains du Nouveau Testament. Mais Téducation rabbinique de Paul lui donnait ici, sur les autres apôtres, un immense avantage. On peut dire qu'il lisait les livres de l'Ancien Testament avec les yeux d'un chrétien* et la pénétration d'un rabbi. Tout devenait prophétie dans cette longue histoire du peuple de Dieu, les personnages et les événements aussi bien que les discours. Le texte se transfigurait. Au delà du sens littéral apparaissait lumineux le sens spirituel. Ainsi naquit et se développa une riche typologie qui venait illustrer et appiiyer toutes les démonstrations de Tapôtre. Ses épîtres ne nous en ont conservé que de rares exemples ; eUe devait tenir une bien plus grande place dans sa prédication missionnaire.

Il faut voir dans cette typologie autre chose qu'une accommodation extérieure à la manière de penser des juifs, ou une simple illustration littéraire. Elle est inhérente à la pensée même de Paul et en fait partie intégrante. Cependant il ne faudrait pas. aller jusqu'à dire, avec Baur, que l'Ancien Testament était, aux yeux de Paul, l'unique source objective de la vérité, l'unique point d'appui extérieur de -sa foi religieuse. Nous avons vu qu'il avait trouvé dans la personne de Jésus, une révélation plus complète et plus haute. Non, ce n'est point de l'Ancien Testament que l'apôtre tire, au moyen de sa méthode exégétique, le fond même de sa pensée,

Si sa foi dépend de son exégèse, son exégèse dépend bien plus de sa foi. Ses convictions ne sont pas le résultat de son audacieuse méthode d'interprétation. Cette méthode ne s'explique elle-même que par ses convictions nouvelles, dont elle était l'effet nécessaire. Paul n'emprunte guère à l'Ancien Testament que des formes ; c'est un vieux moule dans lequel il verse une substance nouvelle. Mais on comprend quelle influence a dû exercer sur sa pensée cette constante préoccupation de la retrouver dans l'ancienne alliance. Rien n'est plus propre que l'allégorie, à porter une idée à son complet épanouissement. Il faudrait étudier, à ce point de vue, la fameuse allégorie d'Agar et de Sarah (Gai. IV, 21). On verrait que, si l'idée a créé l'image, l'image, à son tour, a singulièrement aidé l'idée à se préciser et à développer toute sa richesse.

On voit comment s'organisent les divers éléments de la pensée paulinienne. La révélation intérieure de Christ reste le principe central et générateur, auquel les deux autres se rapportent comme le corps à l'âme. La connaissance historique de Jésus, les institutions et les prophéties de l'Ancien Testament, ne sont en effet par elles-mêmes qu'une matièxe inerte, que le principe pauhnien pénètre, vivifie, dont il se nourrit incessamment, par laquelle il s'exprime et se réalise. Mais tout n'est pas dit. Il faut se demander maintenant où est la puissance même qui crée le système, qui réunit ces éléments si divers, et qui donne à cette théologie un si éminent caractère d'originalité. Cette puissance n'esta et ne peut être, que dans la forte individualité de l'apôtre. C'est son individualité spirituelle qui expUque sa doctrine, car elle l'a produite. Essayons, avant de finir, d'en marquer les traits essentiels.

On n'a pas toujours bien saisi celte haute individualité, parce qu'on l'a presque toujours considérée d'un point de vue exclusif. Ce qui paraît en faire l'originalité saillante, c'est l'union féconde en elle de deux activités spirituelles, de deux ordres de facultés, qu'on a rarement trouvées réunies à ce degré dans une même personnalité, et qui ne se rencontrent fondues et portées à un degré supérieur que chez Jésus. Je veux parler de la puissance dialectique et de Yinspiration religieuse^ de l'élément rationnel et de l'élément mystique, et, pour me servir de la langue même de Paul, de l'activité du vouç et de celle du Tuvsuixa.

Le caractère rationnel ou dialectique de la doctrine du grand apôtre a été relevé par Baur avec une grande vigueur. Paul appartient évidemment à la famille des puissants dialecticiens, des Platon, des Augustin, des Calvin, des Schleiermâcher, des Spinoza, des Hegel. Sa pensée éprouve un impérieux besoin de se constituer dialectiquement, c'està-dire de surmonter toutes les oppositions. Après s'être posée elle-même, elle pose en face d'elle son contraire, et ne se retrouve tout entière qu'après avoir triomphé de cette antithèse, et s'être élevée aune unité supérieure, il est intéressant d'étudier , à cet égard , la marche des idées et la méthode d'argumentation dans les grandes épîtres. Du fait •particulier, la pensée de Paul s'élève, d'un coup d'aile, au principe général qui domine toute la discussion. Puis, quand elle a bien fait la lumière à cette hauteur, elle en redescend avec une irrésistible puissance. C'est ce procédé dialectique qui donne à sa logique une force écrasante. Il est très-sensible dans les deux épîtres aux Corinthiens ; il l'est encore plus dans l'épître aux Romains : Paul s'élève dès le prin-

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cipe à la notion générale de la justice (StxatooùvY)), qu'il dédouble immédiatement en une notion négative et une notion positive. Les huit premiers chapitres ne sont que le développement dialectique de ces deux notions contçadictoires. L'apôtre les suit l'une et l'autre jusqu'à leurs dernières conséquences. Il montre, on sait avec quelle puissance de logique, comment la première, la justification par les œuvres, arrive bientôt à se nier elle-même et aboutit fatalement à ce cri de désespoir : «Misérable que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort?» Mais, en même temps, il suit le développement de la seconde dans toutes ses fécondes conséquences, jusqu'à ce dernier chant de triomphe : «Qui nous séparera de l'amour de Dieu? etc.» (Rom. VII, 24; cf. VIII, 35). La puissance dialectique est donc bien le ressort de la pensée de Paul. C'est elle qui la pousse en avant, qui l'organise, et qui a créé le riche et puissant système où elle s'est enfermée.

Quelque important que soit cet élément rationnel, ceux qui s'y arrêtent ne voient que la surface de la pensée paulinienne. Au-dessous de cette activité réfléchie de la raison, il y a ce que nous avons appelé, faute d'un autre nom, la vie pneumatiçue, qui naît au point de contact entre l'âme humaine et le monde invisible. L'état habituel de Paul, en effet, n'est pas celui d'un esprit qui raisonne, mais d'une âme qui contemple et qui adore. Au-delà de laponnaissance discursive, il y a, pour lui, l'intuition, la vérité sensible à l'âme, sentiment puissant qui précède et enfante l'idée, et que l'idée ne parvient jamais à bien traduire. C'est dans cette région qu'il sentait ces choses ineffables qu'il n'est point donné à l'homme d'exprimer (àppYjxa ^^(jLaxa à oûx èÇbv dvôpcb-Kw XaXîîcat, 2 Gor. XII, 3). Il y a là une vie mystérieuse, à la fois active et passive, commerce inexpUcable entre l'esprit de l'homme et l'esprit de Dieu, que l'homme

psychique, le vulgaire bon sens traite de folie (1 Cor. II, 14), mais qui n'en a pas moins été la grande richesse, la grande force, la suprême consolation de l'apôtre.

Cet état de l'âme ne peut être analysé, parce que, en y entrant, l'âme cesse en quelque mesure de s'appartenir et de s'observer. C'est à lui que se rattachent l'extase, les visions, et en général le phénomène qu'on appelle l'inspiration. C'est une pénétration de notre âme individuelle par des forces mystérieuses. Chose singulière, nous y sentons à la fois grandir notre personnalité et croître notre dépendance. C'est faire preuve, à mon sens, d'une grande légèreté d'esprit et d'une grande précipitation de jugement, que de condamner cet état comme morbide. Sans doute, cette disposition mystique peut être faussée, corrompue, comme toutes les autres facultés. Mais, pas plus que nos autres facultés, elle n'est, en elle-même, une maladie, car elle est naturelle à toute âme d'homme. Je sais bien que la psychologie ordinaire ne lui fait aucune place dans ses cadres traditionnels. Mais ces cadres sont loin d'être aussi larges que la vie. Où trouver des natures intellectuelles plus saines que celles deSocrate et de Luther, des consciences plus droites et plus délicates que celle de Jeanne d'Arc ? On sait pourtant que leur vie spirituelle avait sa source bien au-delà de la sphère de la pure raison. Si cette faculté d'exaltation mystique est une disposition maladive, il faut enfin reconnaître que Jésus, cette personnalité si harmonieuse, a été lui aussi un esprit malade; car il a eu ses heures d'extase, heures saintes que le sens brutal et vulgaire profane du nom d'hallucinations (Marc I, 12; III, 21 ; Luc X, 18; IX, 29). Non, ce n'est point là une disposition morbide. Le vrai malade est bien plutôt celui qui n'a jamais connu que l'état de sèche et froide raison. Qu'est-ce donc que la religion, qu'est-ce que prier, adorer, sinon ime exaltation de l'âme et, pour

me servir encore du langage même de Paul, un èv ^sôi^axt eTvat ?

Nous constatons cette vie mystérieuse sous tous les raisonnements de Tapôtre. Elle fait le fond de son être. Nous en percevons les pulsations énergiques à travers l'appareil de sa dialectique. Cette dialectique, en réalité, n'est qu'un instrument qui, de lui-même, ne crée rien. C'est de la vie de l'esprit, de cette source toujours jaillissante, que lui viennent les éléments qu'elle traduit, élabore et organise. Cette vieintérieure avait été créée en Paul par la première révélation de Christ en son âme. Christ, vivant en lui, a continué de se révéler à lui et par lui. C'est cette révélation permanente et intérieure, qui constitue son inspiration apostolique. C'est une certitude absolue, qui naît du sentiment de la possession immédiate de la vérité; c'est un sûr instinct qui dirige et les pensées et les actes de l'apôtre. A partir de ce moment, cette yÏQ pneumatique reste chez lui continue et va grandissant. Elle se manifeste non-seulement par la joie, la force, l'autorité qu'elle lui donne, mais par des phénomènes extraordinaires, des charismes exceptionnels: don de guérir, par^ 1er en langues, extases, visions, révélations (2 Cor. XII, 12; 1 Cor. XIV, 18; 2 Cor. XII, 1). Dans cette sphère mystérieuse , se résolvent les grands problèmes et se prennent les grandes résolutions. Quand l'apôtre touche à un moment décisif de sa carrière, nous voyons intervenir une de ces révélations intérieures qui lui montrent la voie à suivre et viennent mettre fin à toutes ses incertitudes. Au moment de l'anxiété la plus intense, de la surexcitation la plus vive, il se fait en lui une illumination soudaine. Nous constatons ce phénomène dans toutes les grandes crises de sa vie. Ainsi, à sa première rencontre avec les judaïsants à Antioche, c'est une révélation qui lui montre le chemin de Jérusalem (Gai. II, 2). Au moment de quitter cette ville pour

commencer ses grandes missions dans le paganisme, il a une vision dans le temple (Act. XXII, 18). C'est encore une vision qui lui ouvre la route de l'Europe (Act. XVI, 9). Dans une autre circonstance moins connue, où, vaincu par l'ange de Satan qui le soufflette, il désespère de son apostolat, il entend résonner à ses oreilles ces paroles réconfortantes : «Ma grâce te suffit» (2 Cor. XII, 9). Enfin, durant cette affreuse tempête, qui poussa sur les rivages de Malte le vaisseau qui le portait à Rome, ime vision vint* assurer à Paul qu'il verrait Rome et César (Act. XXVII, 24).

Nous laissons donc à l'inspiration apostolique de Paul son rôle capital dans la genèse et le développement de sa pensée. Mais il faut la comprendre autrement qu'on ne l'a fait jusqu'ici. La foi sans critique et la critique sans foi, me paraissent aboutir l'une et l'autre à une égale impossibilité morale ; la première, en faisant tomber tout à coup du ciel dans l'esprit de l'apôtre ce système théologique, si humain, si rationnel, si personnel; la seconde, en faisant de Paul un illuminé, une sorte de Swedenborg, qui aurait tenu sa propre pensée pour une révélation même de Dieu. Prenons l'évangile de Paul pour ce qu'il a été, non pas ime série de scolastiques formules, mais la révélation immanente et positive de Christ, qui, se faisant incessamment dans les obscures profondeurs de sa conscience, s'épanouissait, en fruits de justice dans sa vie morale, en idées et en théories dans sa vie intellectuelle. Alors nous y trouverons un appui précieux à notre foi, sans y prendre un joug écrasant pour notre pensée.

En possession, à cette heure, de tous les éléments qui ont concouru à la formation du système paulinien, nous pourrions essayer de le reconstruire a priori par voie de déduction logique; nous repousserons cette tentation. Le construire ainsi serait le pétrifier et le rétrécir. La pensée de Paul ne

s'est point développée de cette manière, ni achevée dans la

solitude. Elle a suivi un développement logique sans doute, mais lent et laborieux, où les circonstances et les luttes extérieures, les nécessités pratiques ont laissé des traces profondes. C'est ce développement historique qu'il nous faut retrouver et décrire.

Première période ou période d'activité

missionnaire.

(De l'an 37 à l'an 53 ap. J. C.)

La première manifestation historique de la pensée de Paul a été certainement sa prédication missionnaire. Cette prédication a rempli une période de 16 ou 17 années, la plus longue de la vie de Paul, mais aussi celle où il a le moins écrit ,1 et qui par conséquent reste le plus dans Tombre.

C'est durant ces longues années qu'il a accompli la plus grande partie de son œuvre d'apôtre; c'est le temps des grands voyages, des grandes espérances, des premiers succès. Il s'est alors conquis en Asie et en Grèce ce large théâtre sur lequel les grandes épîtres nous le montrent établi. Ne nous étonnons point s'il a, durant ce temps, peu écrit. Il n'en avait pas l'occasion. La prédication orale devait précéder partout la prédication écrite, et les soucis de la fondation des églises, aller avant ceux de leur édification ou de la polémique.

Du caractère missionnaire de cette première période se déduit naturellement la forme spéciale que la pensée de l'apôtre dut revêtir. Il ne faut point douter que, prêchant pour la première fois à des juifs ou à des païens, il ne leur ait présenté son évangile sous une forme essentiellement différente de l'exposition savante et logique des grandes épîtres. Quand on ne veut reconnaître le vrai Paul que dans le dialecticien abstrait des Galates ou des Romains, on oublie qu'il a été missionnaire, qu'il a dû s'adresser d'abord à des femmes, à des ouvriers, à des ignorants, aux petits, en un seul mot, au peuple infime (1 Cor. I, 26). S'il leur avait parlé comme il a écrit plus tard, il n'aurait pas même été compris. Cependant, à voir cet homme chétif et de pauvre apparence exercer sur tous ceux qui l'approchent un si irrésistible ascendant, et, de Damas à Rome, devenir partout où il pose le pied, une cause de troubles et d'agitations populaires, peut-on nier qu'à côté de sa puissance d'abstraction et de logique, il n'ait eu une parole saisissante et n'ait d'abord présenté sa foi sous une forme plus concrète et plus palpable? Il posait alors les premières assises historiques sur lesquelles pourra s'élever plus tard le laborieux édifice de sa réflexion religieuse.

Sa pensée ne peut donc avoir eu le caractère dialectique que la lutte lui donnera. Elle reste comme enveloppée en ellemême, s'exprimant dans les formes générales et oratoires de la prédication. Cependant elle ne demeure pas stationnaire ; elle marche, aiguillonnée par le succès, fécondée par l'expérience. Ces années ont été comme une longue et obscure période de gestation. Sans doute il est à regretter que nous n'ayons point, pour suivre ce progrès intérieur, des documents de cette époque plus nombreux et surtout plus certains. Mais n'est-ce pas une raison de plus pour essayer de mettre mieux à profit ceux qui nous restent ?

PÉRIODE d'activité MISSIONNAIRE. 85

Après le fait de la conversion de Paul, qui est ici le ferme point de départ, nous avons les premiers discours missioiinaires du livre des Actes, écho sans doute affaibli, mais non absolument infidèle de sa prédication. A ces discours se relient et s'enchaînent immédiatement les deux lettres aux Thessaloniciens, qui les résument et les continuentT Enfin, au terme de cette première période, nous trouvons le discours d'Antioche à l'adresse de Pierre et des judaïsants, que Tépître aux Galates a conservé (Gai. II, 15-21). Ce ne sont là, je le veux bien, que quelques jalons incertains sur une route fort longue. Mais ne forment-ils point une série progressive, ascendante, et n'indiquent-ils pas d'une manière très-nette la direction générale que, sous la pression des circonstances fel de la.logique, suivait naturellement la pensée de l'apôtre?

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