ÉLECTION DE SAINT JEAN
Il y avait trente ans que Notre-Seigneur Jésus- Christ était sur la terre, et rien n'annonçait encore que le Verbe fait chair habitait parmi nous. Les anges qui avaient glorifié son berceau s'en étaient retournés au plus haut des cieux. Les Mages étaient loin; Siméon était mort après avoir vu le Sauveur promis à Israël; Joseph était mort aussi; le temple de Jérusalem avait oublié cet enfant de douze ans, d'une sagesse trop précoce pour n'être pas di vine; depuis ce jour vingt années s'étaient écoulées encore, et le silence le plus absolu recouvrait l'obscure maison de Nazareth où reposaient l'espérance et le salut du monde.
On ne se défend pas d'une émotion profonde, quand, prenant dans l'histoire la période de temps qui s'écoule de l'année trente-unième de César- Auguste à l'an quinzième de Tibère, on se dit qu'un Dieu fait homme remplit cet intervalle de sa présence visible et de son existence mortelle. Mais il est impossible d'en surprendre l'action dans le mouvement des choses. Le siècle s'enfonçait dans ces voies corrompues et corruptrices dont Tacite a parlé. Le seul Dieu incarné d'alors c'était Auguste ou Tibère. Le vieil empire romain s'en allait à la mort, sans même se douter qu'il portait en son sein l'auteur même de la vie; et le créateur du monde ne comptait pour rien dans le monde.
Son heure n'était pas venue. Seulement, dans ce temps-là, ceux de la Galilée voyaient chaque jour passer au milieu d'eux un homme d'une grande bonté dont a la voix n'éclatait point sur la place publique ' » , se rendant à son travail sous les ordres d'un homme non moins pauvre que lui. Et comme rien n'indiquait que c'était le Fils de Dieu, ils se disaient l'un à l'autre : « Celui-ci n'est-il pas le Fils de l'ouvrier ^? »
Il en était ainsi quand, la quinzième annçe de l'empire de Tibère, la sept cent quatre- vingtième de la fondation de Rome, la trentième de l'ère vulgaire, sous le consulat d'Appius Julius Silanus
i Non conlendet, neque clamabit, neque audiet aliquis in plateis vocem ejus. Malth. xii, 19.
2 Nonne hic est fabri filius? Matth. xiii, 35.
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et de Publius Silius Nerva, selon le calcul de savants chronologistes, au commencement du printemps, et vers le treizième jour du mois de Nisan, qui correspondait à notre mois de mars, ce divin artisan descendit en Judée, sur les rives du Jourdain '.
Il n'avait point encore commencé la conquête du royaume des âmes, et il ne convenait pas, pour cette heure du moins, que l'éclat des miracles environnât son nom; car ce qu'il venait chercher le long du fleuve sacré , ce n'était point encore un peuple d'adorateurs : Jésus cherchait premièrement un ami inconnu et pauvre comme lui.
Des amitiés humaines avaient été célèbres; mais on n'avait jamais vu la merveilleuse tendresse d'une amitié divine. Dieu eut cette inclination de se pencher vers un homme et de l'aimer comme s'il eût été son égal. Accoutumé à vivre de toute éternité dans l'unité du Père et de l'Esprit- Saint, il demanda à la terre la société d'une âme qui fût l'épanchement et l'image de la sienne. C'était pour la rencontrer que Jésus apparaissait sur la rive du fleuve, dans ce simple appareil qui excluait la crainte et qui attirait l'amour.
Il y avait, sur cette rive, un lieu nommé par les
1 V. le Dr Reithmayr, Chronologie des Évangiles. Trad. de M. de Valroger : Introduction aux livres du Nouveau Testament, t. II, p. 142.
M. Wallon, sur l'an quinzième de Tibère, dans La croyance due à l'Évangile, 2e édit., p. 375.
Cornelii a Lapide, Chronotaxis Evangeliorum, n. 10 et 11.
Hébreux Beth-Abara ' , et que l'Évangile appelle aussi Belh-Hania, ou a la maison des vaisseaux ». Celait en cet endroit que les Hébreux avaient traversé le Jourdain sous la conduite de Josué, et on avait coutume d'y faire stationner les barques de passage.
Comme c'était une plage extrêmement fréquentée, à cause du péage, Jean, fils de Zacharie, y donnait so« baptême. Il n'y tenait pas école de philosophie humaine, inconstante et hvrée à tout vent de doctrine, « comme les roseaux du rivage j » il n'y étalait pas le faste arrogant des cours, « comme ceux qui habitent dans la maison des rois. » Mais sa vie était rude, sa nourriture chétive, son vêtement grossier, sa morale pénitente et sa personne encore plus austère que ses discours. Son école était celle de la vie de sacrifice, noviciat nécessaire de la Loi de l'amour.
C'est là, dans la société du plus grand des prophètes, que nous voyons apparaître Jean, le futur apôtre, pour la première fois. Il est prouvé, en effet , qu'outre les multitudes qui se pressaient pour recevoir le baptême du précurseur , il y avait « ses disciples » qu'à l'exemple des prophètes il initiait aux secrets d'une doctrine plus haute, les préparant, dans une solitude recueillie, aux prochaines révélations du royaume des cieux. Jean fut
I Beth Abara, en hébreu, signifie traversée. C'est le même nom que Beth' Hania, Béthanie, comme portent quelques manuscrits grecs , et qui signifle la maison des vaisseaux.
II y avait une autre Béthanie , en Judée , où Lazare habitait.
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un de ces fidèles, un de ces « fils de prophète» , comme les appelait l'Écriture '. Sans se nommer positivement, — Jean ne se nomme jamais, — il se désigne comme tel par tout son Évangile. C'est à ce titre qu'il a voulu inaugurer son livre par « le témoignage de Jean » , dont lui-même a recueilli et continué la doctrine. C'est à ce titre qu'il a entendu Jean son maître déclarer qu'il n'était ni le Christ, ni Élie, mais la voix de celui qui crie dans le désert : « Préparez le chemin au Seigneur ! » C'est à ce titre qu'il peut redire, dans un souvenir si fidèle, les altercations des disciples de Jean-Baptiste avec ceux de Jésus, les diverses apparitions du Seigneur sur le rivage où il fut baptisé. Luimême se fera voir bientôt à cette école ; et les saints interprètes s'accordent unanimement à lui reconnaître sa place parmi ces événements dont seul le grand évangéliste s'est fait l'historien, parce qu'il en avait été spécialement le témoin.
1 S. Chrysostom. in Joan. Homil. xvii , p. 16, A.
S. Epiphan. Hœr. LT , xiv, p. 436, et tous les auteurs cités plus bas, p. 9, note 1.
Et parmi les critiques protestants :
« De jeunes Galiléens s'attachaient à la personne de Jean- Baptiste , et se déclaraient ses disciples. Ils l'assistaient dans son ministère et baptisaient comme lui les foules. Le Précurseur les instruisait et les formait à la vie religieuse. Il paraît'même leur avoir enseigné une formule de prière (Luc. xi, 1). Jean grandit dans ce milieu, le plus favorable pour le préparer à sa mission future. Le Baptiste n'eut pas de disciple plus fidèle. » (M. de Pressensé, Jésus-Christ , son temps, sa vie, son œuvre, p. 299 et 219.)
Saint Jean nous a raconté par quels discours le prophète avait formé son âme, et par quelles espérances il l'avait préparée à l'adoration de Celui qui devait venir. Dans son récit, ce ne sont plus ces rudes invectives du Précurseur à la foule des pharisiens, des pécheurs, des publicains, des soldats accourus, dit saint Luc, de toute la région du Jourdain, pour voir cet homme qui « venait dans la vertu d'Élie ». C'est surtout du Fils de Dieu qu'il s'agit en saint Jean, et voici ce que le futur Évangéliste du Verbe entendait annoncer de celui qui devait bientôt baptiser les âmes dans l'Esprit et le feu :
« Vous savez bien que j'ai dit : Je ne suis « pas le Christ, mais seulement l'envoyé qui mar- « che devant lui... II faut que celui-là grandisse « et que je diminue ; car celui qui vient d'en haut « est au-dessus de tous.
(( Celui qui vient de la terre est de la terre, il « ne peut parler que de la terre; mais celui qui « vient du ciel est supérieur à tous. Car il dit ce « qu'il a vu, ce qu'il a entendu; et celui qui ence tend sa parole a la preuve que Dieu est vérité.
(( Celui qui est envoyé de Dieu dit les paroles de « t)ieu. Car le Père chérit le Fils: il ne lui a pas (( limité l'intelligence; mais il lui a remis toutes « choses entre les mains.
(( Celui donc qui croit au Fils a' la vie éter- « nelle '. »
i Ipsivos mihi testimonium perhihetis quod dixerirn : Non sum ego Ghristus, sed quia missns sum antè illum. Joan. m, 28 et sq.
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Ce personnage mystérieux , plus qu'humain, éternel, dont Jean-Baptiste « ne se croyait pas digne de détacher la sandale » pour lui laver les pieds, « était déjà dans le monde sans que le monde le connût. » C'était ce même Jésus dont la présence l'avait fait autrefois tressaillir dans le sein de sa mère, et dont il se proclamait l'ange prophétisé, la voix dans le désert, le pionnier envoyé pour lui préparer la route, le paranymphe qui se tient à côté de l'époux pour l'honorer et le servir.
Ce que le fils de Zacharie annonçait du futur Rédempteur d'Israël dépassait donc la mesure d'une louange simplement humaine. C'est là que le disciple prit une première idée de la divinité de Celui qui bientôt devait être son maître. Ceux qui, émerveillés de sa doctrine sublime , se sont demandé dans quelle école philosophique de l'Orient, de l'Egypte» de la Grèce ou de Rome, l'évangéliste du
Je n'ignore point que certains critiques, comme Tholuck (p. 329) , mettent ces réflexions au compte de l'évangéliste, ne le considérant pas comme un discours du Précurseur. « Pour nous, dit M. Wallon, nous ne sommes point éloigné d'admettre, avec le docteur Strauss, que la suite du passage est toute de saint Jean. A quel titre affirme-t-on que l'âme du Précurseur n'ait pu être éclairée d'un rayon de la lumière qu'il annonce? Et pourquoi celui qui tressaillait dans le sein de sa mère à la voix de la mère du Sauveur, n'aurait- il pas ressenti, au temps de la publique manifestation de Jésus lui-même, un mouvement de ce saint enthousiasme qui inspirait le cantique de son père? Aussi Bossuet n'hésite-t-il point à commenter le passage tout entier comme étant de saint Jean-Baptiste. » (M. Wallon, De la croyance due à l'Évangile, p. 453.)
Verbe était allé s'instruire , auraient dû se souvenir de l'école du Précurseur, Tel fut son premier maître en cette théologie. L'évangéliste la reçut du prophète saint Jean; le prophète l'avait apprise à l'école de celle qui s'était écrié un jour en adorant : « D'où me vient cette gloire que la mère de mon Seigneur descende jusqu'à moi? » C'était l'école d'Elisabeth, c'était l'école de Marie, c'était l'école de l'Ange de l'Annonciation, l'école même de Dieu.
Il y avait un an que les disciples entendaient préconiser ce Fils de Dieu ; ils l'appelaient donc de leurs désirs, quand enfin le Seigneur se montra sur le rivage sacré de Béthanie.
C'était la dixième heure après le lever du soleil , remarque Jean l'Évangéliste, c'est-à-dire environ à notre quatrième ou cinquième heure du soir, et Jean-Baptiste n'avait que deux de ses disciples auprès de lui '.
t Alterârdie, iterum stabat Joannes, et ex discipulis ejus duo. Et respiciens Jesum ambulantem dixit : Ecce Agnus Dei. Erat autem Andréas , frater Simonis Pétri , unus ex duobuo qui audierant à Joanne et secuti fuerant eum. Joan. i , 35.
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Quels étaient ces disciples? L'évangéliste dit que l'un d'eux était André, le frère de Simon. Quant à l'aulre il ne le nomme pas. « Ce silence de l'historien , dit un grave critique , quand il nomme tous les autres, et que l'on connaît sa manière de parler de sa personne, le désigne suffisamment ^ » Il y en a toujours un que Jean ne nomme pas : celui-là c'est lui-même. D'ailleurs ici, dans ce récit si intime, si précis, si circonstancié, tout le faisait connaître. C'est Jean qui, dès le début, pour acquitter la dette de sa reconnaissance, a voulu signaler l'heure à jamais mémorable où son divin ami lui était apparu pour la première fois.
C'était l'heure solennelle, a remarqué Bossuet, où les prêtres du temple de Jérusalem, immolant
1 M. Wallon, De la Croyance due à l'Évangile, chap. v, p. 496.
Le D' Fr. Reithraayr, Introd. aux Livres canoniq. du N. T. Trad. par M. de Valroger , t. II, p. 88 et 96 : « Lorsque saint Jean-Baptiste commença à prêcher la pénitence en Pérée , notre évangéliste se fit son disciple et resta près de lui jusqu'au jour où saint Jean-Baptiste lui apprit, ainsi qu'à André, que Jésus était le Fils de Dieu , l'Agneau rédempteur du monde. »
Stolberg, Vie de J.-C, t. I, chap. i, p. 166, en déduit trèssolidement les preuves.
Tillemont, Mémoires pour VHist. Ecoles., 1. 1, p. 430.
Et parmi les anciens :
S. Ghrysostom. m cap. i Ev. Joan. Homil. xvili, p. 116 : « Quarè alterius nomen non ponitur? Quia ipse est qui scribit Joannes : Aià iô sîvai tôv ypàcpovxa Tov YixoXouÔYjnoTa. »
Ità ferè onines scriptores sacri : S. Epiphan. — S. Gyrill. in Catenô,. — Euthyrnius. — Theophylact. — Alcuin. — S. Thomas Aquin. — Beda, a|)ud Maldonat. in Jean., cap. i, 40. — Cornélius à Lapide, ibid.
un agneau, avaient coutume d'offrir le sacrifice du soir '. Le Précurseur voyant venir le divin Sauveur Jésus en prit occasion de le leur désigner par cette seule parole : « Voici l'Agneau de Dieu. »
Le dernier mot des prophéties fut ainsi proféré par le dernier des prophètes. L'on ne pouvait faire descendre sur la physionomie divine et humaine du Verbe -Rédempteur une plus pleine lumière. Jésus-Christ c'est l'Agneau: c'est-à-dire, premièrement le saint de Dieu, selon le sens de cette parole dans la langue sacrée -. Il n'y a pas de tache en lui. En lui seul l'innocence est une réalité, et cette chose pure, absolument pure, qui, depuis notre souillure originelle, n'était plus qu'un regret et un souvenir en ce monde, vient de descendre parmi nous du sein même de Dieu "'.
L'agneau c'est la sainteté; mais c'est la douceur aussi. Le voici! Il est venu, non point dans cette terreur qui jadis ébranlait le sommet de la montagne. Ce n'est plus la loi de crainte, c'est la loi
1 Bôssuet, Élébàtions sur les mystères, '2-4^ semaine, 4e élevât., p. 363.
2 ISà ô 'A[avô? ToO 0£ovJ. Joan. II, 36. Ce mot à(iv6; signifie, dans le grec original, innocent, saint et pur : « De Ghristo 'Â[J.vôi; ToCi 0£où (juippè (bç àjJLvôç àfAwjAo; xai àamloc,. (Cf. Suicer. , apud Ilenr. Stephan. Thesaurum Grœcœ Linguœ , Edit. Didot, ad vocem 'A(xv6ç.)
Le mot latin Agnus, de 'A-yvô; pur, a la même signification.
3 Iste enirn singulariter dicitur agnus, solus sine peccato : non cujus maculse abstersa^ sunt, fjod cujus macula nuUa fuerit. S. Aug. in Joan. Tract, vi.
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de grâce; ce n'est plus le lion de Juda, c'est le doux « Agneau de Dieu ^ » .
Il vient inaugurer le règne delà charité, et comme il n'y a pas de plus grande charité que le don de sa vie, voici que ce nom d'Agneau, symbole de sainteté, emblème de douceur, signifiera excellemment l'Hostie du sacrifice. Il la fallait si pure! Il y avait tfmt de siècles que ce monde coupable demandait à la vertu, à la jeunesse, à la beauté, à toutes les grâces de l'âme, de l'âge et de la vie, un sang immaculé qui payât sa rançon, et qui satisfit à Dieu ! La rançon sera payée : Ecce qui tollit peccatnm mundi. Et la victime cette fois sera digne de Dieu, car la victime est Dieu : Agnus Dei. La semaine prophétisée par Daniel en laquelle sera offert le sacrifice nouveau est déjà commencée ; et la troisième pâque verra se dresser l'autel où l'on immolera l'agneau , où l'on mangera l'agneau , où la victime, disait autrefois le prophète, sera traitée comme la brebis que l'on mène à la mort.
Or il n'y aura plus désormais d'autre sacrifice sur les autels de la terre. Quand Dieu sera irrité, quand les hommes souffriront, quand les cœurs mourront de faim et appelleront la vie, ce sera la même victime qui apaisera Dieu, ce sera la même hostie que l'on donnera aux hommes avec la même parole rEcce Agnus Dei.
Enfin, il n'y aura pas non plus d'autre sacrifice
1 Quandô venit tempus ut misereretur Deus , venit Agnus , et sanguine Agnivictus estLeo. S. Aug. inJoan. Tract, vu, cap. i, 0.
offert sur les autels du ciel. Et quand, le ciel s'ouvraiit sur la tête de saint Jean , l'apôtre put voir quelque chose des fêtes éternelles, ce qui lui fut montré dans son Apocalypse , ce fut ce même Agneau, cette même sainteté, cette même douceur, cette même victime offerte dès le commencement, qu'il avait rencontrée sur le bord du Jourdain, qu'il avait vue souffrir sur le Calvaire, et que l'Ange lui montrait couronnée dans la gloire : Ecce Agnus
Cette appellation divine devait se retrouver dans les écrits de saint Jean. C'est une particularité remarquée dans le style du grand évangéliste, et tous les interprètes estiment qu'il la tenait de Jean- Baptiste, son maître ^
Toutefois les deux disciples , entendant cette parole du divin Précurseur pour la première fois, n'en purent guère dès lors approfondir le mystère. Ils comprirent du moins qu'il s'agissait du Messie , et ils se mirent aussitôt à suivre ce nouveau Roi \
Ils marchaient derrière lui, observe saint Jean lui-même, curieusement sans doute et religieusement, le long du fleuve sacré. Il est croyable,
> Apoc. XXIV, 1 et sq.
2 Joannes in Apocalypsi gaudet Christum vocare Agnum , quasi qui hoc nomen audierit et imbibent à magistro suo Joanne Baptista. (Cornel. àLapid. inJoan. i, 37.)
•i Et respiciens Jesum ambulantem, dicit : Ecce Agnus Dei.
Et audierunt eum duo discipuli loquentem, et seculi sunt Jesum. Joan. i, 37.
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ajoute ici saint Chrysostome , que, se connaissant encore si simples et si grossiers, ils craignaient de l'aborder, et se tenaient à distance par timidité et par respect '. Mais Jésus se retournant et venant au-devant d'eux: « Que cherchez- vous? » leur dit- il. C'était leur demander à qui ils voulaient être; et c'est ainsi en effet que tous deux l'entendirent, car ils répondirent aussitôt: « Maître, où demeurez- vous? » Ce nom de maître était déjà un premier engagement à lui appartenir '-.
Et toutefois Dieu ne veut pas que l'on tranche aussi vite la question de la vie et de l'éternité. C'est dans un mûr conseil qu'on doit se donner à lui ; une épreuve est nécessaire : « Venez et voyez , dit- il. » Ils vinrent donc. Ils virent où habitait Celui qui n'avait pas une pierre où reposer sa tête, et « tous deux demeurèrent avec lui ce jour-là ^ ».
(< Mais qu'avaient-ils donc vu, qu'avaient-ils donc saisi dans celui qu'ils rencontraient? se demande saint Augustin. 0 disciples, quelle couleur vous est donc apparue? Quelle forme, quelle beauté du corps? Rien de tout cela, et d'où vient que vous
1 Credibile erat eos subvereri et formidare cùm se rudes intelligerent, et tantum de illo magistri accepissent testimonium. S. Chrysostom. Homil. in Joan. cap. i, 38.
2 Conversus autem Jésus et videns eos sequentes se , dicit eis : Quid quaeritis? Qui dixerunt ei : Rabbi, ubi habitas? Joan, 1 , 38.
Bed. in himc locum : « Quandô dicunt Rabbi , id est magister, et sequuntur eum , utique magistrum sequuntur et dicunt. »
•5 Dicit eis : Venite et videte. Venerunt et videront ubi maneret , et apud eum manserunt die illo. Joan. i , 39.
êtes attirés?. C'est que la beauté divine s'est manifestée à vous dans un de ses rayons. Est-ce quelque beauté qui puisse frapper les yeux? Non, c'est l'incorruptible beauté de la justice, de la sainteté, de la vertu; beauté que l'œil intérieur peut toujours apercevoir, et qui le frappe d'autant plus qu'il est pur '. »
Or saint Jean était pur.
D'après l'estirnation la mieux fondée des docteurs, il avait à cette époque environ vingt-cinq ans, l'âge où riiomme se donne pour être prêtre ou soldat 'K L'iconographie chrétienne lui prête d'ordinaire les traits de la jeunesse. Mais c'était une autre grâce plus intérieure, plus rare et tout immatérielle, qui avait attiré sur lui le regard de Jésus. Tous les Père? l'ont répété, et toute l'Église le proclame , ce jeune homme était vierge. Sous le règne de Tibère et dans le pays d'Hérode, dans cette GaUlée païenne que l'on nommait « Galilée des nations » , toute pleine de délices et d'entraînements vainqueurs, Jean était demeuré chaste \
1 S. Aug. De divers. Sermon., xxvii, c, 6.
2 Tillemont, Mém. pour servir à l'Hist. Ecclés., t. I, p. 607, note XV, et p. 608.
Il le déduit avec précision de l'époque de sa mort , arrivée en l'an 100 de l'ère commune , selon Eusèbe , en 104, selon la chronique d'Alexandrie, âgé de quatre-vingt-seize à cent ans.
•î TertuUian. Lih. de Monogamia , cap. xvii, p. 68 S.
S. Aug. In Joan. Homil. cxxiv, cxix, — De Virginibus , cap. XLix.
S. Hieronym. In Isaiam, cap. LVi, 4. — In Jovinian. lib. I, cap. XIV, 26. — Epistol. ad Princip., XGVI. Op. t. IV, p. 780.
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Or on ne comprendra jamais quelle profonde aflinité existe entre la pureté, la virginité de T homme et Tinviolable perfection de cet lîltre tout esprit qui, loin de notre matière, entend des myriades d'êtres, spirituels cornme lui, lui dire éternellen^ent qu'il est le Saint des saints! « fleureux sont « les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu '. » Ces paroles étaient un pacte à tout jamais entre Dieu et les âmes uniquement éprises de son austère beauté. Celui-là, en effet, entre les futurs apôtres, l'avait vu le premier, qui était le plus saint; et le disciple s'était mis à suivre Jésus-Christ par cette attraction de la virginité qui est la loi du temps et qui est aussi la loi de l'éternisé : « Dans le ciel, dit saint Jean, les vierges suivront l'Agneau partout où il ira ^. »
S. Ambros. De Institutione Virgin., cap. vu, p. 423.
S. Ignat., martyr, ad Philadelph. : 'O àya-Kriioç [xaOYixYiç èv ây^st'a
Theophylact. in Joan. Proemium. Op. 1. 1, p. 554.
S. Epiphan. Hœr. Lxxviii, cap. xvni, p. 491.
Je citerai seulement le texte de saint Jérôme qui résume les autres :
« Joannes unus ex discipulis, qui minimus setate traditur fuisse inter apostolos, quem fides Christi virginem repererat, virgo pei'mansit. Et ideô plus amatur à Domino et recumbit super pectus ejus.
« Exposuit vii'ginitas quod nuptiœ scire non poterant. Et ut brevi sermone cuncta comprehendam doceamque cujas privilegii sit Joannes : A Domino virgine mater virgo virgini discipulo commendatur. » (Contra Jovin., cap. i, 26.)
1 Beati mundi corde quoniam ipsi Deum videbunt. Matth. v,8.
'i Apoc. XIV, 4.
Il se faisait déjà soir. « Les disciples et le maître « demeurèrent ensemble le jour entier, « dit saint Jean ; ce qui , dans la manière de compter des Hébreux, comprend aussi la nuit '. La nuit continua donc les communications de la journée qui s'achevait. Elle se passa tout entière, ajoute saint Augustin, dans des entretiens intimes où Jean et son ami purent entrevoir le mystère du royaume des cieux ^
C'était déjà, de la part de Notre-Seigneur, un premier mystère d'élection. « Il nous a aimés le premier! « devait dire un jour saint Jean. Merveilleuses avances, prévenances mystérieuses que connaîtront les hommes résolus de chercher Dieu et de se donner à lui. « Au milieu du chemin de leur ardente jeunesse ils rencontreront le terme béni de l'absolu don de soi-même. Jésus-Christ leur dira le mot qui fait les disciples : « Venez chez moi et
1 Et factum est vespere et mane dies unus. Gen. i , 5.
2 Quam beatum diem duxerunt, quam beatam noctem! Quis est qui nobis dicat quae audierint illi à Domino? -S. Aug.
Chrysostomus, Gyrillus, Theophylact. et Euthymius non obscure significant non tantùm horas reiiquas hujus diei, nempè duas , sed per totam noctem apud Jesum , ejus doctrinae gustum capiendo , mansisse. (Maldonat. in Joan. cap. i , num. 216 , col. 1295.)
Et Bossuet commentant admirablement tout cet endroit ( E'Zévat. sur les mystères, XXIV* semaine, iV élév.) : « Heureuse journée, heureuse nuit, que l'on passe avec Jésus-Christ d ans sa maison! Seigneur, où habitez-vous? Dites-moi où vous habitez , afin que j'y aille aussi fixer ma demeure.. . Je ne veux m'attacher qu'à vous. « 0 venez! ô voyez! ô demeurez! » Que ces paroles sont douces! et qu'il est doux de savoir où Jésus habite ! »
voyez ! » Us comprendront que l'honneur que Dieu leur fait est grand. Ils courberont la tête sous le poids d'une gloire trop sainte ; et ils accepteront en tremblant , en aimant , cette couronne du sacerdoce faite d'épines et de lis, de sainteté et de sacrifice, mais qui n'ensanglante le front de l'homme que pour l'amour des hommes et pour la gloire de Dieu. »
C'était déjà aussi, de la part de saint Jean, un mystère de pureté , de première correspondance , d'inviolable intégrité, d'innocence jurée; et la virginité qui avait déjà reçu , dans la femme , par Marie, une consécration presque divine , allait recevoir dans rhomme et le prêtre, par saint Jean, une glorification plus surprenante Qncore. L'Église catholique en a fait la vertu réservée du sacerdoce. « L'incorruption , a dit le livre de la Sagesse, nous approche de Dieu '. » C'est donc par elle que chaque jour le prêtre et l'Agneau divin peuvent se rencontrer à l'heure du sacrifice, marcher le long des mêmes fleuves de grâce purifiante, vivre sous Je même toit, s'asseoir à la même table ,♦ et ne se séparer ni le jour ni la nuit. C'est aussi la condition première de notre force ; et si le sacerdoce tient encore en ses mains les promesses de la vie, c'est à ces énergies de grâce continente qu'il sera redevable de ses plus grandes conquêtes : « Quelle est belle dans sa gloire la génération chaste ! dit le
' Incorruptio facit esse proximum Deo. Sap. vi, 20.
18 L'APOTRE SAINT JEAxN
Sage des livres Saints. Sa mémoire est immortelle. Elle est en honneur auprès de Dieu et des hommes. Elle marche couronnée, en triomphe, et remporte le prix des plus purs combats ' ! »
Tel fut le commencement de la mission de Jésus. Saint Jean s'en souvenait, dans ses dernières années, rapporte saint Irénée, qui fut de son école et presque de son temps. « Tous les anciens, dit-il, qui , en Asie, se sont groupés autour de Jean , le disciple du Seigneur, attestent qu'il racontait comment Jésus se montra et enseigna les hommes à l'âge de trente ans. Quelques-uns l'ont appris, non-seulement de Jean lui-même, mais des autres disciples qui en portent témoignage. A qui donc ici faut-il croire de préférence? A de tels témoins, ou à un Ptolémée, qui n'a pas vu les apôtres et n'a pas , même en rêve , suivi la trace de l'un d'eux -? »
11 fallait tenir compte de cette première page de l'histoire de saint Jean. Elle éclaire les autres ; elle révèle le disciple, elle annonce l'apôtre, elle pré-
1 0 quam pulchra est casta generatio cum claritate ! Immortalis est enim memoria illius : quoniam et apud Deuiu nota est , et apud homines; et in perpetuum coronata triumphat, incoinquinatorum certaminum prsemium vincens ! Sap. iv , 1 et 2.
2 Quam habens aetatem Iriginta annorum Dominus noster docebat, sicut evangelium et omnes seniores testantur, qui in Asiâ apud Joannem discipulum Domini convenerunt, id ipsum tradidisse Joannem.
nàvTSi; oi 7rpe<TêyTspot [locpTvipoOffi , ol xatà t9iv Affîav Iqjdvvi;) Ttji toû xuptou liaOriTiji ffujAêeêXYixôtî; , itapaSeStoxevai Taùta tàv Iwàvvïiv. S. Irenaei, Adv. hœr. lib. II, cap. xx, p. 148 (édit. D. Massuet, Paris 1772).
L'APOTKE SAINT JEAN \y
pare révangéliste;'elle relie l'une à l'autre, en les subordonnant, l'école du prophète et celle du Fils de Dieu. Elle expliquera plus tard pourquoi Jean a voulu ouvrir son Evangile par le témoignage de son Maître; à cette insistance particulière sur ces commencements , nous reconnaîtrons le disciple de la rive de Bétlianie. Et soit qu'il parle de Jésus, soit qu'il parle de Jean-Baptiste, l'autorité de l'historien sera irrécusable; car il a commencé par suivre ce grand homme avant de devenir, à son instigation, l'apôtre de ce grand Dieu.