CHAPITRE IX
PREMIER TEMOIGNAGE DE SAINT JEAN DEVANT LES JUIFS. CONVERSION DANS LE SANHÉDRIN.
L'âme de Tapôtre était prête. Toute la vie de Jésus lui était encore présente comme la sienne propre; cette habitude intime de son maître adoré aurait pu faire de lui le fidèle témoin de l'existence divine; mais elle n'en eût fait ni l'héroïque apôtre, ni encore moins peut-être le sublime évangéliste. Ses rapports familiers avec le Fils de Dieu eussent suffi à expliquer sa connaissance des choses, et à donner la garantie de sa sincérité. Mais cette sublimité, cette supériorité, cette inspiration surnaturelle de son livre, cette transformation soudaine et ineffable qui, du pêcheur d'hier, fait un génie presque céleste, qui nous l'expliquera? 11 fallait sur cet esprit un dernier coup de lumière qui éclairât le tout; il fallait sur ce cœur une flamme d'en haut qui le revêtit de force, et qui coulât en bronze l'âme fidèle et tendre.
La Pentecôte fit ce miracle, miracle nécessaire, sans lequel rien ne s'explique, et qui explique tout; miracle tellement éclatant, que, pour le méconnaître, il a fallu supposer, en dépit de Thisloire , que l'apôtre saint Jean n'est pas le même homme que Jean l'évangéliste. Et à dire vrai, en effet, ce n'est pas le même homme : c'est un homme nouveau. Lui-même s'en rendait compte. Il a écrit que « l'Esprit devait venir apprendre la vérité tout entière , que cet Esprit révélerait ce qu'il tenait du Verbe; qu'il ferait voir aux hommes les choses de l'avenir, qu'il manifesterait ainsi la gloire du Fils de Dieu. » N'était-ce pas reconnaître et révéler la cause de la transformation totale et surnaturelle qui s'était faite en lui? Elle va éclater dans sa vie et dans ses œuvres. L'âme formée de Dieu et chargée de ses dons ressemblait à un navire encore à l'ancre dans le port , et n'attendant, qu'un souffle pour commencer sa course : l'Esprit souffla au cénacle, et l'apôtre partit.
Une des recommandations formelles de Jésus avait été que ses apôtres s'associassent deux à deux pour prêcher l'Évangile : Et cœpit eos miltere binos. Voilà pourquoi désormais Jean ne marche pas seul, et devient, dans l'histoire de ces premiers temps, inséparable de saint Pierre '. Ce n'était pas seulement
1 Petrus Joannem admodùm amabat, perque totum Evangelium hsec necessitndo ostenditur, nec non et in Actibus apostolorum : Kal "càp crcpoopa àçoXst -uov Iwâvvriv ô IIÉTpo;, x.t.X. (S. Chrysost.
m Joan. Homil. LXXXVIII.)
L'APOTKH SAINT JEAN 167
le prélude et l'exemple de l'association qui devait être une des forces conquérantes de l'avenir. Les docteurs ont voulu voir dans l'union des deux apôtres reniblènie de l'union de la doctrine et de l'amour: A leurs yeux, Pierre et Jean c'est la vérité alliée avec la charité, l'une portant la lumière, et l'autre la chaleur, l'une maîtresse des esprits, l'autre souveraine des âmes ; mais toutes deux invincibles quand elles marchent ensemble et se donnent la main.
Aux yeux de saint Augustin, les deux apôtres personnifient ensemble la vie active et la vie contemplative. Pierre, c'est l'énergie de l'action et du combat telle qu'elle s'exerce en ce monde pour arriver à l'autre. Jean, c'est la quiétude de la contemplation se reposant en silence près de l'objet qu'elle adore, et préludant aux joies calmes de l'éternité. N'est-ce pas en effet l'image qu'on se fait de saint Jean '?
Les apôtres ne s'adressèrent pas tout de suite aux nations. Le Pasteur avait dit d'aller premièrement aux brebis qui étaient de sa maison d'Israël. Les Juifs devaient donc avoir les prémices de l'Évangile, et saint Jean commença par ceux de Jérusalem -.
1 Duas vitas novit Ecclesia , qiiarum est una in labore , altéra in requie; una in via, altéra in patriâ; una in opère actionis, altéra in mercede contemplationis ; una bona sed adhuc misera , altéra melior et beata... Ista significata est per apostolum Petrura , illa per Joannem. (S. Aug. m Joan. Tract. CXXIV , cap. XXI ; col. 1974.)
2 (Et dixit eos praedicare) reniissionem peccatoruni in omnes gantes, incipientes ab Jerosoiymâ. Luc. xxiv, 47.
168 LAPOTRE SAINT JEAN
Jérusalem , à cette époque , était devenue presque une cité romaine. Hérode l'Ascalonite en avait fait, au témoignage de Pline, la ville la plus magnifique de l'Orient. Mais elle avait perdu, par le caractère profane de ses embellissements, beaucoup de sa religieuse originalité. Le prince courtisan avait bâti près de là un cirque et un théâtre dans lesquels se célébraient des fêtes quinquennales en l'honneur d'Auguste. 11 avait réparé et transformé le temple, mais en le profanant; et, au-dessus de la porte principale du saint lieu, on voyait reluire l'aigle d'or de Rome et de Jupiter, comme une double insulte à la religion et à la liberté ^ Tandis que les pharisiens exagéraient le culte jusqu'à la superstition, et s'attachaient aux rites sans pourtant parvenir à préserver les croyances, il y avait des flatteurs, appelés Hérodiens, qui ne connaissaient plus d'autre Messie que le prince, d'autre loi que sa faveur, d'autres fêtes que les spectacles auxquels il les conviait; et les mœurs se mouraient dans l'orgie et le sang. La crise de la foi n'était pas moins mortelle. Les beaux esprits d'alors, nommés sadducéens, professaient qu'il fallait jouir de son mieux de ce monde, puisqu'on ne savait rien de l'autre^ et ils faisaient bon marché
1 V, Joseph. Antiq. Jud. XV, vm, 1.
M. de Saulcy, Hist. d'Hérode le Grand, p. 179 , 204, 227 et passim.
M. de Saulcy a retrouvé l'emplacement et les restes du théâtre d'Hérode, à droite de la voie antique de Jérusalem à Samarie.
de l'immortalité '. Ainsi Jérusalem tendait- elle à devenir une ville des nations. Son grand rôle s'achevait, son sacerdoce expirait, elle-même commençait à en abdiquer les honneurs, et la barrière tombait qui jadis la séparait de la gentilité.
Elle gardait cependant au culte judaïque une fidélité scrupuleuse et jalouse. Les premiers disciples eux-mêmes n'avaient nullement rompu avec la Synagogue ^ Ils fréquentaient le temple comme avait fait leur Maître, et c'est dans ce lieu béni que Jean rendit à Jésus le premier témoignage de sa foi courageuse presque au prix de son sang.
Il y avait peu de jours qu'on avait célébré la Pentecôte légale. Les étrangers étaient encore en trèsgrand nombre dans la ville sainte, quand Pierre et Jean montèrent ensemble vers le temple. Ils s'avancèrent d'abord sous le portique extérieur jusqu'à la porte Belle, ainsi qu'on la nommait. Les Juifs désignaient ainsi la porte de Sur ou de Seïr. L'historien Josèphe lui donne le nom de Corinthienne, à cause de l'airain de Corinthe dont elle était fondue; et, entre les dix portes qui donnaient entrée dans le temple, celle - là était regardée comme la plus remarquable par les riches ornements dont elle était décorée \
Or, raconte l'Évangile, c'était la neuvième heure.
' V. Dœllinger, Paganisme et Judaïsme , t. IV. M. de Champagny, Rome et la Judée.
2 S. Chrysost. m Actus apost. Homil. IV.
3 Joseph, de Bello Jud. lib. VI, cap. vi; in grîec. lib. VII, c. XII , p. 916.
correspondant à notre troisième heure du soir, et les apôtres se rendaient au temple pour prier '. Mais, si c'est la prière qui gagne le cœur de Dieu , c'est par la charité qu'on gagne le cœur des hommes. Le premier apostolat chrétien fut un bienfait^ et sa première démarche un miracle de bonté. Sous ce portique opulent gisait un pauvre mendiant, boiteux de naissance, que Ton portait là chaque jour, et dont l'indigence faisait avec l'éclat du riche monument un lugubre contraste. Mais écoutons les Actes :
« Cet homme, voyant Pierre et Jean qui mettaient « le pied dans le temple, leur demnnda l'aumône.
« Pierre et Jean, se tournant vers lui, lui dirent « ensemble : Regarde-nous.
« Lui se tourna vers eux, espérant qu'ils allaient (( lui donner quelque chose.
« Pierre lui dit : Je n'ai ni or, ni argent; mais ce u que j'ai je te le donne. Au nom de Jésus de Naza- « reth, lève -toi et marche.
« Et, lui ayant pris la main droite, il le leva, et « soudain ses jambes s'affermirent.
« Et tout joyeux il se dressa debout; puis il mar- « chait, et, les accompagnant, il entra dans le (( temple, allant, sautant, et louant Dieu % »
1 Petrus autem et Joannes ascendebant in templum ad horam orationis nonam. Act. m, 1.
2 Is cùm vidisset Petrum et Joaniiem incipientes introire in templum rogabat ut eleemosynam acciperet.
Intuens autem in eum Petrus cum Joanne dixit : Respice in nos.
Cette puissance des miracles était une des puissances du nouvel apostolat. Les apôtres n'eussent pas eu la folle témérité de se l'adjuger d'eux-mêmes, et de venir l'exercer dans un lieu si public s'ils n'en avaient reçu la collation certaine. Leur Maître, avant de partir, et dans les dernières heures passées au milieu d'eux, en avait fait le signe de leur prédication, et leur avait légué cette vertu surnaturelle comme la confirmation divine de la vérité et la sanction publique de leur autorité : « Allez, avait-il dit, enseignez toute créature. » Et de suite il ajoutait : « Quant à ceux qui croiront, voici les signes « qu'ils verront... ' » et il en déterminait le caractère particulier, qui est la charité.
Saint Jean avait remarqué, comme son Évangile le fait voir, que chaque leçon de Jésus avait été préparée par un bienfait de lui. C'était selon cette méthode miséricordieuse que procédaient les apôtres, et qu'allait procéder l'Église de Jésus -Christ pour convertir le monde. Cette conversion fut l'œuvre
At ille intendebat in eos, sperans se aliquid accepturum ab eis.
Petrus autem dixit : Argentum et aurum non est mihi : quod autem habeo, hoc tibido. In nomine Jesu Christi Nazareni surge et ambula.
Et apprehensâ manu ejus dexterâ allevavit eum, et protinus consolidatae sunt bases ejus et plantœ, *
Et exsiliens sletit, et ambulabat. Et intravit cum illis in templum, ambulans et exsiliens, et laudans Deum. Act. ni.
1 Et dixit eis : Eunles in mundum universum, praedicate Evangeliumorani creaturae. Marc. x\î , 15.
Signa autem eos qui crediderint haec sequentur... /6ùl, xyi^, 17.
d'une merveilleuse bonté bien plutôt que le fruit d'une belle éloquence. Encore moins fut-elle mise au prix de l'opulence. Les apôtres n'avaient rien : eux-mêmes le déclarent ici. « Je n'ai ni or ni ar- « gent, » dit le prince de l'Église. Mais c'est toujours à l'heure de son plus grand dénùment que l'Église et son chef font les plus grands miracles. C'est une maxime fausse, ainsi qu'on l'a écrit, que pour donner il faut avoir : pour donner il faut aimer, pour aimer il faut croire.
Pierre croyait , Jean aimait : « Regarde - nous , ô pauvre, » dirent-ils ensemble au boiteux de la porte. Respice in nos, retourne-toi vers ceux qu'a envoyés un Dieu fait pauvre pour te guérir, et, « au nom de Jésus , l'artisan de Nazareth , lève-toi maintenant et marche ! »
C'est encore en ce nom que tout se lève et marche au ciel et sur la terre! Et le jour n'est pas loin où ce sera tout l'univers, lui aussi perclus, lui aussi mendiant, qui , sur la même parole et au même nom divin, se lèvera et marchera, et montera vers le temple, pour y porter au Dieu qu'il ne connaissait pas sa foi, son hommage et son action de grâces.
La loi juive défendait aux boiteux et aux aveugles de pénétrer dans le temple'. Mais une fois guéri, l'infirme n'eut rien de plus pressé que de s'y rendre à la suite des apôtres. Il n'y avait pas, d'ailleurs, pour eux, de plus beau cortège ; et quand je veux
1 Caecus et claudus non intrabunt in templum. // Reg. v, 8.
me faire une image parfaite de la mission apostolique, je me rappelle Pierre et Jean , la doctrine et la charité, priant ensemble, prêchant et témoignant ensemble, s'appuyant l'un sur l'autre, un pauvre à côté d'eux.
« Tout le peuple, voyant cet homme marcher et « louer Dieu , était dans l'admiration de ce qui ve- « nait d'arriver.
« Et comme le boiteux s'attachait aux pas de c( Pierre et de Jean, tout le peuple stupéfait ac- « courut autour d'eux dans le portique de Salo- (( mon ' . »
C'était un de ces nouveaux et magnifiques portiques bâtis par Ilérode le Grand , dans le style grec le plus riche , avec des colonnes de marbre , des vignes d'or courant sur la corniche, des voiles de pourpre , des peintures dont la, description fidèle nous est donnée par l'historien Josèphe. On l'avait appelé" le portique de Salomon , parce qu'il se dressait sur la grande terrasse, élevée par ce prince, à quatre cents coudées au-dessus de la vallée. Un pont le joignait au Xystus , grande place qui s'étendait depuis le ravin de Tyropœon jusqu'à l'escarpement de la montagne de Sion, et dont les antiquaires
1 Et vidit omnis populus eum ambulantem , et laudantem Deum.
.... Et impleti sunt stupore et extasi in eo quod contigerat
Cùm teneret autem Petrum et Joannem, cucurrit omnis populus ad eos ad porticum quee appellatur Salomonis, stupentes. Act. m, 9.
retrouvent parfaitement les limites et les ruines ^ C'est là que se réunissaient, sous le velarium peint de diverses couleurs, les Juifs prosélytes et les Juifs de la Porte , qui ne pouvaient pénétrer dans l'intérieur du temple. C'est là aussi que Pierre , prenant la parole, prononça le discours que les Actes attribuent à saint Jean comme à lui : loquentihus illis.
Il ne pouvait y avoir rien de plus courageux, et en même temps de plus simple que ce discours. C'était l'affirmation de la divinité et de la résurrection de Notre -Seigneur Jésus-Christ, dans toute l'éloquence des faits : i< Dieu vous a envoyé son propre Fils Jésus, vous l'avez condamné. C'était le Juste
1 Joseph. Antiq. Jud. lib. XX, cap. viii^ p, 699, et lib. XV, cap. XIV, p. 544.
M. de Saulcy a parfaitement établi la géographie du temple et de ses dépendances, dans son récent ouvrage sur le siège de Jérusalem.
Dans èon Histoire d'Hérode, il décrit ainsi le portique dont nous parlons, p. 234 :
« Ce triple portique , ou portique royal , était assurément Tœuvre la plus splendide qui eût jamais existé à la lumière du soleil. En elfet, la vallée étant déjà assez profonde pour permettre difficilement à l'oeil de sonder d'en haut sa profondeur, Hérode la couronna d'un portique d'une élévation si immense qu'elle donnait le vertige. Le portique était orné de quatre rangs de colonnes disposées, sur toute sa longueur , se faisant face régulièrement. L'ampleur de ces colonnes était telle, qu il fallait trois hommes pour en embrasser le fût. Elles étaient en tout au nombre de cent soixante-deux. Les chapiteaux, de style corinthien, étaient de la plus belle exécution... Les plafonds étaient ornés de sculptures en bois de très-haut relief et de motifs variés... L'œuvre entière était si merveilleusement polie que qui ne l'avait pas vue ne pouvait croire à une pareille splendeur, et que qui la voyait se sentait frappé d'admiration. »
et le Saint , vous l'avez répudié. C'était l'auteur de la vie ' , vous l'avez mis à mort; mais Dieu l'a ressuscité, nous en sommes témoins, nous en fournissons la preuve en guérissant en son nom. Convertissez-vous donc, Dieu vous pardonnera, parce que c'est par ignorance que vous l'avez trahi, et que vous êtes encore le peuple de son choix ^ »
Tel est le résumé du discours de Pierre et de Jean. Ils furent entendus, et cinq mille hommes présents crurent à leur témoignage.
Mais il y en avait qui ne trouvaient pas leur compte à ces conversions. C'étaient d'abord les prêtres, qui sortirent du temple, curieux eux-mêmes d'entendre ces étranges prophètes. Avec eux arriva aussi celui qu'on nommait i< le magistrat du temple », officier supérieur qui commandait jour et nuit les postes préposés à la garde de Sion , et pour qui tout mouvement comme tout rassemblement était réputé séditieux. Il paraît qu'il occupait un rang assez élevé , puisque Jos^he le nomme immédiatement après le grand prêtre ^ Mais les plus acharnés pour la répression étaient les sadducéens. Ils professaient, comme on sait, une sorte d'épicuréisme mêlé de judaïsme, et l'on n'ignore point que c'est chez les partisans de la libre existence que le christianisme a, de tout temps, rencontré ses plus violents contra-
i Le texte grec porte : Le chef de la vie : ApxinYÔv Z(àY\ç, ducem vitse.
■^ Act. m, 12 et sq.
3 Joseph, de Bello Jud. VI , v, 3.
die leurs. Leur autorité prévalut contre les apôtres , qui furent arrêtés sans autre forme de procès. Mais comme le soir était venu , on remit au lendemain à rassembler le conseil , et Pierre et Jean passèrent cette nuit en prison : Posuerunt eos in custodiam \
Quelle était cette prison? La nature du délit, l'autorité de Caïplie, qui était de la secte des sadducéens, ne font-ils pas présumer que la maison où furent gardés les deux apôtres , selon l'expression du texte , n'était autre que la maison du grand prêtre lui-même; celle où le Seigneur aussi avait été gardé , la nuit de sa passion , et où les disciples venaient subir le sort de leur Maître? Je ne veux pas insister sur cette conjecture -. Mais il y a pour l'âme un^ grande douceur à voir Pierre et Jean, après deux mois à peine, se rencontrant dans le lieu où Jésus avait souffert , y retrouvant sa trace , son courage , son ardeur ; s'honorant de ses fers , s'animanl du succès de cette première journée; Pierre baisant ces entraves qui lui avaient été prophétisées, Jean savourant le calice qui lui avait été promis ; et tous deux passant la nuit dans cette action de grâces
1 Etinjecerunt in eos manus, et posuerunt eos in custodiam in crastinum : erat enim jam vespera. Act. iv^ 3.
2 « On enferma Jésus , dit saint Bonaventure, dans une prison au-dessous du sol , que l'on peut voir encore , ou du moins les ruines. » {Médit, sur la vie deJ.-C, c. lxxv.)
« La maison de Caïphe est devenue aujourd'hui une église arménienne. Dans le sanctuaire, du côté de l'Épître, on s'introduit, en se baissant, dans un petit oratoire que l'on dit être la prison qui reçut le Sauveur, la nuit même où il fut saisi. » (Le comte J d'Estourmel, Jowrnai d'un voyage en Orient.)
L'APOTUh: SAINT .IKAN 177
qu'allait, durant trois siècles, entendre l'écho de tant de latomies, de cachots et de catacombes !
Le lendemain fut le jour d'un autre témoignage. En effet, « au-dessus du peuple, a dit un orateur, s'élève dans le calme , la vigilance et le respect de soi-même, la plus haute représentation du droit et de la vérité. Chaque nation a quelque part une magistrature qui rassemble en elle la gloire et la lumière du pays, et c'est là que comparaît toute doctrine qui revendique l'empire des esprits '. » La doctrine des apôtres ne pouvait échapper à cette loi commune , et tous deux furent amenés devant le Sanhédrin .
Le Sanhédrin, conseil suprême de la nation, se composait de soixante-dix membres présidés par le Grand Prêtre. Ce tribunal siégeait tous les jours , et les plus graves causes civiles et religieuses, comme la fausse prophétie, l'idolâtrie et le blasphème, étaient de son ressort. Josèphe raconte que les rois euxmêmes courbaient la tête devant ses sentences. Ici, il ne s'agissait que de deux pauvres pêcheurs. Mais tout l'appareil judiciaire avait été déployé pour cette solennité. Anne, l'ancien prince des prêtres, siégeait; Caïphe, Jean, Alexandre, étaient à côté de lui. Tous ces noms se retrouvent dans l'his'oire de ce temps. Caïphe était encore le grand prêtre de l'année. Jean, le fils d'Ananus, fut plus tard le gouverneur
1 Le P. Lacordaire, XXXVII^ Conférence, De la Vie ivtime de Jésus-Christ , p. 420.
des cantons d'Acrabacène et de Gophnitique, Alexandre Tibère devait être gouverneur de la Judée après Fadus '. Autour d'eux se pressaient les anciens, les scribes et les premiers du peuple -.
Les apôtres comparurent, on les interrogea. « De quel droit, et en quel nom faites- vous ces choses? » leur fut-il demandé à tous deux. Ce fut Pierre qui répondit. Ce n'était plus le faible Pierre que Caïphe avait vu naguère renier son maître à la voix de sa servante. Il adjurait les princes du peuple et les anciens d'écouter sa parole. 11 n'invectivait pas contre les chefs de sa nation. Il respectait leur pouvoir, mais sans rien relâcher des droits de la vérité. Aux meurtriers de son Maître , il annonçait la divinité du Seigneur Jésus-Christ de Nazareth : ils l'avaient crucifié, mais il avait été ressuscité par Dieu; ils l'avaient répudié, et c'était cependant la pierre de l'angle où tout devait se réunir. Ils blasphémaient son nom , et il n'y avait pas sous le ciel d'autre nom en qui fût le salut ^!
Rien , dit un écrivain, ne peut rendre la grandeur et la portée de cette scène. Le monde entier , à cette époque, subit une épouvantable oppression. Un joug ignominieux courbe toutes les têtes. Les efforts pour le briser , par la ruse et la force , n'ont fait que river les chaînes qui enserrent l'humanité. Mais,
1 Joseph. Antiq. Jud. lib. XX^ cap, m, p. 690.
2 Factura est autem in crastinum ut congregarentui' principes eorum , et seniores, et scribœ in Jérusalem. Act. iv, 5.
3 Act. iv,8-'12.
i;aim)ti{k saint jkan itk
pour la première fois, le despotisme a trouvé l'infranchissable barrière , l'invincible résistance. Des hommes désarmés n'opposent à ces menaces qu'une foi indomptable : il pliera devant eux. Dans ce premier conflit entre la conscience et la force, c'est à la conscieuce que restera la victoire. Ce jour-là la vraie liberté était née dans le monde et on ne la fera plus disparaître '.
Les juges furent confondus. Ils regardaient ces hommes sans culture, sans lettres, sachant à peine hier la langue de leur pays, sitie litteris et idiotœ, et ils ne comprenaient rien à cette éloquence nouvelle. C'était l'éloquence chrétienne, l'éloquence inspirée, l'éloquence apostolique, simple, mais sûre d'elle, qui, en ce jour, commençait à exercer l'empire dont le sceptre devait reposer moins entre les mains du génie que dans celles de la sainteté. Les magistrats se demandaient quels étaient ces orateurs. Ils se rappelaient les avoir vus, dans leur atrium, timides ou apostats, quand on jugeait leur Maître -' , et ils ne savaient d'où leur était venu soudainement ce courage \ Le boiteux était là aussi, debout
t V. M. de Pressensé, Hist. des trois premiers siècles de l'Église, t. I,p. 363.
2 Cognoscebant eos quia cum Jesu fuerant , in passione , inquit. Hi enim soli tune unà erant, quandô viderunt illos humiles, dejectos : quod illos maxime in admirationem rapiebat, repentina nempè mutatio. Nam illic erant Annas et Caiphas, et obstupefaciebat eos illa tanta libertas. (S. Chrysost. in Act. Homil. X.)
3 Vidantes autem Pétri constantiam et Joannis , fomperlo
180 L'APOÏKE SAINT JEAN
près d'eux. Ils éprouvaient l'angoisse indéfinissable qu'on ressent quand on se voit aux prises avec une force invisible et mystérieuse '. Impuissants à contester, ils voulurent transiger, et, ayant délibéré, ils revinrent dans le conseil pour défendre aux disciples de prononcer ce Nom .
Ceux-ci s'en indignèrent, et d'une même voix Pierre et Jean répondirent :
(( Dites-nous, devant Dieu, s'il vaut mieux obéir c( aux hommes qu'à lui? Ce que nous avons vu, (( ce que nous avons entendu, nous ne pouvons le (( taire ^ »
Il fallut bien céder. Le témoignage était formel et le miracle manifeste. Le peuple s'était prononcé pour ceux qu'il venait de voir guérir un homme du peuple. Le conseil redouta de reprendre contre les disciples l'échafaudage d'intrigues ou de violences ouvertes qui avaient si mal réussi contre Jésus. On s'en tint aux menaces, et ils furent renvoyés de là, plus affermis et plus intrépides que jamais.
Les Actes ont raconté l'accueil qu'ils reçurent dans l'assemblée des frères. Ce fut une ovation.
quod homines essent sine litteris et idiotse, admirabanlur , et cognoscebant eos quoniam cum Jesu fuerant. Act. iy, 13.
1 Hominem quoque videntes stantem cum eis qui curatus fueral, nihil poterant contradicere. Ibid., ly , 14.
2 Petrus vert) et Joannes respondentes dixerunt ad eos : Si juslum est in conspectu Dei , vos potius audire quàm Deum, judicate.
Non enim possumiis f(ua; vidimufi et annuntiamus non loqui. Ihul, IV. 19.
L'APOTRK SAINT .IRAN 181
Quand ils eurent rapporté ce qui s'était passé , tout le cénacle se leva pour remercier Dieu de ces beaux commencements : « 0 Seigneur, c'est bien vous qui « avez fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils « contiennent! Pourquoi les nations ont-elles frémi « contre vous, et les princes et les rois se sont-ils « coalisés contre votre Fils Jésus, le Christ que vous « avez sacré et qui est votre Enfant! 0 Seigneur, « voyez donc maintenant comme ils vous menacent, (( et donnez à vos serviteurs la constance de porter « contre eux votre parole. Étendez votre main puisce santé pour guérir, et accordez-nous de faire écla- (i ter des prodiges au nom de votre saint Fils , notre «maître Jésus ' ! »
Ils furent aussitôt exaucés. Le cénacle s'ébranla , l'Esprit-Saint le remplit, des énergies nouvelles pénétrèrent dans les âmes : rien ne pouvait plus désormais enchaîner leur parole.
Ainsi s'inaugura l'ère de l'apostolat et celle du martyre. C'est la gloire de saint Jean de s'être avancé le premier à ce combat , comme il convenait au soldat et à l'ami de Jésus. Compagnons à la Cène, compagnons au Thabor, à la Résurrection et aux derniers adieux du lac de Génésareth , Jean et Pierre devaient encore s'unir dans le témoignage , partager la même prison , subir les mêmes menaces , et, s'il l'avait fallu, marcher au même supplice,
1 Qui cùm audissent, unanimiter levaverunt voceni ad Deum et dixerunt : Domine , tu es qui fecisti cœlum et terram , mare , etc. Àct. iv, 24.
comme ces deux nobles chrétiens qu'un peintre , trop tôt ravi à nos espérances , nous a représentés s'avançant fraternellement au milieu de l'amphithéâtre : l'un plus jeune , plus candide, plus étonné peut - être dans son inexpérience d'adolescent ; l'autre, plus ferme dans sa démarche, paraissant le soutenir , et prenant sa main qu'il appuie sur son cœur ' .
Un triomphe plus heureux leur était réservé : c'était de conquérir leurs juges, et de se faire des amis de leurs persécuteurs. Quand les apôtres avaient comparu devant le conseil, le rabbin Gamaliel, qui siégeait au plus haut rang, avait réclamé pour eux la liberté d'enseignement , s'en référant, de l'avenir de la nouvelle religion, à l'épreuve décisive du temps et de l'expérience. Ce maître de la loi n'était pas le seul ébranlé. La sainte coalition de saint Pierre et de saint Jean entamait le Sanhédrin, et une famille illustre dans le rabbinisme d'alors vint apporter un poids énorme d'influence aux premiers commencements du royaume de Dieu.
Entre les disciples secrets que Jésus s'était fait dans sa prédication , le plus considérable était un prince du peuple , dont l'Évangile de saint Jean
1 V. le beau tableau de Benouville : les Chrétiens dans Vampjiilhùàtre.
L'AI'OTKK S/VINT .IRAN' l-SH
raconte les visites nocturnes an Seigneur qu'il aimait. Il s'appelait Nicodème. Et le titre de chef (jui lui est attribue par saint Jean , fait voir assez quel rang il occupait entre les docteurs d'Israël.
Toutefois il reconnaissait dans Jésus de Nazareth un plus grand maître que lui. Dans une nuit d'6panchement et de discussion sereine, celui-ci l'avait confondu, par la révélation d'une sagesse supérieure à celle de la terre. Puis Jésus s'était dévoilé manifestement à lui comme étant le Fils de Dieu. C'était à lui aussi qu'avait été adressée la sublime parole de l'Évangile de saint Jean : « Dieu a tant aimé le {( monde, qu'il a donné son Fils unique pour sauver « le monde! » Mais Nicodème n'osait rompre avec son école; et peut-être y avait-il quelque reproche secret sur les hésitations pusillanimes du disciple , et quelque allusion à ses visites nocturnes , dans ces dernières paroles d'un sens plus élevé : « La lumière « est venue dans le monde; mais les hommes ont « préféré les ténèbres. Celui qui fait la vérité se « montre à la lumière, afin qu'on voie ses œuvres, « quand elles sont faites en Dieu ' . »
C'était à Jérusalem , au temps de la première Pâque, que Jésus avait eu avec l'homme de la loi ce premier entretien suivi de plusieurs autres, selon
1 Hoc est autem judiciiini : quia lux venit in munduni , et dilexerunt homines magis tenebras quara lucem...
Omnis enim qui malô agit odit lucem, et non venit ad lucem.
Qui autem facit veritatem venit ad lucem, ut manifestentur opéra ejus , quia in Deo sunt facta. Joan. m, 19.
ce que pensent les Pères '. On suit, comme pas à pas, les démarches de cette âme vers la lumière qui venait de se lever devant elle.
Nicodème d'abord nous avait été montré comme l'homme de la science, que le doute tourmente, que la vérité sollicite, qui la cherche et qui l'aime, mais que son passé engage , et que la crainte enchaîne. Une seconde page de saint Jean nous le fait apparaître sous un nouvel aspect. C'est le caractère droit que l'injustice révolte , qui proteste contre elle, mais qui, tout en étant fort contre l'iniquité est faible contre le sarcasme. Qui ne connaît de ces hommes? C'était durant les fêtes de la scénopégie. Nicodème siégeait dans le conseil des docteurs , émus par les miracles et par la doctrine de Jésus. Comme on complote la mort du Sauveur innocent , Nicodème se lève et réclame du moins les formes juridiques : « Notre Loi nous permet-elle de prononcer sur un homme sans l'avoir entendu , et sans avoir reconnu ce dont il est accusé '^ ? » C'est alors qu'on lui réplique : « Est-ce que vous seriez vousmême Galiléen? » On ne s'y trompe donc point,
1 Intelligendura est ad Jesum non tune solum , sed tune prinium venisse Nicodemum : ventilasse autem posteà, ut fieret audiendo discipulus. (S. Aug. in Joan. Tract. CXX , cap. xix, col. 4954.)
^ Dixit Nicodemus ad eos, ille qui venit ad Jesum nocte, qui unus erat ex ipsis :
Numquid lex nostrajudicathominem nisi priùs audierit ab ipso, et cognoverit quid faciat?
Responderunt et dixerunt ni : Numquid et tu (Talilœus es? Joan. VII, 50. .