‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 21 sur 59 · SAINT JEAN A LA RESURRECTION · texte numérisé non relu

SAINT JEAN A LA RESURRECTION

Les souvenirs de Jean nous trans}X)rtent soudain à trois jours de là. C'est l'aurore du grand jour. Témoin des derniers inslants de la passion et de la sépulture de Jésus, Jean est aussi le premier averti de la nouvelle de la résurrection. Il s'est retiré dans une maison de Jérusalem , sa propre maison peiit-étre comme l'insinue saint Luc, celle 011 il a donné asile à la mère de Dieu, celle que Nicéphore et d'autres historiens placent sur la colline de Sion. Pierre s'y trouve avec lui abîmé dans ses remords *.

' L'Evangile le suppose : Marie Madeleine trouve Jean et Simon Pierre réunis ensemble dans le même lieu (xx, 2). Saint Bonaventure ajoute dans ses Méditations :

« On frappa à la porte. Les saintes femmes tremblèrent. Jean alla à la porte , et, regardant , il reconnut Pierre , et dit : « C'est Pierre! » Notre-DaTne répondit : « Ouvrez-lui! » Alors Pierre entre respectueusement, en sanglotant et en pleurant, et tous

C'est là que Jean est saisi des premières annonces d'un fait mystérieux. Ainsi s'ouvre son récit '. Le dimanche matin une femme d'entre les disciples entre précipitamment. C'est Marie Madeleine qui accourt et qui dit : « Ils ont pris mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont déposé ^ »

Qu'était-ce à dire? Que venait raconter cette femme? Et qu'avait-elle vu?

Ce matin-là, quelques-unes des femmes galiléennes, entre lesquelles l'Évangile nomme Marie mère de Jacques le Mineur ou le Juste; Salomé, mère de Jean ; Jeanne , femme de Cliusa, de la maison d'Hérode, s'étaient dirigées de bonne heure Vers le sépulcre de Jésus. Il était au milieu d'une sorte de jardin situé sur la pente même de la montagne du

se prirent à fondre en larmes ; et ils ne pouvaient dire un mot à cause de leur douleur. »

{Médit, sur la vie de J.-C, ch. lxxxiv.)

1 « Tout prouve que nous avons , dans le quatrième Évangile, un récit de première main. Que l'on compare ce qui concerne Marie Madeleine^ dans Matthieu et dans Jean. Dans le premier Evangile tout est raconté sans précision. Dans le quatrième, tout se succède et tout se coordonne. De même en est-il pour les apparitions de Jésus à Jérusalem. Dans saint Luc, elles sont réunies en une seule qui précède immédiatement l'Ascension. Dans Matthieu , qui donne la Galilée pour unique théâtre de la Résurrection, il est fait mention du doute des disciples (ch. xxviii, 47), mais cette mention très-succincte réclame pour commentaire le récit de l'incrédulité de Thomas. » (M. de Pressensé, Jésus-Christ , sa vie, etc., p. 660.)

^ Cucurrit ergo Maria Magdalene, et venit ad Simonem Petrum et ad alium discipulum quem amabat Jésus, et dicit illis : Tulerunt Dominum de monumento, et nescimus ubi posueriint eum. Joan. XX, 2.

i;.\i'(H'Ki'; saint .ii<:an ii!i

Calvaire, et creusé dans le roc, tel (jue l'on voit encore les tombeaux des Anciens et des Rois de Judée. Cette grotte sépulcrale et ce jardin ct;iient •ceux d'un JuiC de distinction, Joseph d'Arimatliie , qui , aidé de Nicodème , y avait déposé le corps du divin Maître, après l'avoir, d'abord, selon la coutume de l'Orient , enveloppé de bandelettes et environné de parfums. Mais cet embaumement rapide , préparé dans la hâte d'une veille de sabbat, était insuffisant. C'était donc afin d'achever cette œuvre de piété suprême que les saintes femmes avaient devancé la lumière, emportant avec elles des vases pleins d'aromates, mais inquiètes, et se demandant l'nne à l'autre qui leur enlèverait la pierre considérable qui fermait le sépulcre.

Madeleine, la plus ardente, les avait précédées. Il était encore nuit quand elle arriva seule au jardin, près de la grotte j et son premier mouvement avait été de courir à l'entrée du saint lieu où reposait le corps de son Maître adoré... La pierre n'y était plus ' ! A cette vue, Madeleine se trouble, elle croit tout d'abord à une profanation ; elle n'ose pénétrer dans cette obscurité; et, sans attendre personne, éperdue, hors d'elle-même, elle descend à la maison où sont Simon Pierre et Jean , pour leur dire ses alarmes : a. Ils ont enlevé le Maître, et je « ne sais où ils l'ont mis. «

i Unâ autem sabbati , Maria Magdalene venit manè , eu m adhuc tenebrœ essent, ad monumentum, et vidit lapideni siiblutum à monumento. Joaa. xx , 1.

Alarmes de l'amitié , qui croit que tout est perdu, à l'heure même où elle est sur le point de tout retrouver ! Du cœur de Madeleine l'émotion est passée dans celui de saint Jean. 11 ne s'agit point encore de la résurrection : on n'y pense même pas. Seulement, aux premiers mots de Madeleine éplorée , les deux apôtres s'émeuvent. Mais il n'y a que Jean qui nous puisse peindre son inquiétude et son empressement :

« Pierre et Jean, le disciple que Jésus aimait, (( sortirent de la maison et vinrent au tombeau.

(( Ils se mirent à courir tous deux en même « temps. Mais l'autre disciple courut plus vite que « Pierre; et l'ayant devancé , ce fut lui qui arriva le « premier au sépulcre.

« Là, s'étant incliné vers le caveau, il vit les « bandelettes détachées du corps et posées à terre.

« Il n'entra pas jusqu'à ce que fût arrivé Simon « Pierre , lequel ayant pénétré dans le tombeau, vit « de même les bandelettes posées.

« Le suaire dont on avait recouvert la tête de « Jésus était placé à part , roulé séparément.

« Alors entra le disciple qui était venu le pre- « raier, et il vit, et il crut.

(( Les apôtres ne savaient pas encore que , selon « l'Écriture, il fallait que Jésus ressuscitât d'entre « les morts ', »

1 Exiit ergô Petriis , et ille alius discipulus , et venerunt ad nionumeatum.

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Voilà le témoin le plus proche, le premier informé, le plus circonstancié; voilà le premier croyant de la résurrection. « il vit et il crut, » raconte-t-il de lui-même. Et qui le portait à croire? L'Ecriture d'abord, les promesses expresses du Sauveur , lesquelles, comme il paraît l'insinuer en ce lieu, lui étaient plus familières à lui qu'aux autres frères, nondum enim sciebant. Puis , comme il le dit encore, ayant vu de près le linge qui avait enveloppé la tête meurtrie du Maître, si soigneusement plié à côté du linceul, n'avait-il pas dû conclure que le corps -de Jésus n'avait pas été enlevé? Ce fut donc alors que ses yeux s'ouvrirent, et il crut aussitôt, par ces raisons supérieures qui sont les soudaines et sûres intuitions du cœur. Or le cœur est toujours le premier sur les voies de Dieu, et en avance sur toutes les solutions des choses. Pierre est encore en route lorsque Jean est déjà venu, qu'il a vh, et qu'il croit. Ainsi la foi est-elle aussi une affaire d'âme, et le chemin le plus court pour arriver à croire, c'est d'aimer.

Currebant aulera duo simul, et ille alius discipulus praecucurrit citiùs Petro , et venit primus ad monumentum.

Et cura se inclinasset, vidit posita linteamina; non tamen introivit.

Venit ergô Simon Petrus sequens eum, et introivit in monumentum , et vidit linteamina posita ,

El sudarium, quod fueiat super caput ejus , non cum lin teaminibus positum , sed separatim involutum in unum locum.

Tune ergô introivit et ille discipulus qui venerat primus ad monumentum; et vidit etcredidit.

Nondum enim sciebant Scripturam , quia oportebat eum 3 mortuis resurgere. Joan. xx, 3.

Jean s'en était retourné en compagnie de Pierre '. Le jour était levé alors, et ils se tenaient ensemble dans la même maison, partagés entre la crainte et l'espoir, quand ils voient de nouveau Madeleine qui vient vers eux. Ce n'est plus la même femme, son visage rayonne, ses paroles sont de feu. Jean les a retenues, et quel charme fidèle il met à nous les redire ! Madeleine se tenait pleurante auprès du monument qu'elle n'avait pas quitté , ne pouvant se détacher de ce lieu triste et* doux; quand, le jour se faisant, elle se penche du dehors dans l'intéfîeur de la grotte. Deux formes vêtues de blanc apparaissent soudain : ce sont deux anges, ils la consolent, ils lui disent doucement : «Femme, pourquoi pleurestu? » Madeleine n'a qu'une pensée ; elle réclame son Maître : « Je ne sais où ils l'ont mis, » dit-elle. Mais, se retournant, elle voit derrière elle le Seigneur! Il est debout qui l'attend j mais, à travers ses larmes, elle ne le reconnaît pas, elle le prend pour le jardinier, et à lui aussi elle demande son Maître. C'était assez avoir éprouvé sa constance. Celui-ci ne lui dit qu'un seul mot : Marie ! mais c'est son nom d'honneur, de réhabilitée, et le mot d'ordre du cœur. Elle l'a reconnu enfin, c'est le Maître : Rabhoni! Elle ne dit rien de plus, et se jette à ses pieds qu'elle veut adorer.

Mais le Seigneur glorifié demande une autre sorte de culte : « Ne me touche pas, dit-il, car je ne suis

i Abierunt ergô iterùm discipuli ad semetipsos. Joan. xv , 10.

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point encore remonté à mon Père. » C'était l'ordre et le prélude de cette adoration en esprit et en vérité déjà précédemment préconisée en saint Jean. C'était l'ère du Christ invisible qui succédait à l'ère du Christ visible , dont on pouvait baigner les pieds de larmes et de parfums. Voici que nous ne le pourrons plus. Sans doute , l'Eucharistie nous rendra la douceur de ce commerce divin. Sans doute, quand il sera retourné à son Père, an le reconnaîtra encore, on le retrouvera dans la fraction du pain. Ne semble-t-il pas indiquer que c'est la consolation et l'espérance de l'avenir : Nondum ascendi? Mais le sacrement qui nous rend la présence du Maître ne nous rend pas sa vue que nous n'aurons qu'au ciel. Jésus relève donc les yeux de Madeleine vers le ciel où il va repartir , et il l'envoie d'abord raconter à ses frères tout ce qu'elle vient de voir '.

C'était le regard de Jean qui avait eu la première intuition du mystère. Ce fut le regard de Madeleine qui le perça ensuite : mais entre ces deux témoignages, quelles nuances délicates! Celui de Jean est plus prompt, celui de Madeleine est plus sûr. Il ne faut à l'un qu'un regard pour qu'aussitôt il croie, l'autre veut des paroles et des apparitions. Tous deux s'empressent et courent : tout amour a des ailes. Mais Jean n'a besoin que de paraître un instant, il faut à Madeleine un long séjour au tombeau. Jean devine, Madeleine cherche. Mais on ne cherche pas

1 Joan. XX, 11-18.

longtemps Jésus-Christ, quand on l'aime, et tous deux l'ont rencontré au sein de son triomphe , comme ils l'avaient suivi jusqu'au lieu du supplice.

Ce sont les lendemains que Dieu réserve à ses fidèles. Il y en a toujours deux sur lesquels il ne cesse d'étendre, dans le monde, les deux bras de sa croix sanglante ou glorieuse : c'est le repentir et l'innocence; c'est Madeleine, c'est Jean. Il pardonne beaucoup à Tune , l'autre est le disciple aimé. Tous les deux ont une place privilégiée près de lui aux grandes heures de la vie. Seulement le repentir se tient plus bas, à ses pieds qu'il vient baiser humblement , tandis que l'innocence repose sur son cœur.

Mais ce n'était pas assez, pour la foi de l'avenir, de ce double témoignage : Jean nous en devait un autre. Plus nombreux que ceux qui croient, il y a ceux qui doutent. Les apôtres doutaient. Madeleine avait beau leur donner tous les signes, ses compagnes avaient b^au confirmer ses dépositions par leurs propres expériences , ce n'étaient que « rêveries de femmes en délire ' «; et ces gens qu'on accuse d'avoir. imaginé une résurrection, ne voulaient seulement pas ajouter foi à celle qui leur était démontrée.

Les hommes n'avaient pas eu d'abord plus de crédit. Simon Pierre avait été premièrement convaincu

1 Et visa sunt aiilè illos sicut deliramentum verba ista. Luc. XXIV, il.

par une apparition personnelle' de Jésus, dont parle l'Évangile de saint Luc, et les Épîtres de saint Paul. Le même apôtre mentionne une autre apparition à Jacques le Mineur. Les disciples d'Emmaiis avaient reconnu le Seigneur à la fraction du pain. C'étaient des faits isolés. Ceux qui entendaient ces récits s'émouvaient, s'étonnaient, mais ne se rendaient pas. Dieu voulait que le miracle n'obtînt pas facilement l'assentiment des hommes, même des meilleurs hommes , afin qu'il fût constant qu'il l'avait comme forcé par l'éclat de l'évidence. Jean, saisi de cette évidence, établissait le fait contradictoirement, opposant à la foi empressée de Madeleine l'opiniâtre incrédulité de Thomas. Là ce n'est plus une apparition personnelle , c'est à l'ensemble des apôtres rassemblés au même lieu que Jésus se manifeste. Ce n'est plus Jean qui croit, c'est Didyme, c'est celui qui n'a voulu se rendre que devant une preuve palpable, et qui, l'ayant en effet palpée, touchée du doigt, finit par tomber à genoux devant « son Seigneur et son Dieu ' ».

Tels étaient les plus vivants souvenirs de saint Jean , « Et nous aussi, devait-il s'écrier plus tard, en tête de ses Épîtres, ce que nous vous annonçons, ce Verbe de vie, qui était au commencement dans le Père, nous l'avons entendu, vu, regardé de nos yeux, et touché de nos mains. » Et pour quiconque sait le lire, ne fait -il pas aussi toucher ces 'événements ,

1 Joan. XXII , 24 et sq.

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dont rempieinte est restée immortelle dans son livre comme elle était restée toujours jeune dans son cœur?

« Va, annonce à mes frères que je les précéderai en Galilée. » C'est ainsi que le Seigneur avait dit à Madeleine, le jour de sa résurrection. Saint Matthieu et saint Marc dénoncent ce rendez-vous ; mais seul, saint Jean le raconte, et c'est là, en Galilée, dans sa chère patrie , qu'il a vu se couronner la vie ressuscitée du vainqueur de la mort.

Le cénacle et le sépulcre sont loin déjà. Les apôtres s'en sont retournés à leur lac, attendant leur mission , indécis de leur œuvre , pleins de crainte et d'espoir, redevenus pêcheurs de poissons après avoir été consacrés pécheurs d'hommes '.

Un jour donc, ils péchaient. C'étaient, outre Jean et Jacques, Pierre , Thomas , Nathanaël et deux autres disciples. La nuit de travail avait été mauvaise , et les pêcheurs revenaient sans avoir rien pris , quand le matin , au moment où ils touchaient le rivage, aux premières lueurs du jour, ils aperçoivent quelqu'un qui les attend sur le bord , et qui,

1 Non ii fuêre prohibiti arte suâ, licitâ scilicet atque concessâ, victum necessariumsibi quiicrere, sui appstolatus inlegritalc servatâ, si qiiandù iindè vivercnt illud non haberent. (S. Aug. in Joan. Tract. CXXII, col. 810.)

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les saluunl d'un air de connaissance : « Enfants, leur dit-il, avez-voiis de bonnes provisions '? » Puis l'inconnu leur dit de jeter le filet du côté qu'il indique , et ils font à l'instant une pèche miraculeuse.

Mais qui a fait ce miracle? Quel est cet inconnu puissant et bon? Qui le reconnaîtra? « C'est le Seigneur, » dit un disciple. Le premier qui l'a distingué d'un coup d'œil , c'est Jean ; et comme pour en donner la raison , il ajoute lui-même, qu'il « était le disciple bien-aimé de Jésus - », Ceux qui s'aiment et se ressemblent, dit le vénérable Bède , se reconnaissent sans peine, par leur seule sympathie et leur ressemblance ^ « Quoi! disait saint Augustin, tu aimes et tu ne vois pas? Est-ce que l'amour ne fait pas voir? Persévère dans l'amour et je ne le tromperai pas. Car j'ai purifié ton cœur; et pourquoi l'ai-je purifié, sinon pour te faire voir '*? » « C'est la virginité, ajoute saint Ambroise, qui, la première, a reconnu ce corps virginal. Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu M »

L'amour eut sa récompense. En ce même jour, Jésus-(MHMst venait de confier à Pierre le soin de son

1 Dixitei'gô eis Jésus : Pueri, nunquid pulmentarium habetis? Joan. XXI, 5.

'^ Dixit ergô discipulus ille quem diligebat Jésus Petro : Domijius est. Joan. xxi, 7.

3 Soient simileSjideôque amantes se invicem ex quâdam sympathiâ et vultûs, gestuumque similitudine agnoscere. (Bed. in Joan.)

'i S. Aug. in Joan. Tract. XXI, col. 1573.

•j Decebat reverà' ut Virginitas virginale corpus priùs agnoscerot.

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troupeau : il lui avait aussi fait la promesse de sa croix , lui prophétisant alors l'honneur d'un supplice semblable au sien : « Tu me sequere : Tu marcheras sur mes traces ! » Mais de la destinée de Jean , le Seigneur ne disait rien. Pierre , dit saint Chrysostome, qui jusqu'ici avait partagé avec le dissiple les bons et les mauvais jours, eût bien voulu encore faire entrer son ami en participation des biens qu'on lui promettait '. Se tournant donc, et voyant celui que son maître avait fait reposer sur son sein , Pierre demanda : « Et de celui-ci , qu'adviendra-t-il , Seigneur? » Inséparables dans la vie, devons-nous être séparés dans la mort? Le serons-nous dans la gloire? Ou bien , l'ayant fait reposer jadis sur votre poitrine, pouvez-vous condamner une tête si chère ?

C'est alors que le Seigneur fit cette réponse mystérieuse, mais décisive, qui donnait la clef de la destinée de Jean et de son avenir : « Si je veux que celui-ci demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe? Ne peux-tu me suivre sans qu'il marche près de toi ? Quid ad té ? Tu me sequere ! '»

Ce fut la dernière parole particulière, personnelle, dite aux deux grands apôtres. Elle atteignait, en effet, jusqu'au terme de leur vie, jusqu'au jour où le Maître devait venir , comme il disait; où il devait

1 Quia magna ei prsedixerat Dominus , et orbem terrarum commiserat, et martyrium prœnuntiaverat, et amorem testatus est ampliorem , volens et Joannem coramunicatorem accipere dixit : « Hic autem quid? Nonne eadem nobiscum veniet via? » (S. Chrysost, in Joan. Homil. LXXXVIIL)

venir à Pierre sur la voie Appienne pour lui demander d'aller mourir au Janiculo ; où il devait venir à Jean dans les visions de Patmos, puis plus tard à Éphèse pour l'emporter dans le sein de la Divinité, qui lui était déjà apparue tant de fois. Te rôle des deux apôtres avait été distinctement marcjué par ces paroles. Pierre allait commencer , à la tête de l'Église , ces combats où les frères devaient tous , comme Jésus, triompher en mourant; tandis que seul survivant à la famille apostolique, saint Jean allait tenir levé, parmi les peuples, jusqu'aux confins du siècle, ce signe de la charité, de laquelle il est écrit qu'elle ne succombe pas : Charitas nunquàm excidit.

Un repas pris en commun, sur la grève du lac, consacra cette solennelle visite de Jésus. C'était dans un repas, observe saint Augustin, que le Seigneur avait d'abord manifesté sa gloire. Un autre repas, la cène , avait été la révélation de son amour. Que symbolisait ce dernier repas du Ressuscité , par lequel le disciple termine son Évangile , sinon le grand festin de la Béatitude où nous conviait l'Époux des noces éternelles ^ ?

Un des plus anciens Pères, Clément d'Alexandrie, ajoute que Jésus-Christ, dans les jours qui suivirent sa résurrection , conféra un autre don à son disciple aimé, celui d'une science éminente qui devait faire

1 S. Aug. in Joan» Tnact. CXXIV, cap. xxi , col. 1965 et sq.

de lui l'aigle des Évangélistes '. Est-ce une tradition? Est-ce une explication de la sublime transcendance du génie de saint Jean? Nous n'avons pas les discours qui furent échangés alors entre le Maître glorieux déjà tout plein du ciel , et le disciple qui l'avait suivi jusqu'à la croix. Mais si de tels entretiens ne sont pas venus jusqu'à nous, n'est-ce pas leur reflet qui luit encore dans le saint Evangile?

Ainsi Jean fut le témoin le plus considérable , comme l'historien le plus circonstancié de la résurrection. Tandis que chez les autres, le divin ressuscité n'apparaît à l'horizon que comme un météore splendide mais fuyant; dans l'Évangile de saint Jean, il vit, il parle, il aime, c'est une autre existence qu'il commence sur la terre pour l'achever dans le ciel.

Et quelle existence, compatissante et bonne comme il convient à un homme, puissante et transfigurée comme il sied à un Dieu! Quelle tendresse d'abord ! Quelles familiarités ! Quelles surprises charmantes! Quelles paroles de père dans ces adieux sans fin qui précèdent le départ ! Que ses délices sont bien d'être parmi les enfants des hommes! Il ne peut les quitter; il les rejoint partout, ici dans le cénacle, là sur le bord des eaux , au milieu de leur travail , à l'heure de leur repas , sur le chemin de la ville. (( Pourquoi êtes- vous tristes? » demande-t-il à

I Clemens Alexandr, in Sexto Instit. libro. Apud Euseb. Hist. Eccl. lib. II , cap. I, p. 38 : <' Iwàvro , pstà xriv àvàaTacriv , ■jtapÉSwxe Tr|v yvwffiv 6 KOpioç. »

L'APOTHE SAINT JEAN \M

ceux-ci. « Ne vous troublez pas, ne craignez rien, » dit-il doucement à ceux-là , « Paix à vous! paix à vous! » Ce ne sont plus ses serviteurs, même le nom d'amis ne dit pas assez pour lui, ce sont ses fils désormais, ses petits -fils, ses enfants : « Enfants, Pueriy n'avez-vous point ici de quoi manger? » L'excès de condescendance va parfois à ce point qu'on pourrait craindre qu'il ne compromît le respect : c( Thomas , mets ton doigt dans les cicatrices de mes mains, approche , pose ton doigt sur la plaie de mon côté. » Puis, quand il le voit à genoux , le relevant doucement : « Te voilà bien heureux d'avoir « cru parce que tu as vu. Plus heureux seront ceux (( qui croiront sans voir '. »

Comme autrefois Joseph, quand il retrouvait ses frères, il ne veut pas même se souvenir qu'ils l'ont abandonné. Entre tous ses fidèles il y a une pécheresse : c'est à cette femme que Jésus se montrera d'abord : « 0 Marie ! — 0 bon Maître ! » Entre ses douze apôtres, il y a un renégat : Jésus se montre à Pierre avant le reste des frères : Apparuit Simoni! c'est sur sa barque qu'il monte , c'est sa pêche qu'il favorise. De son apostasie il n'est pas même question. Et quand Pierre , se souvenant de son ingratitude, demeure confondu devant une telle clémence, c'est alors que Dieu l'appelle à devenir le pasteur et le prince de son peuple : « Pierre, m'aimes-tu?

1 Dixit ei Jésus ; Quia vidisti, Thoma, credidisti. Beati qui non viderunt et crediderunt. Joan. xx, 27, 29.

M'aimes-tu? » Et, ayant fait prononcer à l'apôtre trois fois coupable la triple protestation de sa fidélité, il lui livre en deux paroles tout ce qu'il possède de meilleur : son troupeau et sa croix , l'apostolat suprême avec le sacrifice, la couronne du Pontife, en laissant voir au-dessus la couronne du martyre qui ne sortira plus de la succession de Pierre : Alius cinget te.

Ainsi l'âme de Jésus palpite dans saint Jean. Il a senti frémir et déborder la vie du sein du Fils de l'Homme ; mais il a vu aussi l'œuvre définitive de la puissance de Dieu.

C'est d'abord la paix signée entre le ciel et la terre, et leur alliance écrite dans ces plaies glorifiées que Jésus médiateur va emporter vers le Père : (( Paix à vous! paix à vous! Et, ayant parlé ainsi, il » leur montra ses mains et son côté ^ »

C'est la constitution hiérarchique de l'Église , constitution pastorale, ainsi qu'il convenait à une loi de grâce : « Pierre, paissez mes brebis, et paissez mes agneaux. »

C'était enfin la loi de la rénovation, de la création nouvelle par un autre souffle de vie répandu sur le monde, ainsi que Jean vit Jésus faire sur le cénacle. Puis, par suite, la puissance de nous rouvrir le ciel en conférant le pardon : « Recevez le Saint-Esprit, et remettez les péchés ^ ! »

' Venit Jésus et stetit in medio, et dixit eis : Pax vobis.

Et cùm hoc dixisset, ostendit eis manus et latus. Joan. xx , 29.

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Tel apparut à Jean le Seigneur ressuscité. Telle est l'image parfaite qu'il a laissée de Lui : en est-il de plus vivante, de plus digne de l'homme, et de plus digne de Dieu ?

Il ne restait plus au Maître qu'à remonter vers son Père, pour nous préparer le lieu, selon sa promesse. Un jour , Jean et les autres le virent s'élever tranquillement du faîte d'une montagne; et étendant vers lui leurs mains et leurs yeux, suspicientes in cœlum, ils ne cessèrent de le suivre dans cette adoraration silencieuse , jusqu'à ce qu'une nuée de gloire le dérobât à la terre , et qu'il rentrât au sein de son éternité.

Ici s'achève ce qu'on nomme proprement l'Évangile. Ici se ferme devant nous la période divine ouverte pendant trente ans dans l'histoire des hommes. Avec Jésus-Christ triomphant, les plus beaux jours de la terre fuyaient à jamais dans le ciel , et ce que cette nuée fatale dérobait aux regards, c'était l'éclat visible d'une présence divine que le monde ne devait plus retrouver jusqu'au jour annoncé par les anges, où Jésus redescendrait, dans cette même chair glorieuse, pour commencer un règne qui n'aura pas de fin.

C'est là , sur cette montagne , dans cette contem

l Hseccum dixisset, insufflavit, et dixit eis : Accipite Spiritum sanctum.

Quorum remiseritis peccata, remittuntur eis, et quorum retinueritis, retenta sunt. Joan. xx, 22.

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plation, que nous voyons saint Jean en présence de Jésus pour la dernière fois. Il entrait, à cette heure, dans une nouvelle vie , moins manifestement unie à Dieu que l'autre, mais plus personnelle peut-être, plus active, plus forte. Il avait reçu toutes les instructions de son Maître : c'était le temps de faire son œuvre et d'agir pour lui.

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