‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 47 sur 59 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

L'ÉPÎTRE a CAIUS. — l'hospitalité. — LE JEUNE HOMME CONVERTI.

Nous avons déjà vu figurer dans cette histoire le nom de Caius. Trois personnages sont nommés ainsi dans les monuments sacrés de la première prédication des apôtres. L'un est de la Macédoine '; Tautie est de la ville de Derbé -. Mais il paraît que celui dont nous allons parler est Caius le Corinthien, dont saint Paul fait mention deux fois dans ses épîtres\

Ne serait-ce pas aussi le même que Caius le Thérapeute, à qui sont adressées quatre lettres de saint Denys? Si, d'un côté, saint Jean écrit à son ami : « Celui qui fait le bien est de Dieu; celui qui fait le mal n'a jamais pu voir Dieu, » saint Denys envoie

1 Act. XIX, 29.

2 Act. XX, 4.

3 Nous l'avions d'abord placé près de saint Jean à Éphèse, d'après la synopse de >;aint Athanase. L'opinion qui le place à Gorinthe a pour elle de meilleures autorités et de grandes vraisemblances.

de même à son Gains une lettre qui roule tout entière sur la contemplation et la vision de Dieu. En efFet, contempler était chez les Thérapeutes le principal objet, et le sommet suprême de la perfection. Du reste, quoi qu'il en soit de cette identité, Gains se distinguait par une charité qui le faisait bénir parmi les nouvelles Églises de l'Asie Mineure. Son hospitalité réjouissait le cœur de tous les frères. Ge n'était pas chose nouvelle que l'hospitalité , sur cette terre où l'avaient reçue et célébrée Hérodote et Homère. Mais le christianisme, en l'y rétablissant, l'avait élevée à une dignité surhumaine, en faisant voir dans l'hôte l'image de Dieu même. « Soyez hospitaliers les uns envers les autres sans vous plaindre de cette charge ', » avait commencé par dire le prince des apôtres, a Que la fraternité vous unisse dans l'amour; gardez-vous d'oublier le devoir de l'hospitalité, » disait Paul aux Hébreux -. « Supportez votre part de l'indigence des saints, cultivez TiiospitalitéS » disait-il aux Romains. Enfin Jacques le Juste, adressant en Asie son épître catholique, recommandait ce devoir dans des termes touchants oii respire l'âme ardente de l'ami de saint Jean : « Mes frères, gardez -vous de faire acception de personne. Si, dans votre maison, un homme se présente ayant l'anneau d'or au doigt et portant une

1 I Petr. IV, 9.

2 Hebr. xiii, 2.

3 Rom. xn, 13.

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belle robe, tandis que le pauvre entre vêtu misérablement, gardez- vous de donner vos attentions à celui qui est richement vêtu en lui disant : Venez vous asseoir ici; au lieu que vous dites au pauvre : Asseyez-vous au-dessous de l'escabeau de mes pieds. 0 mes frères bien-aimés, est-ce que ce ne sont pas les pauvres de ce monde que Dieu a choisis pour les faire riches dans la foi, et héritiers du royaume qu'il a promis à ses amis * ? »

La charité de Caius s'exerçait de préférence envers les missionnaires qui allaient répandre au loin la vérité chrétienne. « La plupart, dit Eusèbe, des disciples apostoliques dans lesquels était allumé l'amour de la sagesse, ayant une fois distribué aux pauvres tout leur bien, s'en allaient dans les pays éloignés prêcher l'Évangile de Jésus. Ils y fondaient des Églises, y plaçaient des pasteurs, opéraient des miracles, et les foules, écoutant leurs paroles, se donnaient au culte du vrai Dieu ^ »

Ayant reçu gratuitement, ces pauvres de Jésus- Christ voulaient donner gratuitement. Aussi la charité avait-elle ménagé pour les prédicateurs, de distance en distance, des stations hospitalières où ils trouvaient asile, assistance, sauf-conduit, ne voulant imposer aucune charge aux païens, dont l'Église ne désirait posséder que les âmes.

1 Jacob. II, 2.

2 Euseb. Hist. eccl., dans Dœllinger, Orig. du christianisme, 1. 1, p. 111.

* Saint Jean avait appris que telle était la maison de Gains le Corinthien. La troisième de ses épîtres fut écrite dans le but de l'en féliciter. Il y prenait le nom de vieillard ou de prêtre, comme dans la précédente; et, s'adressant à Caius, le saint apôtre disait :

« L'Ancien à son très-cher Caius, qu'il aime dans la vérité.

« Mon bien-aimé, je prie Dieu que vos affaires, votre santé, tout en vous soit aussi prospère que votre âme.

« Je me suis grandement réjoui lorsque les frères sont venus, et que, par leur témoignage, j'ai su que vous étiez dans la vérité ; car c'est dans la vérité que vous marchez.

« Je n'ai point de plus grande joie que d'apprendre que mes fils marchent dans la vérité.

(( iVlon bien-aimé, c'est une bonne œuvre que vous faites envers les frères, et particulièrement envers les étrangers, lesquels ont rendu témoignage de votre charité devant l'Église.

« Et vous ferez bien de les faire conduire et assisster en leurs voyages d'une manière digne de Dieu.

« Car c'est pour son nom qu'ils se sont retirés d'auprès des gentils, ne voulant rien recevoir d'eux.

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« Ainsi devons-nous les accueillir, afin d'avoir notre part dans l'œuvre de la vérité '. »

Mais riiomme ennemi s'efforçait de semer la zizanie dans ces chrétientés naissantes. La fin de l'épître de Jean dénonçait avec regret un loyer de discorde dans rÉglise où Caius exerçait ses vertus. Un certain Diotrèphe y avait jeté le trouble par son ambition. Ce « fils de Jupiter », comme signifie son nom, rebelle à l'autorité du vénérable apôtre, n'épargnait dans ses discours ni une si grande âme, ni une si belle vie. Il se refusait aux devoirs de l'hospitalité, agissant même contre ceux qui recevaient les frères, et osant les exclure de l'assemblée sainte. Premier et triste exemple de ce phapsaïsme égoïste et dur, préoccupé d'ambition, rapportant tout à soi, ne voulant pas savoir que se consacrer à Dieu c'est se dévouer aux hommes.

Or quels étaient ce schisme et cette division , et n'en peut-on trouver la trace dans l'histoire?

C'est à Corinthe que Bède et les commentateurs

1 Senior Gaio charissimo , quem ego diligo in veritate.

Charissime , de omnibus orationem facio prospère te ingredi, et valere, sicut prospère agit anima tua.

Gavisus sum valdè venientibus fratribus et teslimonium perhibentibus veritati tuae, sicut tu in veritate arabulas,..

Charissime, fideliter agis quidquid operaris in fratres, et hoc in peregrinos.

Qui testimonium reddiderunt charitati tuse in conspectu ecclesiae. Quos benefaciens , deduces digne Deo.

Pro nomine enim ejus profecti sunt , nihil accipientes à gentibus.

Nos ergôdebemus suscipere hujusmodi, ut cooperatores simus veritatis. III Joan., 1-8.

les plus autorisés, d'après les épîtres de saint Paul, placent la résidence de Caius et le foyer de la division dénoncée en saint Jean. Or c'est à la même ville, et vers cette même date de l'an 97, que le saint pontife Clément écrivait son épîlre destinée à faire cesser un schisme dans cette Eglise. Même plainte sur ces troubles; même blâme de l'ambition dans la compétition de la suprématie; même tableau des violences exercées sur les frères. « La révolte a soufflé, dit le pontife romain, et de là sont sortis les jalousies, les discordes, le tumulte, les luttes, l'asservissement. Les petits se sont insurgés contre les grands; ceux d'en bas se sont élevés contre les hommes placés haut; les ignorants, contre les sages; les jeunes gens, contre les anciens. La dignité de l'épiscopat a été disputée. Les apôtres l'avaient prédit; mais sachons respecter ceux qu'eux-mêmes ont choisis. Pourquoi déchirons-nous les membres du Seigneur ^ ? »

Je ne sais si , de cet accord de temps, de lieu et de circonstances on ne pourrait déduire que ces lettres ont le même objet et traitent des mêmes choses. Voici , d'ailleurs , dans quels termes s'exprime ici saint Jean :

« J'aurais écrit à l'Église, mais Diotrèphe, qui aime à tenir le premier rang, ne veut pas nous recevoir.

« C'est pourquoi, lorsque je reviendrai parmi

A Epist. S. Clément., apud Cotellier, Patres apostoL, t. L

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VOUS, je lui ferai connaître quel est le mal qu'il commet en semant contre nous des paroles malignes.

« Mais, non content de cela, il ne reçoit pas les frères; il empêche môme ceux qui les voudraient recevoir, et les chasse de l'Église.

(( Mon bien -aimé, n'imitez point ce qui est mauvais, mais ce qui est bon. Celui qui fait bien est de Dieu; mais celui qui fait mal ne connaît point Dieu ^ . »

L'apôtre finissait par louer Demetrius, un autre chrétien fidèle et hospitalier. Puis, terminant cette épître comme l'autre, il disait :

« J'ai beaucoup de choses à écrire que je n'ai pas voulu mettre sur le papier. J'espère vous voir dans peu de temps, et converser avec vous.

« Paix à vous. Vos amis vous saluent. Saluez aussi chacun des amis par leur nom "^ »

1 Scripsissem forsitan Ecclesiae. Sed is qui amat primatum gerere in eis , Diotrephes, non recipit nos.

Propter hoc, si venero, commonebo ejus opéra, quae facit, verbis malignis garriens in nos , et quasi non ei ista sufficiant , neque ipse suscipit fratres , et eos qui suscipiunt prohibât, et de ecclesiâ ejicit.

Charissiine, noli imitari malum, sed quod bonum est. Qui benefacit, ex Deo est; qui malefacit, non vidit Deum. III Joan., 9-11,

2 Multa habui tibi scribere ; sed noiui per atramentum et calamum scribere tibi.

Spero autem protinus te videre , et os ad os loqui. Pax tibi. Salutant te amici. Saluta amicos nominatim.

Cette visite des Églises, annoncée par l'apôtre dans l'une et l'autre de ces lettres, était parfois marquée par d'émouvants épisodes, bien faits pour nous révéler l'état des âmes, les mœurs diverses de cette époque, et l'influence presque irrésistible de saint Jean.

Le plus célèbre est celui dont Clément d'Alexandrie nous a fait le récit, conservé par Eusèbe. L'antiquité chrétienne nous a légué peu de pages d'une éloquence plus simple et d'une plus pathétique beauté '.

c( Après la mort du tyran, Jean, étant revenu de l'île de Patmos dans la ville d'Éphèse , fut sollicité de se rendre dans les contrées voisines. 11 y allait pour y instituer des Églises, y établir des évèques, et admettre aux fonctions du service de Dieu les hommes que désignait le signe du Saint-Esprit.

« Or il était un jour en une ville du voisinage dont même quelques-uns ont rapporté le nom. Là, ayant consolé les frères par ses discours, l'apôtre remarqua dans la foule un jeune homme. Il était beau, de belle taille, son visage était noble, et il avait une âme plus belle que son corps ^

1 Clera. Alex.,apud Euseb. ifisi.^ccL lib. III, cap. xxiii, p. 92.

2 Neavîc7xov txavov tw ffw^jLatt, -/.al Ty)v ô^^tv àa-ziîov , xai Ôepjièv tviv (j/yX^i'^ îôwv...

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(( Jean prit le jeune homme près de lui, et, le présentant à l'évêque : « Voici que je vous le confie, dit-il, devant l'Église et devant Jésus-Christ. Jésus- Christ me sera le témoin du dépôt sacré que je vous remets; car c'est le trésor de mon cœur.

« L'évêque s'engagea à prendre soin de lui. Mais le vieillard lui répéta encore sa prière. Puis, ayant fait cela, il rentra à Éphèse.

« L'évêque reçut le jeune homme dans sa propre maison II l'éleva, l'aima, le garda comme sur son sein. Puis à la fin il lui conféra la lumière céleste du baptême.

« Mais, quand il Teut marqué du sceau divin du Seigneur, l'évêque commença à se détacher de sa vigilance première. Le jeune homme se trouva ainsi trop tôt émancipé, et il ne tarda pas à se voir entouré de jeunes garçons de son âge, oisifs, effrontés, et de méchantes mœurs '.

(' Ils l'entraînèrent d'abord parmi les grands festins, le traitant somptueusement. Puis ils ne tardèrent pas à l'emmener avec eux, la nuit, quand ils allaient dérober le bien d'autrui. Puis ils le précipitèrent tout à fait, le faisant participant de leurs crimes.

« Pareil à un cheval généreux que sa fougue pousse jusque dans l'abîme, le jeune égaré alla jus-

1 Illuin verô, pi'sematurâ politum libertate, aequales quidarn sibi adjungunt, desides ac dissoluti et flagitiis omnibus assuefacti... At ille sensim assuescebal pravitati...

qu'au bout des excès. Il ne se souvint plus du salut qui vient de Dieu, ne connut plus de mesure, et voulut l'emporter sur tous ses compagnons; car il estimait que tout était perdu pour lui.

« Voilà pourquoi , rassemblant cette société de méchants, il s'en fit une troupe, et il devint leur chef, le plus violent, le plus cruel, le plus indomptable de tous.

« Un certain temps s'écoula, et Jean fut de nouveau appelé dans la même ville.

« Ayant terminé tout ce qu'il avait à faire, il s'adressa ensuite à Tévêque, et lui dit : « 0 évêque, maintenant rendez-moi le dépôt que Jésus-Christ et moi nous vous avons confié, en présence de l'Eglise dont vous êtes le pasteur. »

« L'évêque s'étonna d'abord, pensant qu'il s'agissait de quelque dépôt d'argent. Mais Jean lui ayant dit : « Ce que je vous réclame, c'est l'âme de notre jeune frère, » le prêtre baissa les yeux, pleura, et répondit : u II est mort ^ »

— « Gomment, et de quelle mort? — Mort à Dieu; car maintenant ce n'est plus qu'un méchant, un perdu, enfin, pour tout dire, un voleur. Il a quitté l'Église, et il tient la montagne, dont il s'est emparé avec une troupe armée de gens semblables à lui. »

1 Juvenem, inquit, et animam fratris reposco. Tune senex, démisse vultu suspirans atque illacrymans : Is, ait, mortuus est...

SxevâÇai; xàtwOev ô IIpEff6uTYi; xai ti xaî èuiSaicpuffa;' Exeïvoi; , itff\, xé9v»ix£...

(( Jean , l'ayant entendu , déchira ses vêtements jiso frappa le front de douleur; et, poussant de grands sanglots : « A quel gardien, dit- il, j'avais confié mon frère!... Mais qu'on m'amène un cheval, qu'on me donne un guide! » Puis, quittant l'assemblée, il partit à l'instant. o

« Il arriva au lieu qu'on lui avait désigné. Les gardes avancées s'emparèrent de lui. Mais il les laissa faire; et, sans leur demander grâce, il leur dit fermement : « Menez-moi à votre chef, c'est pour lui que je viens. »

« Le chef était en armes, attendant sa capture. Mais, ayant vu de loin et ayant reconnu Jean, qui venait à lui, il fut saisi de honte, et s'enfuit en toute hâte.

« Jean presse son cheval, le poursuit, oubliant son grand âge, et criant d'une voix forte : a Pourquoi me fuis-tu, mon fils? Pourquoi fuis-tu ton père, un homme désarmé, un vieillard? Aie pitié de moi, mon enfant, ne crains pas. Il y a encore pour toi une espérance de vie. Je me ferai ta caution auprès de Jésus-Christ. S'il le faut, je donnerai volontiers ma vie pour toi , ainsi que le Seigneur a donné sa vie pour nous. Je donnerai mon âme pour acheter la tienne. Arrête, mon fils, crois-moi; c'est le Christ qui m'envoie ^ »

(( Ce qu'ayant entendu , le jeune homme s'arrêta ;

1 Tt [X£ cpeûyeii;, xéxvov, tov aauxoù TcaxÉpa, xov yu[jLvôv , xèv yépovxa. EXÉTiCTév [xs , xéxvov , (xr) çoêow , r/stç ext î^wô; ÈXTiiSa... inzkp goû '^/uy.riv àvxi5a)(jo> xriv i\iy]-t. Lxïjôi , 7rt<jTsu<Tov , Xpiaxôi; (jle àixÉcxEiXev.

il tenait ses yeux à terre. Puis il jeta ses armes, et il se mit à trembler et à pleurer amèrement.

« Jean l'aborda; mais lui, embrassant ses genoux, ne savait que le prier par ses gémissements. Il était baigné de ses larmes comme d'un second baptême : mais il tenait encore sa main droite cachée sous sa robe ^ .

« L'apôtre, de nouveau, l'encourage, le rassure, lui jure qu'il obtiendra sa grâce du Sauveur; à son tour il le supplie, se met à ses genoux. Puis, s'emparant de cette main désormais purifiée, il la baise tendrement ^

« Le jeune homme fut ramené dans l'assemblée des saints. Jean priait avec lui. Il jeûnait avec lui, faisant ensemble pénitence. Il guérissait son âme par sa parole, aiu'^i que par un charme souverain ; et il ne le quitta plus qu'il ne l'eût ressuscité et rendu à l'Église. »

De pareils traits n'avaient pas leur analogue dans l'antiquité profane. On avait bien pu voir, dans cette même lonie, des vieillards à cheveux blancs pleurer leurs jeunes fils tombés dans les combats. On avait vu plus tard un autre vieillard aller, lui aussi , de ville en ville, chanter la vertu des hommes et la puissance des dieux. Cette puissance était une puissance brutale , cette vertu était une vertu grossière. On n'était pas entré dans l'empire des âmes.

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