‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 46 sur 59 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

RETOUR A EPHESE. — PREDICATION DE JEAN. — ÉPlTRE A ELECTA.

Ce fut donc dans l'année 97 que l'apôtre pût revoir son Église d'Éphèse, oii tout appelait le bonheur et le bienfait de son retour.

En effet, un grand deuil venait de désoler cette belle chrétienté. Selon le Martyrologe et le Mcnolo gium, ce fut dans cette même année que périt glorieusement son évêque ïimothée, le disciple de saint Paul et le compagnon de saint Jean. Jean, qui avait laissé « ce bon soldat du Christ » au plus fort de la mêlée, engagée contre l'hérésie et contre l'idolâtrie, n'ignorait point ses périls. De son île solitaire il voyait et dénonçait, en son Apocalypse, les abominations, qui étaient pour le troupeau la pire des contagions, celle de la volupté. Mais, en louant « les grandes œuvres, le travail et la patience de l'ange

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de l'Eglise d'Ephèse », Jean parlait, déjà « des maux qu'il avait supportés pour le nom de J6sus-Christ », et faisait pressentir que le mal aurait contre lui des représailles mortelles.

Il ne se trompait point. Au lendemain des tremblements do terre qui l'avaient secouée jusque dans ses fondements, on voyait la folle Éphèse mener, sur ses tombeaux ou ses décombres, les pompes orgiaques de sa déesse ou de ses dieux. La plus célèbre de ces fêtes était l'assemblée annuelle, appelée Catagogie, sorte de bacchanale qui rappelait les plus monstrueux excès de Byblos ou de Corintlie. On y voyait une foule, ivre de vin et de débauche, armée de massues, portant les images de ses dieux, barbouillée ou masquée, parcourir les quartiers principaux de la ville, chantant des vers obscènes, s'attaquant impudemment aux hommes et aux femmes, sans ménager les violences quelquefois meurtrières que légitimait le culte de la divinité.

Ce fut dans une de ces fêtes que Timothée périt. Il était de bon goût de mêler à ces cris délirants de l'ivresse de grossières injures au Christ et aux chrétiens. L'évêque ne les put souffrir; indigné de ces horreurs, il ne se contint plus, nous rapportent ses Actes. Il se jeta hardiment devant le cortège impie, protestant contre ces blasphèmes au nom de Jésus- Christ. C'était courir à la mort. Sa présence mit en fureur la féroce assemblée. On l'accabla de pierres, puis les massues l'achevèrent. Il n'en fallait pas tant 'pour en finir avec un homme faible de corps , et qui

depuis longtemps ne faisait que traîner une languissante vie'.

« Mon fils , lui avait jadis écrit saint Paul dans sa lettre d'adieu, mon fils, sois toujours fort dans la grâce du Christ. Travaille comme un bon soldat de Jésus-Christ. Moi aussi, je travaille jusqu'à souffrir les fers, ainsi qu'un malfaiteur; mais on n'enchaîne pas la parole de Dieu. Voici la promesse fidèle ; « Si nous mourons ensemble, ensemble nous vivrons... J'ai combattu le bon combat, j'ai parcouru la carrière, j'ai défendu la foi. Il ne me reste plus qu'à recevoir la couronne que me décernera la justice de mon Juge -. »

Timothée s'en alla partager cette couronne. Il respirait encore quand ses disciples le portèrent sur la montagne voisine, où l'évêque expira au milieu de leurs prières. Ceci se passait donc au commencement de l'année 97, qui était la deuxième du règne de Nerva, le 24 janvier, auquel jour la fête du saint est célébrée dans l'Église latine. Une grotte du mont Libate, sur lequel il était mort, reçut le corps du martyr. Saint Jean devait venir bientôt y reposer auprès de lui.

Il ne fallait rien moins que l'arrivée de l'apôtre pour guérir ces maux et consoler ces tristesses.

1 Polycrat. Vita S. Tint.; edit. P. Pithou. Baron. Annal. Eccl., t. I, p. 395.

Le Quien, Oriens Christianus , p. 669 et 672. Bolland. Acta Sanctor., xxiv Januarii.

2 IITim. iv,5-S.

Toute l'Asie chrétienne s'émut de son retour, et ce fut alors que, suivant une pure conjecture du grave Baronius, Denys l'Aréopagite, alors évèque d'Athènes, vint chercher à Ephèsc la présence de Jean et l'édification de sou entretien.

L'Aréopagite semblait en avoir pris lui-même l'engagement quand il écrivait à Patmos : « Nous nous trouverons bientôt réunis avec vous. » Si l'his toire et les œuvres de Denys sont dignes de croyance, Jean et lui se retrouvèrent près des reliques de Timothée, que tous les deux avaient aimé en Jésus- Christ.

C'était à lui que Denys avait écrit naguère : « Ceux qui ont mené une vie sainte arrivent, pleins d'espérance et dans une joie divine, au terme de la mort comme à la fin de leurs pieux combats. Ils savent qu'ils rentrent ainsi dans la société des âmes, et qu'unis à Jésus comme des membres parfaits, ils retrouvent la douceur d'un repos immortel. Rien ne trouble le trépas du juste quand, voyant finir sa lutte, il sent la joie qui abonde, et prend l'heureux chemin de la régénération. Ses proches, ses frères d'âme, l'estiment bienheureux d'avoir atteint le but en vainqueur. Ils bénissent, dans l'action de grâces, l'auteur de son triomphe, désireux d'obtenir euxmêmes un semblable partage. Ils présentent ses restes à l'hiérarque pour qu'il lui pose la couronne... Quant au radieux éclat des récompenses célestes, qui pourra raconter cette immortalité exempte de tristesse et pleine de lumière? Non, « l'œil n'a point

VU, l'oreille n'a point entendu, et le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment ^ »

Baronius présume que ce fut à la suite de cette visite à saint Jean , et probablement aussi à l'instigation de l'apôtre, que Denys prit le chemin de Rome, atin de se présenter au pontife saint Clément, et de prendre ses ordres. Le savant annaliste n'a pas su résister à l'hypothèse séduisante d'une conférence entre Jean et l'Aréopagite, de laquelle serait sorti peut-être le futur apostolat de la Gaule et la mission du premier évêque de Paris -.

Jean lui-même ne tarda pas à recommencer ses courses d'apôtre dans l'Asie, heureuse de saluer en lui le confesseur de la foi qu'il venait annoncer. L'antiquité nous a conservé le souvenir des missions de saint Jean au sein des chrétientés fondées ^ insti-

1 S. Denys l'Aréopagite, De la Hiérarchie ecclésiast., ch. vu, §§ 1, 3, 8, 5, p. 321 et suiv.

2 Joannem mox convenisse Dionysium aequum est opinari. Ad hsec tempora Dionysium egisse in Oriente facile omnes consentiunt; post haer, verô fortassè, consilio Joannis, Romani ad Clementem ponlificem se contulisse. (Baron. Ann. Eccl. , t. I, p. 742.)

3 Sancti Patres tradunt quôd, post reversionem suam de exsilio, in Epheso et circà adjacentia loca prsedicaverit, ibique mortuus sit et corpore quiescat. (S. Arabi'os. in Apocalyps. Expos, cap. X ; Appendix ad opéra.)

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tuées et gouvernées par lui. Lui-même, dans ses épîtres, se représente visitant ses Églises l'une après l'autre, combattant les erreurs, corrigeant les erreurs, consolant les tristesses, et portant en tout lieu cette mansuétude qui est le caractère éminent de sa vie et de son sacerdoce.

Tel est aussi le caractère des légendes nombreuses relatives à cette époque de la vie de saint Jean.

Selon les unes, le grand apôtre est à peine débarqué dans le port épliésien, qu'un convoi funèbre se présente à sa vue. C'est celui de Drusiana, une chrétienne de la ville, morte durant l'exil de l'homme de Dieu , sans avoir eu la consolation de le revoir. Jean arrête le cortège, ressuscite là morte, qui bénit, avec le peuple, le nom du Seigneur Jésus. Cette résurrection, diversement racontée, fait le fond d'un récit qui se retrouve dans un grand nombre de chroniques orientales.

Suivant d'autres, comme Abdias, le prétendu premier évêque de Babylone, Jean devient pour son peuple l'objet d'un culte véritable, que lui méritent ses bienfaits. « Les uns, raconte-t-il , voulaient toucher ses mains, les autres désiraient les porter à leurs yeux ou les tenir sur leur poitrine, selon qu'ils en avaient besoin. Beaucoup étaient réconfortés par sa parole, ou guéris par le seul attouchement de sa robe '. «

1 Apud Ephesum in tantâ gratiâ hominum apostalus exstitit , ut alius manus ejusgauderet contingere, alius applicare eas oculis suis, et pectori admovere, si ità usus exposceret. Plerique,

Dans le récit d'Abdias, les miracles abondent ainsi que les discours. Les discours sont faciles, élégants, pleins de grâce; mais ce n'est pas la grâce inspirée et surnaturelle de la parole de saint Jean. Les miracles manquent aussi de la simplicité des œuvres de l'Évangile. Jean discute avec les philosophes, prêche la pauvreté, guérit de nombreux infirmes et ressuscite les morts. L'histoire d'Aristodème et de la coupe empoisonnée, celle de Drusiana rendue à l'existence, se retrouvent chez cet auteur, enrichies de nouvelles et romanesques circonstances.

Anastase le Sinaïte fait rencontrer saint Jean avec l'apôtre Philippe à HiérapoHs, où celui-ci a prêché l'Évangile de Jésus. Mais les Phrygiens infidèles, après avoir fait déjà périr deux de ses filles, s'apprêtent à tuer le père, lorsque Jean survient pour recevoir l'adieu de son ami mourant, et consoler sa troisième fille, qu'il emmène à Éphèse^

Sous cette variété de récits, il n'est pas difficile de reconnaître un même fond de traditions premières. Mais aucune critique ne saurait aujourd'hui les dégager sûrement des excroissances parasites dont l'imagination trop libre des Orientaux a chargé ce sujet.

D'ailleurs saint Jean lui-même abhorrait tout ce qui, dans -l'histoire des saints, introduisait le men-

etiam tactu vestis exbilarati , quia tetigerant amictum ejus sanabantur. (Abdias, apud L. de la Barre, Hist. vet. Pat., p. 23.)

i Anastas. Sinait. de Tribus Quadrages., apud Cotellier, Patres œvi apostolici, t. III, p. 429.

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songe. Il en donna la [)reiive en condamnant un livre qui commençait à mêler à la vie des apcotres des fables controuvées. C'était le récit apocryphe des voyages de saint Paul et de la vie de sainte Thècle ^ Cette histoire avait été embellie à plaisir par un prêtre du temps, dont le but, avoué par lui, était de rehausser la gloire de saint Paul. Qu'un certain fond historique ait fourni le thème à cette narration, comme l'a prétendu le docte Baronius, on le peut croire sagement; mais, dans le tissu des faits que nous avons encore l'imposture est visible. On y joue au miracle; le caractère de Paul s'y montre amoindri , les fictions de roman profanent les austères réalités de l'Évangile ; la légende entame l'histoire. Une fois cette brèche ouverte , tout allait être en proie à cette invasion, et la postérité eût été condamnée à douter justement des sources d'où lui venait l'histoire de ses origines. Saint Jean s'y opposa. Tertullien et saint Jérôme nous apprennent que l'apôtre fit comparaître le prêtre dont la plume venait de se jouer avec cette grande mémoire. Celui-ci s'avoua coupable, s'excusant sur son désir d'ajouter de la sorte à la gloire de Paul, oc Mais est-ce que Dieu a besoin que nous mentions pour lui , et que nous mettions la ruse au service de sa cause? » TertuUien et

1 Apud Bolland., xxiii Sept., t. VI.

Baron., ad an. xlvii.

M. Saint-Marc Girardin a publié une analyse littéraire de ce récit.

saint Jérôme nous apprennent que le prêtre fut condamné et déposée

C'est à cette même époque de la vie de saint Jean que se rapportent ses deux dernières épîtres canoniques. Dès le second siècle, l'Église les avait reconnues comme étant du saint apôtre. En Orient, Clément, Denys d'Alexandrie et Origène; en Occident, le Catalogue trouvé par Muratori , saint Irénée de Lyon, attestent leur origine et garantissent leur auteur. Aussi bien ces épîtres ont, avec l'Évangile composé par saint Jean, des traits de ressemblance qui, eux seuls, suffiraient à les faire reconnaître pour filles d'un même père.

La première de ces épîtres s'adresse à Electa. Je ne puis me ranger à l'opinion de ceux qui , par ce mot d'Electa, veulent entendre une Église, une société d'élus. Pourquoi recourrait-on à ce sens allégorique, quand le sens littéral n'a rien que de plau-

1 Quod si qui Pauli perperam scripta legunt exemplum Theclae proferunt, sciant in Asiâ presbyteruin, qui eam scripturarn construxit , quasi titulo Pauli de siio cumulans, convictura atque confessum id se amore Pauli fecisse, loco decessisse. (TertuU. de Baptismo lib. II, c. xvii.)

Saint Jérôme ajoute : « Presbyterum convictum apud Joannem quod esset auctor libii et confessum se hoc amore Pauli fecisse , loco excidisse. » (Hieronym. de Script, écoles, cap. vu , in Lucavn.) '

sible? Pourquoi Jean n'aurail-il pas adressé cette lettre à une chrétienne charitable, comme tout le fait comprendre? Quelle élrangeté y a-t-il dans ce nom d'Electa, que nous trouvons porté, d'ailleurs, par plusieurs personnages de ce temps? Puis n'est-il pas plus sage et plus simple de s'en tenir à l'ancienne tradition qu'ont transmise les Pères?

L'un des plus considérables par son antiquité et son autorité, Clément d'Alexandrie, nous apprend que la lettre s'adressait à une chrétienne de la Babylonie'. Electa nous y est montrée comme la mère d'une famille qu'elle élève dans l'exercice de la foi et de la charité. Sans doute cette grande chrétienne possédait des filles puisque Clément désigne cette épître sous le titre déjà cité d'Épître aux Vierges, Mais, si défendue que fût la maison d'Electa contre la contagion du dehors, le mal pouvait y pénétrer. C'est pour la prémunir contre ces pressants périls que l'apôtre lui écrit; et, dans l'épître adressée à une seule famille, tonte famille peut trouver la lumière de ses devoirs et l'encouragement aux plus fortes vertus.

L'épître est courte. Elle rappelle, par son expression comme par sa doctrine, la première épître de Jean. L'apôtre y prend lui-même le titre de vieillard , d'ancien ou de prêtre , selon la synonymie de ces mots dans le grec. D'ailleurs les redites fré-

' Scripta est vero ad ijuamdani Babyloniam. (Clem. Alex. Adumbr. ad II Joan., Op. t, II, p. lOli.)

quentes de cette petite lettre y font assez sentir cet âge suprême de la pensée, qui, après les longues méditations de la vie, réduit tout à l'unité d'une idée souveraine qui résume les autres, et qu'on répète toujours. La charité est pour Jean ce dernier mot de tout.

Il s'exprimait ainsi :

« L'Ancien à Electa et à ses enfants, que j'aime « dans la vérité. Avec moi l'aiment tous ceux « qui ont connu la vérité... Que la grâce, la misé- « ricorde , la paix de Dieu le Père et de Jésusce Christ son Fils soient avec vous dans la vérité et (( la charité.

« Je me suis réjoui, parce que j'ai su que vos « enfants marchaient dans la vérité , comme nous « en avons reçu le commandement du Père.

c( Et maintenant, Electa, je vous en supplie non (( point par le commandement nouveau, mais par (( ce qui fut prescrit dès le commencement : Ai- « mons-nous les uns les autres.

« Or posséder en soi la charité de Dieu, c'est « marcher selon les commandements de Dieu. (( Voilà le commandement dans lequel il faut mar- « cher, selon que vous l'avez entendu dès le com- « mencement.

« De nombreux séducteurs ont paru dans le « monde, qui ne confessent pas que Jésus-Christ « est venu dans la chair. Celui qui parle ainsi est « séducteur et antechrist.

i;aim>tmi<: saint .ikan .soi

« Pour vous, veillez, afin de ne rien perdre de « vos œuvres, mais afin d'en recevoir une pleine « récompense. Celui qui recule et qui ne demeure « pas dans la doctrine du Christ, ne possède pas « Dieu. Celui qui demeure dans la doctrine, celui- « là possède le Père et le Fils.

« Si quelqu'un vient à vous qui ne vous apporte a pas cet enseignement, gardez-vous de le recevoir « en votre maison et de lui donner le salut. Car lui « donner le salut, c'est se rendre participant de ses (c œuvres mauvaises.

« J'ai d'autres choses à vous écrire. Mais je « n'ai pas voulu les mettre sur le papier; car j'ai « l'espérance d'être bientôt chez vous, et de vous « entretenir de vive voix pour que votre joie soit « complète.

« Les fils de votre sœur Ëlecta vous donnent le « salut avec moi '.

. Vérité, charité : il n'y a plus que ces deux choses dont le vieillard appelle le règne sur la terre, comme

' Senior Electse dominae et natis ejus, quos ego diligo in vel'itate, et non ego solus, sed et omnes qui cognoverunt veritatem...

Sit vobiscum gratia , misericordia , pax à Deo Pâtre, et à Christo Jesu Filio Patris, in veritate et in charitate.

Gavisus sum valdè , quoniara inveni de filiis tuis ambulantes in veritate, sicut mandatum accepimus à Pâtre.

Et nunc rogo te, domina, non tanquam mandatum novum scribens tibi, sed quod habuiraus ab initio, ut diligamus alterutrum, etc. II Joan., 1-5.

déjà il touche de près leur règne dans le ciel. (C 0 vérité, ô charité ! s'écrie de même l'Église au déclin de chaque semaine, voici le jour où, après toutes les peines d'ici-bas, nous allons enfin entrer dans le bonheur de votre repos! »

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