PREMIER ACTE
La cour d'une auberge de petite ville, dans le nord de la France. Au fond, à droite, se dresse la maison : perron et porte surmontée d'une lanterne allumée devant renseigne « A l'Aigle blanc ». Toutes les fenêtres sont éclairées au rez-de-chaussée ; on voit des ombres passer sur les rideaux et les vitres, et l'on entend le rythme dhme valse. Il y a des jardins tout autour de V habitation. Au premier plan, à droite^ le mur de clôture est percé d'une grand' porte large ouverte sur la rue. De l'autre côté de la scène on découvre une tonnelle de vigne vierge, des tables et des bancs.
O est une nuit d'été, limpide et bleue. Brillant clair de lune.
Claude est assis sous la gloriette. Près de lui se tient, debout, Maître Pêtillon, gros homme de notaire à lunettes d'or.
Maître Pêtillon
Ces Anglaises ne s'ennuient guère. (// désigne la salle oîi Von danse,) Ping... ping... ping... Pum... pum... pum... C'est réjouissant cette musique... C'est une valse de Vater Strauss...
Claude
Oui, c'est une valse de Vater Strauss; valse molle, onduleuse comme un fleuve et soupirante comme une amoureuse pâmée...
Ecoutez-la : elle évoque aussi le murmure de la soie froissée; elle a, par instants, des éclats de pierres fausses, de ces pierres qu'on voit briller aux toques des tziganes... Elle est langoureuse, énervante; elle est vaine et charmante, un peu mélancolique.
Pêtillon
Tout ça, dans cette musique?... Elle me donne, tout simplement, envie de tourner, à moi... Elle me donne des idées canailles, le désir de serrer contre moi un corps souple, des lèvres très rouges...
lO
Claude
Des lèvres très ronges!...
Pétillon
Pourquoi, jeune homme, ne dansez-vous pas avec ces demoiselles?
Claude
Parce que je ne connais aucune de ces étrangères...
PÉilLLON
N'est-ce pas votre ami, Monsieur Pater, qui joue, là?... Il les connaît, lui?
Pas beaucoup mieux que moi.
PÉTILLON
Et cependant, il respire le parfum de leurs robes légères, il s'enivre; et son violon, joyeusement, se prête au plaisir de tous ces petits cœurs suaves. 11 faut lier connaissance, croyez-moi, et vivre, un peu, parmi ces jolies filles, plutôt que de rester là, tout seul, dans l'ombre.
Ah! si j'avais votre âge, votre visage séduisant de jeune dieu...
Je les ai regardées ce matin, ces enfants, tout à l'aise ; elles s'étaient installées sous mes fenêtres pour dessiner la petite porte que vous avez peinte l'an dernier, vous vous souvenez? J'ai pu les contempler à loisir, ces chères petites. Elles gazouillaient, elles gazouillaient. Les mots étrangers, les mots qu'on ne comprend pas, sont toujours agréables à entendre... C'était exquis, vous ne pouvez pas vous imaginer cela.
Ah ! si j 'étais à votre place . . . Eh ! ... eh !.. . Est-ce qu'elles resteront encore longtemps ici?
Claude Je ne crois pas... J'ai interrogé Charles...
Pétillon, narquois.
Vous voyez bien ! . . . Et qu'a-t-il répondu ?
Claude
Elles iront encore en Bretagne avant de rentrera Paris. Or, dans quelques jours arrivera septembre et finiront les vacances.
PÉTILLON
Elles s'en iront bientôt... Quand elles seront parties, vous les regretterez, vous
verrez!... Car, en somme, l'occasion est unique. Vous croquez une de ces poulettes, elle s'envole... Bonsoir Luc... Vous vous oubliez et tout est dit. . . Ah ! si j'avais encore vingt ans, si j'étais à votre place... Je trouverais bien le moyen, ici, de forcer une porte...
Claude
C'est énorme. .. et je ne veux pas du tout. . .
PÉTILLON
Et pourquoi?... De mon temps, on faisait moins le dégoûté. Car il est exagéré d'avoir des scrupules avec les femmes. Je crois avec Chamfort qu' « en amour, il n'y a de bon que les commencements »... C'est bien Chamfort qui a dit cela?
Claude
Je suis plus sceptique encore. Je crois qu'en amour il n'y a de bon que les femmes qu'on n'a pas eues.
PÉTILLON
Attitude... Je tiens à mon aphorisme et je poursuis : Pouvez-vous souhaiter circonstances plus favorables?
Soit... Mais songez que celui qui aime le danger doit y périr, monsieur. Je n'aime guère le danger, et, dans le cas présent, des catastrophes sont à redouter. Ce sont des jeunes filles... honnêtes, de vraies femmes...
Pétillon Capiteuses... Raison de plus...
Claude
Et malgré vos grands airs, je suis sûr que vous me croyez incapable d'une lâcheté.
Pétillon
Calmez- vous, naïf que vous êtes... Une femme maladroite, ça n'existe pas... (// tousse.) Hum... hum... Allons, bon, voilà que je tousse. . . Maudit vent. . .Tout à l'heure, en passant sur les remparts, je me suis attardé à regarder tourner les phares au loin. Il faisait extraordinairement clair... Ce fut une imprudence... Hum... hum... On sent déjà que l'automne approche. Brrr... Je frissonne maintenant... L'humidité du soir ne me vaut décidément rien... (// relevé le col de son habit.) Parlons d'autre chose...
Il y a deux ans... Est-ce que vous étiez ici il y a deux ans ? . . . Non . . . Daquin avait amené encore plus d'élèves... Ce Daquin doit être, tout de même, un grand artiste?...
Claude
Ça dépend pour qui. Il est, en vérité, portraitiste très habile, savant paysagiste aussi, mais...
PÉTILLON
Mon cher ami, que voulez-vous de plus ?
Claude Rien, rien...
PÉTILLON
Je voudrais bien être dans la peau de ce Daquin au lieu d'avoir une étude à Cassel... Je serais un grand peintre, je voyagerais avec de jolies Anglaises, je leur apprendrais à bien peindre, d'après nature, les plus beaux horizons de France... (// tousse.) Hum, hum... Sapristi, j'ai froid... Et je bavarde, je bavarde...
Est-ce que vous ne voulez pas entrer au cabaret avec moi... Allons vider une chope ! ...
Claude Non... Merci de l'offre.
Pétillon Dois-je insister?...
Claude Pas même ! . . .
PÉTILLON
Tant pis... Au revoir, cher monsieur Evelyn.
Claude
Bien le bonsoir, monsieur Pétillon...
PÉTILLON
Entre nous... Que Cupidon vous pardonne ! . . .
Claude
Qu'il m'ignore !...
{Maître Pétillon gravit^ péniblement, les degrés du perron, pénètre dans le vestibule de l'auberge, ouvre la porte, la referme, et Von a entendu un brouhaha momefitané.
Quelques instants après cesse la danse,
Daisy paraît sur le perron. Au loin, le carillon de la ville sonne la demie de neuf heures. Daisy, lentemejit, descend en scène. Claude, é^nu, se levé à son approche.^
Daisy
Bonsoir^ Monsieur !
Claude
Monsieur?
Daisy
Bonsoir Irlande... Vous voyez comme je tiens parole, je ne suis pas même en retard...
Claude
Chère Daisy ! . . .
Daisy
C'est imprudent, n'est-ce pas, ce que je fais?
Venez-là, dans l'ombre... Personne ne nous verra.
Daisy
Il y a des gens qui passent dans la rue... Il me semble qu'il y a des anges curieux
cachés derrière ces feuillages. Ce sont leurs yeux qui luisent... Non, ce sont les étoiles... Qu'est-ce que j'entends?... On nous épie...
Claude
Que nous importe... Les heures de bonheur sont rares...
Daisy Vous me faites peur...
Claude Pourquoi donc?
Daisy
Comme vos yeux brillent... On dirait que toutes les lumières d'ici se reflètent dans vos yeux.
Claude
C'est votre regard qui les illumine...
Daisy
Quel calme!... Quelle nuit douce!..
Comme tout est bleu !
Claude
Nous nous promènerons au jardin, voulezvous? Par cette nuit d'été, sous le grand
clair de lune vers quoi montent les parfums de la terre, il fait délicieux au jardin...
Daisy
Non... Il fait trop calme... Asseyons-nous plutôt... La nuit est trop belle, on la comprendrait mal, en marchant... La solitude des immenses campagnes doit être majestueusement troublante à cette heure.
J'aimerais pouvoir aller rêver, seule, au bois par un temps pareil. J'aimerais aller m'asseoir sur un rocher, dans un endroit mystérieux, pour contempler les astres...
Ces flots d'or, d'azur, de lumière,
Ces mondes nébuleux que l'œil ne compte pas,
O, mon Dieu, c'est la poussière
Qui s'élève sous tes pas...
Nous autres, Anglaises, nous aimons beaucoup Lamartine. Moi surtout... Lamartine a épousé une Anglaise et ma mère était Française... Vous riez?... Je vous parais gauche, ridicule, romantique... Tant pis...
Claude
Non... non... Pourquoi supposez-vous cela? Je sens comme vous, absolument...
Votre enthousiasme m'enchantait tant que... Oui... Voilà... Je vous admire...
Dites-moi, Daisy, vous tenez beaucoup à vous asseoir seule, toute seule, sur le rocher sauvage ?
Daisy
Naturellement... Pourquoi me demandezvous cela?
Claude Pourquoi ? Vous vous fâcherez !
Daisy Oh! non...
Claude
Daisy, j'ai des choses, des tas de choses à vous dire...
Daisy
Graves, n'est-ce pas?...
Claude
Il me semble ne plus être le même homme depuistout à l'heure... Ilyaquelquesinstants, j'étais mortellement triste... la musique qui vous faisait danser m'arrachait des larmes... et je suis heureux de vivre, à présent... Je suis près de vous, je vous parle, vous m'écoutez...
Daisy
Je n'écoute, peut-être, que la cadence de vos paroles... On oublie vite une chanson...
Pas celles que l'on chante avec ferveur...
Ne dites pas les mots qui engagent la vie. . .
Claude
Nous sommes au seuil d'un temple, et mes paroles sont sacrées...
Daisy
C'est pour cela que mon âme s'efifarouche. . . Portez-la loin d'ici, cette pauvre petite âme. . . O, vous, Dieu, qui m'entendez... Laissez-la s'épanouir sous la brise de la liberté, laissezla vivre, douce et fière... Et vous, Claude, écoutez aussi ma prière, laissez mon âme se détourner des désirs et des ivresses qu'elle devine, si vous voulez rester, comme je vous crois, très grand...
Claude
Mais avec l'air, un peu, d'un Don Juan, n'est-ce pas?
Daisy
Que non... Vous me paraissez être vraiment sincère, et je voudrais... Je ne demanderais pas mieux... si, si... (Elle s'énerve.) O, cette musique me grise!...
Claude
Daisy... Je t'aime...
Daisy
Taisez- vous... Ne dites pas les mots qu'on ne peut prononcer qu'une seule fois.
Je vous aime...
Daisy
Vous me connaissez à peine...
Claude
Je vous connais depuis des temps... depuis toujours... et je sais que mon bonheur n'est possible qu'auprès de toi... Nous devions nous rencontrer, c'était fatal... Et nous devons nous aimer. Il le faut...
Daisy, après un temps Qu'est-ce que vous avez fait aujourd'hui?. . .
Moi, j'ai lavé le dessin d'une vieille petite porte très jolie, tout ornée de sculptures moussues, cachée à moitié sous des rosiers grimpants, des rosiers qui sentaient adorablement bons... Je vous montrerai cela demain... Et vous, qu'est-ce que vous avez fait?...
Claude
Rien de nouveau... Je n'ai pas eu le courage de travailler, j'ai été en pèlerinage làbas... au chemin de la Bergère... J'ai revu la petite chapelle sous les feuilles... Vous vous souvenez?
Daisy
Il ne faut plus qu'on se souvienne... Il ne faut plus songer à ces moments. . . Je ne savais pas ce que je faisais... Nous ne savions pas ce que nous faisions...
Daisy
N'y pensons plus !
Claude Mais vous êtes venue ce soir, cependant.
Je crois en votre baiser... Je crois, je crois, de toute mon âme, de toutes mes forces...
Daisy C'est triste...
Claude Vous m'en voulez?
Daisy Pas du tout.
Ce baiser...
Claude
Daisy
Folie d'un instant... Je ne savais pas ce que je faisais, je vous assure... C'était si imprévu, si troublant... Vous aviez dans la voix quelque chose de si captivant... Vous me parliez de tant de belles vertus insoupçonnées... trop belles...
Claude
Les mots que je te disais ne pouvaient pas te faire supposer ce que je ressentais ainsi... près de toi, dans ce paradis de fleurs...
Daisy
J'étais tellement émue...
Claude
J'étais tellement stupide d'admiration et de crainte que j'en étais incapable de formuler mes sentiments. Je vous aime...
Daisy
C'est impossible...
Claude
Si... Depuis longtemps, depuis toujours... Ah! j'étais heureux, trop heureux...
Daisy
Je vous comprends... Mais il faut être raisonnable. Je m'en vais la semaine prochaine vers d'autres pays. Je ne vous re verrai, peut-être, jamais plus... jamais... Qu'est-ce que je deviendrais, dites, si j'allais vous aimer... et puis si jamais plus je ne devais vous revoir... Je ne veux pas vous aimer, je ne veux pas...
Claude
Quelles idées!... Nous devions nous rencontrer, c'était fatal; et nous devons nous
aimer... Je ne pourrais plus vivre sans toi... Mon amour te désire toute... Mon amour est plus fort que toi.
Tes yeux brillent dans la nuit comme des diamants. Je lis mon nom dans tes grands yeux... Nous allons vivre bien heureux, unis à jamais. Nous nous aimerons comme jamais encore amants ne se sont aimés. Dieu pavera notre route de félicité... Quelle fête la vie sera pour nous qui marcherons vers le ciel par des chemins bordés de roses... Daisy... Je ne pourrai jamais aimer que toi... parce que tu es celle qui m'était destinée, parce que tu es l'âme à qui doit s'unir mon âme, pour toujours. Tu es près de moi... Je te vois, je serre ta main dans ma main... Je me sens grand et fort, comme tu me rêves... Regarde-moi, oui, dans les yeux... Je vois toute ton âme ainsi, ton âme encore endormie, Daisy; ton âme pareille à un jardin mystique, étrange, troublant. Je sens passer sur mon front, dans mes cheveux, la brise tiède qui courbe les lis croissant dans le jardin de ton âme... Je m'étends pour boire et baigner mes mains tièdes dans le ruisseau de tendresse limpide qui coule dans le jardin de ton âme. J'entends le divin rossignol qu'est ton cœur. Je vois les cygnes blancs
de tes pensers glisser sur le lac tranquille de ta bonté. La volupté fait frémir les peupliers sveltes, qui montent comme des prières vers le ciel de tes rêves, dans le blanc clair de lune illuminant la nuit douce et radieuse qui couvre ton âme encore endormie. Hermès nouveau, je cueillerai tous les baisers scintillants qui palpitent, comme des étoiles, au firmament de ton âme...
Ton âme va s'éveiller... Je suis le crépuscule bleu du matin de la joie. Je suis le soleil éclatant qui se lève sur le jardin de Ion âme... Je suis l'aube fraîche du bonheur... (Un temps.) A quoi penses-tu?
Daisy Je ne sais pas!
Claude J'entends battre ton cœur, il bat très vite...
(Au loin y le carillon sonne. Les rayons de la lune éclairent le couple. Depuis quelques instants les danses et les fnusiques ont recommencé dans la m,aison.J
Daisy
Tu ne peux pas m'aimer ainsi...
Claude
J'entends battre ton cœur... Comme je suis près de toi ! Mon cœur est tout près de ton cœur. Ils battent ensemble. Il y a des lumières dans tes yeux... Comme je suis près de toi... Nos cheveux et nos âmes se mêlent... Il n'y a qu'un seul être ici... Je me sens vivre en toi... Nous nous aimons... Je t'aime pour l'éternité...
Daisy Pour toujours?...
Claude
Pour toujours... Nous devrons, peut-être, pendant un, deux, trois ans — qui sait — nous aimer de loin, nous voir peu, de temps en temps... Mais un jour viendra où notre union s'accomplira devant les hommes, le jour où je serai digne de toi.
Nous irons vivre alors, bien doucement, dans une jolie petite maison, un nid douillet, près d'un bois, au bord d'une vive rivière, dans un grand jardin de fleurs...
Nous aurons de beaux enfants... Je veux un fils, qui sera blond, comme toi, avec de grands yeux doux comme les tiens...
Je vous vois, tous les deux, assis sous une tonnelle de clématite. Autour de vous resplendit la lumière du soleil matinal. On n'entend que le chant des oiseaux, le murmure de l'onde. Tu parles de fées à notre fils. . .
Daisy
Tant de bonheur... Est-ce possible?
Claude
Puisque nous nous aimons ! Et pour l'éternité ! Tu es celle que Dieu me destinait, j'en suis sûr! Lorsque je te vis pour la première fois je crus me souvenir... Ah! je ne savais pas, en arrivant ici, que j'allais y trouver la félicité suprême...
Daisy
Moi non plus...
Claude, rieur, V embrasse
O Daisy. . . Daisy. . . Ma Daisy. . . Je t'adore!,
(Et ses livres se trouvent^ soudain, sur les livres de la jeune femme, La musique cesse. Daisy se dégage de V étreinte de l'adolescent,)
Claude
Je t'adore...
Daisy Pour toujours?...
Claude Pour toujours... J'en fais le serment...
Daisy Je t'aime aussi.
{Claude veut encore l'embrasser.)
Non... Prends garde... Il ne faut pas qu'on nous voie... Je dois, malheureusement, retourner là...
Claude
Je puis y aller...
Daisy
Non, non... Reste ici... Cela vaudra mieux... Bonsoir, chéri!...
{Elle rentre dans la salle où l'on danse.)
Claude, seul
Quel rêve 1 Quel rêve ! Comme il y a des étoiles ce soir! Elles sont à moi... Toutes les étoiles m'appartiennent... L'univers esta
moi. J'entends des hymnes célestes en moi. Toute la joie du monde chante en moi...
{Au loin, le carillon éclate de rire dans la nuit provinciale , La cloche répond : il est dix heures, La porte du cabaret s'ouvre. Les bourgeois en sortent, très bruyants. Lis traversent la scène et s'en vont par petits groupes.)
RIDEAU