DEUXIEME ACTE
Dix ans après le premier acte, La scène représente l'atelier de Claude. Studio médiocre. Au fond, porte s ouvrant sur un couloir. A droite : premier plan, une portière couvre l'entrée d'un appartement ; au second plan il y a U7ie fenêtre. A gauche, en biais, large verrière par laquelle on aperçoit des toits couverts de neige. Au centre de la pièce, un poêle est allumé près du plateau à tnodèles. Devant la baie vitrée on voit une table de graveur encombrée d'outils et de paperasses. Ailleurs, beaucoup de bibelots en désordre. Bibliothèque, armoire antique, chevalets, tableaux. Claude, au lever du rideau, travaille debout devant une toile imm^ense. Nelly^ le modèle, va s'en aller. Claude porte toute sa barbe ^ sa boutonnière est rayée de rouge.
Le Modèle, la 7nain sur le bouton de la porte, au fond.
J'admire votre courage, monsieur Claude ! . . Claude
Je ne peux pas déposer ma palette. Et pourtant, ça ne va pas du tout. J'ai les yeux fatigués, la main lourde et l'âme trouble. Je ne peux pas arriver à finir convenablement cette figure... Il me semble que je n'y arriverai jamais...
Le Modèle
Faut-il que je m'en aille ou faut-il que je me déshabille de nouveau?...
Claude
Tu peux t'en aller!... Je ne devrais plus toucher à ce tableau... Si je pouvais l'achever en une fois!... Mais non... Je ne peux plus me griser de bon travail. J'ai peur de mes pinceaux... Je deviens vieux, je chipote, mes couleurs sont sales, tristes... Et cela malgré ce que tu appelles mon courage!... C'est du désespoir, mon enfant...
Ce temps est éternellement obscur. Pour un peu, on croirait que le soleil est mort...
Il est trois heures et la nuit tombe... Une nuit qui ne finira jamais...
(Il dépose sa palette et va allumer une lampe,)
Le Modèle
Monsieur Claude, vous avez tort de vous plaindre. La vie est si courte qu'il faut rire de tout ce qu'elle apporte. Vous n'auriez pas une cigarette?...
Claude
Prends-en, là... dans le pot à tabac...
Le Modèle
Merci... Vous en voulez?... (Elle est descendue en scène, et allume une cigarette,) Ah! dites donc... Sapristi... Je pense à Jeanne Seurat, la pauvre... C'est vrai...
Claude
Quoi?...
Le Modèle
Nous ne pourrons pas travailler demain... J'ai promis à Jeanne d'aller la voir à l'hôpital...
Claude
Eh bien, va la voir et reviens ici vendredi matin, vers dix heures...
Le Modèle Entendu!...
{On sonne.)
Claude
Ça, c'est le fidèle Pater... Allons, toi, file...
Le Modèle
Non. . . Je veux lui dire « bonsoir » , à votre ami... C'est un si bon garçon.
(On entend le bruit d'une porte qu'on ouvre et referme, des paroles vagues, La bonne entre,)
La Bonne C'est Monsieur Pater...
C'est bien... Qu'il entre...
(Entre Pater, la pelisse et la toque couvertes de neige.)
Pater Bonsoir, mes enfants...
Claude Bonsoir... Je ne t'attendais pas si tôt...
Le Modèle B'soir m'sieur...
Pater
Bonsoir gamine... {à Claude,') Tu sais, mon cher, j'apporte des nouvelles... Mais d'abord, il faut que je te gronde... Après les efforts que tu as faits, tu mérites de respirer les parfums d'encens de la gloire... Et tu restes ici, enfermé dans cet atelier lugubre, à travailler, alors qu'on se bat devant tes toiles, là-bas. Le ministre, cet après-midi, s'est arrêté devant tes tableaux pendant tout un quart d'heure...
Le Modèle
Ça c'est la veine, la grosse veine...
Pater
Puis, il s'est tourné vers Marzans et lui a demandé : « Où donc est Monsieur Claude Evelyn? Il faut que je le félicite... » Je parie
qu'il avait ta rosette en poche... Il n'avait pas l'air content quand on a dû lui répondre que tu étais souffrant... que le médecin... que la grippe... Et toi, pendant ce temps-là, tu fumais des pipes...
Claude
C'est si ennuyeux de sortir quand il neige... Et puis, le succès... Pfft... Tu sais bien qu'une fois achevée^ une œuvre de moi ne m'intéresse plus...
Pater
Philosophe ou héros?...
Claude
Sincèrement, la foule me fait horreur. .. On est si bien ici... Regarde-moi comme ça tombe...
Pater
Pour un temps ignoble, c'est un temps ignoble!... J'ai pataugé dans cette neige, cependant, pour venir t'annoncer ta gloire... Il n'y a pas eu moyen d'attraper un fiacre ou un tramway... Je suis gelé.
Claude Chauffe-toi, pauvre vieux...
Le Modèle
Et moi, je me sauve... Alors, Monsieur Claude, à vendredi matin... (à Pater') Je vais voir Jeanne Seurat demain, Monsieur Pater...
Pater
Comment va-t-elle?
Le Modèle Bien; le gosse est mort, heureusement...
Claude Heureusement!... Oui, heureusement!...
Le Modèle
C'est drôle... On dit : heureusement... Je me rappelle... Jeanne et moi nous étions comme des sœurs... On a poussé ensemble dans la même rue... On a grandi, on a été à l'atelier... Le dimanche, il y avait les fêtes, les amoureux et les guinguettes avec les romances et la guitare... On se croyait en paradis... Et puis, il y avait les beaux soirs tout pleins d'étoiles, on s'asseyait au bord de l'eau, on était fière d'être au bras d'un bel ami...
Pater
Taisez- vous, bavarde... Tenez, voilà vingt sous pour acheter des oranges que vous porterez à la pauvre petite Jeanne...
Claude
Et n'oublie pas de revenir vendredi!
Le Modèle
A dix heures ! . . . J'y serai. . . Pas de danger que je vous oublie. . . Au revoir Messieurs! . . .
{^Elle sort.)
Pater
Mon cher, il fait étouffant chez toi!...
Claude
J'ai essayé d'ouvrir cette lucarne... Mais la neige et le vent entraient en tourbillon dans la pièce...
Pater
En tourbillon... oui... oui... c'est un mot très juste...
Claude
Tu divagues?... Ah ça, qu'as-tu?... C'est singulier ! . . .
Pater Non!...
Claude A quoi donc songes-tu?...
Pater A rien ! . . .
Claude Si...
Pater (allume une cigarette)
Je songe, peut-être, à toute la douleur que préparent certains actes joyeux, que l'on fait sans conscience...
Les sottises de ton modèle me rendent grave... Fumée... Tu vois, je souffle, il n'en reste plus rien...
Je n'ai pas vu Lucie au Salon, non plus...
Claude Seul le prix de mes tableaux l'intéresse...
Il y avait un monde fou là-bas... N'as-tu pas Qupeur d'aller...
Claude (vivement) Peur... Pourquoi?... Dis, pourquoi?...
Pater
Peur de ne pas savoir maîtriser ton émotion ! . . .
Claude
Je ne suis pas ému... Je suis triste, et aussi étourdi, étonné... très étonné de me dire que l'Etat a acheté Sapho et son Ecole et le Cantique des Cantiques,., Ce sont des images si peu officielles... La Femme, cet éternel poème, l'esprit de joie, la grande splendeur, le rêve de toute ma jeunesse réalisé dans ce tableau : le Cantique des Cantiques, fleuri de roses mystiques. On a collé dessus l'étiquette : Acquis par l'Etat,,,
Mon Cantique va finir sous la poussière d'un musée de province, au-dessus d'un gardien endormi. Les palpitations de mon cœur, le souvenir de ce que fut ma première vie... Ce souvenir de ce que ma vie a contenu de plus doux, de meilleur... Le Cantique des Cantiques, acquis par l'Etat... Pouah...
Pater
Qu'importe ! . . . Ton œuvre existe, cela suffit... Au Salon, c'est un succès. Des milliers
de gens rêveront longtemps de ton rêve... Elle est très belle, cette page d'amour... La gloire descend vers toi... Mangin est enchanté...
Claude
Oui, son journal est décidément très fort... Ah! vois-tu, tant que j'ai vécu tout à fait dans l'ombre, complètement ignoré, je me suis grisé de mots immenses... Le succès... Quel éclatant hommage rendu par l'élite à l'effort... A présent que je le tiens le succès, il m'écœure...
Pater
Mais non... J'ai connu ton génie bien avant les journalistes et la foule... Il y a dix ans que je me réjouis de voir ton nom au bas du Cantique,., Mangin, ou un autre, devait un jour t'aider, c'était fatal... Il fallait passer par là...
Claude
Lucie est enchantée... La voilà bien tranquille depuis ma nomination de professeur...
Pater
Moi aussi... Le Cantique d'ailleurs t'a fait assez de mal comme ça... Cette idée te
dévore... Tu l'aimes beaucoup trop cette toile, d'un amour presque coupable... Toi qui viens de m'affirmer que tu ne t'intéressais plus à tes tableaux dès que tu les avais achevés...
La passion juvénile qui t'a fait, exalté que tu étais, concevoir et exécuter ton chefd'œuvre doit s'être éteinte à l'heure qui sonne... Le souvenir d'un soir d'amour...
... brille encore, très loin, au fond de mon existence pénible...
Pater
Et l'avenir? Et l'art?... Et toute la pensée future?... Qu'en advient-il?
Claude
Tais- toi... Je la trouve peu réjouissante, malgré l'or et les rubans qu'elle m'apporte, la vie... Etre seul, toujours seul, même près de ceux à qui vous lie la fatalité, à qui la fatalité vous lie... C'est affreux... C'est affreux... Ma femme me prend mon cœur, mon enfant me déchire l'âme, l'Etat me vole, pour l'enfouir dans une cave, la meilleure de mes œuvres, il me la prend pour la
livrer à quelques cerveaux de gamins lugubres, aux sarcasmes d'une bande d'imbéciles, de cyniques... Et tu voudrais me voir rire... Ah! non...
Je suis comme un voyageur las qui s'endort auprès d'une mare... et qui songe aux pays de splendeurs qu'il a pu traverser mais qu'il ne reverra, peut-être, jamais plus. Le destin l'en a banni à jamais. Des figures montent, lentement, dans le ciel de ma rêverie, surgies du silence... Elles passent, en cortège bizarre, et je les écoute, visiteuses mélancoliques, chanter obstinément que la beauté est, tout entière, faite de souvenirs, et de vain espoir... Je comprends la subtile ironie qui mord l'être aux heures où le bonheur veut l'entourer!... Rien ne prouve, rien n'arrête, rien ne définit l'instant où le songe d'amour apaise une fièvre et toute la vérité des choses et des images de jadis, qui reparaissent, est illusoire... Seul, le malheur est en communion avec les réalités, et les blessures ne se guérissent pas et rien n'arrête la seule marche au néant... Goutte à goutte fond l'existence, et les roses à peine écloses se fanent, et les lumières à peine allumées s'éteignent... Ah! jadis, au temps de « cette passion », comme tu l'appelles, au temps
de cet amour j'avais, pour l'adorer « cette femme », des gestes de dévot, j'avais pour la bénir des mots parfumés, des pensées soudainement fleuries qui montaient vers son cœur en guirlandes de reconnaissance... Le Cantique dit tout cela... A présent que mon bras s'est alourdi et que plus jamais il ne pourra tracer de rythmes aussi larges, on me l'arrache ce tableau... Ma tête doit s'assagir et mon talent mourir... Daisy ne viendra plus jamais apporter dans ma demeure l'air frais et doux de la route...
Pater Et Lucie?...
Claude
Lucie!... Lucie, c'est le calme, la résignation. C'est le bonheur bien sage, le bonheur des lampes tranquilles qui s'allument après le travail lent, quotidien... Ce sont les yeux qui se penchent sur une broderie et qui s'effacent lorsque, levés par hasard vers les vôtres, vous songez à les incendier d'un désir... Lucie, c'est l'ombre qui prie et qui se tait... C'est l'institutrice inévitable que le peintre aux longs cheveux a épousé, comme dans tous les romans...
Pater C'est la sainte, la mère...
Claude
Mais le peintre aux longs cheveux se souvient de tant d'extases, et dans le livre d'amour qu'il parcourt avec l'institutrice, il cherche, malgré lui — malgré lui, tu m'entends, les mots qui lui rappellent Daisy... et le nid d'amour où tant de mois d'ivresses se sont passés — Il y a dix ans de cela. Daisy arrivait, les bras chargés de roses. Je la vois. Les fleurs tombaient à ses pieds tandis que je la serrais dans mes bras... Les fleurs... Il y en avait qui s'écrasaient entre nos poitrines... C'était l'étreinte folle, l'étreinte qui apaise... Et puis elle partait, au petit jour, et le soleil illuminait ma demeure pour le saint travail et les hymnes qui naissaient en moi... Un soir, il neigeait comme aujourd'hui... elle partit sans rien dire... et je l'attends encore... Daisy, c'était l'esprit de joie...
Il est une patrie lointaine où j'ai juré de vivre avec elle des instants de béate extase... Par delà la vie, il est une contrée idéale où les amants magnifiques s'élèvent en harmonie
vers Dieu... Que m'importent la terre et toutes ses richesses, j'attends l'élue au ]Our du recommencement.
Pater, vivement Tu sais qu'elle reviendra?. . . Qui t'a dit?. . .
Claude, ^r^/ Tant pis, j'aime mieux ça!... Prends cette lettre, lis...
Elle t'a écrit...
Claude
Oui...
Pater, après avoir lu Tu as femme et enfant ! . . .
Claude C'est pour Jacques, surtout, que j'ai tant hésité... Et pourtant!...
Pater N'hésite plus... Le devoir et l'honneur...
Claude
L'honneur... l'honneur... (Un temps. Il sourit.) Embrasse-moi, c'est fini... Tu as lu... Daisy m'attend depuis une heure... et je n'ai pas voulu la revoir...
Pater
Pas encore... Claude, regarde-moi bien... mieux que cela... Ta main!...
Claude
C'est fini, bien fini... Je te demande pardon, j'étais grotesque il y a un instant... Je ris de ma faiblesse.
Pater Oui...
Alors, tu l'as vue?... Réponds-moi sans crainte, c'est pour en finir tout à fait... Tu l'as vue ?
Pater Je l'ai vue...
Claude Tu lui as naturellement parlé de moi!
Pater
Oui...
Claude
Qu'est-ce que vous avez dit?...
Pater Presque rien...
Claude Comment est-elle?...
Pater Elle n'a pas changé...
Claude
Ah ! . . . Cette très banale aventure ne pourrait plus m'émouvoir... Ne peut plus m'émouvoir... Je serais tout à fait ridicule si j'allais m'occuper de cette femme encore... Il y a longtemps, elle était ma joie, mon idéal même puisque son souvenir a rythmé mon pinceau pendant des années... Mais le Cantique ira moisir dans une petite ville quelconque... L'aventure a pris fin. Tu as raison... J'ai Lucie et Jacques et puis des
toiles à peindre, des planches à graver, des élèves à qui enseigner... Quel est l'homme^ après tout, qui n'a pas rencontré, au temps de sa jeunesse, une femme adorable... qu'il a crue exceptionnelle, à qui il a juré une immuable fidélité et qui, trois mois après l'avoir perdue, n'y songeait plus, amoureux d'une autre femme... Il est vrai que Daisy, elle, portait le soleil dans sa chair... J'ai souffert... beaucoup... de sa fuite... C'était presque une fuite. . . Le dépit m'a fait prendre Lucie... Et aujourd'hui elle reparaît... Elle était morte... ou presque... pour moi... et j'avais commencé d'aimer Lucie...
Pater
Je commence à te plaindre. . .Tout se paye, surtout en amour. . . Pense à ce que doit être ta vie dès cette heure, à présent que tu sais qu'elle est là... Daisy t'attend... Tu n'iras peut-être pas la voir parce que tu sais qu'elle viendra te reprendre. . . Si. . . elle viendra, elle te parlera du passé... Que feras-tu?...
Claude
Mon devoir, mon devoir d'honnête homme!... d'époux loyal...
Pater
D'honnête homme suffit...
(On entend rhe un enfant au dehors et des paroles ensuite; puis encore le brmt dune porte qu'on ouvre et referme. On frappe. Une petite voix grêle de gamin demande : « Je peux entrer, papa? ■»)
Oui, mon gros, entre... {à Pater) Elle ne viendra pas, tu verras...
(La porte s'ouvre. Le petit Jacques entre, suivi de sa mire qui porte le cartable de r enfant qu'elle ramené de Vicole.)
Jacques
Papa... Je suis tout blanc, comme le bonhomme Noël. . .On en voit des « bonhommes» Noël, dans tous les magasins mamtenant... Ils ont des habits de curés, avec des perles rouges et des morceaux d'or... Comme des
rois...
Pater
C'est vrai?...
Lucie
Petit bavard... Tu ferais mieux de dire poliment « bonsoir » à l'oncle Benoît et à papa...
Jacques
Bonsoir papa... Bonsoir, oncle Benoît...
Où est ton paletot, dis?...
Pater Fais voir tes bons points, d'abord...
Lucie, à Claude
Bonsoir toi... {^Ils s'embrassent; à Pater) Bonsoir Pater...
Bonsoir, chère amie... {à Jacques) Faisles voir, tes bons points?...
Lucie Grondez-le bien fort, Benoît...
Jacques, pleurnicheur Non, dis; j'ai rien fait!...
Pater Donne-moi tes bons points ! . . .
Jacques
J'en ai pas eu!...
Claude
Pourquoi ?
Jacques
Je ne sais pas... parce que j'ai... dit, au Père André, que j'aimais pas Jésus. . . Alors. . . C't'un sale type tu sais le père André...
Lucie
Jacques,veux-tubien ne pas être grossier. . . On ne dit de personne ce que tu viens de dire de ton professeur... Tu dois le respecter.
Jacques Non! . . .Y m'a fait rendre dix bons points. . .
Claude Comme tu es mal élevé ! . . . Pourquoi as-tu dit au Père André que tu n^aimais pas J ésus? . . .
Jacques Y m'avait demandé, comme ça... «Jacques Evelyn... pour quelles sont les raisons
qu'on doit surtout aimer N.-S, J.-C.f ». Alors j'ai répondu comme ça : « D'abord, Père André, je ne l'aime pas... Il est trop mal habillé... » Et là-dessus y m'a collé dix mauvaises notes...
Claude
Je pense bien... Vous êtes un impie, monsieur Jacques...
L* enfant pleure,
Jacques
Je peux pourtant pas aimer des statues, dis... Elles n'ont même pas de paletots...
Pater
... et pas de pralines dans leurs poches, par conséquent... Gros gourmand, va!...
Allons, viens-là... Cherche à droite...
Jacques
Ah!... J'ai trouvé le paquet... Merci m'n'oncle Benoît!... Qui en veut?... (Un temps. L'enfant regarde un tableau de chevalet.) Dis papa... C'est ça des anges ces drôles de dames?... Comment que ça se fait que tu sais comment c'est fait?... l'Père André y nous a dit qu'il y en avait toujours
près de nous mais qu'on ne pouvait pas les voir... On peut attendre, quand on est tout seul, pendant cent minutes même... On ne voit rien et pourtant l'ange est là... C'est vrai, dis?...
Regarde bien ta maman, Jacques... Tu verras un ange aussi...
Jacques
Mais non... Maman n'est pas comme sur les tableaux... Non, non, j'ai bien compris, c'est pas ça qu'il a voulu dire le Père André. . .
Pater
Si, mais tu comprendras plus tard...
Quand tu seras un grand garçon... Mange des pralines en paix, pour le moment.
Lucie
Oh! ces pralines... Vous le gâtez, Benoît. Il y a des devoirs pour les petits écoliers studieux... Jacques, tu m'entends?...
Claude Obéis à maman, Jacques, mon gros...
Jacques C'est bon des pralines. . . T'en veux, papa ?
Claude Non, merci!...
Lucie
Allons, Jacques... Ne mange donc pas tous ces bonbons maintenant... tu vas te rendre malade... Jacques, tu m'entends?...
{Ils sortent,)
Claude, à Pater
Je suis curieux... Je voudrais la revoir... Daisy. . . Il y a si longtemps. . . Pense donc! . . . Dix ans... Elle n'a pas changé, dis-tu?
Pater
A peine... Elle est plus belle que jadis... plus majestueuse...
Claude Où l'as-tu rencontrée?
Pater Au Salon, devant tes œuvres...
Claude
C'est malin... Très flatté... Elle était
seule?...
Pater
Avec la petite Shattie Harris...
Claude Ton ancienne flamme...
Pater
Jamais de la vie...
(Lucie rentre,)
Claude
Silence ! . . .
Lucie Vous étiez là depuis longtemps, Benoît?. . .
A peine depuis quelques instants.
Lucie Claude vous a dit?...
Pater
Ah! oui, si, si... Le machin, les Beaux- Arts... et la vente... Oui, oui, c'est une bénédiction !
Lucie
Mais qu'est-ce que vous avez donc, tous les deux?...
Claude
Rien, ma chérie... Absolument rien...
Benoît, ce cher Benoît a été très ému lorsque je lui ai appris... Alors... Oui, c'est une bénédiction!...
Pater Une bénédiction...
Claude Finie, la misère !...
Pater Oh ! la misère ! . . .
Claude
La misère, parfaitement, la misère!... Si je ne dois rien à personne, c'est grâce à toi...
Pater N'en disons rien...
Au contraire... Puisque je vais pouvoir te payer ma dette... Sans toi, j'ignore comment nous aurions pu vivre... Il y a trois jours je n'avais pas cent francs devant moi!...
Lucie
Vous avez toujours été pour nous un véritable ami, Benoît. Depuis de longues années...
Pater
Mais non... mais non... J'appelle égoïsme ce que vous appelez amitié... Qu'est-ce que vous voulez que fasse un homme seul, comme moi, dans l'existence?... Près de vous je me sens en famille, moins isolé, moins triste...
Lucie
Riche et célèbre comme vous l'êtes!
Pater
Et, naturellement, j'ai besoin d'aimer... Alors j'aime Claude et Jacques comme je
vous aime, vous Lucie... et je suis heureux... (// la regarde, profondément.^ Vous voyez bien que c'est de l'égoïsme, n'est-ce pas?...
Claude Comme tu es bon, toi!...
Pater
Mais pas du tout... Si je t'ai aidé, je l'ai fait, simplement, parce que je pouvais le faire... Ma vie à moi se résume en ces deux choses: mon art et vous... puisque ma musique apporte un peu de joie aux hommes, et que près de vous je sens ce qu'est la joie... (// regarde encore Lucie. ^
Claude La joie...
Lucie
(Un silence.)
La femme que vous épouserez sera bien heureuse, Benoît... Vous êtes un homme idéal, un homme admirable, et comme l'amour ne va jamais sans une bonne part d'admiration, elle aura, cette femme, largement de quoi vous aimer...
Pater
Pourquoi me parlez-vous toujours de la femme que j'aimerai, de l'âme que j'épouserai...
Claude
J'avoue que je ne te vois pas marié...
Lucie Moi bien...
Pater Je n'y pense plus, depuis des temps...
Claude Ah ça, tu ne nous a jamais dit...
Et je ne vois pas pourquoi je vous en parlerais...
Claude
Pour changer de conversation... En fouillant, tout à l'heure, dans un tas de vieilleries, j'ai retrouvé des dessins de toi, Lucie. . .du temps de l'Ecole des Beaux- Arts. . . aux « cours du soir »... J'ai été fort surpris en les revoyant... Tu as du talent, beaucoup détalent... Veux-tu voir ces études, Benoît...
Pater Oui!...
Claude, se lève et va prendre pris de la bibliothèque un large portefeuille qu'il ouvre sur le bureau. Il en retire des dessins qu'il étale devant Benoît.
Regarde celui-ci... Il a de la ligne, de la souplesse et de la vie... Tout ça c'est encore du passé qui chante, mélancoliquement, entre nos doigts... Il y a beaucoup d'heures paisibles dans ces lignes...
Lucie Des heures d'espérance...
Claude
Ce dessin- ci est parfaitement harmonieux. . . {à Lucie) Tu devrais t'y remettre. Il s'en dégage une poésie intense... sérieuse... Tu n'emploiesjamais de moyens lourds, grossiers, pour exprimer tes visions...
Lucie, rieuse Merci... Maître...
Claude
Je remue notre passé... Toutes nos pensées d'alors... Cette esquisse, je l'ai faite un dimanche, je me souviens... Il y avait un orgue qui pleurait dans la rue. . . qui martelait une valse de Vater Strauss... une valse atrocement triste... Et j'ai peint cette image au son de cette détresse... {Il examine un petit croquis, qu'il a trouvé parmi les études, sourit et le tend à Pater J , Quest-ce que c'est?... Tiens, regarde comment Lucie te comprenait... Te reconnais-tu?...
Pater
Mais oui... Je me reconnais... C'est un excellent croquis...
Lucie
Faites voir... [Elle prend et regarde le portrait,)
Claude
Je ne l'avais jamais vu... Il doit être très ancien !
Lucie Le voulez-vous, Benoit?...
Pater Avec plaisir.
Claude, soudain Il y a de l'écriture au verso...
Lucie
Quest-ce que cela peut-être?... [Elle le reprend vivement.') Oh! ce n'est rien... Ce ne sont que des vers...
Claude Lis-les...
Lucie, déchire le papier
Ils n'en valent pas la peine... Je ne veux pas que vous puissiez vous moquer de moi...
Claude, souriant
Oh!... Oh!... Tu as écrit des vers sur Benoit.
Lucie
Non, pour Pater, le violoniste, tout simplement... Et puis il y a si longtemps...
Pater Si longtemps...
Lucie
Je ne me retrouve plus d'ailleurs, dans toutes ces fadaises...
Claude
C'est dommage... Il y a quelque chose à faire de toi... Tu devrais t'en convaincre et travailler, maintenant que Jacques est un petit homme... Tu pourrais facilement, puisque nous voilà presque riches, trouver le temps de regarnir ta palette... Veux-tu que nous partions à la campagne cet été... Comme autrefois?... Nous pourrons partir au printemps si tu veux... et nous revivrons le temps de jadis... C'était exquis ce tempslà... Nous étions insouciants, libres, joyeux alors... On s'aimait beaucoup...
Lucie Et maintenant?...
Claude
On s'amusait mieux... On travaillait peu... C'est dit, n'est-ce pas?... Nous partirons pour la jeunesse... Tu viendras avec nous, Benoît?...
Pater, sourit
Peut-être...
{Claude a refermé le portefeuille, Lucie est allée à la fenêtre et regarde au dehors.^
Claude
Tu peux très bien venir avec nous ! . . . Tu n'as aucun engagement pour l'étranger...
Pater
Jusqu'à présent, non... Vous partirez sans moi, comme en pleine lune de miel...
Claude, le rêveur s' efface
Pas tout à fait... Je veux partir, aller dormir au soleil... Mes cours aux « Beaux- Arts » ne commenceront qu'en octobre...
Il faut que je parte...
Pater
Oui...
Lucie
Il neige toujours... Il fait lugubre...
Pater
Un bon temps pour être heureux chez soi...
Lucie, à la fenêtre
Il y a une voiture qui vient de s'arrêter devant la maison...
Pater Une voiture?...
Lucie
Une femme en sort... Elle entre dans la maison...
{Pater et Claude se regardent.)
Lucie
Barentier ne rentre que dans quinze jours, cela ne peut être que pour nous, cette visite... Tu n'attends personne, Claude?...
Claude Non, chérie, personne...
Lucie^ va écouter à la poxte du fond
J'entends qu'on monte... C'est ici qu'elle vient cette dame...
Claude C'est pour une commande, sans doute!...
Lucie A cette heure?...
Claude
Il est cinq heures! Je recevrai cette dame... Je vais la recevoir... Ne t'inquiète pas...
Lucie
Venez Benoît... Nous irons surveiller Jacques !
(Lucie et Pater sortejît par la droite, premier plan. O71 sonne. Claude s'énerve mais parvient à se maîtriser . On entend ouvrir une porte. Bruit de paroles,)
La Bonne, ouvrant la poj^te
Entrez, madame, s'il vous plaît!...
(Daisy entre. La porte se referme. Daisy est debout, immobile, dans r ombre, au fond de la scène. Son bras gauche replié serre une grosse botte de roses.)
Daisy Bonsoir, Claude...
Claude Bonsoir, madame...
Daisy
Tu ne me reconnais pas ?
Claude
Si... Je crois bien... Je vous reconnais... Tu es... Vous êtes Daisy... Addington...
Daisy
Pourquoi restes-tu si loin de moi? Je t'aime toujours, comme avant... plus encore... malgré l'absence. . . (Elle descend lentement vers la lumière,) Voici pour toi les roses de iadis...
{On entend retentir la voix rieuse de Jacques, puis celles de Benoît et de Lucie, moitié grondeuses, moitié amusées,)
Les Voix
— Ah! je l'ai attrapé... Je la donnerai plus...
— Jacques^ tais-toi... Papa se fâchera tout à l'heure...
— Allons, mon petit Jacques... Sois gentil...
— J'aurai encore des pralines, dis?...
— Chut, Jacques... Taisez-vous... il y a du monde chez papa...
{Claude pâlit.,, Daisy le regarde et comprend.,. Ses yeux s'agrandissent, froids soudain et lourds de douleur... Elle tombe en sanglotant dans un fauteuil,,.^
Daisy
Oh! Claude, Claude... Qu'avez -vous fait?...
RIDEAU