‹ L'appassionata; quatre actes, en proseChapitre 3 sur 5 · TROISIEME ACTE · texte numérisé non relu

TROISIEME ACTE

Le hall y erisoleillé, d'uîie villa locative. Le printemps, an dehors, étale ses splendeurs. Les grands arbres frémissent de toutes leurs feuilles dans la brise. Le jardin est riche de mille fleurs écloses. La route s'' étend, au loin^ sous la hiniiére éblouissante, vers des dunes d^or et d'argent. La tner est bleue, là-bas, là-bas...

Dans la pièce règne un désordre élégant qui trahit le ca77ipement luxueux. Ameublefnent moderne anglais, sobre. Grande porte de fer forgé et de verre, ouverte sur la campagne. Portes d' intérieur , à droite et à gauche. Piano ^ divan, livres, bibelots, journaux, fleurs partout,

Au lever du rideau, Claude, en costume de plage, est allongé sur un rockmg-chatr . Shattie et Daisy arrangent des fleurs dans

un vase.

Claude

Le bonheur?... Oui, si tu veux... On est plus près du soleil et, dans réblouissement qui nous prend à sentir sa lumière on tombe, comme un homme ivre, dans les émotions les plus extraordinaires.

Daist

Qu'importe? On connaît la chaleur, la clarté de l'astre ; on se dissout dans sa pmssance. Au réveil, on possède une âme d élu... N'est-ce point un but pour une grande vie i...

Claudk

Je meurs de soifl...

Daisy Qu'est-ce que tu veux boire?

Claude Ton âme de miel et de lait dans un baiser

de cristal.. .

Daisy Voilà... Et avec ça?

Claude Tu m'aimes?

Daisy Oui... Demande-le encore?

Shattie

Voulez-vous Wkùky and Sodaf... Lemonf...

Claude Si vous voulez?...

Shattie Je vais pour chercher refreshments.

Very kind of yoii,

{Shattie sort.)

Daisy

Alors, je ne te garde que jusqu'à lundi?

Claude

Ce jour-là, en effet, le train de quatre heures m'emportera...

Daisy Le faut-il?...

Claude Non, pas précisément...

Daisy Si tu pouvais rester...

Claude Même... comme ça?

Daisy

Même comme ça!... Donne-moi quinze jours... et puis tu rentreras dans ta vie...

Claude

Dans ma vie...

Daisy

Je suis si heureuse, pour l'instant, de pouvoir te contempler. Songe-donc : après

dix ans d'attente... N'ai-je pas mérité tes regards de beau dieu? N'ai-je pas mérité de pouvoir m'asseoir à tes pieds, comme le ferait une petite servante qui voudrait être nue sous le talon de son maître!... Je suis heureuse !

Claude

Je ne le suis pas plus que toi... Veux-tu que je m'en aille aujourd'hui?

Daisy Non, non...

Claude

Quel est ce nuage qui passe sur votre joli visage^ petite Daisy?... Le soleil, vite, vite... Où est le soleil ?...

Daisy Je suis heureuse, joyeuse...

Claude

Tu crois, en toute sincérité, que je ne souffre pas autant que toi? Mais si, j'ai souffert et je souffre énormément...

Et pourtant, quand je te vois aller et venir à mes côtés, il me semble que jamais plus je ne me réveillerai, que le rêve doux continuera. Je ne pense pas à ma souffrance. Je me moque de demain, aujourd'hui seul m'enchante.

Daisy

Reste...

Si je pouvais m'attarder... ne plus te quitter, vivre sous le murmure charmeur de tes pensées comme sous un bel arbre en fleurs où gazouillent les oiseaux.

Daisy

Reste...

Claude

Il faudrait pour cela avoir des mains pures, un cœur pur...

Daisy

Reste...

Claude

Il faudrait avoir les yeux clairs, l'esprit calme...

Daisy Reste...

Claude

Je voudrais...

Daisy Tu veux...

Claude Je ne peux pas...

Tu peux, tu dois, en vertu de la seule loi divine...

{Entre Shattie, portant un plateau de boissons,)

Shattie

Est-ce que vous allez être satisfait? J'apporte du whisky et du sirop de groseille.

Claude C'est parfait!...

Shattie Est-ce que vous voulez du sirop, Daisy?

Daisy

Un peu, oui... merci. (A Claude) Ta femme t'écrit souvent?...

Claude Pater m'a remis une lettre hier.

Daisy

Elle ne se doute de rien?

Claude

Je ne crois pas. Elle suppose toujours que je suis à V Hôtel de V Océan avec ce bon Benoît. Voyage de garçons/ flâneries, pochades, albums et cigarettes. Ajoute à cela les bocks du soir dans un Café à tziganes...

Daisy

Bah... A l'hôtel ou ici... La différence n'est pas énorme... hélas!... Oh! Shattie peut entendre...

(Claude, se proviene énervé. Finalement, il se plante, le dos tourné au public, devant la porte du fond et regarde au loin. Daisy ne le quitte pas des yeux. Shattie va prendre une guitare accrochée au, 7?iur.)

Shattie

Kathleen Mavourneen, the grey dawn is breaking, The horn of the Hunter is heard on the hill^ etc..

Claude, descend peu à peu vers Daisy pour finir par s' accouder au divan où la jeune femme s est assise.

Qu'est-ce qu'elle raconte cette chanson?

Daisy

Rien d'intéressant, Il s'agit de deux amants qui se séparent... je crois.

Claude Lamentation romantique... Oh là, là...

Daisy

Ecoute...

Shattie

Oh!.... hast thou forgotten how soon we must sever .''

Oh ! hast thou forgotten this day we must part,

It may be for years, and it may be for ever,

Oh ! why art thou silent, thou, voice of my heart,

It may be for years, and it may be for ever,

Then, why art thou silent, Kathleen Mavourneen ?

Daisy, caresse les mains de Claude

Je voudrais tant t 'avoir un peu à moi,

comme jadis. Je ne vis que pour t'aimer

Est-ce que tu ne penses plus à notre bonheur passé ?

Claude

Si, j'ai souvent, très souvent, regretté... Tu ne me croiras pas, peut-être... J'ai pleuré...

Daisy Tu ne pleures et tu ne pleureras plus...

Claude A quoi servent les larmes?...

Daisy

Tu dis des choses indignes de toi... Tu ne m'aimes plus... Tu ne m'aimes plus...

Claude Serais-je ici?...

Daisy Tu es ici comme un étranger.

Claude L'honneur le veut...

Ton honneur ? Tu ne m'aimes plus...

Claude

Je t'aime toujours, mais autrement...

[Shattie ne chante plus. Elle sort. Le soleil commence à descendre vers l'horizon. Il dore déjà le haut des arbres au jardin,^

Daisy

Autrement!... Autrement?... Est-ce que cela s'appelle aussi aimer?

Claude

Oui... Je t'aime mieux^ par delà la vie comme disent les disciples dTbsen... Je t'aime plus fort... beaucoup mieux... Mais ton âme seulement... Comme si tu m'étais une grande amie, une sœur...

Daisy

Ce n'est pas ainsi qu'il faut m'aimer... Je ne veux pas que tu m'aimes ainsi... Tu

m'appartiens, voilà ce que je sais... Tu m'as juré, une fois, fidélité pour toujours, je ne connais rien d'autre... Je t'aime, je te garderai pour l'éternité en mon amour... Tu resteras à moi seule... Tu ne retourneras plus chez Vautre.., aujourd'hui... tu redeviendras mon époux... Tu ne retourneras plus là-bas...

Claude Si...

Tu ne me veux plus ?

Claude

Pourquoi ne pas rester bien sages... Nous le sommes depuis si longtemps...

Daisy

Parce que j'ai le droit de te demander un peu de bonheur... Je t'attends, anxieuse, depuis trois nuits... Toi, tu ronfles sous le même toit, à quelques mètres de moi...

Claude Un abîme, ces quelques mètres...

Daisy

Tu as la force, le pouvoir, le devoir de le franchir... J'attendais ton arrivée ici avec tant d'impatience... J'avais tout arrangé pour que notre nid soit douillet, joli. Je me faisais une telle fête de te recevoir enfin!... J'espérais cet instant depuis si longtemps. . . Claude, mon petit Claude, reste ici, ne retourne plus chez l'autre...

Claude

Encore^ s'il ne s'agissait que d'elle, mais, il y a mon Jacques, mon enfant!...

Claude

Va le chercher, fais-le venir... Je l'aimerai comme si j'étais sa mère, puisque je devrais l'être, nous vivrons heureux tous les trois... Je te pardonne tout... J'oublie tout... Va chercher ton enfant et reviens...

Ça ne s'est jamais vu...

Daisy

Qu'est-ce que ça fait?... Est-ce que je suis si ridicule... parce que je te fais comprendre

que tu n'appartiens qu'à moi seule ? Que ta loyauté exige que tu rompes avec l'autre?

Claude

L'autre... Sais-tu ce que je ferais si je la lâchais ainsi?...

Daisy

Ah!... C'est affreux... Non... C'est moi que tu dois tuer... moi... pas elle... C'est moi qui souffre... pas elle... elle est heureuse... laisse-la doucement dans son bonheur...

Daisv I . . .

Claude

Daisy

Tue-moi... Tu n'auras pas grand'chose à faire . . .

Claude

Voyons, ma mignonne, sois raisonnable...

Je t'en supplie, n'envisage pas les choses en héroïne de roman... Nous nous verrons tant

que tu voudras... mais laisse Lucie dans son ignorance, sois raisonnable ! . . .

Daisy

Etre raisonnable!... Un soir, à Cassel... Le soir de notre premier baiser. . . Je t'ai dit : «Ecoutez mon ami... Sovez raisonnable...

Il faudra nous séparer... Il le faudra... Vous m'aimez dites-vous. .. maintenant. Vous m'aimerez tant que vous me verrez, que vous me sentirez près de vous... pendant huit jours... Quand je serai partie vous m'oublierez, vous ne m'aimerez plus... ^^. Tu m'as répondu de belles choses alors... Tu me les a écrites ensuite... As-tu donc tout oublié? Tu m'as parlé d'éternité, d'un amour unique, de l'union indissoluble des âmes destinées à s'unira jamais, malgré tout... Savais-tu ce que tu disais?

Claude

Tous les amants racontent leurs chansons impulsives... Est-ce qu'elles ont tant d'importance? Tu as eu le tort d'avoir été trop simple, trop crédule, de n'avoir pas fait fi d'un peu de littérature... Tu auras tort aussi longtemps que tu fermeras les veux sur...

Daisy

Je vois clair... je vois très clair... Je vois que Claude, sincère et bon, superbe et fort, n'existe pas...

Claude

Daisy î fSileiiceJ. Je t'ai aimée... Ecoute bien... Je t'ai aimée et je t'aime encore... Si tu n'étais pas partie^ tu serais devenue ma femme devant les hommes... Tout est là... Pourquoi es-tu partie ? Je t'ai attendue pendant deux ans sans rien savoir de toi... Je pouvais te croire mariée, heureuse...

Daisy

Deux ans! Quelle misère ! Je t'avais juré fidélité... en envisageant les siècles à venir.

Claude^ poursuivant

... Lucie a passé entre nous et je souffrais de t'avoir perdue... J'ai pris Lucie par un clair matin parce qu'elle avait, comme toi, des roses dans les mains... et c'est toi que j'aimais en elle... Pourquoi es-tu partie?

Daisy

Pour revenir! Tes soupçons me blessent, oui, très profondément. Je suis revenue

comme je m'en étais allée; aussi pure, aussi sincère, aussi ardente que le jour où tu m'as serrée dans tes bras pour la première fois. Pendant dix ans je n'ai cessé de t'aimer un seul jour, un seul instant, parce que j'avais foi; j'espérais. Lorsque je suis revenue, j'étais fière ; je me disais : « Il est au monde un homme dont le front mérite une couronne de baisers ». J'étais palpitante de joie et d'émotion; je m'attendais à être reçue dans tes bras avec ivresse. Je voulais cette minute qui effacerait à jamais les tourments et les incertitudes, les longues mélancolies du doute. Je te croyais toujours bien grand; je me persuadais que j'allais vivre de tendresse et de lumière, près de ton cœur; que j'allais partager ton existence... Au lieu d'un homme bon qui m'attendait, confiant et calme, tu sais ce que j'ai retrouvé. J'ai tout pardonné. Je t'ai dit : « Puisque tu me certifies avoir simplement réhabilité, te croyant libre devant les hommes, une créature qui ne t'aime pas plus que tu ne l'aimes...

Claude

Tais-toi...

Daisy

Pourquoi ne suis-je pas morte? Pourquoi ne m'as-tu pas laissée disparaître lorsque je n'avais qu'à fermer les yeux pour mourir! J'étais résignée. Pourquoi m'as-tu réveillée? Pourquoi m'as-tu, par des paroles magiques, élevée jusqu'aux cimes les plus hautes de la vie? Et cette lueur que tu m'as montrée dans les ténèbres? Pourtant voici que tu te dérobes. Je suis pantelante et je parais ridicule peut-être...

Et je n'ai même pas la force de te mépriser!

Claude

Je ne suis qu'un pauvre homme, Daisy; un pauvre diable d'amant qui ne peut pas abandonner une malheureuse...

Daisy

Et qui se plaît à torturer son amante. Qui fait pis, qui l'empêche de mourir...

Claude

Parce qu'il faut vivre, s'enivrer de la vie pour l'amour de la vie ; parce qu'il faut aimer par delà les douleurs...

Daisy

Non... vivre, pour moi, c'est croire en toi, c'est me sentir enveloppée par ta puissance totale. C'est être ton courage et ta pensée, ta muse et l'outil de ton idéal... Loin de toi j'ai vécu vaillante et bénissant les êtres et les choses, parce que je voyais l'univers à travers les baisers que tes lèvres avaient mis sur mes yeux. Je savais que ton œuvre était une consécration...

T'ai-je perdu? Que ferai-je alors parmi les vivants?

Claude

Ton domaine est le rêve. Il faut vivre, Daisy, être heureuse. Il est par delà la vie des contrées où nos âmes s'uniront peut-être un jour. Il faut espérer... je t'aime...

Daisy

Ainsi, je pourrai vivre... oui...

(Le soleil couchant, ronge et or, envahit le hall) ,

Claude

Oublie le mal que je t'ai fait, j'ai le cœur gonflé de mots suprêmes... Je voudrais te

les dire, mais il faut être un dieu pour exprimer l'amour. Et pourtant ces mots me brûlent les lèvres... Ils te feraient comprendre l'intensité de ma souffrance, sœur de la tienne. J'ai souffert loin de toi, je t'évoquais dans mes tableaux et je pleurais en te croyant perdue. Je maudissais mon destin. Un long hurlement s'élevait du fond de mon être lorsque je songeais à toutes les paroles que je t'avais dites, à toutes les promesses que je t'avais faites...

Tous les noirs chagrins du remords m'ont assailli. Mon cœur bondissait douloureusement chaque fois que je me souvenais de nos bonheurs passés, des nuits d'ivresse que nous avons connues... J'ai parfois erré par les campagnes noires, la nuit, sous la pluie, en prononçant ton nom au milieu du silence... Je t'aime maintenant comme au premier jour, tu es la seule femme que j'aime, tu seras l'unique pensée de toute ma vie, jusqu'au jour de l'accomplissement des volontés supérieures. . , Comprends-tu ?. . .

Daisy

Je retrouve Claude... mon Claude... Il est près de moi... (Elle incline sa tète sur la poitrine de Claude.) ^e n'ai pas souffert

et je ne souffrirai plus puisque je retrouve tes baisers... Il me semble voir jusqu'au fond du ciel lorque je m'égare en tes yeux... Il y a d'étranges et de sublimes feux dans ton regard... Tes yeux sont des étoiles éblouissantes... Donne-moi tes lèvres...

{Long baiser. Les rayons du soleil auréolent Daisy. Pater apparaît au jardin. Il voit les a77iants , fait le geste de la pitié et s'' en retourne.^

Chérie... Calme-toi... Ta tête brûle...

Tes mains sont humides... Je veux que tu sois calme.

Daisy

J'ai vingt ans... Je me sens simple et légère...

Claude

Tu es belle ainsi dans les rayons du soleil couchant... Tes cheveux paraissent flamboyer, tes lèvres sont plus rouges que des roses vermeilles.

Daisy

Jamais je ne t'ai vu si beau. Tu es comme un roi triomphant qu'éclairent des lueurs d'apothéose... {Ils s'embrassent.)

Daisy Quel silence ! . . . Quelle paix ! . . . Claude . . .

Claude Eh bien?

Dx\ISY

Tu veux... à présent?...

Claude, sourit.

Oui...

Daisy, le regard subitenieitt assombri^ le repousse doucement ,

Non. . . Vaut mieux pas. . . {^Elle s'éloigne,^ J'ai eu tort... Je sens que j'ai eu tort... {^Elle s'enfuit.') J'ai... Vaut mieux pas... {Elle sort prècipitaînment par la droite,)

Claude, seul O ! . . . la frôleuse î . . .

RIDEAU

La nuit du même jour. Une petite pihce d'où l'on peut voir le hall quand s'ouvre la porte du fond. A gauche, quelques marches conduisent à la-chambre à coucher. A droite^ large fenêtre. Au centre de la schne il y a une petite table portant un flambeau. Daisy feuillette un livre, Shattie brode. Plus loin, Pater et Claude jouent aux cartes. Nuit d'orage. La pluie fouette les vitres.

Claude, jette ses cartes sur la table Je suis énervé... énervé... Voilà mes cartes... Voyez comme mes mains tremblent... Il me semble qu'un nuage brûlant de foudre gonfle ma poitrine. Mes yeux sont bordés de flamme... Il fait étouff"ant ici.

Daisy Je vais ouvrir la fenêtre...

Claude La pluie gâterait les rideaux et les tapis. (Eclair. Roulement d'orage.)

Pater

Cette fois, sûrement, le tonnerre est tombé près d'ici.

Shattie

En mer, sans doute.

Claude

Plus près, beaucoup plus près...

Daisy, à Pater

Qu'est-ce que vous jouerez, ^samedi, Pater, au Casino ?

Pater

La Symphonie espagnole.., puis du Martini, du Corelli, une sonate de Beethoven, avec Danglère...

Daisy

Quelle sonate?

Pater La VIP, à l'empereur Alexandre...

Shattie

C'est bien long d'attendre jusque samedi. . . Je me rappelle, il y a trois ans, lorsque vous étiez à Saint-Pétersbourg...

Daisy Claude, encore un peu de thé, veux- tu?

Claude Oui... merci...

Pater Ah! vous étiez là?

Shattie

Oui, Daisy aussi était là... Nous étions toutes les deux au fond de la salle, écrasées par la foule.

Daisy

Nous vous écoutions religieusement...

J'entends encore vos phrases mélodieuses; elles éveillaient un monde de sensations, de visions au-dessus du grouillement des bêtes humaines...

Pater Mon public !...

Daisy

Tous les publics... Votre violon évoquait une atmosphère d'une idéale pureté où passaient deux anges, des anges de Mozart.

L'alto, grave, masculin, de Zorska répondait à la fragilité féminine de votre archet...

(Eclairs, coups de tonnerre. Hurlements de chiens, au loin.)

Claude O, ces chiens qui hurlent... c'est affreux...

Daisy

Je savais bien que vous étiez l'ami de Claude, de mon Claude... je savais bien que vous nous aviez fait danser, Shattie et moi, au cabaret de \ Aigle blanc... Mais je ne voulais pas vous parler. . . de peur d'apprendre que Claude, peut-être, n'était plus pareil à l'image que je portais en moi...

(Elle s'est tournée vers Claude qui se levé et va poser son front sur les vitres de la baie.)

Claude

11 ne pleut presque plus... Entendez-vous ce train qui siffle au loin... Où va-t-il?

Daisy

Viens t 'asseoir près de nous, mon pauvre grand artiste...

Claude

Il ne pleut presque plus... C'est la fin de la tempête. . . Les étoiles vont luire bientôt. . . Quelle heure est-il?

Daisy Onze heures vingt...

Pater

Déjà?

(On entend s'arrêter une auto, dans le jardi7i. Coups de cloche à la grille. Les chiens aboient,)

Pater

Voilà Renaud. Je vide ma tasse et je me sauve . . .

Daisy

Ne partez pas encore...

Il est tard...

Attendez au moins que l'orage ait cessé tout-à-fait.

Claude

Il ne pleut plus...

{On frappe,^ Une Voix

L'auto vient d'arriver, Madame...

Pater A demain, Bonne nuit...

Daisy Adieu donc...

Claude, à Pater Tu pourrais me prendre dans ta voiture?

Daisy

Quoi?

Claude

Je pars avec lui...

Daisy

C'est impossible... Je veux te garder... Tu resteras...

Claude

Chère amie, je vous assure... Il est, de beaucoup, préférable que je m'en aille...

lOO

Nous vivons dans la plus parfaite incohérence...

Daisy

Tu ne veux pas comprendre... Tu ne veux pas...

Claude

Je veux partir...

Daisy La route est libre...

Claude

Alors... Je m'en irai ce soir... Je reviendrai vous voir demain...

Daisy Finissons-en... Adieu...

Claude

L'orage s'est tout à fait calmé... Je puis partir. Continuons à vivre tranquilles, vous et moi. Je pars, nous ne nous re verrons plus... Votre main...

Daisy, figée par V émotion Adieu...

lOI

Claude

Eh bien! non... Pars seul, Pater... Je reste...

Dieu te pardonnera, en souriant.

{Pater sort.)

Shattie, dans le hall

François, accompagnez Monsieur... Allumez une lanterne. Vous lâcherez les chiens. {Aux ajnants.) Bonne nuit... A demain...

{Elle sort.) Claude

On étouffe ici... (// ouvre la fe^iètre.) Le ciel est plein d'étoiles, mais il éclaire encore là-bas, sur la mer...

Daisy

Dis... Je t'ai fait beaucoup de peine n'est-ce pas, tout à l'heure. Tu devines?...

Claude

On peut deviner bien des choses... (// s'asseoit près de la fejiêtre ouverte.) Il fait délicieux à présent...

Daisy s'accoude sur le dossier du fauteuil. C'est tout ce que tu trouves à me dire?

Claude

Non... ce n'est pas tout... Assieds-toi là... Soyons sérieux. Tu es une femme intelligente, supérieure... Tu m'aimes?...

Daisy Oui.

Eh bien! à cause de tout cela...

Daisy, brusquement Je suis laide, n'est-ce pas?

Claude

Restons très graves... Eh bien! à cause de tout cela, dis-je...

Daisy

N'est-ce pas que j'ai changé, que mes joues sont hâves, mes yeux creux, que je suis laide?...

Claude

Tu sais bien que non ! . . .

Daisy Si, si...

Claude, jette sa cigarette

Je suis stupide vraiment... Tu sais parfaitement que tu es la plus belle, que tu seras toujours la plus belle...

Daisy

Et la moins aimée... Nous sommes là, tous deux, froids comme des saints de pierre, à nous raconter des futilités, à ne pas même nous fasciner alors qu'une étreinte de passion violente devrait nous unir, alors que tes lèvres devraient mordre mes lèvres, tes yeux plonger jusqu'au fond de mes yeux... Nous n'osons pas nous toucher, alors que tes mains devraient me briser, que ton souffle devrait dénouer mes cheveux... Et nous nous sommes tant aimés pourtant...

{Un rossignol chante au-dehors,)

Claude Encore des larmes?

Daisy

C'est à cause du rossignol... C'est émotionnant... Tu ne trouves pas? Ah! quelle vie !... quelle vie !...

Claude Allons, viens... ma mignonne... -

Daisy

Claude doit pardonner à sa Daisy le mal que Daisy a pu faire à Claude sans le vouloir. Toi aussi tu m'as fait de la peine. Je souffre de te voir si indifférent, si détaché...

Claude

Oui, oui, c'est entendu. Je souffre, tu souffres, nous souffrons... C'est ainsi que se conjugue le verbe aimer

Tu sais qu'il est minuit?

Daisy

Déjà? J'ignore vraiment pourquoi, toutà-l'heure, j'ai eu peur... ô mais peur...

Claude

Fini tout à fait l'orage... Qu'est-ce qu'il chante, le rossignol.

(Baisers.)

Qu'Eros est le plus fort, l'invincible.

(^Elle se dégage de l'étreinte.)

Claude

Où vas -tu ?

Daisy

Tu ne le sauras pas... Reste ici... Je t'appellerai... Ne bouge pas...

{Elle entre dans sa chambre.^

Claude

J'ai l'air d'un jeune marié qui attend... Les drames de l'amour...

[Il prend un livre qui traîne sur la table, l'ouvre au hasard et lit.) :

4c ... l'amour peut être une tragédie pour ceux qui l'éprouvent; il n'est jamais qu'un vaudeville pour ceux qui le regardent... Cela s'entend : Pour ceux qui l'éprouvent, il est une impétueuse saillie hors de soi et une tentative de vivre extérieurement, dangereusement par conséquent et avec risques ; pour ceux qui le regardent sans l'éprouver ou sans l'avoir éprouvé, il est la folle gageure de remplacer soi-même par un autre et de vivre extérieurement pour exalter sa vie intérieure ...» Pour exalter sa vie intérieure . . . € Mais ceci même est la folie des sages qui savent que le moi est insatiable de lui-même,

mais qu'il est vide ; que par conséquent, il faut qu'il sorte de lui pour s'alimenter et qu'il s'abandonne pour se satisfaire ; que par suite son abdication elle-même est moyen de conquête et que son aberration est instinct de retour à lui-même. Il y a toujours un peu de folie dans l'amour, mais (c'est que) il y a toujours un peu de raison dans la folie... »

La voix de Daisy

Tu peux entrer, Claude.

(// se lève, fait un geste d'insouciance,)

La voix de Daisy

Claude...

Claude

Voilà, chérie... J'arrive... Faut-il que je ferme la fenêtre?

RIDEAU

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