‹ L'appel au soldatChapitre 11 sur 46 · AMOURS DE STCREL ET DE MADAME DE NELLES L · texte numérisé non relu

AMOURS DE STCREL ET DE MADAME DE NELLES L

suscités le Général vainqueur. Quelques cris <l«- : Vive Boulanger! éveillèrent des risées. La police chargea el dispersa le | >« • ( il groupe de ftdèles ou lifiia in 1 i ii faisait vainemenl rage. Le (loi porta Sturel près du monde officiel. Des milliers de citoyens jusqu'au fond «lu Louvre ci sur remplacement <le> Tuileries se pressaient, se haussaient pour distinguer le président du Conseil. Au centre de l'estrade, très félicité, un peu exalté par tous les mouvements de son âme dans les quarante-4iuii heures, il Be fendait, tendail le bras-, s'effaçait, expliquai! par quel dégagement il avait <mi raison du Général. C'est la faiblesse ordinaire aux triompharteursdeBepoint se contenter d'être des beureux; i!- veulent aussi être des tacticiens, et vous parlent de coupé . froiss « dégagé . quand ils ont tendu la perche en fermant les yeux.

Sturel voyait de fece, à quelques mètres audessus de lui. Bouteiller. Le coup de théâtre «lu jour, l'échec de La manifestation annoncée, le sentinienl très jiutte que la campagne boulangiste n'avait |>a^ entamé le formidable état-major groupé là. et tout au fond la fureur du >.n - remplissaient le

député d'une joie que ses nerfs o.e parvenaient pas à maîtriser. Lui, si froid dans sa chaire de lycée, il gesticulait, se penchait, suivait avec un rine franc tous les mouvements de Floquet. Sa belle pâleur, si noble, quand de sa voix grave i! commentait La sérénité des penseurs, semblait à >«»u ancien élève déV placée ei vraiment compromise pur ces hommes d'affaires, par ces reporters, par ces îndii idus insouciants et durs qui grouillaienl sur cette estrade avec le sans-gène et la vulgarité d'une réunion de chas-

seurs. Autour de Gambetta, représentatif du patriotisme quand même, de la foi obstinée en la patrie, ils n'apportaient qu'une certaine fraternité d'associés qui se frottent les mains et clignent de l'œil, ayant fait dans la matinée une bonne opération. Leurs lourdes physionomies révélaient bien des être bas, façonnés pour les plus grossières jouissances, à qui sont inconnues et même interdites de naissance toutes les hautes curiosités intellectuelles, aussi bien que les délicatesses de l'âme.

A un instant, Floquet ayant ouvert une dépêche dit avec animation quelques mots qui remuèrent son entourage. L'excuse d'un invité? la félicitation d'un personnage important? Dans cette foule qui n'avait en tète que le tragique du jour, une rumeur courut : le président du Conseil venait d'apprendre que Boulanger entrait en agonie. Les cris féroces de : « Vive Floquet! » redoublèrent; il y eut une nouvelle poussée vers son estrade, et Sturel, à travers les chapeaux agités à pleines mains, ne perdait pas de vue Bouteiller, parce que, sur ce visage associé aux plus hautes méditations de sa première jeunessse, il espérait surprendre une interprétation supérieure de ces abjectes réalités.

Ce jeune homme attardé au vestibule de la vie, qui est sentimental, apportait dans ce tourbillon un idéalisme tout à fait excentrique : il surveillait Bouteiller, sans se montrer lui-même ; il craignait de le gêner en le dévisageant dans l'exercice de ses fonctions un peu basses et au milieu de passions dont la cruauté devait les choquer l'un et l'autre! Aussi quelle stupeur et très vite quel âpre dégoût, quand, au milieu de ces vivats qui tournaient à l'ovation, il vit Bou-

AMOl RS DE STUREL ET DE MADAME DE BELLES LU

teiller s'interrompre de sa causerie, se tourper vere Floquet, s'associer à L'enthousiasme populaire, l'exciter, fi bientôt, dans la frénésie qui soulevai! ces vastes espaces, se faire l'entraîneur des personnes dont il était le centre, sauter des deux pieds en l'air avec allégresse el fureur, et le bras tendu, — comme un jeune ouvrier, à la sortie de sa fabriqué, secoue sa casquette eu l'air, se détend les muscles el crie par bouffonnerie : Vivat ! ■ à quelque camarade, — imposer aux siens, communiquer plus loin el peu à peu à tonte la l'ouïe un cri aM'reux de : •• A bas la Boulange! «

De eet homme grave et blême, .jadis un dominateur que les jeunes lorrains du lycée de .Nancy ne pouvaient concevoir agité par aucun désordre, dansant maintenant et vociférant avec une fureur contrariée et exagérée par sa maladresse d'homme de bureau, Sturel, en une seconde, prit une image inoubliable, dégradante et macabre. Mais, avec cette délicatesse esthétique du hou lils qui jeta un manteau sur Noé, ivre et tout nu. il s'effaçait d'autant plus par crainte que son regard ne lit rougir le malheureux.

Quelle erreur de jugement! Bouteiller, dan- sa chaire de philosophie, adoptait um' certaine tenue glaciale et hautaine, mais c'était une attitude professionnelle, une tradition reçue à l'École normale. Pour le vrai, ce brutal, en étudiant par métier les diverses conceptions que L'humanité s'est faites de la

vérité, n'admellail dans sa partie profonde el héréditaire la légitimité d'aucune espèce intellectuelle autre que la sienne. A sentir ses fureurs blâmées, il n'eût réagi que pour les exagérer. Sturel allait s'en convaincre

Au terme de cette longue cérémonie, sur le pont des Saint-Pères, encombré de foule, il croisa son ancien maître, et comme des agents déblayaient brutalement la chaussée, il l'entendit déclarer dune voix trop haute à son entourage :

— La bête n'est pas morte ! mais mort est le venin. Cette provocation et surtout l'accent de sèche ivnpé-

riosité soulevèrent des protestations parmi les petites gens, déjà bousculées pour leur lenteur à cirenler, qui se nommaient au passage les personnages officiels. Le bras de Sturel prêt à saluer son maître s arrêta. Bouteiller vit le geste interrompu. A vingt ans il avait eu l'orgueil, bien moderne, de son humble naissance; il méprisait les fils de famille. Dans sa haute situation et parce que son intelligence à l'usage des affaires s'était dépersonnalisée, son sentiment de classe sommeillait : avec quelle soudaineté et quelle violence le réveilla ce heurt d' « un jeune impertinent »! Son regard, en riposte, n'était plus du métaphysicien de jadis : il délaissa cette sévère impassibilité où ses élèves admiraient les prestiges de la supériorité morale. Toutes barrières étaient tombées : c'était un regard non plus d'homme à enfant, mais provoquant, d'homme à homme, et par lequel Sturel se sentit libéré. Le boulangiste n'avait plus dès lors à retenir le cri défié sur ses lèvres. D'une voix retentissante, pleine de fureur, il lança :

— A bas les voleurs !

Des agents se précipitèrent, l'empoignèrent, le frappèrent, l'entraînèrent, tandis que Bouteiller, affectant de ne point connaître cette figure en sang d'un fils de son esprit, continuait à rire avec des députés. Minute affreuse d'un mutuel reniement!

AMOURS DE ST1 HKL BT DE MADAME DE NELLES L73

M de Nelies attendait Sturel depuis quatre heures de t'après-mèdi II n'arriva qu'a oeuf, Avec grande raison, elle détestait ces manques d'égards; pourtant elle employa ce Long intervalle à Le diésivei dune impatience OÙ il n'\ avaitque de !a tendresse. C e-l que sacliani. comme boute la France, la grave blessure de Boulanger, elle imaginait qu'un jour Sturel pourrail se battre, courir des risques à cause de la politique, puni- la première fois> elle se représenta qu'il mourrait, et L'insupportable oppression qu'elle sentit an creux de L'estomac lui lit comprendre qu'elle le priait seulement de vivre et d'être heureux.

Elle le lui dit. ce soir même, quand il entra avec un bandeau sur le Iront, les mains chaudes de fièvre, et dan- le- yeux une lumière, un reste de fureur qu'elle aima.

S'il avait été un homme a dénombrer le* qualités de son plaisir dan- Les bras d'une jolie ëemme, il aurait pu noter sa parfaite sincérité quand il lui .jurait de la préférer à tout. Cette grossière fête gambettiste Taxait écœuré ; H"" de Nelles, après la goujaterie de Bouteiïïer, lui semblait une perle,

une fleur, une âme innocente laite sensible dans un l«ean corps odorant. Kl puis, dan- ce désastre

de l'armée boulangiste dont le chef gisait, ce jeune homme romanesque trouvait le- émotions d'un magnifique sanve-qui-pent à se jeter au lit d'une

l'emine.

.Nelle- visitait -a circon-criplion. Il- lurent di-pen-e- de c. »n lier leur- premier- plaisirs ;iu\ indélica-

tesses-d'us hétel garni. Thérèse avait des épouvantes, de la confiance, de ion-- cnuchottements dan- cette maison obscure où ils guettaient le moindre bruit en

se pressant les mains. Jusqu'alors, à son insu, elle souffrait de sa liberté et de n'être la captive d'aucun homme. Cette force que sa jeunesse ne savait pas employer accueillit toute Sturel. Amour idéal et physique, car elle avait vingt-trois ans, et qui la remplissait d'un joyeux étonnement. Elle croyait qu'elle cherchait un regard sage et doux chez un amant bien né; elle s'aperçut qu'elle goûtait les folies.

Encore émue de leurs caresses, cette colombe amoureuse se racontait dans ses mystères à son ami :

— Les femmes disaient que j'étais un joli bijou, mais que j'étais bien malheureuse de n'être pas une femme et de vivre comme un petit poisson.

L'innocence de son sourire avivait tout son corps dévêtu. C'est avec une reconnaissance infinie de voluptueux qu'à quatre heures du matin Sturel la laissa brisée de tendre fatigue.

Le bonheur dans l'amour, ce sont les premiers instants d'une brève solitude, quand sur soi l'on porte encore les frémissements d'une main adorée, et que l'on possède la certitude de se rejoindre au soir, jeunes, fiers l'un de l'autre, émus de désirs et de reconnaissance. Les agitations des hommes, leurs événements ne forment rien qu'une fresque pâlie sur des cloîtres imaginaires où notre corps léger, enorgueilli, promène les parfums et poursuit les reflets de la maîtresse. Ses souvenirs occupent tous nos sens, et, dans l'univers, seules nous savent intéresser les tendres beautés de son corps et la douceur de ses lèvres entr'ouvertes. Mais plus tendre et plus douce qu'aucune complaisance est la confiance dans son amour.

Page 1