I.A JO! RNEE DÉCISIVE
s»> trouva un peu étourdie, assez pour être plus touchante. Rosine, appelée par Rœmerspacher, la soigna sans le renvoyer.
Une femme a'esl jamais plus jolie que si une autre femme s'empresse à la servir et, conûdente sentiments qui la troublent, ><i mêle à sa toute Intimité en lui chuchotant des Qatteries su branlé physique et sur Ses puissances de plaire Olic complaisante Rosine faisail une telle atmosphère que Thérèse de Nelles, un peu intimidée, disait a Rœmerspacher :
— Mais qu'est-ce qu'elle croit?
Au soir, ou dîna sur la terrasse, de van I la maison. Peu à peu la nuit mil sa gravité sur L'immense ige jusqu'alors retentissant «le canotiers. Rosine parlait avec tranquillité, très simple, un peu cliente. Rœmerspacher, tout en goûtant celle molle société, ■.'écoutait que le paysage. Sa gentille amie, dans cet ipstant, le plus voluptueux qu'il eût jamais \ prenait de la demi-nuit un caractère encore plus confiant et sans défense; il jugeait sévèrement Les négligences de Sturel et en môme temps il s'en réjouissait; il pensait que l'immortalité dans le paradis chrétien oe vaut pas le bonheur «le deux êtres emportés vers la mort et brûlant ensemble leurs belles années.
Dans le lointain, une gare avec ses mille lumières soudain brilla comme un écrin. El les montrant a Thérès
— Ce beau ciel, celle paix. tOttl ce bonheur <lti
soir, disait-il, c'est von- qui les place/, comme une fée autour de nous, mais il fallait aussi ces diamants mêlés à des choses qui sont votre parure.
434 L'APPEL Ay. SOLDAT
Leur sensibilité enregistrait toutes les palpitations de ce petit univers, et certains jeux de lumière qui attiraient leurs regards sur le fleuve au fond de la vallée, ils ne purent les revoir par la suite sans que des flots de mélancolie leur vinssent noyer le cœur au souvenir inexprimable du désordre de leurs âmes dans cette soirée.
Quand arriva l'heure du train, ils descendirent la côte à pied, Rosine et Rœmerspacher tenant Mme de Nelles de chaque bras, à cause des pierres roulantes.
Plus encore que le matin, après une longue journée, il s'attachait à son élégante compagne, en la découvrant soumise aux petites nécessités de la vie. Un peu de sueur sur un joli front, une légère humidité au coin des lèvres, une douce moiteur de la main, tout ce qu'il y a d'animal chez l'être, ajoutent aux motifs d'un jeune homme qui s'éprend. Et puis • il voyait qu'avec des moyens différents ils aimaient l'un et l'autre à sortir du convenu, de la moralité et de la hiérarchie mondaines, pour rentrer dans l'humanité. Si les opinions sociales que Rœmerspacher professe choquent toujours la jeune femme, du moins avec lui elle se dégage de son snobisme que Sturel a tant combattu : les simples l'attirent. Peutêtre s'égare-t-elle, quand cette fine Rosine, si avertie, avec ses beaux bras, son luxe de jolie lingère, lui apparaît franche et rustique autant que les bûcherons qui mangent du pain noir dans les contes. Mais, avec une imagination toute garnie d'artificiel, Thérèse a le cœur excellent et droit, et elle dit, à propos de sa sœur de lait :
— C'est bon de se sentir ainsi aimée ; cela fait de l'ouate contre la vie.
LA JOURNEE DÉCISIVE 435
La journée lui laissait une impression lumineuse el légère, mais au soir, la fatigue du grand1 air la dominait toute. Il y avait des éclairs d'orage, un recul «les objets, un tragique dont elle sentait la puissance, car elle répéta plusieurs fois : « Dieu, que c'est beau !
La pénible sensation d'isolement ressentie par Rxemerspacher dans les premiers temps qu'il entrevoyait le bonheur de François Sturel, par un pn ininterrompu et nuancé, se transformait en une jalousie que seule l'absence de son ami taisait suppor table.
La voiture de Mma de \elles. qu'ils trouvèrent à Paris, les conduisit d'abord près de l'Opéra, au journal la Presse, où Ftœmerspacher monta s'informer des élections. Elles se dessinaient antiboulangistes. Il apprit cependant le succès de Sturel et du baron de Nelles. Ils sVu réjouirent comme d'un enfantillage que des gens bienveillants passent à des aaïfsen disant : « Puisque ça leur fait plaisir! >>
Au moment où ils se séparaient en se félicitant l'un et L'autre de leur journée :
— Tien-! s'écria ftœmerspacher, j'ai oublié de
Voter.
Elle > vit une magnifique preuve d'attachement, quand son mari et son ami la délaissaient pour leurs ambitions. Si le jeune historien exagérait de plu- m plus -ou horreur du romau dans la politique, il l'admettait maintenant dans sa vie. Même il tenait pour une étape importante dan- -on développement d'avoir aperçu qu'on ne peut pas exclure tout un ordre de besoins moraux.