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CHAPITRE XIV

LA JOURNÉE DÉCISIVE

Ce dimanche matin 22 septembre, foules les mairies de France ouvrent les urnes où l'on trouvera ce soir le triomphe ou la condamnation du boulangisme. Que le Général obtienne la majorité, et l'histoire pour l'apprécier prendra l'état d'âme di partisans. La France passera de l'ancien libéralisme à un protectionnisme général que son instincl de malade sollicite. Les journaux qui répètent l'argumentation haineuse de Bouteiller, et Boulanger luimême, qui ne sail pas exactement la qualité d< son rôle, peuvent dans la discussion dénaturer cette fièvre nationale; mais, si elle ne porte pas avec elle

sa doctrine très nette, elle esl pourtant le premier

effort de ce pays pour réaliser dans le mode politique et a l'étal de l'ait ce qui existe à l'état de sentiment. La France veul déterger des éléments étrangers qu'elle n'a pas l'énergie d'assimiler et qui l'embarrassent jusqu'à produire en elle l'effet de poisons.

Les électeurs, chez qui chaque parti a remué les pa>^inn^ locales <'t héréditaires, el qui guettent dans

les rues, sur les places, sur les routes la distribution des bulletins de vote, comprendront-ils ce caractère des élections du 22, supérieur à toutes les polémiques éphémères et qui intéresse la France Eternelle?

Boulanger a demandé le succès à tous les moyens, jusqu'à vouloir, ces jours derniers, s'entretenir avec le comte de Paris. Le dimanche matin, il implore un suprême auxiliaire. Lui qui, deux ans plus tard et la veille de sa mort, écrira : « Près de rentrer dans le néant.... » il cherche dans le quartier de Portland Place une église où entendre la messe. Avec quel redoublement d'affection Mmc deBonnemains se tient agenouillée à ses côtés. Parisienne frivole à qui de sinistres pressentiments font battre le cœur et pâlir le visage! Et clans chaque circonscription de France, des partisans et des adversaires, également blêmes et contractés par l'attente de ce qui va éclore d'un secret si j)rolongé, donneraient deux années de leur vie pour deux voix de majorité.

Les sentiments individuels s'enchevêtrent dans les crises sociales, s'y associant parfois, ou bien encore les ignorant. Mmc de Nelles avait une grande amie, qu'elle tutoyait, Rosine, la fille de sa nourrice. Elle tenait à Paris un magasin de lingerie. Ayant lire une clientèle et mille faveurs de sa petite sœur Thérèse, Rosine lui était sincèrement attachée par un sentiment complexe et tressé, comme une bonne corde, d'habitude, d'intérêt et de tendresse. IJ s'y mêlait un goût sensuel. Cette blonde Rosine, fraîche, potelée, pleine de fossettes, rieuse, avec ses trentetrois ans, n'avait pas de plus vif plaisir que d'habiller, de déshabiller Thérèse pour lui essayer des

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chemises, des pantalons. Elle détestail M. de Nelles, si butor envers Les fournisseurs qu'elle craignait de le rencontrer pue de Prony. Elle aimai I peu Pair distrait de Sturel ; cette désapprobation froissail M™6 de Nelles, qui désira lui faire connaître ftœmerspacher pour en avoir des compliments. Ëlli voyait comme une petite reine, autour de qui chacun s'aime. Cette fine mouche de Rosine, très experte en affaires, venais d'acheter aux environs de Paris une propriété pour ses dimanches. On décida d'aller dîner chez elle Le ±2 septembre.

Combien il fallait que EUemerspacher eût changé depuis quelques mois! 11 se réjouissait de ce voyage, de cette journée où Thérèse serai! sous sa protection, et d'aller l;i prendre à Saint-James, d'admirer la gentille simplicité de sa robe, de son ombrelle, de son chapeau campagnard, une simplicité qui ferai! tourner toutes les têtes, omettrait dans tous Les yeux un sourire d'indulgence comme devant la faiblesse la plus touchante. En voilure, puis sur Le quai de la gare, dans le train, ils ne pouvaient pas se régarder sans sourire.

— A <|uoi pensezrvous? se disaient-ils l'un .1

l'autre.

— Au plaisir d'être ensemble el au début d'une

belle journée.

Pourtant la jeune femme gardai! une grande préoccupation : plaira-t-il à Rosine? Mais elle se rassurait en vérilianl qu'il s'habillait bien mieux, el vraiment, sauf qu'il ue pouvai! rien porter de tout à l'ait élégant, il avait d'ensemble très bon air,

Us se << aissaienl beaucoup maintenant. Tout

l'été, tandis que Sturel voyageai! en Lorraine, à

Londres, Rœmerspacher, donnant à son père et se donnant à lui-même le prétexte de recherches aux Archives, était demeuré à Paris.

Une toute petite voiture traînée par un âne les attendait au sortir du train pour gravir une longue côte. Rosine, fraîche, gaie, avec de beaux cheveux et vêtue de choses très claires, fit mille gentils tutoiements à Mme de Nelles, qu'elle interrogeait comme une enfant à qui Ton dit : « Tu n'as besoin de rien? Es-tu contente? ,» Il n'y avait que deux places derrière l'ânon. Rœmerspacher marchait à leur côté, sous le grand soleil, au long d'une route qui serpentait parmi les fleurs et les arbres fruitiers. A mesure qu'on s'élevait, la vallée apparaissait domptée, morcellée comme la nature des environs de Paris, et par là plus propre aux sentiments fins et sociables.

Ils visitèrent tout, le petit jet d'eau qui marchait, par exception, en leur honneur, le coin du jardinet où il y avait la plus belle vue, le pêcher qui porte sa première pêche, et ils s'amusèrent à aimer toutes ces choses, pressentant qu'elles garderaient dans leur mémoire le prestige des talismans. Rosine les laissa seuls trois grandes heures qui leur parurent trois minutes. Ils les passèrent dans la demi-obscurité d'une pièce fraîche, puis, quand l'ombre fut venue, assis sur un muret d'où les petits pieds de Thérèse pendaient dans le vide.

Us se trouvaient très occupés. Leur tendresse s'exhalait par tous leurs mouvements. Il faisait un air d'orage, facile à supporter pour un homme ou pour une femme laide, mais lourd pour une personne délicate, et qui contraignait Thérèse d'une manière dont elle souriait. A la fin, cependant, elle

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