PARAITRE OU DISPARAITRE. MON GÉNÉKALI
— Etes-vous seulement une amoureuse, madame, ou. pour celui que vous aimez, mu' ambitieuse?
Les larmes aux yeux, la pauvre femme, qui crut entrer clans une brillante aventure de coquette et qui distingue les signes d'une tragédie mortelle, répond :
— Je vous jure, monsieur Déroulède, que jamais je n'intervins dans ses décisions.
Et quand le cruel patriote la presse :
— Me faire votre avocat auprès du Général? Je vous eu prie, n'insistez pas! Je dois rester neutre.
Partout donc un mur où se brisent ceux qui se croient les délégués de la France! Cependant, ils doivenl accepter, refuser des tasses de thé, trouver des propos suffisamment alertes, voiler leurs regards.
Peut-être Boulanger, dans cette douloureuse soirée, ne s'élève-t-il pas assez haut pour prendre ses collaborateurs dans leur ensemble et pour être juste. Plus richement doué pour l'action que pour la pensée, il ne les avait sans doute jamais compris par l'analyse, et, maintenant, il ne les aimait plus. Dès lors, comment les eût-il isolés des impressions qu'il ressentait !
En réalité, Déroulède, c'est un homme de rayonnement, qui communique ses états d'esprit à tous stres qui l'approchent et le leur rend sympathique. Ce don fait de lui un despote qui ne tient aucun compte des caractères individuels et veut tout fondre dans l'action à laquelle il se dévoue. Si Boulanger m' peut lui fournir qu'une victime, qu'un cadavre, il exige sans apitoiemenl cette suprême contribution. — Naquet mena une admirable campagne de raisonnements, pendant deux années, au service d'un messianisme qui n'avait que faire de
raisonnements ; encore y mêlait-il la plus grave erreur de détail en usant* du terme « antiparlementaire » qui fut compris comme la négation du système représentatif. — Laguerre a manqué sa destinée en choisissant la cause de Boulanger et, avec son grand talent, c'est l'adverse qu'il devait plaider. — Mais Boulanger, en face de ses anciens amis, s'appuie moralement à sa maîtresse ; lui et elle, possédés par les défiances de la solitude, obéissent au sentiment de leur conservation ; il se juge un chef innocent du désastre et marchandé par des déserteurs.
Quelle atmosphère d'angoisse dans cette maison battue des vents de la mer! Dix heures, enfin! On peut partir ! C'est l'instant émouvant de remettre la lettre. Naquet, dans l'antichambre, la sort de sa poche, la tend au Général. Celui-ci les quitte brusquement, il court à la lumière pour l'ouvrir et la lire. Nulle mise en scène concertée; de part et d'autre, des gestes aussi nus que pour donner et recevoir un coup de couteau.
Dehors, à travers le jardin, les cinq marchent lentement; ils pensent qu'on les rappellera, mais rien ne bouge dans la maison éclairée qu'ils surveillent. Ils doivent s'éloigner, silencieux et interrogeant leurs consciences.
A neuf heures du matin, par un temps clair sur la plage, quand les boulangistes reviennent à Sainte-Brelade prendre congé, c'est comme si l'on avait balayé, lavé toutes traces d'une catastrophe. Aucune allusion du Général à leur communiqué. Il a toujours son agréable aisance, sa belle barbe piquée de rares fils d'argent, son teint mat avec un peu de rougeur
t. PARAITRE <>l DISPARAITRE, MON GÉNÉRAL! » I7S
aux pommettes. Seulement bod regard prend plus souvent qu'à L'ordinaire cette Qxité el cel accent dur ipii. parfois, interrompent son expression «I" rêverie fataliste. Nulle parole, nul geste où l'on puisse distinguer ses impressions, tandis qu'ils se dégagent du déjeuner que, La veille, ils avaient accepté. Bn chef qui continue d'assumer La bataille, il remet à Laisant un ordre qui assure quarante mille francs aux candidats du second tour. Quel jeune soleil délicieux tandis qu'il les reconduit sur le sable qui cric du jardin! Soudain, il dil que tout à l'heure il Leur fera porter sa réponse. Et puis, à la grille, un dernier mot :
— Bon voyage, messieurs.
Sous cette belle tenue, que souffre-t-il au cœur quand ils disparaissent, ceux <|ui L'entraînèrent dans La politique, et quand il remonte seul vers sa maîtresse malade!
Les cinq ne se sentent pas capables de rester une minute de plus dans celle île où il peuvent, en se promenant, rencontrer celui qui devient tout court le Locataire de M. Leffondré! Il n'y a pas de service, ce jour-là, pour La France. Eh bien! un petit bateau qu'ils frètent immédiatement Les conduira à Guernesey, d'où ils gagneront Paris par Londi
Du rivage qu'ils quittaient, un messager essoufflé leur lendit i missive do Général :
.. ... Vous êtes arrivés ici affolés par La défaite de dimanche, D'attendant même pas Le scrutin de ballottage, abandonnant dos amis encore sur la brèche ci n'ayant pas L'air de vous douter que vous faisiez ainsi le jeu de vos adversaires. Je vous connais trop pour penser un instant que vous me quittez parce que
je suis momentanément vaincu ; vous n'empêcherez pas nos ennemis, et peut-être certains de nos amis de le croire. Je le regrette pour vous plus que pour moi. Je refuse vos démissions. Si vous croyez devoir les maintenir malgré ces observations, je les accepterai plus tard. Peut-être, d'ici là, aurez-vous réfléchi que le boulangisme n'est pas aussi mort que vous le dites. Il est malade, certainement; mais si vous n'écoutez pas mon avis, c'est vous qui lui aurez porté le dernier coup.
« Agréez, je vous prie, mes chers amis, l'assurance de mes sentiments personnels les plus dévoués. »
A Guernesey, la maison de Victor Hugo ne suffit pas à les avertir sur les avantages de l'entêtement politique. Ils ne comprirent pas qu'il s'agissait pour eux de durer jusqu'à ce que la France produisît en pleine terre les sentiments qu'ils avaient cultivés un peu prématurément. Ils méconnurent cette grande vérité, si consolante pour des précurseurs, que « la patience est ce qui, chez l'homme, ressemble le plus au procédé que la nature emploie dans ses créations ». Ces magnifiques impatients s'étaient constitués pour enlever le pouvoir et non pour semer des principes.
Au second tour de scrutin, un seul boulangiste sortit, Girou, qui fit la paire avec Grébauval.
Alors, au Comité, rue de l'Arbre-Sec, devant tout l' état-major du parti, les pèlerins de Jersey racontèrent leur mission :
— « Paraître ou disparaître », avons-nous dit au chef. Son refus nous accule à la nécessité de nous dissoudre.
. PARAITRE OU DISPARAITRE, MON GÉNÉRAL! ■ m
Un horrible silence suivit, où les simples officiers mesurèrent cette défection des maréchaux. Ils n'appréciaient leur défaite comme une réalité que maintenant où ces mêmes voix la proclamaient, qui toujours leur avaient garanti la victoire.
Ainsi, la fougue généreuse de Déroulède, la cruauté correcte de La guerre, la logique irréfutable de Xaquet, comme elles annoncèrent, deux années durant. Boulanger, servent aujourd'hui à le dénoncer ! Il a perdu. trahi le boulangisme ? c'est possible, mais nulle éloquence ne convaincra trente auditeurs d'accepter la mort.
assassiner Boulanger, c'est en même temps assassiner ces députés obscurs, ers candidats ardents, cette boulange enfin qu'aucune lutte n'intimide et qui ne se connaît pas d'autre titre qu'un titre sur le chef du Parti national. Que vient-on Leur parler d'un « boulangisme sans Boulanger »! Ils savent trop quelle campagne ils ont faite, vide de tous principes et simplement sur la popularité d'un homme. Georges Laguerre, admiré par tous les praticiens pour son audace el son activité et qui sembla grandir au milieu du désastre collectif, déclare qu'il va démissionner, en appeler à ses électeurs. Sans doute, il veut obtenir de Grenelle la liberté d'orienter dans un nouveau sens son ambition politique. Mais eux, les petits, nr
Se -•■nient pas le moyen de s'offrir ce bain régénérateur. Ils proclament leur fidélité au chef. Gauthier de Clagnj . dans une improvisation mémorable,
adjure les séparatistes, taudis que, plu- bas, d'autres
voix dénoncent leur trahison. Deux jours, celle
majorité <le^ faibles, presque tout le Comité, se débat
SOUS ces mains d'aînés qui veulent l'étrangler, cl
avec une telle vigueur que Déroulède soudain change de camp :
— Je revenais de Jersey pour déclarer le boulangisme fini, mais, en voyant vos sentiments, j'abandonne mon opinion. Nous ne pouvons pas tuer Boulanger, il faut le suivre.
Dans ce désarroi, tandis que Naquet, Laguerre,. Laisant, fidèles à leur résolution de Jersey, coupent tous liens politiques avec Sainte -Brelade, tandis que Déroulède ramasse autour de lui le Comité national, brutalement l'exilé, selon sa tactique constante d'offensive, les devance et, le 14 mai, signifie sa volonté :
«... Je crois qu'il serait au moins inutile de troubler le pays par des agitations stériles. Le triomphe, il faut savoir l'attendre du temps et de la propagande des idées : mais je désire qu'il n'y ait plus désormais d'intermédiaire entre les citoyens et moi; car personne ne peut mieux qu'eux-mêmes manifester leurs sentiments. La tâche du Comité me semble donc terminée et je vous prie de faire connaître à vos collègues que ceux d'entre eux qui le désirent peuvent désormais consacrer un concours, qui jusqu'ici m'avait été précieux, aux opinions qui leur sont particulièrement chères. Pour moi, j'ai à me recueillir, à méditer sur les leçons que contiennent les faits accomplis et à étudier d'une façon sérieuse les questions qui intéressent le peuple laborieux, pour mieux mériter les sympathies qu'il me témoigne encore... »