CHAPITRE XX
L'ÉPUISEMENT NERVEUX CHEZ LE GÉNÉRAL BOULANGER
Six mois après ce voyage à Jersey, Sturel, se promenant un peu désœuvré à travers les rues, fut hélé d'un fiacre par Suret-Lefort et l'accompagna dans diverses courses de ministère en ministère.
Ils ne s'étaient pas vus depuis la dissolution du Comité. Sturel félicita son ami d'un discours habile sur la mévente des madeleines de Commercy. Mais le député se plaignait. Il trouvait les chemins du pouvoir barrés par de vieux chefs d'emploi. Les Constans, les Rouvier, les Roche, tenaient leur autorité de leur collaboration avec Gambetta, et voici qu'une seconde ligne se formait avec les Bouteiller et les gens qui avaient brillé contre Boulanger.
— Comment veux-tu que je leur passe dessus? concluait mélancoliquement le jeune député de la Meuse.
— Le Général nous délivrerait d'eux.
— Boulanger ! Je l'avais jugé, mon cher Sturel. Celui qui nous débarrassera du Parlement, c'est un homme du Parlement.
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Cependant il parlait de l'exilé sur un ton respectueux et même avec sympathie :
— Quand je pense aux gredins qui le traitent de concussionn; :re! Bouteiller, par exemple, quelle fripouille! Ah! celui-là! si Ton étale jamais son rôle dans le Panama! C'est la campagne que vous autres, bonlangistes, vous devriez entreprendre. Voilà Votre vrai rôle d'antiparlementaires, au lieu de vous éterniser en tentatives pour galvaniser une popularité morte.
— Je suis tout prêt à en parler an Général, mais je n'ai pas les documents.
— Des preuves, au sens juridique, existent-elles? Faites du moins un historique exact, et puis osez le publier et le maintenir.
— L'audace, dit tranquillement Sturel, ne me manquera pas. si je sais que je possède la vérité.
— As-tu rencontré un petit juif nommé Alton? C'est lui qui achetait les députés.
— Il ne fournira pas un dossier qui le mènerait au bagne.
— Renaudin sait beaucoup de choses.
Sturel lit un geste de dégoût, que Suret-Lefort trouva puéril.
— J'ai décliné, tu le sais, de l'assister sur le terrain, et je me serais abstenu de suivre son enterrement. Mais enfin, il vit. Eh bien ! pour cinq cents francs, avec >es souvenirs de Portalis, du baron de lleinach, de Bouteiller. avec tout ce qui filtre dan- les bureaux de rédaction, il te gâchera une sorte de nioiotre (pie nous n'aurons pins qu'à vérifier.
Sur Les répugnances de Sturel, Suret-Lefort, après
avoir répété plusieurs l'ois : Ça n'est pourtant pas
mon affaire d'attaquer les chefs de la majorité, » finit par se charger d'une démarche près de Renaudin. Huit jours plus tard il revenait. Il se fit jurer qu'en aucun cas Sturel ne le découvrirait, puis il lui dicta une note qu'il garantissait authentique.
« Dans les rapports de la Compagnie de Panama avec le gouvernement, on doit distinguer quatre catégories de distributions :
u Des chèques furent remis par le baron de Reinach. Nul doute qu'il n'en possède les talons et que, par ailleurs, le banquier payeur n'ait gardé pour sa décharge le papier présenté.
« Il y a eu des sommes versées directement par les administrateurs et le plus souvent, semble-t-il, de la main à la main, sans chèques ni reçus.
« Le nommé Arton, délégué par la Compagnie et plus spécialement par le baron de Reinach, se vante d'avoir dispersé un million trois cent quarante mille francs entre cent quatre députés. Il cite les noms et les chiffres, qui variaient suivant la résistance et l'importance du personnage. Il est monté jusqu'à deux cent cinquante mille francs en faveur de M. Floquet, pour les besoins du Gouvernement ; il descendait parfois à mille francs.
« Enfin la Compagnie consentait à certains journaux dirigés par les parlementaires des prix de publicité en disproportion avec leur tirage. Même elle fournit le Soir à Burdeau et la Vraie République àBouteiller. C'était subventionner ces deux politiciens. »
Suret-Lefort brûla son brouillon, puis, toujours pressé de rendez-vous, il ajouta, en mettant ses gants :
1/ÉPL'ISKMKNÏ NERVEUX CHEZ LE GÉNÉRAL 513
— Voilà Je thème : à vous la musique! Boulanger doit posséder encore quelque argent. Pourrait-on
ich.'ter des preuves d'Arton ? Vaudrait-il mieux vous entendre avec les Lesseps »'t avec LesCottu? Pesez tout eela en famille; mon rôle esl terminé.
L'imagination de Sturel s'échauffa. II entrevit un chef-d'œuvre de politique. Pour occuper ses Journées, la Chambre lui manquait ; le Palais, donl il
■--avait, lui paraissait fade et commercial après les grandes émotions du jeu boulangiste. Il s'occupait toujours de la propagande doctrinale avec Pierre
Denis et la Voix du peuple, mais il craignait déchoir, comme Etœmerspacher le lui avait reproché à Saini- James, dans des idées de professeur, dans un boulangisme ex cathedra, et par instants il tenait !<• traditionalisme de Saint-Phlin pour une école d'impuissance. Irrité chaque jour par Les injures d'un monde parlementaire qu'il se -avait le droil de mépriser, assuré qu'un boulangisme latent subsistait sous cette longue sécheresse, il entrevit que les concussions panamistes permettraient de ranimer et de venger le parti.
Sans entrer dans le détail, il lit connaître à Jersej qu'il vonlaii soumettre un plan d 'action. Ne prenez pas la peine de passer l'eau, lui répondit le Général ; pour être en communion plus étroite avec mes ami-, et en vue d'une reprise d'activité, .je me rapproche de Paris, .le serai à Bruxelles au début de mai. J'espère bien vous y voir, .le vous remercie de vos sentiments dévoués. Nous sommes plus près du triomphe de nos idées que beaucoup de personnes ne l'imaginent. ■•
On croit voir une lassitude au travers des phrases
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usées que Boulanger écrivait tous les après-midi aux nombreux et obscurs courtisans de sa disgrâce. Cette correspondance privée faisait maintenant son unique travail. En vain sur la table et sur la cheminée de son cabinet s'entassaient des livres, demandés à Paris, quand, sur le conseil de Pierre Denis et de Sturel, il voulut étudier les besoins du peuple et donner une doctrine au boulangisme ; à tous instants, il se levait pour aller dans la chambre voisine, où Mme de Bonnemains se mourait d'une pleurésie dégénérée en phtisie et surtout de ses angoisses.
Les hommes peuvent supporter les violences de la lutte et même affronter, tête haute, la catastrophe finale. Il faut avoir son sport, et nul sport sans risques. Le bonheur, c'est d'employer avec le plus d'intensité possible ses facultés. Tenir un rôle, ne fût-il fait que d'efforts et de déboires, c'est à quoi certaines natures sacrifient toutes satisfactions. On admire pour sa raison profonde un propos de l'Empereur à Sainte-Hélène : « J'aime mieux être ici le prisonnier des rois que d'avoir pu passer en Amérique. J'y serais devenu peu à peu un particulier pas très distinct des autres. Je ne pourrais pas me faire à ne pas occuper l'opinion dans le monde. »
Peut-être la diminution des injures dans les journaux serra-t-elle le cœur de Boulanger, parce qu'elle témoignait qu'on l'oubliait ou qu'on le craignait moins : Mme de Bonnemains en trouva toujours assez pour pleurer. Les coups de gueule des chiens qui le traquaient épouvantaient cette mondaine frivole, vaniteuse, adulée, qui jusqu'alors ignorait l'ordure et la cruauté de la vie. Et puis, très croyante, elle se désespérait de ne pouvoir pas régulariser sa situation
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et de quitter la vie en état de péché mortel. D'autres tourments la minaient. Elle trompait le Général sur sa fortune, dès maintenant à peu près détruite. Pour en réaliser les débris, elle entretenait à Paris une correspondance que des domestiques dénoncèrent, qu'il surprit sans la comprendre, qu'elle continua malgré ses serments el qui amena entre eux les scènes les plus déchirantes, en même temps qu'elle épuisait de préoccupations la pauvre dissimulée. La fièvre, la jalousie, les intrigues de la police corrompaient tout autour de ces malheureux. Refusait-elle démanger? il jeûnait. Puisqu'elle ne sortait plus, il se privait de prendre l'air. A peine s'il reposait quelques heures de nuit, el tout le jour il tenait dan- sa main les doigts ridés de sa maîtresse, où les bagues jouaient.
Ils n'aspiraient plus qu'à quitter cet enfer de Jersey et, loin du vent énervant de ta mer, comptaient sur la guérison. Peu de jours avant leur départ pour Bruxelles, Boulanger obtint que Mmc de Bonnemains L'accompagna! au château de Mont- Orgueil. C'était sa promenade préférée parte qu'il voyait de là les côtes de France. Les feuilles déjà poussaient sous le soleil d'avril. La pauvre femme, drapée dans un grand manteau de fourrure el courbée à chaque instant par sa toux, ne descendit pas du landau. Le Général monta sur la hauteur; l'horizon sréclairci1 à cel instant extrême de la journée; Carteret, Port-Bail affleuraient sur une mer magnifique. Il ne pouvait pas détacher de cette petite ligne de terre ses yeux, OÙ les larmes mont aient. Ou en tendait dans l'éther glisser le moindre vol. L'impuissance et le regret se tenaient immobile-, à ses côtés. Il s'écoutait
souffrir. S'éloignant encore de quelques pas pour ètre à l'abri des regards, il se laissa tomber à genoux et sanglota. Cette marque légère, là-bas, c'était le lieu de ses bonheurs anéantis. Cette France, il l'avait aimée, d'instinct d'abord, en cœur bien né, et puis en soldat fier de servir; plus tard, en chef chargé de vivre la vie de l'État, de respirer et d'exprimer le souffle de tous; enfin il lui avait dit : « Ne bouge pas ! je me charge d'exécuter tes désirs, tes vengeances. Je veux être la volonté nationale ! » Ivresses disparues ; ainsi s'éloignent ces bateaux sans laisser de trace sur cette mer, et les cris stridents de leurs sirènes s'évanouissent !
Comme il expiait ses faciles fortunes de jadis, en se déchirant à leur souvenir ! Là-bas, ses ennemis triomphaient, et ses amis irrités de sa défaite les rejoignaient pour l'accabler. A la brume, qui maintenant envahissait les espaces, le malheureux voulait crier : « Cache ma patrie, intolérable pour moi, le plus pieux de ses fils, qui me souviens de l'avoir connue d'accord, comme mon cœur, avec tous les mouvements de ma vie. » Où pouvait-il se rejeter? Cette île de Jersey, qui, au premier instant, lui promettait un repos d'amour et d'espoir, avait encadré l'anéantissement de sa politique et la maladie de son amie. En vain se resserrait-il sur soi-même pour s'affirmer ses destinées, il ne se retrouvait plus. Détruit par l'excès d'épreuves ininterrompues, harassé d'un problème insoluble, il voulait se déserter pour vivre en Mmc de Bonnemains, et, dans ce refuge encore, des lettres anonymes, des rapports d'amis, le goût qu'elle avait du mensonge, le venaient tourmenter. Mais autour de ce sentiment il groupait les
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suprêmes ressources de son énergie el de son bel optimisme. Dépouillé de ses dignités, de ses emplois, de tout le butin de sa vie, il redevenait le souslieutenant, l'homme de vingt-deux ans, passionné et naïf; il embrassai! d'un geste violent une petite photographie de M,M de Bonnemains fixée dans son bouton de manchette: • Toi me trahir! quel misérable suis-je donc pour accueillir cette infâme supposition ! >•
Quand il rejoignait la voiture et que la silhouette de cette mourante apparaissait à la portière, il avail hâte de serrer dans ses bras, de réchauffer cette femme glacée par le couchant, sans dégoût, sans connaissance même de la maladie, car c'était le seul regard où pour lui maintenant la sympathie parlât, le seul cœur où il put crier et trouver un écho.
— Oh! mon Georges, disait-elle de sa v i\ singulière, qui seule dans -a personne n'avait guère changé, je crois que bientôt nous allons être séparés.
— Me séparer de toi! Jamais! Si tu pars la première, tti sais bien qu'aussitôt je le rejoindrai. Mais que de belles années non- avons à vivre, quand in seras guérie!
Des beautés disparues pour tous empêchaient cet amant de distinguer h- mal dont les moins perspicaces lisaient l'échéance prochaine dans ce- yeux
Caves, dan- cette face livide et décharnée, dan- ces
lèvres plu- minces qu'un fil; dan- tous ces frissons douloureux. Marguerite de Bonnemains possédait Boulanger par des philtres inexplicables pour qui ignore l'ascendant de- amante- tuberculeuses, classique «m médecine. Dans leur- grandes déceptions,
les ambitieux souvent glissent à l'ivrognerie. Après le désastre législatif de septembre 1889, Boulanger, avide d'oublier, prit de l'opium. Mais c'était un être très sain, un cœur honnête en même temps qu'un tempérament vigoureux : à cinquante-deux ans, il demanda un alibi contre la vie à l'amour. Le charme romantique de la Dame aux camélias comporte une rude explication : la tuberculine renferme, entre autres poisons, une des substances aphrodisiaques les plus puissantes qu'on connaisse.
Sturel fixait peu son esprit sur la maladie de Mme de Bonnemains. Il entra dans la maison de Bruxelles, non pas avec les précautions qu'il faut chez les moribondes, mais solidement et ramassant ses forces pour faire surgir celles du Général. Incapable de sortir des idées qu'éveille en lui le nom de Boulanger, il méconnaît dans ce petit hôtel tout envahi par l'odeur de la phtisie une incomparable valeur tragique. Il y trouve seulement ce qu'ont ressenti les Déroulède, les Laguerre, les Renaudin, et qu'ils traduisirent tous selon leur tempérament : l'irritation de ne pouvoir pas faire galoper la jument qui est morte.
Tandis que Déroulède dit : « Eh bien ! je m'attellerai à cette tâche ; » Laguerre : « C'est une partie perdue, cherchons ailleurs; » Renaudin : « Pourraije du moins vendre sa peau? » Sturel, les yeux obstinément fermés, se répète : « Ce sera beau si, lui et moi, nous piétinons enfin les parlementaires. » Boulanger l'approuve en principe, l'encourage à se documenter et laisse entrevoir qu'il pourra disposer de quelque argent pour l'achat des preuves.
L'ÉPUISEMENT NERVEUX CHEZ LE GÉNÉRAL
Même il plaisante el c'est bien toujours le même
personnage, légèrement épais>i. avec quelques Bis d'argent. M;ii> un autre visiteur, et moins tendu dans son désir que Sturel, sentirai! sous d'anciens mots, sous d'anciennes attitudes, la mollesse du corps et de la volonté. Quelle sinistre maigreur prend désormais cette biographie tout à l'heure si ample : La politique de compartiments se rétrécit aujourd'hui à d'humbles intérêts : Boulanger se compose une figure d'énergie pour Sturel, de sérénité pour sa mère, de confiance au chevet de sa maîtie--i'.
Chez celle-ci, même hypocrisie par tendress Balzac, voulant marquer le sublime du pathétique, écrit : « On eût dit une mère mourante obligée de laisser ses enfant- dans un abîme de misère, sans pouvoir leur léguer aucune protection humaine. » Cette douleur extrême et sur soi et sur lui, elle n'a même pas l'apaisement de la laisser déborder. Elle crache ses poumons el ravale ses pensées. Le héros d'un drame, quand toul son sang -"échappe. es( porté par ce que l'action dégage d'ivresse. Le général Boulanger arrive au dénouement à demi anesthésié par le tourbillon qui le bat. Mais les malheureuses femmesl La mère de Boulanger sous tant d'émois
perd la rai-on. M"" de BonnemainS, petite mondaine avec toutes les frivolités, avait souffert au milieu des succès de ne pas obtenir l'annulation de son mariage et le divorce du Général; à l'heure des revers, on la traîna publiquement dans l'ordure; en
juillet 18(.U, elle meurt.
Sturel vint pour l'enterrement. Et sur le pas du
petit hôtel, rue Montoyer. en attendant la sortie du
corps, il pensait que le Général, désormais plus libre d'esprit, oserait sans doute davantage. Cependant, au premier étage, le malheureux, agenouillé dans les fleurs funéraires, s'épuisait à prendre en soi toute la morte.
Autour de cette maison du désespoir, tapageait la curiosité indiscrète et dure des Belges. Leurs ébats faillirent renverser le cercueil. Le Général, en habit noir, avec la plaque de la Légion d'honneur, livide, mais redressant le front, instinctivement tendit ses mains tremblantes. Au cimetière, on dut le soutenir, puis il demeura seul près de la tombe, où il renouvelait un serment.
La délégation de ses amis parisiens attendait, groupée à la porte du cimetière. Parmi eux, Déroulède, qu'il n'avait pas vu depuis le terrible « Paraître ou disparaître » de Jersey. Quand le chef passa, ils saluèrent profondément. Ils le suivirent de loin jusqu'à la rue Montoyer. Sturel pénétra jusqu'au Général :
— Vos amis franchissent votre seuil; ils vont retourner à Paris ; ne les verrez-vous pas? Ils servent toujours votre cause.
Méconnaissable, le visage encore jeune sous ses larmes, mais indécis de gestes et titubant presque, il refusa d'abord. Puis il fit signe de les appeler. Il ne put rien dire et chancela sur leurs poitrines.
Avec eux tous, Sturel regagna Paris. Il calculait qu'avant six semaines, décemment, il ne pourrait pas entretenir des ignominies panamistes le Général.
L'agonie dans la solitude commençait. Tant d'injures subies et les plus honteuses diffamations, les
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échecs électoraux, la trahison de ses partisans, sa méfiance éveillée envers les plus fidèles, ^accaparement de son programme par ses adversaires, le succès de la Revue de 1891, Cronstadl surtout,
grande manifestation franco-russe «ju'il avait toujours rêvé de présider et dont l'honneur lui échappait, voilà quelles secousses usèrent son énergie el l'amenèrent aux extrêmes frontières où l'on n'a plus qu'un pas pour entrer dans la mort. Et ce qui l'y jeta, ce fut ce désert moral dès le soir de l'enterrement.
Depui> trois ans, ne pouvoir être sincère avec personne! N'avoir le droit ni de faiblir ni de s'inquiéter. Être le soldat chancelant qui aie sa blessure, le chef qui, se sachant trahi, affirme sa confiance. Sourire des attaques et des circonstances qui Pémouvaienl le plus fortement, se faire voir dédaigneux, calme el sûr! Attitude nécessaire, mais rien n'use davantage. Et, comme il faut que les femmes pleurent, Ifhommes les plus hommes ont besoin, à certains instants, de se détendre dans le découragement, d'avouer leurs craintes. Mme de Bonnemains n'avait jamais rien entendu à la politique; mondaine, un peu sèche, elle ne possédait pas une âme boulangiste, mais jamais sa foi au succès ne s'ébranla. Qui donc pouvait accueillir les calomnies de leur- adversaires ou dominer l'étoile de SOU ami? La société d'une femme Si optimiste devenait d'autant plus précieuse
au Général que son système nerveux s'exaspérail sous la série indéfinie des impressions pénibles. Au-^i. quand la mort lui enleva cette tendre intimité, il trouva un moindre effort à mourir qu'à continuer
de vivre. Il lâcha la vie. comme tel individu, pour
échapper à l'angoisse du vide, abandonne avec volupté son point d'appui sur l'abîme.
Nul doute qu'un traitement sérieux, grand air, repos absolu, hydrothérapie, peut-être un séjour à la Maloya, dans de telles extrémités, ne puissent redonner du ton, ressusciter l'énergie morte. Mais c'est là qu'une fois de plus se vérifie une formule de Goethe : « On meurt seulement quand on le veut bien. » Exacte dans le sens de ces philosophes qui conçoivent l'inconscient comme une volonté, cette phrase ici sera prise à la lettre. Le Général voulut mourir. Dans son cerveau s'était introduite l'idée fixe qui finit par nécessiter l'acte. Ce n'était plus : « Je veux rendre à la France Metz et Strasbourg, » ou bien : « Me venger de Constans ! » mais : « Je veux dormir mon dernier sommeil tranquille auprès de celle qui m'a été dévouée corps et âme et qui n'obtint en récompense de son sublime abandon que l'injure et la calomnie. »
Voilà que le héros devient élégiaque, signe qu'il se détruit complètement. La fatigue poussée jusqu'à l'usure donne des sentiments attendris. Presque tous les vieillards, en finissant, remercient et murmurent : « Dormir... tranquille... » Ces derniers mots nous sortent de la tragédie pour nous entrer au cimetière ; et, d'une importante vie publique, on passe dans ces intimités que l'on ne peut commenter qu'en baissant la voix.
Le petit groupe des fidèles où fréquentait assi. dûment Sturel se communiquait, en septembre 1891, des lettres du Général Boulanger qui sentent la mort. Il écrivait à une amie :
» Vous savez bien que mon existence actuelle est
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un supplice atroce; que, si je le supporte encore aux yeux des indifférents, c'est que je veux accomplir jusqu'au bout ce que je considère comme un devoir. Le jour où, tôt ou tard, je n'en pourrai plus, le jour où mes forces seront épuisées, au moins vous me rendrez cette justice que, le cœur brisé, j'ai tenu bon jusqu'au moment où la lutte avec la vie m'a terrassé. Si vous saviez tout ce que les lettres politiques me coûtent à écrire, tout ce que les visites me coûtenl à recevoir, vrai, vous auriez pitié de moi, et pourtant, je le répète, j'irai jusqu'au bout. »
De tels documents établissent avec netteté l'épuisement nerveux. Cet état ne va guère sans insomnies mêlées d'images délirantes. C'est le chemin de l'hallucination. Les boulangistes commentaient avec une inquiétude grandissante cet autre fragment de lettre. admirable couplet de lyrisme, de sincérité et de douleur :
<* Nous nous aimions tant, nous nous étions tellement identifiés que nous ne formions qu'un; et c'était indissoluble. En partant, elle a emporté non pas seulement la moitié de moi-même, mais tout ce qu'il y avait de bon. de noble, de généreux en moi. Je VOUS
le dis simplement, mais véridiquement : je ne suis qu'un corps sans âme. je vis machinalement. Et puis Chaque nuit, je la revois, jamais malade, mais belle, resplendissante, avec son corps impeccable et son âme toute de bonté et de nobles sentiments, qui un1
tend les bras et me rappelle toutes ce$ phrases folles
que je lui redisais sans cesse, H toujours eu me
l'éveillant j'ai dans l'oreille sa \<>i\ triste, résignée, me dis.-mt : - .le t'attends. "
Lumières certaines sur ce problème si passionnant
d'une àme et d'un corps énergiques que des coups savants arrivent à jeter bas !
Sturel voulut s'assurer par lui-même des forces qui restaient au malheureux où il s'obstinait à placer des espoirs chaque jour plus âpres. Il manquait dans la circonstance de puissance représentative. Mais il vit dans cette ville bruyante son Général sans un ami, sans une sympathie ; il contempla cette triste rue en pente, ce petit hôtel de la mort, ces lettres amoncelées qui se plaignaient, quêtaient de l'argent, près de celui qui n'avait plus cinq cents francs dans ses tiroirs.
Ce chef déserté, cet amant assiégé par la mort, •ce double naufragé du bonheur et de la gloire s'engloutissait dans une mer de désespoir sans rivage. Infiniment noble de romanesque simple, au milieu de sa faiblesse qu'il avouait, il prit sur une tablette un volume ouvert et lut à François Sturel, partisan déconcerté, cet admirable ordre du jour de Bonaparte sur le suicide d'un grenadier amoureux :
« Saint-Cloud, 22 floréal an X (12 mai 1802).
« Le Premier Consul ordonne qu'il soit mis à l'ordre de la Garde :
« Qu'un soldat doit savoir vaincre la douleur et la mélancolie des passions ; qu'il y a autant de vrai courage à souffrir avec constance les peines de l'âme qu'à rester fixe sous la mitraille d'une batterie.
« S'abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s'y soustraire, c'est abandonner le champ de bataille avant d'avoir vaincu. »
Il ferma le livre et dit :
L'ÉPUISEMENT NERVEUX CHEZ LE GÉNÉRAL
— Hais suis-je encore un soldai î
Mol sublime et qui découvrit à Sturel L'innocence d'un véritable héros.
Le jeune homme retint ses armes, ce qui lui donna la physionomie d'un grognard de Raffet, droit au port d'armes devant son Empereur.
Ces deux hommes, Boulanger <d Sturel, dignes d un grand emploi, prenaient les proportions <le leur misérable époque.
« Suis-je encore un soldat? ■> Cette douloureuse interrogation, ce doute sur soi-même, voilà la destruction suprême. De tant de diminutions, aucune jusqu'alors n'était moi telle: aussi bien toutes - s autres qualités de républicain, d'antiparlementaire, de faiseur de constitution, lui venaienl des circonstances; en les lui contestant, on n'atteignail pas sa source de vie. Du jour qu'il doute de sa qualité essentielle et Qe se croil plus un soldat, il meurt, es! déjà mort.
Qu'un homme a peu de résistance! Boulanger, «■xtraordinaire force de sentiment, se chargeai! d'énergie-au contact de Tannée e1 delà démocratie* il vivait de nos grandes passions nationales pour la gloire, pour l'égalité et pour l'autorité, du boulangisme enfin. Il tombe sur les genoux quand se dispersenl les foules desquelles il participait, et à terre quand un«l'emme lui manque qui *ui donnait la confiance el l<désir de plaire.
Depuis la mort de Mme de Bonnemains, M" Griffith, cousine du Général, tenait sa maison. De chers amis, M. et Mmc Dutens, séjournaient rue Montoyer. Sturel apprit qu'au moindre bruit, dans cette maison tragique, tous croyaient entendre la détonation d'une
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arme à feu. Le Général ne cachait pas ses intentions :
— Je veux essayer de surmonter ma douleur, mais, si je n'y parviens pas, eh bien! j'en finirai.
Et encore :
— Vous me ferez tous des discours. Comment changerais-je d'avis? Je n'ai plus de goût à rien.
On tâchait de ne pas le quitter. Mais cet homme des foules n'aimait plus que la solitude. Sitôt levé, il se mettait au travail, puis, de dix heures à midi, recevait. A deux heures et demie, après le déjeuner, il rédigeait son courrier. A quatre heures et demie, enfin, il faisait atteler et portait des fleurs au cimetière. Là surtout on redoutait son isolement ; sa mère, sa cousine ou M. Dutens montaient dans sa voiture. Stureï un jour l'accompagna.
Ce lieu mémorable, où l'imagination du général Boulanger qui embrassa tant de choses se rétrécit toute, c'est, dans une triste campagne de banlieue, un cimetière neuf. Les lignes symétriques des tombes s'y développent durement. Seule, l'allée principale est bordée par deux rangs de peupliers qui, pour un désespéré, ont quelque chose d'éperdu et prennent les cieux à témoin sous le doux soleil de septembre. A l'angle de cette voie centrale et du sentier n° 3, Mme de Bonnemains repose parmi les fleurs, auprès d'un épais buisson. Le tertre incliné supporte une colonne brisée et une dalle en pierre bleue de Namur, où se lisent trois lignes :