MARGUERITE
19 décembre 1855-16 juillet 1891 A bientôt.
Boulanger se tint devant cette tombe droit, la tête
L'ÉPUISEMENT NERVEUX CHEZ LE GÉNÉRAL
nue, le regard fixe, les yeux secs el d'une impassibilité que Sturel, en s'éloignaut par discrétion, n'interprétait pas sans angoisse. Des jardiniers direnl au jeune homme que, d'autres fois, une heure entière, le Général marchait, rêvait, sanglotait «•muni.- un enfant. Dans ces soliloques funèbres, toul son être jadis un peu vulgaire, optimiste et sociable, se transformait sous le bénéfice de la douleur.
Delà campagne, en toute saison, s'élève le chanl des morts. Un vent léger le porte et le disperse, comme une senteur, et c'est l'appel qui nous oriente. Au cliquetis des épées, le jeune Achille jusqu'alors distrait, comprit, accepta son destin el les compagnons qui l'attendaient sur leurs barques. La fatalité se compose dans les tombes. Le cri el le vol des oiseaux, la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes du ciel et le silence des espaces nous rendent intelligible la loi de l'incessante décomposition...
Mais qu'importe à Boulanger la raison de l'univers? Né pour agir, il ne s'apaisera dans aucune contemplation. Marguerite étendue dan- sa fosse l'appelle et soulève la terre froide.
Il se répète les mots qu'elle chuchota quand, près de quitter la vie, elle voulait se résumer el lui léguer la certitude de son affection. Plus expressifs que des paroles, il voit les jeux de physionomie, les » ■ i » « » 1 1 vantes, en face desquelles il demeurait impuissant et détruit. Puis elle s'anémiit malgré qu'il lui criât de demeurer.
De ces mortelles circonstances, si l'instincl de conservation, plus forl que ses serments, l'ait évader sa pensée, elle se déchire au passé, au présent, à
l'avenir de sa carrière politique et se rabat, comme dans son refuge, sur ce cadavre. La tombe seule l'abriterait.
Dans ces rêveries de ténèbres, la curiosité des badauds le poursuivait. Pour éviter leurs attroupements, il dut modifier ses heures.
Le 23, il demanda l'autorisation de faire macadamiser les chemins autour de la sépulture. Les 24, 25, 26, 27, 28 septembre, il arrangea sa bibliothèque et chaque matin, dans le fourneau de la cuisine, brûla des lettres et des documents. Il ne s'abaissera pas à la petite guerre même après sa mort. Le César doit dominer et puis amnistier; il voulut au inoins réaliser la seconde partie de ce programme.. Le lundi 28, il paya ses fournisseurs, soin qu'il prenait d'habitude, le premier de chaque mois. Après ce règlement, il ne lui restait qu'un peu de monnaie blanche. Le 29, il demanda à M. Mouton, « pour les classer », ses derniers papiers politiques, les plus importants, et il les détruisit. Le même jour, il écrivit tout au long de sa propre main, sans rature ni hésitation, ses deux testaments, le politique et le privé.
L'un débute ainsi : « Ceci est mon testament politique. Je désire qu'il soit publié après ma mort. Je me tuerai demain... » et se termine par : « Ceci est écrit en entier de ma main, à Bruxelles, 79, rue Monte ver, le 29 septembre 1891, veille de ma mort. » Il y affirme sa confiance dans le triomphe de son parti et déclare disparaître non par découragement, mais en raison d'une douleur qui lui rend tout travail impossible. Il expose son regret de ne pas mourir sur le champ de bataille, en soldat.
Voici les premières lignes du testament privé :.
L'ÉPUISEMENl NERVEUX CHEZ LE GÉNÉRAL
Je me tuerai demain, ne pouvant plu* supporter l'existence sans celle <|ui a été La -cuir joie, le seul bonheur de toute ma vie. Pendanl deux moisel demi j'ai lutté; aujourd'hui je suis à bout. Je u";ii pas grand espoir de la revoir, mais qui sait '. Et du moins je me replonge dans le néanl où l'on ne souffre plus. Ces lignes préambulaires résument tes idées plus intenses qu'étendues qu'il roulait dans sa tête duranl ses Interminables promenades sous les peupliers du cimetière.
A la suite, il inscrit ses legs. A sa cousine germaine! M,,e Griffith, il laisse ses objets mobiliers, les seuls bien- qui lui restent, à condition qu'elle continue à habiter avec la vieille M'1 Boulanger et (luVllo garnisse constamment de fleurs la tombe de M de Bonnèmains. Il désigne nu certain nombre de personnes qui pourront, a titre de souvenirs, choisir un meuble, un tableau, une arme, un objet d'art, un bijou, dans l'hôtel de la rue Montoyer. Il termine «mi disant : i Je désire être inhumé ceci est ma volonté formelle dans le caveau que j'ai fait construire au cimetière d'Ixelles pour ma chère Marguerite, caveau dont j'ai le titre de propriété. Mon corps d«-\ ra être placé dans la case du milieu, juste au-dessus d'elle. Et jamais, sous aucun prétexte, qui que ce soit m- devra être inhumé dans la case supérieure... .!<• demande que l'eu place dans mon cercueil, lequel devra autant que possible être semblable à celui de mon aimée Marguerite, son portrait «M la mèche de ses cheveux que j'aurai sur moi au uimiii.miI de ma mort. Sur la pierre tombale, au-dessous de l'inscription de ma chère Marguerite, avec les mêmes carac tères el la même disposition d'écriture, on devra
inscrire ces quelques mots : « Georges, 29 avril 1837 — 30 septembre 1891. Ai-je bien pu vivre deux mois et demi sans toi ? »
Et le sinistre papier s'achève par la même affirmation de pleine conscience : « Fait et écrit en entier de ma main, à Bruxelles... le 29 septembre 1891, veille de ma mort. »
Le Général porta ces deux documents chez maître Lecocq, notaire, rue d'Arlon. Il se rendit au cimetière et déposa son bouquet de roses et de reinesmarguerites blanches. Il était si fort né avec le désir de plaire qu'il félicita le gardien d'avoir planté un petit sapin dans le sable jaune. Il dit en souriant :
— Dans une année il donnera de l'ombre.
Comme il arrive aux gens braves, s'étant accordé la solution où il penchait, il s'apaisait. Il voyait le bout de sa souffrance. On ne possède aucun détail sur sa dernière nuit. Au matin, le 30 septembre, il commanda la voiture pour aller au cimetière, contre son habitude, avant le déjeuner. Il plaça bien en vue sur son bureau les reçus liasses de ses dépenses à Bruxelles, puis une lettre : « Chère mère, je pars pour un voyage de quelques jours. Ne sois pas inquiète. Je serai bien » ; enfin une liste de douze personnes à qui il priait M. Mouton de télégraphier uniformément : « C'est fini. Venez tout de suite. » L'écriture est tracée d'une main qui ne faiblira pas.
Un condamné à mort claque des dents, se fond en sueur, invoque éperdument la vie, mais lui,- derrière les vitres de son coupé, regarde sans intérêt les rues Montoyer, d'Arlon, du Parnasse, Caroly, de Dublin, de la Paix, la chaussée d'Ixelles, l'avenue des Eperons d'or et la chaussée de Boendael.
L'ÉPUISEMENT NERVEUX CHEZ LE GENERAL
Voilà donc la voie bien imprévue que La destinée ménageait à Georges-Ernest Boulanger-, général français, ancien ministre de la Guerre, ancien député de la Dordogm'. «lu Nord, de la Charente-Inférieure, de la Somme et de la Seine, pour que. la gloire et le pouvoir se fermant devant lui, il parvint quand même aux imaginations de la postérité.
Vers onze heures, il arrive sur la tombe et dépose d'abord un bouquet de roses.
Du cimetière d'Ixelles, dans cette plaine aux terrains vagues, on ne voit rien que le long ciel gris de Belgique. Bqrnave sttr L'échafaud regarda les ouages el dit : o Voici donc ma récompens De quelle conception oratoire se brouillait-il l'esprit ? Passe aux vivants de se payer de mots. Ceux ([ni vont mourir devraient bien comprendre qu'il n'\ a dans L'ordre (\^> laits ni justice ni injustice, mais seulement les incompréhensibles vicissitudes de La vie. Frédéric Le Grand écrit : • Ce qui contribua Le plus à ma complète de la Silésie, c'était... c'était..., et enfin un certain bonheur qui accompagne souvent lajjeunesse et serefuseà L'âge avancé. Si cette grande entreprise avait manqué, Le roi aurait passé pour un prince inconsidéré, qui avait entrepris au delà de ses forces : le succès le lit regarder comme habile autant qu'heureux. Réellement, ce c'est que la fortune qui décide de la réputation; celui qu'elle favorise esl applaudi; celui qu'elle dédaigne est blâmé.
in ouvrier employé aux travaux du cimetière se distrayait a observer les allées et venues du Général
devant la tombe. Ainsi empêché, Celui-ci dut craindre
que, d'un instant à l'antre, son secrétaire, M. Dutens ou Mlle Griffith, étant entrés dans son cabinet.
n'accourussent le fatiguer de leurs supplications. Précisément à onze heures, Sturel apportait rue Montoyer le plan de sa campagne sur le Panama. Sans posséder des preuves juridiques, il avait du moins assemblé une suite de faits certains qui, portés à la connaissance publique, suffisaient pour jeter bas les principaux parlementaires, pour déconsidérer le système et, croyait-il, pour rouvrir les portes au boulangisme.
— Le Général est sorti par exception ce matin, dil Mouton à Sturel.
— Pensez-vous que je le trouverai après son déjeuner ?
— Certainement, il vous recevra.
— Placez alors ce mémoire sur son bureau. J'aimerais qu'il en prît connaissance avant ma visite.
Mouton, petit homme doux, de tournure élégante, «entra dans le cabinet, et Sturel l'entendit soupirer avec effroi : « Oh ! mon Dieu ! » Il dit encore : « Excusez-moi ! » et courut dans la maison en appelant d'une voix étouffée. Il resta une seconde dans la chambre de M. Dutens, et les deux hommes, la figure défaite, repassèrent devant Sturel, avec des gestes excessifs de tout le corps ; lancés dans l'escalier, ils se raidissent pour n'être pas précipités par leur élan. Ils sortirent de l'hôtel, et le visiteur, épouvanté de cette scène, dont il entrevoyait le sens, 'étant descendu, les vit monter chacun dans un fiacre.
En vérité, sont-ce des sages ou des amis de s'opposer à une solution qui représente pour son auteur la plus grande somme de bonheur possible ? Ni des sages ni des amis, mais de bons patriotes. C'est un Français précieux, celui qui va tomber au cimetière
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d'Ixelles, assassiné par des journalistes et des politiciens, maîtres d'une France momentanée et grands
ennemis de la France éternelle.
Onze heures el demie! L'ouvrier a quitté son travail pour aller déjeuner. Le Général, masqué par le buisson, la colonne et le petit sapin, s'assied à terre; le dos appuyé contre la pierre tombale, el se décharge son revolver sur la tempe droite
La balle sortit du côté gauche du crâne, produisant à son entrée un trou presque imperceptible, mais laissanl à l'issue une plaie aussi Large qu'une pièce de deux francs. Le corps roula, tandis que Le sang coulait dans la belle barbe blonde el sur le sable funéraire. La mort fui instantanée. Deux minutes après, M. Dutens d'abord, puis M. Mouton, apparurent. En vain avaient-ils pressé Leurs fiacres, en vain eouraient-ils depuis L'entrée du cimetière. Des visiteurs affolés criaient :
— C'est fini ! Le Généra] Boulanger vient de se hier!