‹ L'appel au soldatChapitre 5 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le mécontentement de Suret-Lefort, la complaisance de Rœmerspacher et de Saint-Phlin, l'enthousiasme de Sturel, la servilité fiévreuse de Renaudin, et puis surtout ce mépris de Bouteiller pour Boulanger et ce ressentiment de Boulanger contre les Bouteillers, présagent le boulangisme. Mais quoique valent ces signes pour le psychologue, il n'y a pas là de faits positifs que puisse relever le politique. Que Jules Ferry appelle le commandant du 1 3e corps « un Saint- Arnaud de café-concert », ou Clemenceau « un général à qui la popularité est venue trop vite », c'est, en réalité, un soldat qui, avec plus ou moins de dépit intérieur, se range au poste assigné par le gouvernement. Et, si de nombreux Français animés de sentiments patriotiques le voudraient voir à la tête de l'armée, combien sont-ils qui, dans leurs rêves, le chargent de modifier le régime politique?

A Clermont, après juillet 1887, il lient simplement le personnage d'un ancien ministre de la Guerre, ton-

jours à la disposition du parti radical et que l'opinion, travaillée par la presse populaire, continue à réclamer. A cette date, le général Boulanger n'esl pas boulangiste.

Il avait le goûl des agents. Très honnête el habitué aux relations hiérarchiques, il aurait pu mal apprécier un Renaud in. Riais, dans ce garçon très allant, il croyail reconnaître un de ces lascars qu'il avait commandés «mi Afrique el de qui les défauts deviennent des vertusà là guerre. Fréquemment le reporter prenait le train du matin pour arriver à Clermont a cinq heures et demie du soir. La voiture à deux chevaux du Général le conduisait à l'hôtel du commandement, an des plus tristes de France. Vingt minutes, il attendait dans nu salon avec \c> officiers d'ordonnance. Il les connaissait tous, depuis le ministère. Avec un fond de pensées bien différent, eux et lui se sentaient des jeunes gens dévoués au même homme, et puis ce journaliste, ce représentant d'une vie libre, un peu bohème, qu'ils n'estimaient guère, distrayait leur imagination d'exilés. Le Général descendait, en veston, la main tendue, très simple, avec sa belle allun- d'homme sûr de sa destinée et avec cette expression à la fois puissante et «louée qui donnait tant de charme à sa physionomie. On passait à la salle a manger. Boulanger échauffait immédiatement la conversation et le- sympathies en l'appelant de -;i voix vibrante et gaie les meilleurs Rochefort • «le la semaine, les bons arguments de la Lanterne. Coulent de se sentir ;'i L'aise, animé par cette cordiale familiarité que créait partout le Général sansc d'être le chef, Renaudin rapportait Les derniers mots des couloirs, les tripotages attribués ;'i Rouvier.

— Cette canaille!

Interrompait Boulanger, qui avait de la netteté dans les épithètes et qui ne pardonnait pas au président du Conseil d'avoir, seul au Parlement, accepté de former un ministère contre lui. Avec une logique simpliste, sans raffiner sa philosophie de l'histoire, il flétrissait « la politique d'aplatissement devant l'Allemagne », qui, disait-il, avait exigé son exclusion des affaires. Enfin il s'enfermait avec Renaudin dans son cabinet où l'on voyait le portrait de Bismarck et le drapeau offert par les Dames de Metz. Ses yeux bleus se fixaient d'une façon plus intense sur le jeune homme, comme pour apprécier sa sincérité, tandis qu'il l'interrogeait sur leurs amis de Paris. En plusieurs fois, pour l'indemniser de ces voyages, des courses qu'il lui demandait, et des brochures de propagande, qui, en réalité, rapportaient de l'argent, il lui donna un millier de francs.

Sa politique consistait à maintenir une telle fermentation qu'on fût obligé de le rappeler. Il ne prétendait pas être un chef de parti; il cherchait à occuper l'opinion. Il recevait ses plans et ses moyens de chaque journée et de chaque conseiller. Très optimiste, mal à l'aise pour se renseigner parce qu'il employait des éléments opposés ou jaloux, il laissait à ses agents la plus grande initiative. Un Renaudin ne se demande jamais : « Quel type de régime est-ce que je tends à produire? » Il s'agite. Parfois, conduit par le besoin de faire un article à tapage, le journaliste se lança dans des attaques ou des indiscrétions qui irritèrent le Général.

Ces subalternes, impuissants pour les grands services, peuvent créer des situations inattendues et

engager ce qu'on réservait. Par là, ils sonl extrêmement dangereux. — Certains Renaudins «lu gouvernement, en cherchant Boulanger, allaient déchaîner une suite de désastres sur leurs pères nourriciers.

En septembre ST. Le honteux Mouchefrin apprit à la préfecture de police, <>ù il entretenait des familiarités, que le sous-chef de la Sûreté, M. Goron, avait levé une bande <lc peau sur le célèbre assassin <>t amoureux Prânzini, pour la faire tanner et monter en porte-cartes. Il échangea contre cent sous ce renseignement avec Renaudin qui. dans le \/\ Siècle, protesta au nom de l'humanité outragée. L<' pittoresque de cette fantaisie occupa l'opinion. Goron sentit venir sa disgrâce; il s'agita, il s'orienta, il vit Mouchefrin et Renaudin : c'était trop tard pour plaider les circonstances atténuantes; il fallait étouffer le scandale sous un pire. Parmi les dénonciations que chaque courrier verse à la Préfecture, le policier distingua une dame Limousin qui espionnait pour L'Allemagne et tripotait avec des généraux français. Mouchefrin et Renaudin se présentèrent chez cette femme comme deux négociants en soieries dis- - à quelque sacrifice d'argent pour nue décoration. La naïve gredine les aboucha avec le général Caffarel, sous-chef d'état-major au ministère «le la Guerre. Renaudin publia au XIX* Siècle s<»u plus bel article : IH général <|ui vend du ruban. Taudis qu'on arrêtait Caffarel, le publie oublia le porte-cartes m peau d'assassin.

Les journalistes officieux ne manquèrent pas de relever que cet officier supérieur avait été introduit an Ministère par le Général Boulanger. DeGlermont, celui-ci s'insurgea, convaincu que cette affaire ne

tendait qu'à le compromettre, et Renaudin, prompt à la riposte, révéla que chez la Limousin la police avait trouvé les lettres de Wilson.

Ce même jour, à la Chambre, le reporter vit le gendre de Grévy, raide, avec sa barbe en broussaille et sa figure sombre, marquée par la fatalité, traverser la salle des Pas-Perdus, au milieu d'une hostilité évidente. Un député républicain le félicita sur son article, en traitant Wilson de mauvais camarade :

— J'avais trouvé un gros entrepreneur prêt à mettre des fonds dans mon journal électoral : il désirait la croix. J'en parlai à Wilson qui m'a de grandes obligations. Il nous fit déjeuner chez Grévy. Huit jours plus tard, mon entrepreneur portait sa subvention à la Petite France de Wilson ! Voilà l'homme !

Un informateur parlementaire, bien connu comme la créature de plusieurs ministrables, l'appela « mon cher confrère » et lui dit :

— Vous voyez toujours Boulanger? Prévenez-le d'éviter les bêtises. On travaille pour lui. Des gens le débarrasseront de l'Elysée.

Déjà allumé par ces encouragements, Renaudin entendit ce même soir, au XIXe Siècle, le patron Portalis commander des notes, une enquête, des articles contre Wilson. Il espéra tout. Il voyait les parlementaires intriguer et la rue s'agiter ; il dit de Boulanger que « c'était couru ». Il promena dans les brasseries l'allégresse d'un soldat pillard qui entend crier « ville prise ». Au sortir d'une réunion où s'était scellée l'alliance « des patriotes et des révolutionnaires » contre Jules Ferry, il se recommandait à Déroulède :

— Promettez-moi de rappeler au Général que je

ne lui demande qu'une chose : La direction du •/ u nal Officiel.

(Jn détail pourtant fui suspeci : il lii passer en <■ dernière heure • au journal une accusation donl la fausseté, démontrée jusqu'à L'évidence, Le Lendemain, amena un reviremenl en faveur «le Wilson. Avait-il touché La forte somme pour créer.ce bon terrain à l'accus

Grévyet sou gendre s'entètaienl à méconnaître la gravité d'un cas où ils ne distinguaient pas Les éléments d'une culpabilité pénale. Et puis ils n'admettaient pas que le président du Conseil. M. Rouvier, fût en mesure de les abandonner.

Le vieux beau-père, devant La nation, faisait figure d'un honorable bourgeois. La simplicité de ses mœurs prêtait à La caricature, mais non à l'odieux. Peutêtre même plaisait-elle à La partie la plus saine de la France démocratique. Grâce à ce scepticisme qu'impose nu demi-siècle de procédure dans les coulisses de La Justice et de L'Histoire, il était arrivée un mépris vraiment républicain des vanités d'apparat. En outre, l'un des plus vieux renards du Palais, nn-rveilleusement prudent et délié, c'étail le meilleur conseil du parlementarisme. Notaires, avoués, légistes, reconnaissez en Maître Grévy toutes vos vertus «'i voire déformation professionnelles! Les survivants des anciennes Assemblées, parfois, à l'heure du toasl officiel, dans les banquets, échangent un sourire, se communiquent à L'oreille quelque souvenir égayant, mais ils sont rares, assagis par l'âge, nullement intéressés ù parler, et la jeune presse, le jeune barreau, Le jeune Parlement ne distinguent rien qu'un vieux bonhomme un peu gri-

Universiîa<j

B1BLI0THECA

Ottaviensit

gou, affaissé vers ses carpes et ses petits-enfants.

Wilson, dans cette campagne, ne veut voir qu'un épisode de la lutte du petit commerce contre les grands magasins. Il connaît ces champions de l'honnêteté publique et il ignore la nation. De là, sa tranquillité dédaigneuse. C'est à la fois un exotique et un maniaque. Cet ancien viveur apporte à tripoter la sombre fièvre du joueur qui sort de son cercle pour courir au claque-dent coudoyer des goujats et risquer son argent, son honneur. C'est moins amour du gain que passion des affaires. Il faut comprendre que certains déployent dans l'intrigue financière l'esthétique de l'art pour l'art : il y a des joueurs forcenés dépourvus de cupidité. D'ailleurs, ses jeux de Bourse, ses ventes d'influence, tout cet interlope le ruinaient.

Le carnaval des généraux, des députés, des entremetteuses, des magistrats, des policiers, des légionnaires faisait un tel tapage que toute la France se mit debout. La Chambre épouvantée autorisa d'ensemble, moins une voix, des poursuites contre Wilson. Trop tard ! Le sentiment public exige maintenant la disparition de Grévy. « Ah ! quel malheur d'avoir un gendre ! » hurlent jour et nuit les camelots. Le vieux Président, comme un Scapin, fait voler les lettres compromettantes et rosser les accusateurs. Paris vient chanter autour de son palais : « Tu nous a fichus dans l'pétrin ! » Dans les couloirs de la Chambre, Bouteiller plaide qu'on ne doit pas sacrifier le Président aux criailleries de la rue. Ce n'est pas sentimentalité en faveur de Grévy : vieux républicain, pourtant, à qui l'on doit des ménagements ; il tait même son goût pour l'intelli-

gence financière de Wilson : ce qu'il blâme vivement, c'est qu'on prétende éliminer des hommes d'Étal en suite d'un déballage public el sur l'invite de l'opinion indisciplinée. Ces sommations de la morale populaire sonl la négation «lu parlementarisme et, proprement, le gouvernemenl direct. Faisanl allusion à la vogue de Boulanger, il ajoute :

— Je crois «[in1 la vertu est, au même degré el pour les mêmes raisons 411e le patriotisme, an élémenl dangereux à exciter dans les masses.

Bouvier, qui l'avait approuvé, commence, vers le is novembre, à hausser les épaules :

— Qu'est-ce que ces systèmes de conduite a priori! Les moyens valeni selon l'occasion et nous devons accepter toul événemenl pour en tirer ce qui peut QOUS servir.

Il n'aurait pas combiné la chute de Grévy, parce que c'étail un peu compliqué et gros de risques : il y vit ses avantages, quand elle fui possible.

Pour atteindre le président de la République, la Chambre, le 19 novembre, renverse le ministère. Magnifiques intrigues de sérail ! Bouteiller lui-même, si averti des traditions <lu lieu, n'arrive point dans sa recherche des causes à voir plus outre que des haines particulières. Le fin du fin lui échappe. Il a connu pourtant l'hostilité entre l'Elysée et le Palais- Bourbon de Gambetta : elle n'était pas purement politique; de pari et d'autre, <»n avait ses hommes d'affaires. Les amis posthumes de Gambetta saisissent aujourd'hui l'occasion de détruire en Wilson un adversaire des conventions » imposées par MM. Baynal, Radiant et Bouvier. On dit deux

mots à Bouteiller dans l'entourage du baron de Reinach. Il sentit le mors, eût voulu se cabrer, mais il réfléchit, et la Vraie République exigea, elle aussi, la démission de Grévy. L'ancien professeur se consolait avec les nécessités de la politique et en songeant que de très grands hommes d'État ont dû publiquement justifier des mesures qu'en leur secret ils déploraient.

Acculé, le vieux Président se résigne, discute, diffère et jamais ne décampe. Pour lui succéder, on désigne M. Jules Ferry, odieux aux radicaux et aux conservateurs, et c'est de leur aversion que Grévy attend un prolongement de bail. Les opportunistes le vouent à la mort en déclinant ses offres de portefeuille ; il ne renonce point à débaucher quelques ministres. Un de ses agents, M. Granet, bat le pavé pour trouver « un homme considérable jouissant d'une grande autorité. »

Comme aux jours de l'incident Schnamelé, le pays s'agite. Énergie inférieure, parce qu'elle ne comporte pas l'acceptation d'un sacrifice, mais tout de même vertueuse, parce qu'elle eût mené le peuple de Paris à envahir l'Elysée et le Palais-Bourbon, et c'est vraiment un mérite civique d'assurer les services de voirie en balayant ces détritus Le général Boulanger retrouve ses grands amis de la Chambre qui l'avaient un peu oublié. Ils estiment qu'on pourrait injecter sa jeune popularité au vieillard que la place de la Concorde, les Champs-Elysées, grouillants de peuple et de bandes organisées, huent depuis huit jours, sans s'interrompre, sinon pour chanter : Il reviendra quand le tambour lui lira. Prié de donner une satisfaction immédiate à la population parisienne par

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le rappel <lu Général aux affaires, le Président réplique avec dédain :

— Le général Boulanger n'esl pas an parle d-

taire.

— L'heure n'esl pas aux parlementaires, répond Déroulède.

M. Grévy, après un silence :

— Je vous comprends, monsieur : vous ue voulez pas me servir, vous voulez vous servir de moi.

— Voyez la situation : on vous donne vos huit jours : nous vous apportons quinze jours.

Grévy sursaute, mais sent d'autan! mieux le lace! des parlementaires à son cou.

— Soit, dit-il, j'accepte.

C'étail le 29 novembre : Clemenceau, Rochefort, Eugène Mayer de la Lanterne . Laisant, Déroulède, qui, dans la nuit précédente, «lu 28 au -2'.». avaient tenu un conciliabule chez Laguerre, s'y retrouvèrent au soir. Après un dîner animé, dans une interminable fumerie, au milieu des tasses de thé, des verres de liqueur et de bière, ils cherchèrent à constituer ce ministère antiferryste qui repêcherait M. Grévy. Les difficultés étaient grandes, el M. Clemenceau, si bien fait pour u'en pas tenir compte el pour marcher quand même, les commentait avec un pessimisme <jui consternait le jeune Laguerre, avide d'aud

Ton- ces conspirateurs s'accordent pour qu'on aide M. Grévj à conserver la Présidence en lui procurant nu ministère. Mais ce ministère dissoudra-t-il les Chambres? ou l>i»'u se bornera-t-il à les proroger pendant un mois? Dans l'un et l'autre cas, subsiste cet obstacle qu'on n'a pas de budget et que I»1 Parlement refusera des douzièmes provisoires. D'ailleurs

que donneront des élections ? et, si l'on se borne à proroger la Chambre, dans quels sentiments reviendra-t-elle ?

On montre à l'Elysée le cabinet où Louis-Napoléon, dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851, arrêta les dernières dispositions de son acte anti-parlementaire. Si le boulangisme, qui n'est pas né en novembre 87, réussit parla suite, c'est- dans le cabinet de Georges Laguerre, rue Saint-Honoré, en face du perron de Saint-Roch où Bonaparte mitrailla les sections, et non loin de la maison de Robespierre, qu'on pourra commémorer les premiers consentements intérieurs de Boulanger à un appel au soldat. Il vit, au cours de ce long débat nocturne, l'immoralité de ces parlementaires qui, en facilitant à Grévy le moyen constitutionnel de se maintenir, l'auraient sauvé contre le vœu du pays. Il démêla dans leur intrigue l'obliquité et la faiblesse des moyens. Renversé dans un fauteuil, un peu à l'écart du cercle principal, il affectait un air ennuyé et lassé. L'aigu Clemenceau semble avoir entrevu ce qui se passait dans l'esprit de cet auditeur muet ; il se pencha vers un voisin :

— Et dire qu'un général français entend tout cela !

Oui, Boulanger entendait que le parlementarisme est un poison du cerveau comme l'alcoolisme, le saturnisme, la syphilis, et que, dans les verbalismes et la vacuité de ce régime, tout Français s'intoxique.

A mesure que le débat se prolongeait, la situation apparaissait inextricable et telle qu'on n'en pouvait sortir que par un coup de force. Clemenceau le marqua avec cette brutalité directe qui fait à la tribune la puissance de ses interventions quand il débute par son éternel : « Il est temps de parler net. »

— Je vous comprends, dit-il, vous von!.'/ boucler le vieux.

On lui fit des raisonnements :

— Il y a des heures <>ù la violence esl légitime contre l'ambition néfaste d'un homme, d'une assemblée, et pour la sécurité nationale.

Mais ii pensait au lendemain.

— .Je vois bien Augereau, dit-il en se levant.

Et sa manière d'enfoncer ses mains dans ses poches, Sun silence gouailleur signifiaient : ■• Après ce Fructidor, (juel Directoire proposez- vous, et quelle tâche, et quel appui pour la remplir? »

Boulanger ae releva pas cel ■ Augereau », cette pointe de son ancien camarade. Mais quelqu'un demanda :

— La garnison de Paris, que ferait-elle, si elle avait à maintenir l'ordre?

Alors on l'entendit qui, du fond de son fauteuil, là derrière, disait :

— On n'a pas besoin de commander l'armée, on la consigne.

Clemenceau se retourna \ ivement.

L'indécision durait, faite d'impuissance el de méfiance. Clemenceau continua d'approuver qu'on prêtai un ministère à Grévj avec Boulanger à la Guerre, niais il refusa de le constituer. Un silence glacial accueillit ce dernier mol qui ruinail la conspiration.

Dès celle époque, Clemenceau étail un cerveau perverti el fatigué. Par la suite el sous le fouet, il put fournira plusieurs reprises quelques mètres «l'une excellente allure, mais, dans ces préliminaires duboulangisme, il ne trouva pas l'énergie de prendre le pouvoir avec Boulanger. Du pouvoir, désormais M

avait peur ; il ne souhaitait que la présidence de la Chambre. Et puis l'orgueilleux, jaloux de son ancien camarade de collège, n'acceptait pas d'être au ministère le protégé de cette grande popularité.

A cet instant, on appela dehors le Général.

M. Le Hérissé, député radical de Rennes, l'attendait sur le palier et lui dit à l'oreille que M. de Martimprey le priait d'entendre une communication importante. Ils descendirent. A la porte, Renaudin veillait clans une voiture.

— A-t-on décidé quelque chose là-haut? dit-il en se précipitant.

Le Général répondit :

— Ils ne savent même pas ce qu'ils veulent; il n'y a plus qu'à dormir.

Le reporter, jaloux de Le Hérissé, les suivit jusqu'à la rue de Monceau. Il attendit quelque temps aux abords de la maison où ils entrèrent, puis, craignant d'être surpris et d'encourir la colère du Général, il alla clans un restaurant de nuit consulter un livre d'adresses. Il press ntit que le Général était chez M. de Martimprey. Il se tut et n'en aima que mieux un chef qui s'engageait à fond.

M. de Martimprey, ancien officier breveté d'artillerie, avait servi sous Boulanger. Il lui exposa qu'afin d'empêcher l'élection cle Jules Ferry, la droite voterait au Congrès pour le candidat quel qu'il fût qui s'engagerait à rappeler au pouvoir le ministre cher à tous les patriotes. Le silence, l'acquiescement peutêtre du Général émurent ce tentateur. Il sortit d'une chambre voisine M. de Mackau, qui tenait à la main des pleins pouvoirs du comte de Paris et qui parla de la gloire enviable cle Monck. Le Général, redevenu

ministre, rendrait la parole au pays, en lui recommandant la monarchie? Après une restauration, titres, honneurs, il posséderait tout avecle commandement suprême de l'armée. C'était voir les choses de loin. Le Général s'en tenait à L'immédiat : écarter Ferry de l'Elysée et rentrera la Guerre. Il promit de eier avec les candidats à la Présidence, Freycinet, Floquet, Brisson et de faire connaître celui qui devait recueillir les suffrages de la Droite

En voiture, il dit à Le Hérissé : a Tout plutôt que Ferry et la guerre civile! » Et, rentré chez Laguerre, il reprit le vocabulaire des radicaux.

On avait l'ait chercher M. Louis Andrieux, L'ancien préfet de police. A quatre heures du malin, il accepta ce que refusait Clemenceau : de recruter à Grévy un cabinet antiferryste. Mais il jugeait impolitique d'engager avec le Parlement un combat à outrance ; il excluait de sa combinaison le Général, il prétendait le dédommager avec le commandement de Paris.

Voilà donc une chose acquise : le général Boulanger n'est plus un homme avec qui Le Parlement puisse négocier. Et Lui-même, au cours de cette nuit, il se place délibérément hors la loi parlementaire. Se concertera la fois avec des Mackau et des Clemenmenceau, c'est tout naturel à un Français, mais criminel à un homme de parti.

A -i\ heure- du matin, ce mercredi 30 novembre, les députés Laguerre et Granet exposèrent leur insuccès à M. Grévy,qui répondit avec dignité augurer fort mal de la République,

Dans la rue. la révolution grondait et jetait 8es ordures si fortes aui fenêtres qu'enfin le 1er décembre, le Président pour tout de bon démissions

jour qu'ils déménagèrent, Mmc Wilson se cramponnait à la rampe en criant : « Sauvez l'honneur de mes enfants. » On a satisfait les désirs extrêmes de cette dame en érigeant un Grévy de marbre à Mont-sous- Vaudrey.

Le congrès parlementaire réuni le 3 décembre à Versailles obéit à sa loi organique de l'élimination des valeurs. On vit M. de Freycinet, à la porte de l'hôtel des Réservoirs, mendier vainement des voix. M. Clemenceau, avec ses fortes qualités d'insolence et de décision, lui fit défection, parce que Ferry gagnait du terrain, et il recommanda M. Sadi Carnot par cette phrase fameuse : « Choississons Carnot comme le plus bête. » On épargna à la France ce raccourci de psychologie. Elle apprécia dans Carnot, sur la foi d'une anecdote où il aurait repoussé une exigence de Wilson, le cocher qui rapporte le portemonnaie.

Des malins étaient parvenus à réduire en intrigue de vaudeville un événement avec lequel on pouvait faire de la bonne tragédie nationale. Ce n'avait été qu'une partie d'escarpolette, une balançoire où Ferry montait, quand Grévy descendait; et, par une farce fréquente dans les vaudevilles, Carnot, comme un troisième larron, était intervenu, tandis que s'allongeait le nez caricatural de M. Ferry.

Dans les combinaisons ministérielles qui suivirent, on ne parla du Général que pour s'accorder à n'en pas vouloir. Les opportunistes demeuraient ses ennemis personnels, et le plus ministrable des radicaux, M. Goblet, avec des affirmations de haute estime, lui déclara que, dans l'état des choses, il ne se chargerait pas de le rappeler aux affaires. Ses amis du Par-

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lemenl eutf-mêmes Le jugeaient fini. Les circonstances qui pouvaient le servir avaient passé. - Suret-Leforl se rapprocha de Bouteiller el il ricanail en parlant du <« pauvre Boulanger ».

A la lin de 1887, L'ancien ministre de LaGuerre pegagne son commandement de Clermont, averti jusqu'à l,i aausée sur ces nommes. Dans l'armée, les camaraderies trompent peu; ce jeune général cordial, après deux années, D'accepté pas encore trahison, reniements, mensonges comme de la politique normale. Au sentiment des injures, il joint une juste appréciation de cç parlementarisme <>ù fou < 1 ir-t rï l>u«* les places sans tenir compte du talent, <>ù l'on pousse aux événements sans souci de L'avenir, sacrifiant toujours le bien public à «les intérêts privés. Maintenant, clic vil avec unr domination singulière dans son esprit, l;i phrase que répétait Naquel aux déjeuners chez Durand : ■ Un régime <>u tout est instable, ou nul n'est sur du Lendemain. En somme, la phase parlementaire, très courte chez Boulanger, lui aura été une espèce «le maladie bienfaisante d'où il sort plus national, (le fut par une nécessité de situation qu'il se prêta quelques jours à un parti. Il dut au radicalisme le moyen d'être populaire. Maintenant;, par les circonstances qui le séparent de M. Clemenceau, par la. marche naturelle de sa pensée, par horreur du verbalisme et des nsdnges du Palais- Bourbon, il S'épure et rejette le joug de ces coteries qui n'ont rien lait, pour relever la France.

Délibérément il s'occupe de rassembler toutes les bonnes volontés; il les mobilise sur des points séparés, eu ne les occupant «pie d'elles-mêmes el ^iii> les renseigner sur Je plan d'ensemble qu'à Leur

insu elles vont servir. Ce sont autant de compartiments politiques où il entre de la même manière qu'un sage dans les idées des personnages divers qu'il veut déterminer.

Vers Noël, il vit une seconde fois les royalistes Mackau et Martimprey. Le 1er janvier 1888, il osa passer la frontière et surprendre à Prangins l'héritier de César, le prince Napoléon. Le 8 février, rentrant de Paris à Clermont, il fut accompagné jusqu'à mi-chemin par un de ces anonymes qui surgissaient de sa popularité pour lui parler de son étoile et de la France. Cet apôtre, pendant deux heures de nuit, lui répéta d'éloquentes généralités que deux mois plus tôt, en novembre, il lui avait déjà portées à l'Hôtel du Louvre ; il ajouta :

— Ces idées et votre rôle, mon Général, par un grand coup vous les pouvez rendre sensibles à toute la nation. Sept députés sont à élire, le 26 février, par la Marne, la Haute-Marne, la Loire, le Maine-et- Loire, les Hautes-Alpes, la Côte-d'Or et le Loiret. Qu'on y distribue des bulletins à votre nom! Voilà une riposte à ceux qui déclarent chaque jour votre popularité finie ! Nous ne voulons pas faire un député, — d'ailleurs vous êtes inéligible, — mais organiser sur votre nom, et en dehors de tous les partis, la concentration nationale. Nous inviterons les électeurs à voter pour vous au premier tour, en leur laissant toute liberté pour le second tour. Manœuvre ii'ès habile : pour se ménager vos partisans, tout Candidat s'abstiendra de vous combattre.

Celui qui parle ainsi, c'est Georges Thiébaud, qui par cette conversation sort de l'obscurité pour entrer dans l'histoire politique de ce temps. Le Général alla

IimiI droil à l'idée essentielle de relie opération'; c'étail de prouver qu'il occupai! [g pensée <!•■ la France. Il résuma leur entente dans ces mots :

— L'essentiel n'es! pas d'être élu, mais d'avoir • le- voix partout.

Georges Thiébaud, avec ane voix chaude, parle cette langue peu souple, mais saisissante <'i d'un forl relief qu'on devrai! appeler le style consulaire. Il a un fronl volontaire, le don des formules, une rare puissance de persuasion. Avec le goûl el la capacité d'imposer 3a discipline, peut-être ae sâurait-il se soumettfeà .- 1 « 1 * - 1 1 1 1 < ' . < ' • • t homme, an teinf brouillé, à l'énergique profil de partisan, esl d'une bumeur qui le voue à s'isoler el à se distinguer. Dans ce premier Instant, nous n'avons qu'à admirer cette constante solitude <!<■ son ambition. Sûr de paraître une recrue précieuse aux partis existants, il es! noble d'idéalisme quand il se refuse à l'enrégimente at opportuniste on orléaniste, eu un mot, parlementaire. Dès L883, il ,-i proposé au parti bonapartiste la suppression de l'hérédité pour ne garder que l'élection par le |>eu|>lc. Qu'il doil être heureux, dans ce \\ <>ù il trouve l'homme <|u'<ui peul mettre sur le pavois !

Leur entretien nocturne continuait. Le général Boulanger «lit :

— Combien faudra-t-i] par département?

Voici dune qu'elle apparaît, la question d'argent, >i grave, m dominante bientôt, lui février isss. nu ni les choses d'une merveilleuse économie. Le Général fournil dix mille francs, Thiébaud quatre mille. Une fois l'affaire commencée el les idées échauffées, le Général trouva six mille francs, el plus tard quatre à

cinq mille pour un reliquat. Ce qui met les sepl départements au scrutin de liste, soit un million d'électeurs, à vingt-cinq mille francs.

Le Général eut 61.000 voix, mais les parlementaires tenaient leur délit. Seize jours plus tard, le 14 mars 1888, ils le relevaient de son commandement et le plaçaient en non-activité par retrait d'emploi.

A cet instant, d'un vague état de conscience nationale, naît une politique. Une fièvre profonde, endémique, dans notre race, s'est enrichie rapidement sous nos yeux de caractères circonstanciels. Voici le boulangisme complet. « A bas les voleurs! » — lu ]><>lilique de compartiments, — le besoin d'argent, — le steeple chase électoral — les quatre thèmes qui viennent d'apparaître dans cette ouverture du drame demeureront ses quatre motifs principaux, où l'on pourrait déjà découvrir ses raisons de mort.

cmapitiu; IV

« Rassurez les Français, fortifies les

Bavarois, intimidez les Saxons, flatte/.

lea Hollandais, donnes de lencens au\ Danois, jouez-vous «les Hanovriens, et toutcz-vous des Autrichiens. »

(Frédéric le <irand a son ministre d'État.

Prévenu par dépêche de sa mise en disponibilité, qui. le K) mars, dans le J<>ur,i<il officiel, étonna même les |><>liiii|u<'-. le Général débarquai! à Paris, dès le 16, pour organiser son parti, et immédiatement, à cinq heures «lu matin, il trouvai! chez Laguerre MM. Rochefort, Laisant, Le Hérissé, Laur, auxquels s'allaienl joindre, dans la journée, MM. B<>rie, Brugelles, Chevillon, Susini, Duguyot, Déroulède, Lalou, Eugène Mayer, Michelin, Vergoin, — <lau^ la semaine, MM. Vacher cl Laporte, — ■ ci un mois |>lu> lard. MM. Naquel ri Saint-Martin.

Plusieurs de ces noms évoquaien! dans l'imagination publique des sentiments peu propres a L'union de tous les Français. Bien armes contre les adver saires du Général, un Rochefort, un Laisant, un

Laguerre, un Naquet (levaient aussi écarter certaines sympathies. Un individu, quelle que soit son énergie propre, appartient à son temps i et le verbe « appartenir » ne doit pas être pris au figuré); il est encadré par ses contemporains, soumis aux conditions générales de la société où il se développe. Les collaborateurs que pouvait choisir Boulanger n'avaient pas attendu pour recevoir une âme la chaude flamme qui soulevait le ballon boulangiste. Les Naquet entraînèrent le héros national, le pur que le peuple appelait, dans une politique réaliste où il était tout à fait impropre.

A cet anneau lumineux et liés déterminé que lui constituait son comité, n'aurait-il pas dû préférer un halo de sympathie, des régions flottantes où il eût cultivé certaines bonnes volontés timides qui se retirèrent quand il voulut les éclairer fortement et que, transportant dans son action publique la discipline militaire, il exigea qu'on fût tout à lui? Fidèle à son tempérament, il ramassait toutes ses forces pour prendre l'offensive, monter à l'assaut.

Le 25 mars, sans s'être présenté, il obtient dans l'Aisne 45.000 suffrages, contre \ 7.000 au républicain Doumer et 25.000 au réactionnaire Jacquemard, et dans les Bouches-du-Rhône 12,083 voix. Dès lors, qu'il soit en disponibilité, cela ne suffit plus aux parlementaires qui réclament sa mise à la retraite.

Le surlendemain soir, Suret-Lefort, Sturel, llœmerspacher et Saint-Phlin commentaient ces grands événements au Luxembourg, sur cette terrasse italienne où Mouchefrin et Racadot avaient tant espéré de leu r journal. Renaudin, qui descendait de «l'Odéon- Batignollcs », du plus loin qu'il les vit, leur cria :

STUREL CHEZ LE SYXDIC DES Ml.' ONTENTS 115

— Ça 5 esl :

I! mourail de joie, parce que son chef étail ch de l'armée. Seul. Suret-Lefort étail à hauteur pour comprendre, et il donnail de petites tapes ami< sur l'épaule du digne Renaud tn, quand Sturel et Saint-Phlin s'indignaieni .

Le reporter, qui décidément devenait un personavail assisté à un dîner du Général, la veille au soir, chez Durand.

— Nous avons examiné un par un les membres de la commission d'enquête. Il esl très inquiet. < Mi i . mes enfants, la mise à la retraite esl certaine. Enfin, il nous appartient !

Suret-Lefort voulul bien éclairer ses amis de plus en plus scandalis< -

— Boulanger, ministre <l<' la Guerre, c'était un général qui montait en grade. Nous ue pouvions pas nous intéresser à un troupier satisfait. Mais le voici contraint de devenir un élément intéressant de notre politique.

Renaud in rapportait encore de ce dîner le texte d'une proclamation <|iu\ le >ï mars, le Général adressait aux électeurs <lu Nord. On y lisait, pour la preJ mière fois - Dissolution, Révision, Constituante *,que le journaliste commentait sur un ton de guerre civile.

Hœmerspacher haussa lus épaules.

— Il devait rester dans l'armée, ou, du moins, à tout prix, en disponibilité. Au moins il était inéligible. S'il entre à la Chambre et s'il affiche un programme, quelle diminution ! Il deviendra un simple appoint au milieu des autres partis et commencera de jouer ce même jeu parlementaire dont le d< jette la Dation vers lui.

Renaudin, bruyamment, pour affirmer son optimisme, proposait des paris, tandis que Suret-Lefort, de sa voix âpre et sèche, poussait Rœmerspacher qu'un avocat ne démonte pas.

— Tu l'aimais mieux soldat. Le voilà devenu homme politique. Que doit-il faire?

— La révolution de Février à peine accomplie. Louis-Napoléon arrivait à Paris, puis il repartit pour l'Angleterre attendre son moment. Pourquoi Boulanger ne se tairait-il pas jusqu'au trimestre qui précédera les élections générales?

— Alors! — dit Suret-Lefort, avec la fatuité d'un président de conférence Mole, — tu penses qu'il peut nous prendre, nous laisser et nous retrouver à ses heures ?

— Si c'est de vous autres politiciens qu'il s'occupe, qu'il aille tranquillement s'asseoir ou milieu du parti radical.

— Clemenceau, intervint Renaudin, ne veut plus de Boulanger.

— Clemenceau n'a aucune qualité pour excommunier, et, très vite, il serait obligé de marcher avec et derrière Boulanger. Pour le Général, au Parlement, le radicalisme fait le seul terrain dattente.

— Comment, llœmerspacher, — dit Saint-Phlin avec une douleur très réelle, — tu voudrais faire de Boulanger un simple radical? Pourquoi, dès lors, s'intéresser à lui?

« Allons ! bon ! » se dirent dans un regard Rœmerspacher et Suret-Lefort, « le voilà qui introduit Je point de vue moral! » Et le jeune historien plaisantant son ami :

STUREL CHEZ LE SYNDIC DES MÉCONTENTS in

— Ça oe t'amuserai! p;i> de le voir entraîner ensemble les radicaux <ii les bonapartistes démocrates? Un beau travail, pourtant, Saint-Phlin, de fusionner ces deux fractions sœurs, H qui nécessairement s'accomplira !

— L'important, — dit Sturel, convaincu <|u'il conciltail tout le inonde, — L'important, c'esl qu'il exécute l'opération anti-parlementaire.

— Malle! s'écria Rœmerspacher, cela, c'est autre chose : c'esl une aventure ! On ne peut la tenter que du gouvernement. Y laissera-t-on jamais remonter l'homme qui éveille «le pareilles idées?

Le moi •• aventure •• grisa Sturel; il le commenta en termes ardents el vagues.

Suret-Leforl H Renaudin offrirenl à leurs amis «l'- If- présenter au Général. Seul, Rœmerspacher refusa :

— Vous gardez la lièvre que nous prîmes au tombeau <l«' Napoléon. Qu'est-ce qu'un homme! Le boulangisme intéressant n'es! pas en Boulanger! il faudrait visiter le pays el se rendre compte de la fermentation nationale.

Saint-Phlin adopta avec beaucoup de vivacité cette dernière vue.

Le ministère compléta la mise à la retraite de Boulanger par l'acquittement de Wilson. Dans tes couloirs de la Chambre, Bouteiller >•' félicitai! de cette coïncidence :

— On a trop cédé à la démagogie; au pays qui acclame dans Boulanger un chef, il raul montrer un gouverne nt.

Cependant, ces violents coups «le barre mettaient le Parlemenl «mi travers du courant, et la France su

précipitait toute contre le système. Dans les régions les plus diverses, la puissante excitation des masses cherchait à s'exprimer. Le 8 avril, l'Aube lui donne 8,500 voix, et la Dordogne 59,000 contre 36,000 ; le 15 avril, c'est le Nord par 127,000 voix contre 76,000 à M. Moreau, radical. De l'ensemble du territoire, monte ce cri d'amour : « Vive Boulanger! » En avril 1888, on ne distingue pas encore d'îlot insensible. L'enthousiasme se mêle d'une fièvre de jeu. Pour Boulanger, la nation parie contre les parlementaires. Le jeudi 10 avril, Sturel le voit qui se rend à la Chambre au milieu d'un concours immense de peuple, dans un landau superbe, dont les deux alezans portent aux oreilles des cocardes vertes et rouges, et le cocher, le groom, à la boutonnière des œillets rouges. De ce « Vive Boulanger! » sonore, obstiné, qui assourdit et commande la nation, il n'est pas singulier qu'un jeune homme ardent, au retour d'Italie, ressente de la mélancolie. C'est avec une sorte d'envie généreuse que Sturel surveille ce favori des foules et du destin. Le 20 avril, au Quartier latin, il entend des étudiants crier : « A bas Boulanger! » Quelle désolation que la jeunesse ait été élevée de façon à ricaner, quand on veut lui faire voir le boulangisme comme un instant de la tradition française ! Parce qu'elle ne possède pas cette tradition en soi, elle refuse de l'imposer à ce mouvement. Que notre pays ail une vie propre, un caractère, des destinées, c'est au moins une croyance instinctive chez les masses, et chaque fois elles s'émeuvent, si l'on touche ce point de leur, sensibilité. Cette conception manque au plus grand nombre des intellectuels : ces prétendus inventeurs de leurs pensées, qui sont les

esprits les pi us serfs, ne L'ayanI pas trouvée chez l<is professeurs pour lesquels ils aégUgenl les humbles, leurs aéeêtres. Maîtres ef élèves se bornenJ à épiloguer sur Le génie du Généra] e1 ils avilissent ce mouvement jusqu'à faire d'un réveil national • La boulange ».

Dégoûté par ces traîtres à ta race el résolu de suivre son devoir », le jeune homme confirme à Suret-Leforl son désir de saluer le chef.

Ils préviennent Saint-Phlin. Celui-ci prend fort au sérieux tout ce qui Le concerne; il pense qu'une \ isite présuppose un complet accord el qu'auparavanl le Général <l<>ii L'édifier sur se- intentions, rue morgue insensible de propriétaire campagnard ramenail à La même expectative où Rœmerspacher se tenail avec l;i réserved'uu homme <!<■ méthode. Il voyail à Paris un petil groupe de jeunes gens de bonnes familles, d'esprit assez cultivé, un peu médiocres, catholiques, plus ou moins monarchistes el qui, par Leur éducation el par leur milieu, a'avaienl de goût que pour L'armée el La terre. Ayant peu l'occasion d'agir, ils se prenaienl fort au sérieux dans Leurs velléités. 1K se dirent près de L'oreille : ■■ Nous avons un moyen <l<i toucher Boulanger. • Saint-Pblin apporta à Sturel une uote de leur manière. Us demandaiênl l'abandon de huile tracasserie religieuse, mais voici l'essentiel :

Puisque chacun, écrivaient-ils, reconnail que les rouages administratifs el la paperasserie devraienl être siui|)lilit's. pourquoi des postes tels que préfectures, sous-préfectures, recettes générales, ne seraient-ils pas supprimés el leurs attributions déléguée^ à dos officiera supérieurs en activité?... Le

général Boulanger accepterait-il que l'armée assurai les grands services publics et qu'un chef de corps administrât les territoires de son commandement?... Nous entendons d'ailleurs qu'il conviendrait de décentraliser les pouvoirs régionaux et communaux; d'alléger l'Etat de prérogatives qui le rendent odieux dans les petits détails, et de remettre aux citoyens les intérêts locaux. »

Sturel se chargea sans enthousiasme de remettre ce programme au Général. Son sens critique avait cessé de collaborer à son boulangisme. « Vive Boulanger! » fait pour lui un total d'affirmation suffisant : c'est le coup de clairon dont frémit sa moelle épinière, toute la série de ses réflexes, et qui contente ses besoins de discipline et de fraternité, son désir de se rallier à la France éternelle.

Le lundi 24 avril, à neuf heures du matin, Suret- Lefort et Sturel montèrent au quatrième étage de l'Hôtel du Louvre. Il n'y avait pas d'antichambre. . Le couloir était plein d'une foule épaisse. Suret - Lefort remit sa carte, avec le nom de son ami, au garçon attaché par l'hôtel à la personne du Général. Il l'appelait familièrement Joseph. Joseph se glissa par une porte entrebâillée, de façon que les visiteurs ne vissent pas l'intérieur de la pièce.

— Il n'a que deux chambres, dit Suret-Lefort ; son bureau lui sert de salle à manger.

Au milieu de cette foule, Renaudin évoluait. It s'était donné un rôle de factotum, d'aide de camp. Il espérait qu'après les batailles la révision des grades lui laisserait quelque chose de cette dignité un peu flottante. Tous les matins, sous prétexte de

prendre les ordres du Général pour le journal, il arrivait, causait avec les visiteurs, se rendail compte de leur qualité, et, par un bille! au crayon, prévenait le chef qu'il donnât un tour privilégia à un visiteur intéressant ou qu'il se méfiai d'un raseur. Tandis que ses deux amis attendaient, <l<' h-mps à autre il les rejoignait pour leur présenter cérémonieusement quelque visiteur, qu'avec un sérieux imperturbable, l'ail d'un tour mystificateur de rapiu et d'un instinct cruel, il échauffait d'approbations el de promesses. An fils d'un révoqué du Seize-Mai qui venait se recommander :

— Dépêchez- vous, jeune homme, nous n'avons plus que des sous-préfectures.

A un brave homme qui se scandalisait, disant :

— Notre Général est dans un petit appartement garni, quand un Ferron-la-JHonte s'étale dans les salons du ministère de la Guerre.

— Un pied-à-terre, répondait-il, le temps pour nous «le rebâtir les Tuileries.

Colportés à travers Paris, pris an sérieux par la province, ces traits humoristiques servaient mal le Général. Suret-Lefort souriait obligeamment de

relie vrrvi' basse. Shirel n'écoulait pas.

Sa puissante imagination ramassait ci interprétait chaque objet dans le tumulte de ce corridor. Tout ee désordre lui était clair, car SOI) àme était «le ce mélange. Sans relations, incapable de juger d'après des vues particulières, il interprétait tous ces êtres comme des symboles, des signes. 11^ sont délégués par <•<• grand troupeau des fellahs, qui, fortement attachés le long des siècles au sol, acceptent sans intervenir toutes les dominations : Mai ferment, de

tels volontaires ne laisseront pas s'engourdir les facultés de l'âme nationale.

Suret-Lefort nommait les personnages de quelque importance : Un collaborateur de Rochefort! Ce nom personnifie l'instinct gai et d'attaque qui, surtout depuis deux siècles et sous l'influence de Paris, détermine les gens de notre race à s'indigner des injustices, à s'amuser des mésaventures du pouvoir. Cet autre, un ligueur de Déroulède, garde le vieux souci français de la gloire : les « patriotes », préoccupés avant tout de faire face à l'Europe, répugnent aux subdivisions parlementaires comme à de l'indiscipline. Voici un communard et, à côté, un bonapartiste. Et, si quelque solliciteur, baissant la voix, se plaint qu' « on ne peut rien tirer de Dillon », ou bien se vante de « lui avoir fait entendre le nécessaire », Sturel sourit et se répète qu'on ne va point à la bataille avec des demoiselles.

Que lui importent les motifs, les naissances du boulangisme chez ces hommes! Il a un chatouillement des sens à leur voir l'optimisme et la pleine injustice des partisans. Et regardant la porte du chef, il éprouve au ventre ce petit froid qui, pour un jeune homme, incapable d'ailleurs de perdre la tète, marque le délicieux moment d'une émotion.

Mais voici un mouvement! Un gros homme traverse la foule, du dehors vers le Général. Chacun le nomme et se range.

— C'est Dillon !

Et Sturel revoit immédiatement une gravure de la maison paternelle à Neufchâteau, YEminence gris**, le capucin ami de Richelieu montant un escalier du Louvre au milieu des petits marquis inclinés.

STDREL CHEZ LE SYNDÏC DES MÉCONTENTS

La domesticité des Monsieur 1»' Comte . les deu> pas en avant, les acquiescements â son gesti très poli qui ajourne onl nu beau pittoresque d'autorité et de cafarderie. Quand le personnage est entré chez te Général, Sturel essaye de se l'aire documenter pa Elenaudin qui sail peu de chose :

— In ancien officier, très riche, très dévoué Boulanger; ils étaienl ensemble à Saint-Cyr... Il a gagné beaucoup d'argent, paraît-il, dan- un câble avec Mackay. Attention! mes enfants, vous qui avez des familles, elles pourraient vous recommander à cet argentier, carc'est un peu notre compatriote : du moins, sa sœur habite aux salines de Dieu/.'.

Une poussée encore. Quelqu'un sort de chez le Général, accueilli par un murmure courtisan : e'esl iiaii-m- Naquet, le théoricien du parti. I! s'attarde à causer du chef, qu'il exalte en termes relativement modérés, et par la d'autant plus forts. v. lucidité, sa force de bon sens ne laissent subsister aucune objection. Naquet ne crée pas l'enthousiasme, mais il le justifie. Les sentiments soulevés par ces merveilleux excitateurs, Rochefort et Déroulède, ce légiste les organise.

Soudain, avec ses jeune- secrétaires dont il ne se distingue point par l'âge, mais par un grand air de décision et de hauteur courtoise, Laguerre, qu< trente solliciteurs voudraient arrêter, traverse rapidement la foule, la tête vissée sur un cou rigide, ne regardant ni à ses côtés ni derrière. Déjà Reaaudin s'est élancé pour l'annoncer et l'introduire. In des secrétaires reconnaît au passage un conseiller généra] de province et arrête son jeune patron pour le lui présenter. Sturel voit le gros industrie] qui

s'incline, explique, s'embrouille un peu, et Laguerre, avec une charmante bonne grâce dans la raideur, ,avec un ton âpre auquel succèdent par intervalles des douceurs chantantes, écoute, approuve et termine plus haut, mi-sérieux, mi-plaisant :

— Dans six mois, quand nous serons au pouvoir, nous vous donnerons toutes les satisfactions que vous désirez.

Puis, dégagé par l'habile Renaudin, il disparaît dans la porte que tous envient.

— Il n'a pas trente ans! dit Suret-Lefort à StureJ.

Dix minutes encore, et qu'est-ce donc? Le Général! Oui, lui-même! Il reconduit son favori Laguerre. Debout, cette petite foule, et quel enthousiasme! Il y a deux, trois « Vive Boulanger ! » apaisés aussitôt de sa main. Laguerre, d'une voix haute et sèche, avec l'aspect le plus rare de jeunesse un peu vaine, vient d'appeler Naquet, et tous trois, sur le pas de la chambre, se concertent. Des millions de Français voudraient avoir cette photographie-là.

C'est un chef sur le seuil de sa tente qui confère avec deux principaux lieutenants pour le salut de l'armée. D'un prestige admirable et qui donne aux assistants le désir de se dévouer, comme il se tient avec aisance ! et quelle jeunesse dans les ovations qui l'assaillent 2 « Des armes! à la bataille! » crieraient pour un peu ces civils en chapeau haut. Voilà des personnages bien divers, et qui représentent des formes sociales très variées, même opposées, mais à travers eux tous se conserve l'unité psychologique du boulangisme : l'élan. Une longue hérédité s'émeut dans leurs coeurs pour ce brennus. Ils le voient, l'admirent et lui jurent qu'il vaincra, tandis

ST1 i:i:i. CHEZ LE SYNDIC DES MÉCONTENTS 125

que son œil I > 1 < * 1 1 rapidement estime leur degré d'énergie. Cel œil bleu, à qui l'habitude des ovations n donné, comme il arrive toujours, quelque chose <lc voilé, de défensif, c'esl pourtant un joli oeil de Breton casse-cOu el rêveur, el ce visage qui, dans l'exil el les calculs de Clërmont, .1 pris une expression dure, respire naturellement la camaraderie la plus aimable.

\ ses côtés, heureux de montrer aux troupes u^uel amour il leur inspire, voilà le vieux Naquet. le jeune La guerre : les véritables césariens, les légistes prêts à justifier et à organiser le> pouvoirs que la démocratie remettra à son favori. En latin, César, de r;ri/r,<>. couper, fut d'àbofd le surnom des enfants que l'on tirait du sein de leur mère par une incision, dite « césarienne ». — Pour extraire de la démocratie un homme et le porter à l'empire, il faut, avec des formules de droit, un fer audacieux. In Sturel ne se choque pas de distinguer, éparse dans cette foule, la bandé de Catilina.

Boulanger, après dix secondes, le temps d'électriser celle antichambre, serre trente mains, les plus proches, sur deux centsqui se tendent, el varentrer, mais Renaudin fend celle clientèle :

— Mon Général! et plus bas Suret-Lefort uôus amène un délégué du Quartier latin, <>n il faut réagir contre l'influence du Tonkinois...

- Je sais, dit Boulanger; qu'il entre.

Si Sturel est ému, ce a'est pas d'aborder Boulanger, car il connaît sa place: celle d'un partisan, fier de servir; el. dans une même espèce, le besoin qu'on a les uns des autres fixe, jûstiiie, ci honore Ions les rangs. Ce qui l'énervé jusqu'à I»- pâlir un

peu, c'est ([lie cette chambre pourra devenir, selon la conduite des boulangistes, dont il est, un pèlerinage national. Avec passion il a quêté des souvenirs analogues dans trente villes d'Italie. D'ici part un mouvement qui retentit dans chaque commune pour déplacer des influences, transformer des intérêts, abaisser u relever des milliers de destinées: ces ondes pourront bouleverser l'Europe et relever le niveau descendant de la France. -Depuis une heure, il jouit des signes de la popularité comme un amoureux s'enivre d'anecdotes sur l'amour, et fiévreusement il dit : « Je tous comprends si bien, belles histoires! »>

La ri liesse des sentiments que lui communiquait le Général, il n'aurait pu la mettre à jour sans ridicule. Mais sa physionomie parlait, tandis que Suret- Lefort, en jargon de la Conférence Mole, constatait longuement qu' « au lieu de s'enfoncer dans les profondeurs du peuple où il a sa base et sa force, le gouvernement s'isole sur le terrain parlementaire, dans des préoccupations de plus en plus individuelles ».

Le Général, la tête un peu penchée à gauche, assis derrière une vaste table couverte de dossiers que maintenaient des petits obus et des boites à cigares, faisait, sous cette abondance, une excellente figure à la fois attentive et sympathique. Il savait écouter. Et puis, à défaut des' paroles, le ton de Suret-Lefort, d'une extraordinaire autorité, l'intéressait, car il avait besoin de cette valeur-là.

Renaudin, — comme un maître d'hôtel, dans un cabinet particulier, vaque à son service sans donner une seconde d'attention apparente à la conversation

el aui gestes qui ne peuvenl plus l'étonner, cupail sans bruil à ramasser çà el là des images «l< propagande, des chansons éparses <[in' les éditeurs offraient par reconnaissance à l'homme <l<>ni la popularité les enrichissait. Le reporter les liass puis mil une noie au crayon : Envoyer des remerciements aux dessinateurs el aux chanteurs, pour les trois secrétaires qui, de huit heures du matin ù s< i| >t heures «In soir, suffisaient mal à lani de lettres entassées sur tous les meubles, jusque, dans les fauteuils, el apportant de la France entière des encouragements, des conseils, de L'argent, Trop peu d'argenl néanmoins, car >\i\- la table on voyait des épreuves d'imprimerie : le Généra] prêtail pour cenl mille francs son nom ,•> une publication retentissante de M. Barthélémy, sur la guerre de l(S7n. et, levé à 9epl heures, avant de recevoir, i! examinai I le travail de son collaborateur. A ce l>nreau électoral, ce <|ni maintenait du caractère et, malgré le meuble de veloursrouge, un certain aspeei de tente impériale, «•'('•lait le couloir qu'on entendail bruire au dehors.

Dan- un instant où Suret-Leforl prenait haleine, le Générai se tourna vers Stureh Par éducation, il préférait au verbalisme politique les faits. Il «lit à son jeune s isiteur :

— Vous êtes de Lorraine? In pays de soldats. Eh bien ! que pense-t-oo là-l>a> ?

— Mon Général, vous avez tous les cœurs. Mais l'opportunisme tient le pays par mille influences local*

— Tout cela ne résistera pas : j'irai à eux, il- me verront, je leur parierai.

— Et Vous les enlèverez, mon Général! On s'est créé de vous une image supérieure à tous les partis. Mais existe-il en France les éléments d'un personnel nouveau? Où trouverez-vous vos candidats? Il ne reste hors des affaires que les hobereaux...

— Ce sont de bons toqués !

— ... et les révolutionnaires.

— Des braves gens qui pour une idée se feraient casser la tête... Je n'ai le droit d'excommunier personne ; je fais appel à tous les bons Français, comme le drapeau rallie tous les braves.

— Eh ! dit Suret-Lefort, quel républicain pourrait reprocher au Général d'amener à la République les réactionnaires ?

Boulanger haussa les épaules avec un geste qui signifiait « c'est la simplicité, l'évidence même »!

— Ce parlement! disait-il, c'est d'un chinois! Un jour il faut s'appuyer sur les opportunistes, le lendemain sur les monarchistes, et toujours des soucis purement politiques. Il m'est arrivé d'intervenir et de dire (se tournant vers Suret-Lefort) : « Et la France? qu'est-ce que vous en faites là-dedans? » On me regardait avec des airs ahuris. Eh bien ! ce que voudraient ces braves gens qui de toutes les classes se réunissent dans le boulangisme , c'est fonder le parti de la France : un parti qui renoncerail à la chicane oratoire pour ne s'occuper que des intérêts généraux, imparti sans groupes et qui n'aurait pour souci que le travail dans la paix, avec l'Honneur national pour drapeau.

En parlant, il étudiait la ligure de Sturel qui se hâtait de l'approuver, très vite, pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas à peser ses mots. « Il doit y

avoir ici des choses que je ne comprends pas d'abord,

pensait le jeune homme. <^>i ni le toui serait-il

aussi abordable, aussi plan quejecroislevoir! L'espril de gouvernement, la patience d'écouter d'importuns discours, l'adresse à mener les hommes par leurs passions el par leurs intérêts, el à I»-- amuser par des espérances, voilà l'envers de cette tapisserie qu'après ce bel accueil je serai cerlainemenl autorisé à étudier «le- près. » Comme le flot; quand qous plongeons d'une barque aotre main dans l'eau, vienl à intervalles réguliers qous frapper, les phrases de Boulanger el de Suret-Leforl se brisaient contre l'oreille deSturel sans toucher son intelligence, car il avail l'âme sortie «le lui-même par l'enthousiasme. Le Général marchai! de long en large :

— Expliquez bien à vos amis «pic le parlementarisme, tel que qous le voyons fonctionner, tend à établir une façon d'aristocratie. Je suis un démocrate, el mm pas un partisan de ce corps parlementaire où chacun pense à ses intérêts, jamais à mix de la patrie. Aucune responsabilité n'existe aujourd'hui. Elle esl éparpillée de telle façon que le peuple se trouve en présence <le capes tendues par «I"- professionnels qui toujours se dérobent, jusqu'à ce «pie. lassée, la pauvre bête populaire plie les jarrets, soi! à leur discrétion. .Nous voudrions, n'est-ce pas. que le pays lui le plus souvent possible consulté sur les réformes, El pour les nombreuses questions qu'il ne peul résoudre directement, qu'il sache «lu moins a qui réclamer des comptes.

— Mon Général, dil Suret-Lefort, a celle heure vous avez vingl députés; dans un an, la France entière sera boulangiste, ci on vous portera de force

à la Présidence : il serait habile de ne pas découvrir notre plan, parce que des gens diront que vous ambitionnez la dictature.

— Qui parle de dictature? dit le Général mécontent. M. Grévy, 'M. Carnot, sont-ce des dictateurs?

A ce moment, de la pièce voisine, M. Dillon entra agitant devant son visage, pour la faire sécher, une lettre. II la tendit au Général :

— Vois, Georges, si cela te convient?

Ce tutoiement et ce « Georges » le rendaient digne d'envie. Après un coup d'œil et une approbation, le Général continua :

— Notez que, pour ma part, je n'ai jamais rêvé la présidence de la République. A Clermont-Ferrand, je n'aspirais qu'à rentrer au ministère pour y terminer trois ou quatre réformes suspendues par mon départ. Aujourd'hui, c'est vrai, quelques-uns de mes amis et le sentiment public me font entrevoir .la première magistrature de l'Etat. D'autres, comme Rochefort, qui n'est pas si déraisonnable, voudraient la supprimer. En attendant, elle est accessible à tout citoyen français et on n'a taxé d'ambition aucun de nos présidents.

Dillon se tournait vers les jeunes gens, regardait avec amour le Général et disait par ses gestes, par toute son altitude : « Est-il assez simple, loyal? Comme on le calomnie ! »

— On n'est pas tout seul candidat à la Présidence, continuait Boulanger ; on le devient par un -concours de circonstances subies souvent à regret. En apprenant la décision de la commission d'enquête, mon vieil ami Dillon pleurait.

A ce moment, une entente parfaite de dévouement

pour le chef réunissait ces quatre hommes. Avec les manières d'un mystique et d'un maquignon, Dillon serra la main deè jeunes visiteurs en leur disant :

— Plus vous le verrez, plus vous l'aimerez... Con-

tiiiiii-/. à le défendre.

Rénaudin abandonna les papiers qu'il classait. El d'un accrut plus terre à terre :

— Comte, permettez-moi de vous accompagner : j'aurai <lcu\ mois à vous dire. >i le Général m'autorise à le quitter.

Kl il disparut à la suite du gros homme comme un jeune requin dans le sillage d'un galion. Siui-el se leva, mais Boulanger le retint :

— Que disent vos amis «lu Quartier latin ?

Le .jeune visiteur se souvint de la note de Saint- Phlin, elle lui parut indiscrète el déplacée. Il en tit Je plus bref commentaire et In remil au Général qui la posa >ou> un des obus presse-papier «le -mu bureau. Les quelques réflexions qu'il exprima en réponse, bien que fort prudentes -ni- le fond, étaient plus nettes, plus assurées, en un mot, d'une sincérité plus certaine nue ses déclarations politiques :

— L'objection, disait-il, pour confier à l'armée l'administration des intérêts de l'État, vient d'une méconnaissance de son nouveau caractère national. On se croit toujours en face de prétoriens. Il n'existe pas, il ne doit pas exister de différence entre la nation et l'armée. Dans les règlements que j'ai élaborés, j'ai

tendu à mettre -.>- institutions d'aCCOrd avec notre Société, à exclure ce <|iii subsistait d'esprit de caste

et de brutalité de caserne. L'armée doit manier les individus "de telle façon qu'ils retournent à la vie civile propres à travailler non seulement pour eux-

mêmes, mais pour la collectivité. Elle élève les gens de peu, en les encadrant et en leur donnant l'instruction ; quant aux natures supérieures, qui, laissées à elles seules, nuiraient aussi bien qu'elles serviraient, elle leur apprend leurs responsabilités. Le type Légendaire de la « culotte de peau » ne se crée que dans l'inaction d'un café de province. Il faut savoir ce qu'ont fait aux Indes, pour la puissance et la gloire anglaises, les ofliciers de la Compagnie, tour à tour soldats, géographes, administrateurs, architectes. On affecte d'ignorer la portée d'esprit, la valeur civilisatrice que nos troupes montrèrent en Algérie et dans les expéditions coloniales.

— Ah ! mon Général, dit Sturel émerveillé, si vous aviez pu n'apparaître qu'à la veille des élections de 1889, et d'ici là continuer à servir la France dans l'armée !

— Est-ce donc moi qui ai voulu la quitter?

Les deux visiteurs crurent reconnaître à son accent amer qu'il regrettait une décision où l'avaient poussé des circonstances et des amis. Et dès ce temps, en vérité, il ressentait de l'humeur contre Georges Thiébaud.

— Ou n'agit point avec des timidités, continuaitil. Je fais mon devoir de chef en me saisissant, pour atteindre un but national, de tous les moyens légaux.

— Légaux! dirent railleusement les deux jeunes gens, qui, la seconde d'après, jugèrent Boulanger très fort, parce qu'il ne voulait pas voir leur sourire.

je suis sûr, mon Général, que dans ces lettreslà on ne vous parle pas de légalité, continua Sturel en désignant la formidable correspondance éparse.

— Il y en a de bien bonnes !

STl REL CHEZ LE SYNDIC DES MÉCONTENTS 133

Et, comme s'il rut été fatigué de parler sérieusement, il raconta quelques démarches de ces femmes affolées que la grande aotoriété attire. Sturel vérifia souvent par la suite que ces histoires légères servaient au Général pour écarter les sujets qu'il réservait. Il y trouvait un moyen de créer de la familiarité sans rien donner de -<>i.

Dans celle chambre d'hôtel, banale pour les gens sans imagination, Suret-Leforl dépensait une courte sanerie un peu plébéienne, de basoche, mais que ses vingt-cinq ans faisaient .jeune, souple, amoureuse. Le -"M de sa voix, chacun de ses mouvements approuvaient, admiraient, servaient Boulanger, comme un adolescent une jeune merveille. Oui, ce dur amant • lu succès jouissait de la popularité du Général, comme un jeune homme reconnaissant s'émeul à contempler, à manier la lingerie, les bijoux, les dentelles, les chapeaux d'une jeune femme >a maîtresse.

Où trouver un être plus parfaitement aimable que Boulanger? D'abord, c'est un optimiste déterminé; et. >i celle espèce manque (le philosophie, c'est celle qui dans les relations apporte le plus d'agrément. Avec «le- ressources un peu vulgaires et >an> démêler I.'- ouances ni le ressort d'un homme, il excelle à animer les situations, à rompre les formules trop prolongées dans les présentations, à substituer une

camaraderie de Chef au\ rapports de supérieur a

subalterne.

Au bout d'une demi-heure, il posa la main sur l'épaule dt1 Sturel et, lui donnant congé :

— Vous partez satisfait? Eli bien! revenez me voir souvent !

-- .le "\ai.s te présenter à Naquet, dit Suret-

Lefort, très fier d'avoir ménagé à son ami celle longue audience.

M. Naquet, dans le couloir, feuilletait attentivement un petit livre vert, l'annuaire de la Chambre. Son ami, M. Saint-Martin, suivait par-dessus son épaule, et ils avaient un « Bon! •> un « Mauvais! » sur chaque nom, et parfois, avec un crayon, les cochaient d'un point d'interrogation.

Suret-Lefort s'approcha et nomma Sturel. M. .Naquet, tout à son idée, et qui examinait pour la centième fois si la Compagnie de Panama obtiendrai l'autorisation d'émettre des valeurs à lots, en pri texte pour exposer le boulangisme.

Avec sa belle voix, un peu lente, chantante, qui découpe les mots et leur donne un accent à la fois chaud et métallique ; avec ses magnifiques yeux juifs qui semblent tristes et mouillés de pleurs; avec ses plis sur le front qui simulent un effort cérébral, tandis que sa pensée, au contraire, se déroule en raisonnements d'une prodigieuse aisance; avec sa petite taille et, sur un corps insuffisant, sa magnifique tète de grand bouc ; avec un cigare à la bouche, avec ses rires aimables, ou ses « parfaitement! » « c'est très juste! » qui, sans aucune nuance d'affectation, proclament l'esprit et la clairvoyance de ses moindres interlocuteurs, — cet étrange homme, lucide et aventureux, chétif et infatigable, disait :

— Vous avez vu le Général? N'est-ce pas, personne ne l'aborde sans être conquis... Il rendra un immense service au parti républicain en nous débarrassant du parlementarisme. Comment un système ne serait-il pas condamné, quand, à l'usage, il se révèle inapte à fonctionner pour le travail qu'on

lui demande? Si une œuvre importe au rayonnement de la France el à ta sécurité de l'épargne, l'ouverture du Canal de Panama. Sa réussite dépend peut-être de l'autorisation d'émettre des valeurs à lots. La mise à l'ordre du jour sera demandée ce soir même à la Chambre. J'en causais précisément avec mon bon ami Saint-Martin. La Compagnie el les petits capitalistes Français sonl à la merci <!•■ dos

sous-vétérinaires • à qui la question échappe. Le gouvernement, refusanl de faire son métier, se dé^sintéresse du débal '. Ah ! ce régime cocasse, absurde!

Suret-Lefort, qui a'avail |>a< son boulangisme dans le sang, cru! aimable d'affirmer que toul de même des députés honnêtes e1 capables sauraienl tirer parti de ce déplorable système :

— Ainsi; vous, M. Naquet! Votre admirable campagne du divorce '....

In petit monde s'amassait. Le sénateur, théoricien attitré de Boulanger, crul l'occasion favorable pour répéter une fois <l<' plus sa thèse,, et, laissant de côté le Panama <l«>ni il avait la tête pleine, il développa ses idées Maîtresses el ses rancunes.

— Oui. j'ai l'ail voter la loi sut le divorce, comme vous voulez bien le rappeler, mais elle étail réclamée par d'innombrables mécontents <ln mariage et par toute une littérature. Ma persévérance, comme vous dites, m'a-t-elle permis de faire aboutir rien d'autre? Vous connaissez la filière. Un député fonde sur mie idée de grandes espérances. Pour la faire passer dans la loi. il ii>c de l'initiative parlementaire : ><>n projet dorl indéfiniment dans les carton- des commissions; s'il l'en fait sortir sous forme <l<i rapport, il doit, pour obtenir une place à l'ordre du .i<>ur. lutter non

seulement contre les projets de ses collègues, mais encore et surtout contre, ceux du gouvernement qui ont le pas sur le sien. D'ailleurs, député ou sénateur, il n'a d'action que sur rassemblée où il siège, el quand son idée serait généralement acceptée, il lui faudrait deux, trois, quatre ans pour en faire une loi : mais qu'elle suscite une opposition, c'est par dizaines qu'il devra compter ses années d'intrigues : or, dans dix ans, il sera mort ou non réélu. Cette vue l'amène à penser que l'initiative gouvernementale lui offrirait un meilleur moyen d'action, d'autant que, s'il ne dispose pas du gouvernement, il risque de l'avoir contre lui, les ministres n'aimant guère les projets d'initiative parlementaire, qui risquent de les diviser entre eux et sur lesquels souvent ils culbutent. Il faut donc être ministre. Et voilà le député qui, au lieu de rédiger sa proposition de loi, de la défendre dans le Parlement et dans le pays, poursuit la chute du ministère. Il crée des groupes et des sous-groupes, régiments pour donner l'assaut ; il multiplie les intrigues et les coalitions; il mine. Enfin, jour heureux, il jette bas le ministère : il y est porté; il va faire réussir son projet. Non pas! Il n'est devenu ministre que par une coalition. Ses partisans sont loin de partager toutes ses vues ; uniquement préoccupé de conquérir un portefeuille, il ne s'est point efforcé de les y amener. D'ailleurs, plus (V[[\\ collègue monte contre lui les batteries que luimême montait contre ses prédécesseurs. S'il présente son projet de réforme, il va sombrer devant une coalition nouvelle. Il attend d'être solidement établi ; nul ministre ne constitue une vraie majorité gouvernementale, et celui-ci tombe sans avoir rien accompli

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de son programme intérieur. Député stérile, parce <|ifil s'employait toul à détenir ministre, il aura été ministre stérile, parce qu'il s'employail tout à le demeurer. La mort ou un échec L'entraînent hors de la scène politique sans qu'il ail rien donné que le spectacle d'une agitation destructive el d'une volonté impuissante.

a Le mal gîl dans les institutions parlementaires. Un régime qui place les ministres dans les Chambres

stérilise celles-ci: ts ne discutons jamais ce qui

semble à l'ordre du jour, mais la chute ou la conservation du cabinet. La question de confiance qui se pose à chaque pas, en même temps qu'elle dénature toutes les discussions, entrave la liberté <lu vote. Commenl les députés seraient-ils libres Lorsque les ministres les placent entre un vote déterminé ou une crise ministérielle? El qui donc refuserai! sa voix a un ministre donl il sollicite des perceptions el des bureaux de tabac? El peut-on ne pas solliciter, alors que les électeurs connaissent l'influence décisive d'un député sur les choix <lt^ ministres el exigenl sous peine <le non-réélection qu'il la mette en œuvre? Les intérêts privés priment l'intérêt public el l'administration se désorganise; députas el ministres le déplorent, mais continuent. Il faul séparer les pouvoirs. Dégager ceux qui administrent de ceux <|ui Légifèrent, cantonner les Chambres dans Le travail Législatif, el les ministres dans l'administration, ce serait mettre un terme à cel étal de choses déplorable, et voilà, messieurs, ce «pie non- devons l'aire avec le général Boulanger.

Ce grand patriote a bien vu que oe régime, en paralysant toute action administrative, toute tradi-

tion politique, toute direction suivie dans les négociations internationales et dans le perfectionnement de notre armée, ne tarderait pas à compromettre gravement le parti républicain et la patrie. Nos adversaires eux-mêmes ne peuvent point nier certaines conséquences exécrables de la Constitution de 187£. Je ne parle pas des sympathies occultes que nos succès déterminent dans la Chambre, mais ayezvous suivi les remarquables articles de Bouteiller, dans la Vraie République, sur cette question capitale du Panama? Il déclare hardiment qu'un gouvernement soucieux de l'intérêt public soutiendrait l'entreprise de M. de Lesseps, comme l'Empire a fait pour Suez. Il semble méconnaître que ces fluctuations, ces lâchetés officielles, qu'il dénonce, proviennent du système. Encore nouveau parmi nous, il espère pouvoir tirer parti d'un instrument politique que Gambetta lui-même déclarait d'un mauvais rendement. Heureusement, Boulanger lui épargnera des écoles trop longues. »

Renaudin, qui venait de mettre en voiture le comte Dillon, arrivait dans le groupe juste pour entendre cet optimisme du Nestor boulangiste et, assujettissant son lorgnon, il dit de cette voix où le voyou parisien doublait le traînard lorrain :

— Faudrait que Dillon fît son Arton !

Le sénateur sourit et laissa tomber ce mot que peu de personnes alors pouvaient comprendre.

Sturel, émerveillé des clartés que répandait ce ductile orateur, se disait : « Quel bénéfice d'entendre les principaux acteurs : voilà donc le secret des réflexions qui décident les politiques! » Suret-Lefort, qui, depuis une demi-heure, jouait des épaules pour

rester bien en faoe de Naquet, se mettanl h expliquer d'un air importanl les idées de Bouteiller* il l'interrompit avec passion :

— Qu'est-ce que le Généra] a besoin d'un Bouteille?? Qui donc connaît cel homme-là dans le public?

Le groom Joseph annonça que le Général interrompait ses réceptions pour déjeuner. Comme écoliers quand midi sonne, tous les boulangistes quittèrent bruyamment ces couloirs enfumés de leurs cigarettes. Sturel sentail son corps léger. Aucune chute dans ces escaliers n'aurait pu le briser. 11 se laissait aller, comme un voluptueux à son appétit, aux besoins de son âme partisane. Plus boulangiste que les chefs, i! s'écriail secrètement : a Pas de quartier! Il est bien bon, ce Naquet, «I»1 savoir gréa Bouteiller d'une opinion sur l'affaire de Panama! ■• Il aurait voulu frapper et courir des risques pour le Général. Il était fier d'appartenir à une cause, et, d'ailleurs, après avoir approuvé Saint-Phlin, Boulanger, Suret-Lefort, Renaud in, Naquet et les autres, il demeurait encore plus incapable de' la définir. Il ne comprenait ni les caractères, ni les moyens de ces hommes, mais il s'exaltait, comme un voyageur arrivé de nuit dans une ville inconnue s'enivre d'espaces fameux qu'il distingue mal.

Pour le bonheur de répéter et d'entendre que le succès était assuré, il invita ftehaudin à déjeuner; l>ui>. ensemble, ils allèrent rendre compte de l'entrevue à Saint-Phlin.

Celui-ci attendait «lu Général des paroles plus pleines et plus graves. In récit très chaud ne put suppléerau charme de la présence réelle. D'ailleurs,

le personnage du journaliste suffisait à compromettre dans l'esprit de Saint-Phlin tout ce que Sturel rapportait de favorable.

— Mais enfin, — lui expliquait quelques jouis après Rœmerspacher, toujours porté à le mystifier, — c'est une question de savoir si Ton doit repousser les bonnes volontés qui s'offrent. Une seule fois, et le fait n'est mentionné que par Luc, Jésus-Christ refusa quelqu'un pour disciple. Je penche à croire que, dans une entreprise ayant pour but la réorganisation nationale, le novateur doit idéaliser, comme le conseille Auguste Comte, tous les adhérents qui se présentent, et, dans l'impossibilité de déterminer avec certitude leur mobile, se satisfaire de l'hypothèse la plus simple, à savoir leur parfaite sincérité; car les traiter comme s'ils étaient de bonne foi, c'est le meilleur moyen qu'ils le deviennent.

— Parfaitement! — opinait le sérieux Sturel. — Si le boulangisme n'est pas pur, il le deviendra.

Cette déclaration avivait encore le sourire de Rœmerspacher qui assistait aux accès messianiques de ses amis un peu comme à des séances de table tournante. Agacés de cette réserve moqueuse, ils le sommaient de parler.

— Eh! disait-il, Boulanger est un joli Français, puisqu'il contente deux jolies natures comme les vôtres. Je lui trouve même une influence moralisatrice : n'en déplaise à Saint-Phlin, je lui sais gré d'attirer un Renaudin. Notre Renaudin, qui n'était qu'un cynique assez bas et un journaliste d'affaires, ressent pour son Général du dévouement, au point dé risquer parfois sa situation au XIXe Siècle. Je lui vois maintenant du feu, de l'ardeur, une façon d'en -

thousiad&e. Vive un général qui multiplie les Déroulèdes! Mais ,j<' ue suis ni un artiste ni un homme d'action : ma conscience d'historien, mon honneur spécial, me comprenez-vous? ne me permettenl pas de collaborer avec Déroulède. Mes études mtepprenncni que la France es! une combinaison politique infiniment compliquée el que nous ae connaissons pas : votre Général va agir au hasard, tout comme un autre. C'est son droit d'homme providentiel, mais moi, homme de réflexion, je me déshonorerais si j'affirmais l'efficacité d'un expédient, que d'ailleurs je ae blâme point.

— Il devient un peu eiiishv. disafl Slurel ;i Saint-

Phlin.

Mais Saint-Phlin lui-même réclamait une réponse précise à son questionnaire militariste. Sturel se garda d'embarrasser Boulanger : il renseigna son ami avec Le désir de recruter des partisans plutôt que d'atteindre la vérité. Aiors les jeunes hobereaux demandèrenl (\ii> déclarations publiques. Sturel dépeignil le Général occupé à convertir ><>u comité. Un jour, ;"i Saint-Phlin <|ui le pressait, il répondit sérieusement :

— ( m a'esl pas sûr <!«■ Vergoin !

Saint-Phlin est de ce- esprits lents qui, pressés de prendre une décision, pourraient agir -<>u> une impression artificielle et qui trouvent leur vérité en la laissant se dégager peu à peu de leur conscience. Dans >;i province et dans une propriété où les objets lui parlaient, il avait trouvé des convictions auxquelles il se laissait aller comme à i vie purement

instinctive : dans ce premier nent, il lui eût été

insupportable d'avoir à prouver leur valeur, ca

es

raisons étaient d'ordre moral, tout intime, et insuffisantes pour toucher des tempéraments différents.^ Il ne trouvait pas dans ce que Sture] lui l'apportait du Général et de Naquet, ni même dans la note de ses amis à Boulanger, des idées qui s'appliquassent exactement aux besoins qui vivaient en lui et qu'il ne pouvait d'ailleurs pas formuler. Il repartit pour Saint- Phlin sans avoir donné suite au projet de visite à l'Hôtel du Louvre.

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