‹ L'appel au soldatChapitre 7 sur 46 · STUREL RENCONTRE MADAME DE BELLES · texte numérisé non relu

STUREL RENCONTRE MADAME DE BELLES

degré où il la pousse, l'impertinence oratoire devienl esthétique. Naquet a déposé un projet de loi sur les opérations de jeu qui est une merveille bien supérieure à sa campagne pour le divorce!

Elle répondit par une moue qui le mécontenta. Voulut-elle effacer cette impression, ou bien partageait-elle l'engouement de toute la France? Elle reconnul au moinsque Boulanger était sympathique.

Le Généra] allait de groupe en groupe, conduil par la maîtresse de la maison, distribuant de légers coups • le tête, dès serrements de main, des regards, des paroles d'intelligence, et faisanl son métier de chef <!c parti avec une grâce et un aplomb que cette petite société n'attendait pas d'un homme qui portail un nom si commun. L'opinion que ces gens du monde avaient d'eux-mêmes les disposait à l'admirer du moment qu'il évoluait au milieu d'eux avec aisance. Formé dans les mess d'officiers et dans les réceptions de ministère, capable d'enlever un peuple par son prestige physique dans les parades, il venait, en outre, de tenir des cercles, autrement importants que celui de ce .soir, au cours de sa tournée triomphale dans le Nord. Là-bas, confiant, jamais étonné, toujours égal, tantôt soldat et de grand air. tantôt gentil garçon qui plaisante, il a pressé à chaque station des centaines de mains, parlé avec assurance do modestes intérêts locaux, l't embrassé des <■ petites Alsace-Lorraine » qui pleuraient avec timidité sur leurs œillets rouges : [mis il télégraphiait des tendresses à M"" de Bonnemains. Dans une occasion semblable. Henri IV écrivait à M11, d'Estrées : •■ Une \ mille femme, âgée de quatre-vingts ans. m'est venue

prendre la tête H m'a baisé, .le n'en ai pas ri le pre-

mier. Demain vous dépolluerez ma bouche. » On remarque chez Henri IV et chez Boulanger une certaine bonne humeur militaire que des raffinés appelleront une vulgarité bien française.

— Il est un peu commun, disait Mme de Nelles, mais il a dans les yeux quelque chose de triste.

Quand le jeune homme se leva, elle lui recommanda, en lui donnant sa petite main, de voir M. de Nelles :

— Je désire que vous soyez bons amis.

Les cent cinquante personnes réunies ce soir-là n'ont pas, comme Sturel, attendu le boulangisme pour mettre un intérêt principal dans leur existence, Cependant tous les regards et toutes les conversations sont orientés vers Boulanger. Mais au lieu de l'entourer avec l'âme de son jeune partisan qui est prêt à le porter et qui tremble de lui voir un obstacle, ils ressentent à son endroit la secrète malveillance de tous les publics pour l'orateur, pour le dompteur, pour l'équilibriste qu'on applaudira s'il y force, mais de qui Ton pense d'abord : « Il va culbuter, et ça lui apprendra! »

Peut-être n'y avait-il de parti pris décidé en faveur du Général que chez les boulangistes de sa suite et chez quelques bonapartistes. Ils fraternisaient ces soirs-là comme une veille de bataille.

Sturel rejoignit dans la foule un ancien membre de 1' « Appel au peuple » pour lui demander :

— Nelles est-il des nôtres?

— Dillon vous répondrait que oui. Et moi, je vous dis : « Ne vous fiez jamais à un orléaniste. » Ce grand imbécile de Nelles, orléaniste au fond, je vous le garantis, n'attendait rien que de Jules Ferry quand il

STUREL RENCONTRE MADAME DE NELLES 1 W

était attaché aux AHnires étrangères. I1 a su se glisser sur la liste conservatrice, qui • aux voix ouvrières anti-Ojpportunistes. li siè$ droite el voudrai( par Boulanger retrouver appoint républicain dont il ne peut se passer. Ce sérail une faute irrémédiable si 1»- Général non- embarquai! avec ces gens-là qui le trahiront de boutes façons. Regardez Leurs figures de coquins.

Siui-.'l. dans cette minute, vil cette réunion autrement mesquine qu'il ae lavait jugée d'abord. Toutes ces physionomies tournées vers Boulanger Lui parurénl annoncer la curiosité plutôt que la foi dans le relèvement du pays. Quelques-unes avaient bien de l,i finesse et même, un petit nombre, ae la force, mais le vernis mondain passé sur elles toutes abusai! et repoussait le jeune bemme, habitué au caractère intense <it simple des héros dans les musées italien- et des boulangistes dans les réunions où le sentiment national les animait d'une si ûère ooblesse. 11 méconnaissait les signes de la passion chez ces hommes en frac. Lui <|ni. un instant auparavant, avait l'âme d'un saint-cyrieo à la fête du « Triomphe . et tenait tous ces invités pour des compagnons <le lutte, maintenant il se -«'parait d'eux, et il aurait voulu Le Général austère et logé dans quelque quartier populaire, au cinquième étage du général Foy.

— Que vient faire Boulanger ici?

— Chercher de l'argent, jeune homme, — lui répondit le bonapartiste, tout paternel pour cet entant qui ignorait probablement ce que coûte l'amour «les r« > 1 1 1 <

— Pourquoi ces coquins lui en donneraient-ils?

— Pour le lui reprocher plus tard... Savez-vous

quelle est la politique européenne près de l'Empereur du Maroc? La France, l'Angleterre, l'Allemagne voudraient chacune le décidera accepter un prêt... Quel malheur que le Prince Napoléon n'ait pu obtenir de l'Impératrice un million! — Et s'interrompant : — Connaissez-vous ces deux personnes qui attirent à l'écart le Général et Dillon? Eh bien, voilà les chefs de la Bourse : deux membres du Comité chargé, dit-on, de gérer d'accord avec vous autres les subsides orléanistes.

Sturel, avec la délicatesse de l'adolescence, fut gêné de la dépendance qu'une telle situation, si elle était réelle, faisait dans ce milieu au Général et à ses amis. Il n'avait encore connu que l'enivrement de succès dont il ignorait les moyens : il eut une de ces minutes de clairvoyance où l'on constate qu'il n'y a |>as de place pour les hermines en politique. Au début, cette vérité banale empoisonne l'âme.

Le bonapartiste, cependant, après une longue diatribe contre les orléanistes, pour lesquels il gardait une haine arrivée à son apogée le 4 septembre 1870, s'apercevait bien que son compagnon, dont les regards allaient du Général à Mm<! de Nelles, ne lécoutait plus et il Unissait par une pointe :

— La plupart viennent chercher ici une circonscription; vous, c'est peut-être une jolie femme. Prenez les deux. Mais, si vous m'en croyez, prenez aussi la circonscription à un orléaniste.

Il y a le ton jésuite, le ton franc-maçon, le ton orléaniste, le ton opportuniste, le ton bonapartiste, car chaque parti politique est l'expression d'un tempérament très défini. La bonne santé de ce bougon rendit à Sturel du ressort. Continuellement les pen-

STUREL RENCONTRE MADAME DE NELLES 1M

- succédaient el s'élevaient dans son esprit, aussi nombreuses que les vagues de la mer; elles s'effaçaient les unes les autres, mais allaient dans !<■ même sens pour soulever le général Boulanger.

C'est, après tout, mi jeune homme sans importance qui l'ail son apprentissage, el son ambition a mûri l»lus vite que sa sensibilité ne s'est enrichie. Il s'harmonise difficilement avec le beau morceau de vie sociale qu'est ce salon, parce que, mû par des appétits simples, il est incapable d'accepter la complexité des motifs qu'il entrevoit chez les associés éventuels de espérances.

Il resta un moment immobile; sa figure avait perdu des nuances pour ne plus exprimer qu'une volonté passionnée. Dans celle soirée que poétisent l'élégance du décor, l'éclat aristocratique des femmes et la courtisanerie autour d'un joueur heureux, ce jeune homme de vingt-quatre ans, !<• <l"- appuyé au chambranled'une porte, examine tour à tour MIU de Nelles, installée comme une petite peine, et puis la foule dont le général Boulanger l'ait le centre. Ce chef el • •elle femme lui inspirent une passion renforcée par un magnifique avenir. On ne l'a pas initié jusqu'alors

au\ iii(»yeu> du Général, mai- il les excuse, quels

<|u'il> soient, avec enthousiasme, car la politique n'est-ce pas l'art d'utiliser pour une œuvre nationale le- intérêts les |>lu> divers, !<•> plus mesquins? Et cette pensée de combat durcit ses traits, qui s'adoucissent soudain jusqu'à une gentillesse enfantine, quand il rencontre le regard de M"" de Nelles qui peut-être I»- cherchai .

Elle réfléchissait avec ses yeux, ses épaules nues

el >c- perles, tOUte la lumière de ses salODS, OÙ rien

n'était que luxe, bel ordre, puissance et confiance, puisqu'elle souriait à Sturel.

Alors pensant que, pour saisir tous les objets de ses appétits, il devait rapidement grandir, il se rap* procha du Général. Comme tous les invités de ce soir, mû par son intérêt, il allait chercher la force où les événements l'avaient mise.

Dans ce moment, ceux que le bonapartiste avait appelés les « chefs de la Bourse » exprimaient d'une façon discrète leur répugnance pour de nouvelles candidatures du Général :

— Une suite de casse-cou où chaque fois le parti remet tout en question.

« Us les trouvent trop coûteuses! » pensa immédiatement Sturel.

— N'ayez pas peur, leur répondit Boulanger, j'aurai des hauts et des bas, mais je retomberai toujours sur mes pattes.

Dillon enveloppait d'une admiration amoureuse son Général; les deux argentiers riaient avec cette frivolité qui est d'uniforme chez les gens du monde et pour masquer la pensée sérieuse de l'entretien. Boulanger posa affectueusement sa main sur l'épaule de Sturel et, le présentant à son cercle, il coupa une conversation qui lui déplaisait :

— Mes amis sont plus nombreux que vous ne pouvez le supposer, car nul de nous n'est en mesure d'énumérer leurs mobiles indéfiniment variés. Tenez, voilà Fun de mes meilleurs fidèles : demandez-lui pourquoi, un beau matin, il est monté jusqu'à mon cabinet; c'est pour des raisons historiques et philosophiques que je n'ai jamais comprises.

■ — Comprenez-vous votre étoile, mon Général? —

STUREL RENCONTRE MADAME DE NELLES 153

répondit avec à propos le jaune homme. M suffit qu'elle existe.

— Précisément, messieurs; Starel a eoofiance en moi. Toul est là. Il serais absorbe dé cbicaner sur Leurs motifs ceux qui viennent an Parti national.

Cette déclaration eut un immense succès parmi ces débris élégants des anciens personnels. Dans cette boutade du Général, ils entendirent une invite

à former le fameux -\ndical (\r> iihVoii l.-n I -. I

davantage : e'est mie formule fiorte el vraie de sa raison d'être dans un pays si profondément divisé. Kn cédant, semble-t-il, à an mouvemenJ de fatuité césarienne, son instinct de soi-même vient d'atteindre ;\ l,i |>i-nr<ui(iiMii'. Voilà bien le rôle de cet nomme (jni peut être an grand drapeau vivant. Il donne à chacun le droit de marcher à coté d'adversaires sans rien abandonner de ses différences et sans même s'expliquer.

Le remous produit par cette parole se propagea jusqu'aux extrémités des trois vastes salons, et

Le Vil. -s. <'ii tournant les yeux, comme ton- le-

invité-, vers l'angle on se tenait Boulanger, le vil familièrement appuyé sur l'épaule de sob ancien ami de la villa Conloiivanx. • Comme il est important dan- ce monde-là ! •■ pensa-t-elle. In vague malaise, regret ou remords^ l'attrista : - J'ai eu le tort de lui marquer du dédain sur sa politique. Mieux que ne font mon mari et Ses hommes de notre entourage, il

doit aimer le beau et le bien. » Celle pensée, en l'OCCUpant, donnait à tout son COCpS nn de»in qui

couse i liait certainement à nn idéaliste de vingt-cinq ans l'amour du beau et du bien.

— En ton! cas. mon Général, - «lit le baron de

Nelles, en tendant la main au jeune homme. — que M. Sturel vous apporte son talent et son activité, c'esl une raison de plus pour aimer votre cause, parce qu'en voyant l'élite de la jeunesse y collaborer on ne peut plus douter du succès.

— Mais quelqu'un en doute-t-il ? demanda le Général.

— Personne ! répondirent avec un élan joyeux tous ces hommes et ces femmes approchés par la curiosité et qui maintenant lui faisaient une couronne d'enthousiasme.

— Ma foi! si la France le veut!... Le diable d'homme ! — déclaraient les derniers réfractaires.

La eontagipn du succès réduisait des répugnances jusqu'alors invincibles aux arguments. MM. Arthur Meyer et Dillon, celui-là avec un sourire, celui-ci avec des larmes, triomphaient. Maintenant les lieutenants de Boulanger étaient aimés par ce salon qui les avait accueillis plutôt en bêtes curieuses. A défaut du chef, accaparé par les politiques, on se ménageait leur appui. Nelles entoura Sturel de prévenances qui effacèrent le plus gros de leur vieille antipathie. Toutes querelles privées ne doivent-elles pas céder quand on sert une même cause? Quelqu'un, avec un immense succès, définit le boulangisme « le Dégoût collecteur ».

La réunion, d'abord un peu froide, devenait cordiale. Ces invités qu'avaient décidés l'entraînement mutuel et la déférence à des recruteurs haut placés, cessèrent d'être des voyeurs ou des diplomates pour devenir des Français autour d'un homme qui possédait le don de faire dominer les qualités françaises. Ils reçurent de Boulanger ce qu'une telle nature

STUREL RENCONTRE MADAME DE NELLES 155

avait ,i donner: de la confiance. Attachés aux princes par Leurs mœurs el quelques-uns par leurs paroles, ils se flattaient d'avoir trouvé un Monk, et, à mesure qu'ils subissaient ><>n influence, leur petite société reproduisait l'esprit équivoque des politiques anglais vers L660. Le restaurateur de la monarchie ne traita avec Charles II qu'après s'être convaincu de son impuissance à occuper la première place. Les gens du monde qui, dans cette soirée de la fin d'avril ISS8. entourent le général Boulanger, ne frayenl assurément .ivre ce favori «lu suffrage universel que parce qu'il peut être « l'espoir des honnêtes gens " : mais, au profond de leur conscience, ils lui laissent une grande latitude sur La façon de réaliser cet espoir, [lscherchent des garanties auprès du pouvoir naissant, et par L'étalage de Leur Luxe, de leur politesse, de leur prudence de moeurs, et de leur faculté d'insolence, ils pensent bien lui faire entendre ce que comprirent fous les parvenus : qu'il n'y a qu'eux qui sachent servir. D'ailleurs, Le succès seul pouvait Les rendre sûrs, d'une sûreté qui durerait autant que Le succès.

Et lui. au milieu d'eux, avec celle figure déjà

Légendaire que lui fait sa barbe blonde, l'œil <l<>ux et profond, la tête Légèrement inclinée, il continue de plaisanter et de montrer une aisance agréable et un peu vulgaire. Léger, sensuel, dressé à se tenir sous les regards, il subit oomme une caresse cet clan de curiosités et «le sympathies parfumées, el puisqile sa passion et son rôle, c'est de créer <l<' L'engouement, où pourrait-il mieux se plaire que dans ce triomphe aristocratique?

Il se plaisait davantage aux combats «le RobecheMu

et de Champigny, quand il enlevait ses hommes et tombait sur le champ de bataille ; au ministère de la (1 lierre, quand il gagnait les troupiers par une série de soins donnés à leur bien-être, et parmi ses électeurs, quand sur le quai des gares du Nord les masses • ouvrières le sacraient ami des petites gens. Ses devoirs étaient alors plus simples que celui qu'il essaie aujourd'hui de remplir. Car il n'est pas venu dans ce salon pour réussir dans l'emploi de favori du jour, mais pour conquérir des sympathies qui lui procureront de l'argent.

Besogne dangereuse ! équivoque ! Il y risque son crédit populaire, qu'il ne pourrait d'ailleurs pas employer si les moyens lui manquaient d'entretenir <l^s journaux, un personnel électoral, et de faire de la corruption politique.

C'est Dillon qui l'a convaincu de cette nécessité et qui le guide dans l'accomplissement. Dès son entrée dans la politique, le Général a connu cette obligation de donner des gages en même temps à droite et à gauche. D'étape en étape, devenue plus rigoureuse, elle a détruit quelque chose en lui : le repos, la tranquillité que donne une consigne simple.

Pourtant il n'est pas un homme d'analyse. Il estime toujours qu'une complication où il est engagé se dénouera fatalement de la façon la plus favorable. Sous sa paupière qui voile volontiers ses pensées, derrière son regard parfois brillant de joli homme, parfois dur de soldat, il y a dans son œil bleu une réserve de vague où ce Breton pourrait prendre les résolutions qui sortent de la politique pour ouvrir les royaumes du rêve. Si ce chef de parti néglige dans leurs détails les chances de son plan, s'il

STUREL RENCONTRE MADAME DE NELLES

accepte d'ignorer la portée exacte des engagements qu'a pris pour lui Dillon, s'il va d'électioa en élection, comme un joueur chaque fois risque son tout, c'esl que de tels yeux bleus voienl l'étoile < 1 < » 1 1 f parlai! au milieu de ces salons frivoles I" passionné el naïf Sturel.

Ce soir les yeux bleus de Boulanger s'occupe ni plus simplemenl à surveiller sa montre. Voici l'mstanl qu'i] attendail el qui, parmi tanl de soucis, t'.n'i peut-être I»' principal : onze heures ! Rien kne pôurrail l'empêcher de rejoindre M:" de Bonnemains- Il se retire; un grand mouvemenl se produit; el dans l'antichambre plusieurs personnes le suivenl qui L'assurenl encore de leur dévouement, tandis que Dillon, avec nue amitié amoureuse, ne Laisse à nul autre l'honneur et 1»' tendre soin de lui passer son pardessus.

Page 1