JET
pouvons pas ne pas l’accepter, nous ne devons pas, en y résistant, courir le risque de la guerre civile...
Est-ce que, à l’Action Catholique, on veut autre chose? Je ne suis pas le seul à désirer vivement que l’on nous dise où, alors, on veut que nous allions. — ‘ Vouloir le bien de son pays ””, et ‘le vouloir d’abord ”’, c’est une conclusion “ honorable ”; qui le contestera ? Mais, est-ce que tous les hommes publics de ce pays, qui tous, à deux ou trois exceptions près, sont “ honorables ”’ quand ils ne sont pas ‘“* très-honorables ”, ne peuvent pas dire et ne disent pas qu'ils “ veulent le bien du pays, d’abord ”. Mais la politique est la science des moyens à prendre pour arriver à cette fin : le bien public. C’est sur ces moyens que roule la discussion : il faut choisir — lequel proposez-vous ? La loi de conscription est une loi mauvaise, dites-vous. Ai-je dit le contraire? Mas, après ? Du jour où c’est une loi, d’être une loi détestable, est-ce que cela nous donne le droit de ne pas nous y soumettre ? Est-ce la première loi néfaste que l’on inscrit dans nos statuts ? Et n’estil pas arrivé que d’autres lois aient été sanctionnées, qui violaient directement et nos droits à l’usage de notre langue et nos principes religieux, et que le Souverain Pontife nous ait adjuré de les accepter ? Pourquoi ? Parce que c’étaient des lois, et parce que, entre le mal qu'est une loi et le mal que peut être la résistance à cette loi, il faut choisir le moindre. Parce que le bien du pays -exige souvent le sacrifice de nos opinions, même justes et plus rationnelles, à l’ordre émané du pouvoir qui détient l’autorité.
A cet argument de pure raison, on ne fait pas même allusion. On en relève un autre qu’en effet j'y ai ajouté. J’ai bien dit que pour nous, groupe canadien-français, résister à l’application de cette mesure de guerre, outre que ce serait aller à la guerre civile et donc, à la guerre de races, ce serait “ nous perdre de réputation et que nous n'avons pas ce droit... ?” Même si ce n’est là qu’un sentiment, je conviens que j'ai demandé d’en tenir compte. Mais ce que je n'ai jamais ni dit ni laissé entendre, il me semble, c’est que du sentiment même le plus respectable il soit ‘ sage de faire la principale règle de conduite des nations ”. Non. Chaque nation a pour premier devoir de bien comprendre ses intérêts, et sans léser les autres, de rechercher son bien, à elle. (C’est affaire
de elaire vision et c’est à dire d'intelligence, de raison d’abord ; le sentiment vient après ; car les hommes sont ainsi faits que les uns pensent et que les autres sentent, que ‘es idées seules attirent les uns, les sentiments les autres, et que pour amener les citoyens à la vérité politique, c’est le rôle des chefs de l’opinion d’en appeler à la raison d’abord, aux nobles élans du cœur ensuite. — Jamais aux bas instincts négateurs des sacrifices. *
Eh ! bien, est-ce que vingt fois, au cours de mon travail, je n’ai pas rappelé que, entrés par intérêt national dans la guerre, c'est aussi par intérêt national que nous devons, nous Canadiens- Français, accepter le fait de la conscription ? Argument de raison.
Notre honneur national, ai-je ajouté, notre réputation exige que nous consentions vaillamment le sacrifice imposé Argument de sentiment, dit-on. Soit. Mais il est à sa place, la seconde. Il joue son rôle qui est simplement de fortifier, d'appuyer le premier. Seul, il chancelle, et le raisonnement, boîteux, chavire. C’est fatal. Mais, comme renseignement auprès des lecteurs sur ma thèse et sa facon de se tenir debout, ce n’est pas complet ni tout à fait juste, on en conviendra. [1 me semble que j'ai le droit de me plaindre de cette amputation. J’en souffre. Les lecteurs du journal ont peut-être eux aussi le droit de savoir qu'il y a cet argument de raison qui est le principal et non pas seulement celui de sentiment qui est l’accessoire.
Les lecteurs du journal ne savent pas non plus qu'à la base de tout le raisonnement, je fais une distinction entre un projet de loi et ce projet devenu la Loi du pays. Cette distinction, évidemment est essentielle. Il y a entre les deux plusieurs différences, J'ai signalé celle-ci : contre l’un, on pouvait penser, dire et faire tout le mal possible ; en face de l’autre, opinionset discours: deviennent futiles et à ne reste qu’une chose à faire. Dura lex, sed lex. A
L’argument de raison, ici, appuyé sur des faits patents et sur une base doctrinale très ancienne, ne s’aide d'aucun sentiment. Les lecteurs de l’Action Catholique, qui sont invités par leur journal à juger ma thèse, n’ont-ils pas le droit d’en savoir au moins les, données fondamentales ?
AGO e
3° SOMMES-NOUS DES FRANÇAIS OÙ DES CANADIENS ? — Faut-il croire vraiment que nous soyons enfoncés à ce point dans l’incohérence, qu'il faille nous demander ce que nous sommes ! Comme si la guerre et la loi de conscription, en changeant nos habitudes, nous avaient aussi changé notre nature et ‘ marmité ” l’un de nos noms ! Car nous en avons deux. Nous en avons deux depuis longtemps. Depuis le jour, sauf erreur, où, il y a plus d’un siècle, les habitants de ce pays, qui n'étaient pas des Sauvages appelés Hurons, froquois, ou Algonquins, mais qui étaient venus de France, eux ou leurs pères, ont dû vivre ici avec d’autres colons qui étaient venus d'Angleterre. Familles françaises, familles anglaises il y avait, il y a toujours entre elles ces différences profondes que la race établit entre les nations qui ne sont ni de même sang, ni de même langue ni de même mentalité. (Chacune de ces races tenait à conserver, avec sa personnalité propre, le nom qui les distingue l’une de l’autre Etilyavait donc,ilya toujours ici des Français et des Anglais. Etcependant le nom, tout seul, n’était plus juste, car ces Français et ces Anglais s'étaient donné une nouvelle patrie ; ils n'habitaient plus ni la France ni l'Angleterre, ils étaient aussi devenus des Canadiens. Les deux nations dont la même autorité suprême faisait un seul peuple, mais qui voulaient rester chacune soi-même, prirent le double nom qui, pour elles-mêmes et pour les autres peuples, révélait, sans méprise - possible, et leur commune patrie canadienne et leur nature distincte. Nous nous appelâmes tout simplement ce que nous sommes vraiment, des Canadiens-Francais. Ce nom, qui ne ment pas, nos ancêtres ne l’ont-ils pas toujours fièrement porté ? A-t-il , à un certain moment de notre vie, cessé d’être le nôtre, n’avons-nous pas appris, tout petits, qu'il n’avait Jamais cessé d’être glorieux et qu'il fallait lui conserver tout son éclat? Ce nom, que nous avons dans le cœur, est-ce simple nom ‘ sentimental ”, n'est-il pas quelque part dans nos statuts, et n’y est-il pas pour quelque chose qui touche à nos intérêts de toutes sortes ? Pourquoi, dans ce branle-bas de la guerre, veut-on nous le saboter, notre nom de Canadiens-Français ? Parce qu'il nous distingue de ceux qui, Canadiens comme nous mais non Francais, nous font ici subir les avanies que l’on sait ? Parce que, ce double nom, il dit à la fois et nos droits à notre sol et les vertus de la race
qu'on ne tue pas? Parce que, plus que jamais dans notre existence, il faut à notre salut le secours de la force qui se puise aux sources profondes de l’âme et du sang que ce nom désigne ?
— Non, mais on veut que nous soyons “ des Français d’abord ”’.
— Qui veut cela ? Qui le demande ? Ce n’est pas moi. de demande, moi, de nous en tenir aux faits fondamentaux, ethniques et géographiques, de relire notre histoire qui est une épopée canadienne-française, d’en poursuivre la trame vers une plus grande source de vie intégrale. Pour cela, au moment où les dangers qu nous courons sont plus grands, où donc nous avons besoin plus que jamais de toutes nos forces, je demande qu’on ne nous affaiblisse mi dans le fait, en nous faisant subir une diminution de valeur intrinsèque, ni dans le nom que nous portons, en lui faisant subir l’amputation du vocable français — au moment précis où ce nomlà, tout seul, redevient un titre de gloire universelle. Et enfin sijamais notre sort nous met dans la nécessité de donner la préséance soit à la patrie canadienne soit à la race française—toutes les deux sont à nous et nous sommes à toutes les deux, — le choix ne m'embarrasse pas, je laisse chacune d'elles à sa place, je suis l’ordre indiqué par les noms que réunit le trait d’union — c’est si simple qu'on l’a dit providentiel — et je demande que nous soyons non pas des Canadiens tout court, non pas des Français tout court, non pas des Français d’abord des Canadiens ensuite, mais que nous soyons ce que nous ne pouvons pas ne pas être, des Canadiens-Français. ;
Quant aux Canadiens-Anglais, s'ils veulent raisonner et agir ainsi, l’on aura tort de se lamenter. Ils ont le même droit que nous d’être ce qu'ils sont. Qu'ils usent de tous leurs droits et cessent de violer les nôtres et nous n’aurons rien à dire. Ils n’ont pas de droits supérieurs aux nôtres, mais les mêmes. Ils n’ont aucune supériorité sur nous... Pour le moment, c’est de devoirs qu'il s’agit, du devoir militaire de servir; le service commandé par le pouvoir les frappe comme nous ; ce qu’il ne faut pas, c’est que, en face de ce devoir, nous leur soyons inférieurs.
FAR Québec, 22 août 1917.
M A PIRE 10 L fl
ete
& ne "ah