RP RUE
Et d’abord, de quel isolement ai-je uniquement parlé ? N’aije pas pris soin d’en marquer vingt fois le caractère purement officiel et apparent ? Cependant, un censeur, par exemple, écrit ceci: “ M. Roy met à la base de son travail le fait qu'aujourd'hui il n’y a que les Canadiens-français qui soient opposés à la Cons-
cription... Il n’est pas exact de dire que les Canadiens-français sont seuls contre la mesure et que les anglo-canadiens sont tous en faveur ”. Ce n’est pas exact, en effet, mais, cela, je ne l’ai
jamais dit! Ce que j'ai dit, c’est que, à la Chambre, nous avions été seuls, ou presque seuls, à voter, par nos députés, contre la loi de conscription ; que “ ce vote avait séparé les représentants du pays en deux camps ”, les Anglo-Canadiens dans l'un, les nôtres dans l’autre. C’est là le fait point de départ. (Pages 5, 6, 17, 19etc.). Ce fait, personne ne peut le contester.
Il y a eu, même là, des exceptions? de n’ai pas omis de le constater, et de dire pourquoi elles ne comptent pas ; j'aurais pu ajouter qu’elles accentuent davantage le fait dont nous aurions intérêt à corriger le sens. Non seulement ai-je toujours parlé uniquement du ‘“ vote terrible ”, mais j'ai formellement exprimé l'opinion (hors de la Chambre il n’y a plus de partage net, done plus de certitude) que ‘le referendum démontrerait peut-être que le peuple—le peuple anglais pas plus que le peuple canadien-français — ne veut prolonger l'effort dans le sens des sacrifices en hommes” (Page 6). Je dis, ilest vrai, que “l'injure dont il faudra nous laver... c’est que seuls au Canada, nous refusons l’impôt du sang” (Page 19), mais j'avais déjà dit et je devais répéter (pages 7 et 33) que l’injure n’était justifiée que par les ‘“ apparences ”” qui avaient été mises contre nous, qu'il serait injuste de nous juger sur ces apparences, que les arguments contre la conscription “ paraissaient ”” seulement n'avoir convaincu que nos esprits. Et, résumant toute ma pensée sur ce point, en effet essentiel au débat, n’ai-je pas, dans la préface, assez clairement affirmé que notre honte était fille du Mensonge ; que: de donner à notre seule race le rôle de la recrue qui refuse de marcher, c’est lui faire jouer un rôle faux ; n’ai-je pas crié : © Ce n’est pas vrai ! ”
A la Chambre seulement, il a été possible de nous compter ; mais, où ai-je dit qu’en dehors du Parlement ” les Anglo-canadiens étaient tous en faveur de la conscription ? ”
DL TR Re
En fait, sommes-nous seuls ? Evidemment non.
Tout au plus peut-on dire que, proportionnellement, les anticonscriptionnistes canadiens-français paraissent plus nombreux que les anglais. Et, pour qu’ils le soient vraiment, il y a plusieurs excellentes raisons : une raison en est que la saignée sera immédiatement beaucoup plus vive, chez nous où les fils sont si nombreux, que dans les foyers, si peu remplis, des Anglo-Canadiens; une autre, c’est que la récupération de notre race sera plus lente parce qu'il nous manquera l’apport de l'immigration qu’on fera exclusivement anglaise ; une autre, que notre attachement au sol canadien à de plus profondes, de plus anciennes racines...
Nous ne sommes pas seuls, il y a des Anglo-Canadiens qui sont anticonscriptionnistes, il y en a même qui le déclarent, c’est un fait ; c’est un fait aussi qu'il y en a plus chez nous qui le proclament.
Seulement, ce qui est fâcheux, c’est que notre opposition à la loi projetée, basée sur des faits spéciaux, a pris une forme non seulement plus voyante, mais spéciale. La raison que donne l’anglo-canadien anticonscriptionniste, c’est, ou bien que “la loi ne va pas assez loin ” ou bien que le mal qu'elle nous fera économiquement nous empêchera d'aider efficacement aux Alliés, et que ce n’est donc pas le meilleur moyen à prendre ‘ to win the war ”.
La raison économique est aussi invoquée par les anticonscriptionnistes canadiens-français mais les plus bruyants parmi nous et aussi peut-être les mieux écoutés, y ajoutent cette raison extrêmement périlleuse : nous ne voulons pas de la conscription, pas plus que du volontariat, parce que nous ne voulons plus prendre part à une guerre qui, se livrant pour une cause qui nous est ‘‘ étrangère ‘’, ne nous intéresse pas !
En fait, nous ne sommes pas seuls ; c’est la forme outrée que l’on donne à notre opposition qui nous isole. Nous nous frappons nous-mêmes.
Il faut faire un pas de plus. D’avoir été seuls au Parlement, cela porte à réfléchir ; d’être seuls, dans le peuple, non pas au fond et en fait, mais de l’être par la manière de combattre la
SR
mesure, cela aussi fait réfléchir, car c’est d'application d’une loi votée qu'il s’agit à l’avenir et de l'attitude que nous allons prendre devant ce fait. Des discours il va falloir passer aux actes. La résistance ira-t-elle chez nous jusqu’à ces “ stériles violences ” qu’appréhendent ceux-là mêmes qui répudient toute obligation de poursuivre la guerre ? Ceux qui ont prêché au peuple des doctrines contraires au sacrifice, qui ont mis d'accord sa conscience et sesinstincts de seule conservation, réussiront-ils à endiguer le flot des passions mauvaises et sans frein? S'ils ny parviennent pas, c’est donc la guerre civile, soit, en vérité, la guerre entre les deux races de ce pays. Les apparences alors deviennent des réalités.
Mais alors, c’est le sang versé, le nôtre, celui de nos femmes et de nos enfants, c’est notre province dévastée et nos demeures démolies qui crieront notre isolement !.
Résumons. Nous avons été seuls, au Parlement, contre le projet de loi de conscription ; contre la loi sortie des Chambres, nous ne sommes pas seuls au fond, nous sommes seuls dans la forme : dans la résistance à l’application de cette loi générale, serons-nous seuls demain ?
2° RAISON ET SENTIMENT (2). — Dans son article du 31 juillet, l'Action Catholique me jette, parmi beaucoup de fleurs, ce projectile-ci :... Notre réputation, c’est très beau, sans doute, mais vous cédez au sentiment. Oril.n’est pas plus sage de faire, du sentiment, la principale règle de conduite des nations que celle des individus : donc votre opinion est respectable mais vos conclusions... — Eh ! bien, mes conclusions que l’on ne parait pas accepter, on ne les rejette pas non plus. Du moins on ne le dit pas. On ne les indique pas au lecteur. Quelles sont-elles ? Simplement ceci : Notre abstention est excusée par les vexations anglaises et par les manœuvres politiques ; notre opposition au projet de conscription était légitime parce que cette loi est inopportune, etc.; mais ce projet étant devenu une loi, et cette loi obligeant tous les Canadiens, nous Canadiens-Français, nous ne
(2) Cette réponse a été écrite pour l'Action Catholique et vient de lui être communiquée.