‹ L'appel aux armes et la réponse canadienne-françaiseChapitre 5 sur 36 · LA SITUATION · texte numérisé non relu

LA SITUATION

C’est le vote de la Chambre sur la loi du service militaire qui a déchiré le voile, dont la trame cachait à nos yeux le relief des choses. C’est lui qui éclaire la scène et, en jetant une lumière crue sur les personnages disposés en deux groupes bien distincts, force notre esprit, jusque-là ballotté entre des courants contraires, à voir le vrai danger, le pire, et, par devoir, à choisir le moindre mal.

Que nous a révélé ce vote des représentants officiels du peuple canadien ? (Et que leur mandat soit régulier ou pas, cela importe peu à qui sait ce que vaut le suffrage universel — et qui donc se fait illusion là-dessus — ?) Il à révélé ceci : une mesure de guerre est proposée qui rend le service militaire obligatoire ; les

députés canadiens-anglais sont pour, les députés canadiens-français sont contre. Il n’y a pas d’erreur ; on sait bien que les exceptions ne comptent pas, ni d’un côté ni de l’autre. Nos ministres, compromis par leur passé et leurs promesses d'élections, : sont unanimement désavoués par leurs compatriotes ; les quelques Anglais qui ont suivi leur chef sont pour les leurs des renégats.

Voilà le grand fait, posé aujourd’hui devant l'opinion universelle qui nous juge, et dont la vérité historique ne pourra jamais être contestée. Quand le gouvernement au pouvoir demande des hommes pour la cause commune, les Anglais, par leurs députés, disent oui, les Canadiens-Français disent non. ,

Sans doute, dans la forme, la réponse n’a pas été à ce point brutale. A ce qui n’est peut-être, en effet, qu’une manœuvre politique, le projet de conscription, on a rétorqué par ce qui n'est peut-être aussi qu'une manœuvre politique, la tangente du plébiscite. Mais pour ou contre le referendum, pour ou contre le principe de la conscription, les deux camps se distinguent par leur différence de race.

Et peut-être aussi, ce referendum démontrerait-il que le peuple — le peuple anglais pas plus que le peuple français — ne veut prolonger ainsi l'effort, dans le sens des sacrifices en hommes.

Mais qu’on nous dise donc à quelle époque et en quel pays, le verdict populaire s’est prononcé, par un plébiscite ou autrement, avec intelligence, je veux dire, avec une vision nette, non pas seulement de ses intérêts matériels tout proches et grossis souvent par les discours des démagogues, mais de ses intérêts lointains quoique souvent plus directs ?

| Quand donc l’élite a-t-elle, de bonne foi, sinon pour servir des fins connues d’elle seule, demandé à la foule une direction ?

Non : le referendum peut être une tactique habile ; il n’empêche pas le vote sur le principe de la conscription de demeurer ce qu'il est. Ce vote sépare les représentants du pays en deux camps : ceux qui consentent l’impôt du sang : les Anglo-Canadiens ; ceux qui le refusent : nous.

Et voilà la situation épouvantable qui nous est faite.

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