LES CAUSES
Et pourtant nous valons mieux que cela. Un jugement trop bâtif, fondé sur ce fait, ne nous rendrait pas justice. Comment en sommes-nous donc venus à mettre ainsi toutes les apparences -contre nous? quelles sont nos excuses, nos explications — qui seront, hélas ! toujours trop longues pour être jamais bien comprises — ? Quels sont les chemins qui nous ont conduits à ce pilori ? qui nous y a engagés, et puis poussés ?
La haine de race et la politique nous ont fait tout ce mal. À la faveur de la guerre européenne, les Anglais du Canada — -et, une fois pour toutes, j'entends par là, non pas les esprits élevés -qui sont nombreux parmi eux, mais tous les autres — les Anglais ont accentué sans pudeur leur lutte anti-française ; les chefs de nos deux partis ont eux aussi porté à son plus haut — ou son plus bas — degré d’opportunisme le régime de concessions à outrance ‘auquel ils s’entraînent depuis vingt ans. On s’est donné la main, ‘en haut lieu, pour nous mener, consciemment ou non, à l’abîme.
Qu'est-il arrivé, en effet ? Et pourquoi perdrons-nous le bénéfice du beau geste d’août 1914? Car, au début, nous avons tous -été parfaits. La participation du Canada à la guerre européenne fut acceptée sans qu’une voix s’élevât pour s’y opposer. La civilisation était l’enjeu de cette guerre, la France et l’Angleterre étaient alliées et menacées ; tout le monde marcha. Et dans le premier contingent, nous avions, nous Canadiens-Français, notre part proportionnelle de soldats vraiment canadiens.
Et ce n’était pas seulement un enthousiasme populaire : nos chefs, tous nos chefs, y contribuaient : les deux partis décidaient la trève ; notre épiscopat envoyait sa bénédiction et son ‘encouragement à ceux qui s’enrôlaient ; et le chef nationaliste,“ en réservant toutes les solutions politiques et constitutionnelles ? (comme il était sage de le faire) acquiesça ‘ à une intervention nationale inspirée par le seul souci des intérêts canadiens ? (1).
Le spectacle était beau de ces jeunes nations volant au secours de leurs mères-patries. Et notre raison ne s’effrayait
(1) Henri Bourassa, Le Devoir et la guerre, p. 17.
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pas de ce sentiment. Pour participer à la guerre, d’où dépendait le sort de l’humanité, et donc le nôtre, toutes nos facultés se trouvalent d’accord.
Les vertus de notre race portaient leur fruit. La persécution et la politique y mirent le ver rongeur.
Persécutions anglaises. — La trève ne dura pas plus, entre nos concitoyens anglais et nous, qu’elle ne devait durer entre les partis politiques. A vrai dire, elle ne fut pasobservée un seul jour.
On ne voulut pas, ainsi que le demandait M. Bourassa, “ intervenir comme nation, liée à l'Angleterre par des attaches politiques, à la France par des motifs de sentiment et d'intérêt, sans compromettre en rien son état politique et sans ébranler à fond son équilibre économique (1) On voulut au contraire se servir de la grande guerre, comme d’une arme nouvelle, pour achever dans notre pays la victoire de cet impérialisme britannique, dont lemprise peut nous être si fatalement désastreuse. Notre confédération qui avait tout de suite fait des pas de géant vers son épanouissement normal en pays libre de faire et de vivre sa vie propre, s’est bientôt vue fondre dans le grand tout qu’est l’empire britannique, y perdre toute sa personnalité.
Et l’on ne prenait même pas le ménagement de conserver à notre apport de quatre cent mille hommes, sa cohésion d’armée canadienne. Nos soldats canadiens n'étaient plus là-bas que des soldats anglais. Et le Canada ne se réservait que le droit de les équiper et de payer leur solde.
La même voracité qui, en Angleterre, nous volait jusqu’à notre nom de Canadiens, — nous la retrouvions ici même chez ces impérialistes nains qui, en attendant que l’Empire ait absorbé ses colonies, veulent anéantir tout ce qui a caractère français. Est-ce qu’on n’a pas tout fait pour rendre impossible le recrutement des Canadiens-Français ? En lui-même il n’était déjà pas