‹ L'appel des armesChapitre 8 sur 9 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

M. Nangès, sur le paquebot qui l'emportait à Dakar, s'ennuyait agréablement. Il en aurait pleuré de joie. La nuit, sans aucun entrain, il s'attablait au poker. Le jour, couché sur sa chaise longue, il s'amusait à suivre seulement des yeux les grands albatros qui faisaient en l'air de gracieuses acrobaties, dans Tunique but, semblait-il, de montrer aux passagers comme ils savaient bien voler. Nangès s'étonnait que les heures fussent aussi légères. Elles dansaient, comme la mer elle-même, fluides, incertaines, l'une 'poussant l'autre. Après Gibraltar, il sentit un grand souffle tiède qui venait de la terre. Son cœur était plus léger, lavé, nouveau.

Le voyage était devenu pour lui une sorte d'excitant qui lui était nécessaire. Un déplacement, le départ d'un grand steamer ou d'un express, les longues étapes, tout départ et toute arrivée, faisaient à ses nerfs comme le premier coup d'archet d'un virtuose. De sourdes résonances mystérieuses lui revenaient volup-

tueusement des terres qu'il ne verrait pas. Ce Français, qui tenait à sa race par tant de liens, avait pourtant la vocation de l'exil. Cela peut très bien être de la neurasthénie. Chez lui, c'était instinct de conquérant. Il n'était pas un touriste ni un amateur. Mais, jusque dans le tourisme même, il eût conservé son âme fière et naïve de conquérant.

Souvent, invité par le commandant du bord, il montait sur la haute passerelle encombrée par les deux taximètres azimutaux, le compas et le cabestan minuscule que manie avec aisance un jeune mousse. L'aimable marin faisait installer les chaises longues et, en caressant sa barbe, racontait ses croisières, tandis que l'officier de quart se promenait silencieusement d'un bord à l'autre de la passerelle. Le soleil était déjà tropical. Rien n'arrêtait la diffusion de sa lumière. Il en profitait pour s'étaler de partout en dominateur. Seuls, légers, ailés, les alizés corrigeaient son ardeur de victorieux. Vers l'Est, les pics neigeux de l'Atlas marocain scintillaient sous la lumière trop vive de midi. Nangès serait resté des heures à vivre ainsi, sans penser, entre le double infini du ciel et de la mer.

Vers le soir, trois jours après Gibraltar, l'Afrique n'était encore qu'une chose vague, grisâtre, incertaine : à l'Orient, très loin, une mince bande sablonneuse et monotone. Nangès songeait à l'étrange destinée qui voulait que cette chose-là, si petite et si pauvre et si nue, fût toute sa vie.

Le lendemain matin, de la passerelle du commandant, il saluait la terre des Maures. Grisé de sels marins et de souvenirs, il se laissait aller, devant sa pauvreté calcinée, à un lyrisme sentimental dont, à lui seul, avec son cœur trop sensible, il faisait à peu près tous les frais. Gomme le navire s'était rapproché à cinq ou six milles du rivage, des boursouflures apparaissaient, quelques jeux d'ombres et de lumières apportaient au mystérieux lointain un peu de précision. Un troisième infini, entre la mer et le ciel, entrait en scène et s'affirmait, C'était celui de la Mort et du Silence.

Le capitaine Nangès éprouvait une sorte d'exaltation à sentir si proche et en même temps si défendu le grand mystère saharien Il côtoyait le plus magnifique des abîmes et s'enivrait de son vertigt.

Ainsi-, se disait-il, derrière ces dunes, il y a

d'autres dunes, derrière ces sables, d'autres sables que sillonnent de loin en loin de lentes caravanes silencieuses. Et c'est tout... Je vois encore une chevauchée deguerriersbleus. Puis rien, rien, absolument rien.

Son imagination s'amusait à suivre ce dixhuitième parallèle que — d'après la carte affichée à bord — le vaisseau franchissait en cet instant. C'étaient d'abord des syllabes douces qui chantaient dans sa mémoire : l'Ogol, PAgan, l'Aouker... Il dépassait les cirques pierreux du Tagant, vers les sables du Hodh, et le Sahel des Mechdoufs. Il s'enfonçait dans le rouge désert, la Méraïa, le « miroir ». Puis c'étaient les ruines d'Araouan, les mornes pâturages de hàd, l'Adrar des Iforass. Puis rien... La terre se perdait dans une immensité rose et irréelle. Pendant des centaines de lieues, il voit encore des nomades qui dressent l'humble tente auprès des puits bibliques. Sur les cartes, quelques points figurent : Agadès, Bilma. Après, des gouffres de lumière dans les profondeurs de l'Est : le Tibesti, le Borkou, jusque là-bas, si loin, si loin, le Nil...

C'est la même terre. C'est cette vague de sable qui va mourir là:bas, la même, et la même

odeur, sauvage et forte, qui l'accompagne. Des profondeurs du désert, un murmure unique s'élève. C'est la prière de l'Islam. Un souffle divin circule de l'ouest à l'est, et il ranime la plaine agonisante. Le chant lointain met une pensée dans les dunes fauves. Nangès ne veut pas l'entendre. Il se souvient de ses amis qui sont morts, et qui reposent par là, dans la lumière. Il sourit, un peu las : sa tendresse, qui va vers eux, se fait un peu envieuse.

Ainsi songeait Nangès, dans son premier soir d'Afrique. Des clartés roses qui s'éteignaient et ses méditations faisaient la terre plus âpre, plus tragique. Timothée, accoudé au bastingage du spardeck, se sentait solitaire de partout. Dans le silence, il essayait de dénombrer les causes qui l'avaient noué si fortement à l'Afrique...

Nangès est un artiste? Il veut vivre dans la pure lumière, dans la beauté ? Peut-être 1 mais il n'est pas un bibelotier, oh non, il n'est pas un délicat, un raffiné, et il est forcé de s'avouer que ses émotions ont une qualité plus spirituelle. Au seuil de l'Afrique, ce n'était pas aux nomades pasteurs de troupeaux qu'il allait penser, mais à quelques compagnons

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perdus dans ces steppes dolents. La terre qu'il contemplait était française, et c'était peut-être, de toutes les terres françaises, la plus française, l'une des rares où son pays eût inscrit un peu d'histoire, à peu de chose près la seule qui pût laisser son nom, inscrit par la gloire, dans l'histoire médiocre de nos temps, à ce titre peut-être la seule française, la seule qui comptât pour le « salut éternel de la France ».

Ainsi est Nangès. Que quelques-uns ramassent de vieilles poteries, qu'ils s'occupent d'ethnographie, de linguistique ou d'archéologie, qu'ils soient même à ce point généreux de vouloir perfectionner l'indigène et de souhaiter qu'il connaisse nos immortels principes et les règles de notre morale latine, Nangès n'y contredit pas. Lui, il vient ici pour se perfectionner lui-même et pour reprendre une conscience plus nette de ce qu'il vaut. Voilà l'enseignement que ce grand professeur donnera à Maurice Vincent. Les coutumes africaines les plus étranges le laissent sans grande curiosité. Par contre, à rebours de certains esthète:; qui trouvent que « nous gâtons le paysage », ce qui lui apparaît un objet digne d'études, ce sont quelques hommes de son pays et de

son temps dont il lit comme des livres les âmes claires. La plus étrange « coutume » lui paraît être que nous ayons pu maintenir, malgré tant de coalitions, un petit canton de vertus guerrières où l'on se préoccupât encore d'éternité.

Nangès passa vite à Dakar dont les constructions hâtives sentent l'escale, le point de passage, et ne disent rien *. Le lendemain de son débarquement, il montait dans le chemin de fer qui mène à Saint-Louis. Pendant la traversée du Cayor, il commença à se sentir chez lui. Il ne se trompait pas, il était bien en Afrique. Ces plaines de sable, cette brousse diaphane, toute pénétrée de lumière, avec ses tamariniers et ses baobabs monstrueux, et l'air qui tremble sur la savane endormie, c'était bienl'Afrique. Et ces longs troupeaux de bœufs et de moutons, et ces trois chameaux qui balancent monotonement de maigres Maures aux cheveux hirsutes... Il les connaissait bien,

1. L'opinion de Nangès était justifiée il y a quelques années. Elle ne le sera't plus aujourd'hui où Dakar est devenu l'une de nos plus belles villes d'outre-mer. C'est une de nos gloires que cette rapide transformation d'une médiocre escale en un grand port français.

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toutes ces images familières qui avaient • resque pour lui l'amer parfum des souvenirs de jeunesse.

A Saint-Louis, dès qu'il fut sur le quai de la gare, il fut accaparé par ses camarades. Saint-Louis est déjà assez loin de la France, et les microbes que l'on respire dans nos villes n'y peuvent plus vivre. Nos vaines paroles, nos cris puérils qui sonnent faux, déjà on ne les entend plus. La foire aux vanités est loin. Si Nangès pensait ici à l'instituteur de Voulangis, ce serait la plus haute des bouffonneries. Mais il est content de retrouver de son pays quelque chose d'épuré et d'anobli. La compagnie de ses frères d'armes lui fait du bien.

Nangès a toujours aimé cette vieille ville, dont le nom seul lui est comme l'évocation d'un passé lointain. La manière en est plus française, moins cosmopolite, que de Dakar. Rien que ces rues bien alignées, ces maisons blanches aux angles droits, l'heureuse harmonie des proportions témoignent d'un goût, d'une mesure qui ne sont plus de notre temps. Au lieu que Dakar, avec ses torchis, et, çà et là, ses prétentions au colossal, son désordre

sans grâce, fait figure de quelque port levantin, le pittoresque en moins.

Ce n'est pas trop de dire que Nangès éprouvait une véritable émotion lorsqu'il mettait les pieds dans cette ancienne capitale du Sénégal où jadis M. de Boufïïers avait caché ses plus doux souvenirs d'amour et où, plus récemment, le grand Faidherbe avait laissé d'impérissables souvenirs. Il s'étonnait que le recul de l'histoire fût à ce point nécessaire qu'il le forçât à préférer une ville, qui, somme toute, n'avait guère qu'un siècle d'existence de plus que sa rivale.

Nangès aimait à retrouver ses camarades au Cercle militaire. Pendant ces quelques jours qu'il passait à Saint-Louis, il prenait la note et se mettait au ton. Dès le premier soir, il avait remarqué que le style général des conversations était plus grave, plus haut qu'en France, sans qu'il devînt pourtant prétentieux. Une grande décence, une dignité sérieuse... Cela vient de ce que Saint-Louis est un peu la porte de la brousse. C'est un lieu de grande circulation, une tête de ligne. Il faut un mot militaire : c'est une étape. Presque chaque jour, on voit d*« visages nouveaux, mais ce

sont des camarades. Hommes qui souvent ne se connaissent pas, qui ont pourtant tous le même point de vue sur l'univers et se sentent liés.

L'arrivée de Nangès coïncidait avec le retour de quelques officiers qui venaient défaire colonne en Mauritanie. Au Cercle, on évoquait quelques souvenirs de brousse. Conversations de camarades, propos d'apéritif, sans suite ni intentions. Et surtout sans importance, sans aucune espèce d'importance. De la fumée de cigarettes dans des plantes vertes. Et puis, enfin,, on ne se montait pas. Cependant Timothée, qui venait de France, trouvait aux voix quelque chose de plus mâle, presque d'héroïque. Réellement, on se retrempait auprès de ceshommes qui, de leur côté, prenaient mieux possession d'eux-mêmes, si près de leur terrain d'action.

Ce qui amusait Nangès, c'était l'imprévu des rencontres. Quelquefois, elles le^reportaient à de longues années en arrière. D'autres lui rappelaient des cieux lourds d'Asie. Un jour, il se trouve avec un capitaine qui descend du Soudan. Il se rappelle l'avoir vu jadis à la prise de Tananarive. En tête de sa compagnie, il faisait l'escalade en tenant son ombrelle au-

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dessus de sa tête : cet homme redoutait plus le soleil que les balles. Timothée sourit à ce souvenir. C'était peu de chose, ce petit air de bravoure à la française. Et pourtant, c'était charmant, un peu « guerre en dentelles », mais tout à fait conforme à la tradition. Ce n'était rien, et c'était, pourtant la trouvaille heureuse, la réussite dans le choix d'une attitude.

Quand Nangès pensait à de telles actions, il sentait l'enchaînement des âges, leur déroulement, le cycle harmonieux des temps. Mais il se demandait encore si l'histoireretiendrait ces documents. Il craignait que la continuité n'apparût pas clairement entre hier et aujourd'hui et que des mailles trop petites ne fussent omises. Il craignait que le regard de l'histoire ne dût point s'arrêter à ces détails, — i'essentiel.

Ainsi, peu de temps auparavant, un de ses camarades s'était fait tuer dans l'Affola. Il y avait eu de la gêne. Une note officieuse avait déclaré que « les ordres avaient été dépassés », que « le capitaine s'était engagé trop loin à la suite d'une bande de pillards... » Nangès eût voulu savoir si le fait symbolique, celui qui

plus tard donnerait la couleur de l'époque, le fait historique, somme toute, ce serait cette oraison funèbre, ou bien au contraire la mort de son camarade.

Nangès avait six jours à passer à Saint-Louis, avant de s'embarquer su rie fluvial qui le mènerait à Podor.llles employa utilement à recueillir les bruits de la brousse et à causer avec les quelques Africains qui se trouvaient là. Venant de France, il les voyait, il les entendait mieux, et ne se rappelait pas encore qu'il en était. Ils étaient des hommes simples, sans détours, droits et sérieux, un peu tristes. Des forts, des simples, un peu poètes, pas modernes. Quelques-uns — rares — des ambitieux effrénés, — et ils étaient admirables. -Lesautres, des poètes, et ils étaient aimables. Ils n'étaient pas modernes. On ne pouvait pas les confondre. Ces Africains, qui représentaient le caractère aventureux, indépendant de la race, ces inactuels, avaient des visages particuliers. Ces silencieux, quand ils parlaient, n'avaient pas la voix de tout le monde. Et ils ne se taisaient pas non plus comme tout le monde. Dans la grande famille, ils auraient eu de la peine à retrouver leurs frères. Ils étaient tout seuls. Dans la

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grande famille, ils se reconnaîtraient tous plus ou moins. Eux se reconnaissaient entre eux, mais ils ne reconnaîtraient pas tous les autres. C'est leur force et leur faiblesse.

Le dernier soir, Nangès n'analysait plus. Il était trop parmi eux pour pouvoir les juger. Il était un des leurs. Il n'avait plus le recul pour les voir. Il était dans le rang et prenait la suite. D'ailleurs, pendant ses dernières heures au Cercle, il était un peu gris, moins des cocktails qu'il avait bus que d'amitié éparse.

A huit heures, il quittait le terrain où s'achevaient les derniers bridges. Sur la place du Gouvernement, l'ombre était fraîche et bleue. Vers les pau vres cases de GuetN'dar, le village maure, un palmier solitaire s'érigeait et se penchait vers l'eau noire du fleuve qui le reflétait encore.

Le soir était de voiles légers, diaphanes, soyeux. Non loin du Cercle, d'élégantes jeunes femmes assises faisaient une couronne et gazouillaient sur un mode aigu. Un jeune homme, en costume tennis, se pencha vera elles. Il tenait à la main une raquette. Mais Nangès aperçut l'image du vieux Fa id herbe

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qui se dressait là, tout près, et les regardait de ses yeux de bronze...

Avant de monter sur le Sahel, en partance pour le fleuve, Timothée recevait un courrier de France. Il contenait une lettre de Claire Monestier qui recommandait au capitaine son jeune fiancé. La lettre ne contenait pas de fautes d'orthographe. Cela fit plaisir à Nangès. D'ailleurs, le capitaine respirait de loin une âme nette et simple, comme les jambages de cette grande écriture, sérieuse et sans fioritures. Nangès s'amusa longtemps de cet enfantillage. Quelle affaire, pour cette jeune briarde, que le départ de son fiancé 1 Tout le monde sait que lorsqu'on part pour ces payslà, on n'en revient jamais. Nangès la voit, un grand chapeau ' à la main, les cheveux en désordre, les joues roses avec des gestes d'animal joli, dans une campagne très verte. Elle est, de toute évidence, absolument faite pour le bonheur. « Oui ! mais peut-être pas Maurice, * songe Nangès.

De Saint-Louis à Podor, où s'arrête le Sahel en saison sèche, il y a vingt-huit heures de bateau. Vingt-huit heures à contempler les rives basses du Sénégal, à suivre les méandres

silencieux du fleuve. Nangès préfère penser à ses deux amoureux dont le murmure lointain fait dans la solitude un écho discordant.

— Voilàdonc, se disait le capitaine en riant, que je fais figure de bourreau ! — Il est de fait que si je perdais ce pauvre enfant, je ne saurais trop que faire entre cette lionne amoureuse et notre pion de Voulangis 1

La veille de son départ pour Marseille, Maurice, qui venait de faire à Voulangis un morne adieu, arriva à Paris et se rendit à la place Vintimille où M. Monestier tenait ses quartiers d'hiver. On était aux premiers jours de novembre et un froid précoce avait hâté le retour du peintre vers son poêle.

Maurice écouta passer sur lui la tristesse de la grande ville déjà enveloppée de brume, inconnue pour lui, ardente et lugubre. Il lui sembla qu'elle sentait le départ, l'adieu, le voyage. C'était un grand lieu de circulation, d'allées et venues, et partout il retrouvait la hâte fébrile des grandes gares. Dans le vaste atelier qu'occupait M. Monestier, cette impression ne le quitta point. C'était une grande pièce ornée d'une cheminée monumentale, encombrée de divans, de meubles persans et orientaux, de cartons posés contre les murs. Liais elle ne semblait pas habitée. Le peintre

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venait d'arriver. Les meubles eux-mêmes respiraient l'abandon. Les tapis étaient roulés dans un coin de l'atelier. Le plancher craquait à chaque pas. Des malles, des paquets de toiles ficelées, ébauches de l'été, jonchaient la pièce. Bien que le poêle ronflât déjà, un grand froid pénétra Maurice jusqu'aux os, jusqu'à l'âme. Chaque pas qu'il faisait se répétait en écho prolongé. Il avait peur, comme si quelque vieux fantôme, familier et terrible, était caché là, dans cette pièce. Confusément, il frémissait comme au coup d'aile d'une immense fatalité, non point celle qui vient du dehors, mais celle qui nous vient de nous-mêmes, que nous créons et subissons, celle qui vient des profondeurs obscures de notre conscience, peutêtre de plus loin, — de la conscience même des ancêtres.

M. Monestier entra dans l'atelier. Il serra vigoureusement la main du jeune homme. Sa barbe grise s'étalait sur un jersey de matelot. Il avait aux pieds de gros souliers ferrés qui rappelaient la campagne, les terres grasses des lisières de bois. Affectueusement, il posa la main sur l'épaule de Maurice et le regarda. Il aimait ce jeune homme, ce charme d'enfant

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qu'il avait conservé, son regard clair d'adolescent candide.

— Alors, jeune explorateur, c'est pour aujourd'hui, ce grand départ ? dit-il gaiement.

— Mon Dieu, oui, Monsieur Monestier, je pars ce soir pour Marseille, où je m'embarque demain.

M. Monestier bourra lentement sa grosse pipe de bruyère.

— Eh bien, dit-il, tu as raison, petit. Ah ! si j'avais vingt ans, je ferais comme toi. Bonne chance, mon brave Maurice, la vie s'ouvre belle devant toi. Tu n'as qu'à marcher vers elle. Par exemple, tu sais, il y a la petite qui ne raisonne pas comme moi ! J'ai beau la sermonner, elle ne veut rien entendre. Mais tu vas la voir. Elle devrait être là déjà.

M. Monestier caressa sa barbe. Il avait un grand air campagnard, on ne sait quoi de rude, de noble dans sa personne, l'air d'un vieux routier habitué à l'air libre, au grand soleil des routes.

La porte s'ouvrit vivement. L'amie désolée parut. Et si joliment désolée, et pauvre, et misérable 1 Et certes, elle ne tripotait pas nerveusement son mouchoir. Aucune larme ne perlait

au bord des grands yeux clairs et bons. Et seule l'émotion avait mis un peu de rouge à ses joues fraîches.

Le pauvre Vincent ne savait absolument quoi dire. Il sentait sa tête bourdonner, son cœur battre plus vite. Il contemplait stupidement la petite Claire qui enlevait son grand paletot pelucheux et sa toque de fourrure. Elle arrangea ses cheveux aplatis par le chapeau, puis, se tournant vers Maurice, le regarda avec une tristesse tendre et sans apprêt.

Le père Monestier partit discrètement après avoir embrassé le jeune homme. Et aussitôt Maurice saisit la main délicieusement étroite de la jeune fille. Il balbutiait le nom qu'il aimait, des choses bêtes et naïves. Une force animale jeta ses lèvres sur le frais visage qui le regardait doucement. A pleine bouche, il baisa les joues glacées, les dents brillantes, les cheveux légers et fluides. Alors Claire tomba sur des coussins, elle prit sa figure entre les mains, et pleura silencieusement, devant tout le bonhsur qui s'enfuyait...

Dans sa fièvre, Maurice sentit le vertige le saisir. Il ne s'y retrouvait plus, devant l'ef-

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froyable réalité d'une larme de jeune fille. La vie lui apparaissait une affolante précipitation d'événements, où nous sommes les acteurs et les spectateurs, les juges et les parties. Quand Claire releva la tête, Maurice vit ses yeux brillants, son regard voilé qui le fixait.

Que dire, après ce regard plaintif de bête blessée? Il faudrait expliquer, — et il n'est rien de plus inexplicable que ce que nous faisons. Maurice ne put que caresser la chevelure soyeuse. Il balbutiait des mots maladroits :

— C'est vrai, ma petite Claire, j'ai tort de te quitter. J'aurais dû vivre pour toi, dans ton ombre chère. Mais tu ne sais pas combien je t'aime, moi aussi. Et quand je désirais le plus fort partir, tu ne sais pas combien je t'aimais, — même à ce moment-là. Allons, petite Claire, je reviendrai bientôt. Peut-être seras-tu fière de moi, et nous serons heureux tous les deux.

— Ah I j'ai peur, Maurice, j'ai peur... Devant cette belle animalité, devant ce cri,

Maurice s'étonna de rester maître de lui. Encore en ce moment suprême, il jugeait sa fiancée. Le sentiment qui le dominait, c'était peut-être qu'il était fier de contempler cette œuvre d'art. Mais, tout bien pesé, il se con-

naissait aussi, et il se savait trop insouciant pour croire que sa vie se jouait sur une minute.

— Allons, il faut que je parte, dit-il. Jt ne veux pas te quitter sur ce mot triste. Souris un peu, Claire, que j'emporte là-bas ce sourire.

Mais la jeune figure est là, près de lui, toute simple et naturelle, avec son air candide de toujours.

— Au moins, dit Claire, j'aurai souvent de tes nouvelles.

Maurice préférait cette banalité.

— Mais oui, petite Claire, ce n'est pas si loin, le pays des Maures 1

Et les voilà qui combinent des dates de courriers, des horaires de paquebots...

Ils se dénouèrent lentement. L'adieu, dépris, repris, traînait. Us étaient gênés. En fait, ils n'avaient plus rien à se dire. Mais ils hésitaient et avaient l'air de se savoir maladroits ou inexperts. On eût dit que chacun cherchait le mot de la fin, le mot définitif, sur quoi il n'y K a plus qu'à partir. Ils avaient le cœur trop lâche, trop détendu pour le trouver. Enfin l'homme prit une résolution énergique. Il baisa la main qui hésitait, essaya le regard qui veut tout dire, et s'enfuit légèrement.

Maurice était resté quelques heures dans l'atelier surchauffé et poussiéreux de M. Monestier. Dehors, il frissonna au froid aigu qui le piquait. La bise le fouetta au visage. Il se persuadait qu'il était heureux, et libre, et fort, devenu homme. Il avait, comme disent les marins, largué les amarres, et il ne lui restait plus qu'à errer joyeusement à travers le vaste monde.

En ce moment, nullement conscient de luimême, il eût été incapable de toute analyse et de toute précision sentimentale. Son amour pour Claire était aussi vif que son désir de fuir vers des horizons neufs, sous un jeune soleil. Mais sa nature l'emportait vers des fins qu'il ignorait, vers une mystérieuse destinée.

Son cœur de vingt ans ne pouvait s'accommoder des larmes ni des soupirs. Et il courait allègrement par les rues, — au fond un peu las de la grande dépense de sentiment qu'il venait de faire chez sa fiancée. Il acheta une pipe confortable, un décapsuleur pour son fusil de chasse. Et il avait envie de chanter, à l'idée que dans quelques heures il fuirait, sur un blanc steamer, vers l'Atlantique.

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Le dernier jour de France, il le passa, le lendemain à Marseille, en corvées fâcheuses. Le soir, il avait hâte de voir la mer, et les carènes des lourds bateaux, et la confusion du vieux port, encombré de docks, de chemins de fer, de trolleys, d'amoncellements de caisses et de tonneaux. Pendant deux heures il se promena à travers la Joliette. Quel spectacle bien fait pour préparer un voyageur aux langueurs de l'absence ! On a presque quitté sa patrie, lorsque l'on erre parmi ces marchandises lointaines qui sentent le cargo-boat, les tropiques et l'Angleterre. Ce qui exaltait le jeune homme, c'était la solitude. Il lui semblait que désormais il n'avait plus qu'à courir, dans l'orgueil de sa force jeune, vers d'autres escales, semblables à celle-ci, puisqu'aucune autre ne serait plus sa terre natale.

C'est là, aux « portes de l'Orient », que la vie de Maurice Vincent atteint son point culminant. C'est là que l'initial paradoxe qui l'a poussé à suivre l'étoile du capitaine Timothée s'épanouit, prend sa valeur vraie.

Il se trouva que, vers un des môles de la Joliette, et alors qu'il s'apprêtait à revenir

vers la Cannebière, Maurice rencontra quelques camarades qui étaient aussi en instance de départ pour la côte occidentale d'Afrique. L'argent de poche mis en commun, on résolut de s'offrir un dîner dans une gargote provençale. Il y avait, parmi les convives de ce repas, quelques vieux sous-officiers, grands buveurs, qui devaient y mettre la gaîté qu'il fallait. Après le café, la petite bande sortit de l'établissement, longea le bassin du vieux port, puis le quai obscur où clignotaient çà et là quelques rares réverbères.

Des bars aux inscriptions anglaises, espagnoles, arabes, grecques, flamboyaient dans l'ombre.

Les camarades entrèrent dans l'arrièreboutique de l'un d'eux et commencèrent à entonner les vieilles chansons qui constituent la tradition inaltérable de l'armée. Le bar était presque désert. Par la porte de la salle où buvaient les sous-officiers, on voyait le comptoir de bois, près duquel un gros homme à l'air anglais causait avec une servante aux cheveux dorés. Une autre servante chlorotique allait et venait dans la salle du fond.

Ces images, les dernières de France, si mé-

diocres qu'elles fussent, s'inscrivaient vivaces, vivantes, dans la tête du jeune homme. Il faisait flèche de tout bois. Tout désormais lui serait matière à souvenirs.

Ils s'ennuyaient. La soirée s'étirait. Les têtes s'alourdissaient, et les heures. Ils sortirent et vinrent s'échouer dans un beuglant. Des bancs de bois se pressaient dans une salle petite et nue, toute ennuagée de fumée de pipe. Une femme ignoble — toujours la même — gémissait une romance sur une estrade de bois. Des marins, des ouvriers du port buvaient de la bière, at;entifs, la face tendue vers la chanteuse. Les coloniaux voulurent faire fuir cette niasse hideuse. Des murmures s'élevèrent, Comme les choses menaçaient de se gâter, un vieux proposa la retraite.

Il était tard. Maurice s'aperçut qu'il était seul sur le quai. Ses amis l'avaient quitté, s'enfonçant dans des ruelles obscures qu'éclairau seule, au fond, quelque lanterne. Il avait le cœur vague.

Il aspira une bouffée d'air, leva les yeux. Tiens ! Les étoiles étaient là 1 II frissonna, et, comme un jupon passait, qui sentait l'ail et le musc, il le suivit...

A l'aube fraîche, le jeune homme se trouvait sur le parvis désert de la cathédrale. Il s'accouda sur la balustrade de pierre, buvant les souffles sauvages qui venaient du large. A ses pieds, c'était un trou noir, des choses confuses, le port, les docks immenses, des tas de choses qu'on ne comprenait pas. De loin en loin, un globe électrique jetait une lumière crue sur des trains de marchandises, sur une cabane où s'enchevêtraient des fils électriques. Et plus loin, on devinait la mer, toute noire, derrière les bassins, les môles, les formes de radoub, toute l'architecture fantastique des ports...

Voilà les derniers tableaux de la France. C'est beau. C'est noir et triste. Maurice pense aux joues claires de son amie, si lointaine déjà. Mais cette pensée ne lui cause nulle tristesse. Il est heureux d'avoir ce petit coin d'azur dans son ciel gris. Il est heureux qu'un tel souvenir habite la solitude de son cœur. Il sait que de chères images du passé sont un bagage indispensable pour une longue route, et que c'est la seule chose qu'il faille avoir, et le seul chargement nécessaire. Il le sait bien.

La petite place religieuse semble trembler

de silence. On a envie de crier, pour voir si l'on s'entendrait soi-même, — pour vérifier, mais on se ferait peur. Il est impossible qu'un endroit au monde soit plus désert que celuici. La solitude est faite des millions de gens qui n'y sont pas, et qui, pourtant, font autour d'elle une misérable couronne.

Maurice n'oserait même plus se moucher.

On dirait le décor d'un cinquième acte, avant que la ronde nocturne soit passée.

Pauvre enfant perdu, dont le cœur vacille ! Il est las. Des tas de choses du passé lui reviennent, mais c'est incohérent; il ne peut enchaîner les mailles apparues de sa vie. Il voit des marches dans les glèbes, les gros souliers aux pieds, le lièvre qui culbute, la tête la première, sa petite culotte blanche en l'air, puis un dortoir dans un lycée, la salle d'études, l'odeur, l'ivresse des livres. Glaire occupe le fond de la toile. Depuis toujours, elle préside à sa destinée, et elle semble le regarder sans rien dire; elle le regarde avec ses grands yeux bons, tandis que lui, il se promène et gesticule... Le peloton, la théorie apprise la nuit dans l'escalier glacé, près du falot, la manœuvre au polygone, les sens engourdis par

la fatigue, la dure vie, austère et nue, — le foyer perdu.

Et voilà maintenant que le grand soleil vient inonder sa route. Aucun espoir ne lui est interdit désormais. Telle qu'il l'a faite, sa vie lui plaît, avec ses heurts, ses contrastes, ses tensions, ses détentes, ses extrêmes. Ce qui domine tout, c'est une jeune fierté de s'être asservi à son idée, contre sa maison et contre l'amour.

Enfant de France ! La servitude qu'il accepte, c'est celle que veulent tous ceux qui ne sont ni des marchands ni des banquiers. Etre le domestique de son idée, ce n'est pas donné à tout le monde. La servitude militaire existe, comme existe la servitude du prêtre et comme existe la servitude du penseur. Mais il n'y a de libres au monde que ces esclaves.

Grandeur et servitude militaires ! Servitude plus noble encore que la grandeur, plus grande que la grandeur, immensurable, parce qu'elle ne peut se mesurer qu'avec l'idée même. Au lieu que la grandeur militaire peut se mesurer, qu'elle peut même se tarifer dans le monde, qu'elle peut être étalonnée, qu'il en existe le gabarit, le mètre étalon. Mais la grandeur de

la servitude ! C'est celle du prêtre et du penseur, et elle ne peut absolument se mesurer avec aucune mesure humaine. C'est une grandeur épouvantable.

Maurice la sent qui le domine, avant que luimême — sentant sa force — il la domine. Mais alors, parvenu là, il s'installe dans son orgueil. Le détour a été long, mais il n'a fait que retrouver le sentier que son cœur avait perdu. *at

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Notes de Maurice Vincent.

« Au nord de Gueltitor, la fauve chaleur nous engourdissait sur nos chameaux. Mais, le soir, une brise murmurante a circulé parmi les gommiers et nos yeux ont pu se poser sans fatigue sur l'immense cercle de l'horizon. Devant nous, nous apercevions les hautes silhouettes de nos guerriers maures, vêtus de bleu et enturbannés. Ils faisaient de vives découpures sur le ciel transparent comme une paroi de cristal rose.

« Depuis dix jours que nous avons quitté le fleuve et que, des rives du Sénégal, nous nous dirigeons vers les solitudes du nord, ce sont les mêmes aspects, les mêmes teintes du soir, dans des ciels pareils, les mêmes végétaux maigres dans la même plaine. On sent la terre altérée, — mais ce n'est pas de la terre, de la terre terreuse, la forte matière, épaisse et grasse qu'on appelle la terre, la chose vivante

qu'est la terre de nos pays. C'est la terre morte, blanchie par le soleil, comme les os d'un vieux squelette. C'est sec, fluide, léger, sans cohésion, élémentaire. C'est sans couleur franche, — une chose morte.

« Et ce tremblement de l'air! On s'y endort, dans le balancement du chameau, bercé dans la pure lumière, hors des bornes de l'intelligence...

« Cette terre, sans caresses et sans baisers, je commence à en comprendre la vertu. Estce l'ivresse de la force ? Mais nulle part certainement on ne prend possession de soi-même comme ici. Je sens de vieilles choses qui remontent en moi de mon enfance, de plus loin peut-être. Je sais qui je suis.

« Terre mystique. Terre d'ascètes. Thébaïde. Nous aussi, nous nous purifions, épurons, loin des pourritures modernes, loin de la misère, de la laideur, de l'indigence.

« La sombre muraille de grès de Tagant ! On l'attend depuis si longtemps qu'on la salue avec joie. Verticale, elle plonge ses assises dans le sable même de la plaine unie. Le poste de Moudjéria est presque adossé à ce sombre château fort. Je pensais y trouver

le capitaine Nangès, mais il paraît qu'il est à Tijikja et il me faudra marcher quelques jours encore avant de le revoir.

« Je suis monté sur le haut de la montagne. Du haut de ce balcon, on voit mieux l'immensité déserte de la plaine, et à quel point elle est immense et déserte. L'âme se crispe devant tant d'espace. L'herbe jaune, les arbustes, se fondent en une teinte neutre, indicible, et l'on croirait une mer immobile. Derrière moi, la terrasse se continue en montagnes pierreuses et désordonnées, en amoncellements angulaires de rocs. C'est là que commence le Tagant, le pays des pierres.

« Quelque part, dans le Tagant. — Je ne puis encore rien regretter de la France. Le soir, quand l'ombre de la falaise s'allonge immensément vers l'est, les méharas rentrent du pâturage. Odeur de l'Afrique 1 Dans l'herbe jaune, j'entends d'abord un chant sans paroles, aux modulations étranges. Puis des appels de voix que multiplie le silence. C'est le gardien du troupeau qui paraît, le fusil sur l'épaule, tenu par le canon, le boubou relevé. Le chameau de

tête s'arrête, regarde au loin, sans rien voir, de son gros œil bombé. En revenant vers ma tente, j'entends les rires sonores des partisans, tandis que la tourterelle chante plus fort son éternelle chanson d'Afrique, la même, du nord au sud de l'Afrique, qui tinte doucement dès qu'un peu d'eau apparaît, dès qu'un peu de verdure coupe la monotonie des plaines.

. .« On a marché tout le jour. On campe dans le plus sombre lieu de ce pays misérable. Mais qu'importe ? Tous les jours, je suis pris un peu plus. Le silence où je m'enfouis, je sens que rien ne pourra plus m'en détacher.

« Ici, de frêles arbustes épineux ont réussi à pousser dans la plaine sablonneuse qu'encercle de toutes parts un cirque immense de rochers noirs. L'horizon est assez large, mais limité par les amoncellements de pierres : le premier cercle de l'Enfer. La beauté vient d'un tragique puissant qu'aucun rayon de vie ne vient adoucir, qu'aucune grâce ne vient orner. On pense avec bonheur au murmure d'une eau courante, à des bosquets emplis d'oiseaux... Hélas! il ne reste plus ici qu'un rude squelette pétrifié.

L'homme lui-même est forcé d'errer, poussam sa tente devant lui, comme le derniei habitant d'une planète qui s'éteint...

« De beaux jeunes hommes... Des réveil; purs... Je sens l'audace joyeuse de ma jeu' nesse...

0 Une station à Niémelane. C'est là qui furent tués, en 1906, deux lieutenants français Andrieux et de Franssu, avec tous leurs sous officiers. Nous avons élevé une petite stèle d pierres à l'endroit du combat. C'est une boue de sauvetage que cette stèle. Moins tragique elle est aussi touchante que celle de Noisse ville. Dans ce pays, un soldat est encore che lui. Aux quatre coins des steppes maures, o pourrait retrouver quelques gouttes de san français. Quel butin plus précieux de nos loin taines randonnées? C'est la terre des soldats celle où les armes sont encore vénérées. ] n'est pas indifférent qu'un peu de gloire guer rière y ait fleuri.

« En arrivant à Tijikja, ma première visit

est pour un autre mausolée, celui de Coppolani qui fut assassiné ici par un fanatique, alors qu'il s'apprêtait à partir pour l'Adrar. Sur le bronze qui orne la tombe, on a gravé ces mots en arabe : a Xavier Coppolani, l'ami des musulmans. » Ce fut en 1903 que ce grand homme essaya pour la première fois d'occuper et d'organiser les pays maures. Les témoins de ses débuts savent quelle fut sa misère et la foi qu'il lui fallut. Ils ont vu ses efforts pour quitter la berge du Sénégal et s'enfoncer dans l'intérieur. En 1905, il réussit enfin à s'éloigner du fleuve et s'avança jusqu'à Tijikja qui n'était pour lui qu'une étape vers l'Adrar et le Maroc. C'est là que ses grands desseins furent arrêtés. « En Mauritanie, je n'ai vu que deux monuments de pierres. Mais ils étaient consacrés au souvenir.

« Le poste de Tijikja forme une haute plateforme crénelée de toutes parts, encombrée de :ases en terre battue et ayant un peu l'aspect 3'un minuscule château fort. L'horizon que 'on a du haut de cette terrasse est assez varié x>ur que l'on ne s'ennuie pas à le contemempler. Vers l'est, la plaine est imprécise et

se perd dans des jungles lointaines. Vers l'ouest au contraire, la vue est bornée par les arête fines et les dentelures du Tagant. Au pied di poste, sedressent les terrasses du ksar, toute proches. Vers le nord et vers le sud, la pal meraie s'allonge ; c'est la verte oasis, la terr d'élection promise au voyageur. Mais il faut cette immensité circulaire les lueurs d'un se leil qui s'éteint pour que tout s'arrange, prenn sa juste place et s'harmonise... Ce que Lamar tine appelait « harmonie du soir »... Les trou peaux de moutons rentrent, conduits par le bergers aux jambes nues. La brise incline le têtes des palmiers. Et vers l'ouest, le spectael est divin, infiniment reposant. Les rochers d Tagant font une fine découpure sur le fon du ciel, — mais ce n'est plus le cie c'est un éther impalpable et profond, : fluide et si léger que l'on s'étonne que l'ce n'aille point déjà jusqu'aux étoiles. O est las, fatigué de lumière, un peu nei veux. Il semble que vos nerfs tremblent u peu... Lassitude heureuse... On est ailleur: quelque part, dans une planète perdue qi ïoule dans la perpétuelle lumière de son éthe glacé. Mais j'entends la voix du capitaine Nai

gès qui cause non loin de moi avec le lieutenant de Sernonne. Voix précise, impérieuse... Renseignements sur les tribus de l'Est, projets d'action... En tout, je voudrais l'imiter. Il sera mon modèle. Mais que je perds de temps 1 Je maudis ma jeunesse studieuse. . .

« Avant de partir pour l'Est, une lettre de Claire. Sa voix, quand elle vient mourir ici, a un son étrange. Une lettre parfumée, dans ce décor sans parfums. — Ces lignes mièvres me troublent. C'est d'amour, mais aussi d'autre chose, de mille choses. Je ne sais pas.

« Je n'ose plus continuer mes notes. Quand je vois le capitaine Nangès silencieux, teridu vers l'action, — son âme simple, unie, élémentaire, quand je le vois sans faiblesses et sans sourires, je ne veux plus de ces futiles passetemps. J'aurais trop de honte si, quelque jour, ces lignes lui tombaient sous les yeux. »

Si ces notes de Maurice marquaient quelque singularité, c'est qu'il rentrait mieux en lui-

même. Il semblait qu'en quelques jours, il ramassât toute sa vie. A Jouarre, il n'était qu'un enfant. Ici, il prenait figure, s'individualisait, se différenciait.

On aime à remarquer que ce fier jeune homme ne consent pas à exhaler d'amoureuses plaintes. La vie libre, l'horizon trop large, lui feraient prendre en horreur la prison où une femme voudrait le tenir captif. Il ne veut pas être le prisonnier de son cœur.

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