‹ L'appel des armesChapitre 9 sur 9 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

« Ma chère fiancée,

« Je souffre en lisant tes lettres tristes. Comment faire les miennes -gaies comme je les voudrais ? Tu t'imaginerais que mon cœur est desséché. Ce n'est pas vrai. Mais ici les pleurs de l'amour sont remplacés par une furieuse exaltation, et ce sont encore des transports dont tu peux être fière.

« Non, chère fiancée, même quand )e pense à ton visage, je ne puis soupirer ni gémir.

C'est la faute du beau soleil, de la vie simple et nue, de la clarté qui vient de tout et déchirerait trop vite le voile de mes larmes.

« Et puis l'amour est si beau de loin ! Il est comme ces fonds azurés que les artistes de haute lice mettent sur leurs tapisseries multicolores. Ici, encore, c'est un beau désordre de couleurs. La vie scintille, piaffe et poudroie. Ta pensée met de l'unité dans son désordre et simplifie le trop riche décor.

« Tu trouves, mon enfant aimée, que c'est peu et tu cries que je ne t'aime plus. Mais si l'amour est autre chose que cela, il nous faut jouer Tristan et Yseult. Vraiment, c'est trop fatigant. Et songe que je marche avec Parsifal, le « fort », le « pur », qui me défend d'être lâche et de regarder en arrière.

« Ce grand Nangès, comme tu le détestes ! Et pourtant, il m'aime plus que toi, puisqu'il sait me donner la médecine qu'il me faut. Peut-être, quelque jour, la grande route où il me mène rencontrera-t-elle le joli sentier de nos amours... Maudis-moi, si tu veux, mais je ne me hâte point de le souhaiter. J'aime à la folie ces deux allées parallèles, et c'est une joie plus qu'humaine qui m'envahit lorsque de

ces sables brûlants je pense aux jardins alanguis de Voulangis...

« Jusqu'à présent, j'ai toujours marché seul, — ou avec le capitaine. Tu sais comme je le vénère. C'est un homme dur et bon. Ces deux qualités jointes sont la marque propre des soldats. Il est comme les aciers trempés à l'huile, — qui sont plus forts que les autres. Je le vois peu. Un soir, il m'a invité à manger sur sa natte. A part cela, je ne l'ai guère approché que pour le service. Et, pourtant, il esta l'un des pôles de ma vie, comme tu es à l'autre.

« Est-ce la solitude où je vis ? Ou bien estce la lumière du ciel nouveau qui met en moi ces clartés et m'encourage à te montrer mon cœur tout nu ? Je ne sais. Mais j'aperçois bien que je ne suis guère fait pour les soupirs. Et pourtant, je suis tendre, j'ensuis sûr. Hélas ! il y a tant de choses dans la vie, que je ne sais laquelle choisir. C'est beaucoup moins simple que dans les romans, ma belle Clairette. — Peut-être aussi est-ce plus beau.

« Que d'allées et venues! Que de détours ! Que de démarches ! Si je ne m'en inquiétais avec toi, je t'aimerais moins, et je m'aimerais moins...

« Il y a des moments où je voudrais mourir ici, sur un champ de bataille, tant je suis heureux de vivre. C'est un bonheur trop lourd et qui tourne la tête. Quand je ferme les yeux et que je revois notre Ile-de-France, notre Brie, nos ciels bas, nos terres pesantes et nos amours, et qu'après, rouvrant les yeux, un brusque tableau du Sahara m'apparaît et que tout ce qui m'entoure m'éblouit, le sable blanc, les herbes basses, la tente blanche du capitaine Nangès, les rochers noirs à l'horizon qui tremble, — je bénis Dieu de n'avoir jamais mis sous mes yeux que de belles images, de m'avoir conduit au sortir des livres vers du mouvement, de la noblesse. Voilà pourquoi, ma chère fiancée, mes lettres ne sont pas tristes, — contre toutes les règles du genre. Ce n'est guère convenable. Je sais que tu parleras de l'égoïsme des hommes. Le mien voudrait que ta tendresse pût se nourrir de mon bonheur... »

Charmante précaution ! Il ne savait pas l'amour, mais il en rejetait à l'avance tout ce qui pourrait être de la vulgarité. Et alors, il

tâtonnait, il bafouillait délicieusement dans ce début de vie qu'il essayait. L'égoïsme d'un cœur sans tendresse lui fait horreur, mais il avait peur aussi de trop se disperser, de perdre trop de lui-même dans les faubourgs de la volupté. D'ailleurs lui, si maladroit à s'analyser, il avait trouvé la nuance exacte de son sentiment : il faisait, ce sentiment, un admirable deuxième plan à sa fièvre d'agir, de sentir.

Il racontait sa découverte de l'Afrique. C'était sa véritable affaire. Mais il s'était mis en règle avec Eros, et il se laissait aller :

« Après la traversée du Tagant, nous nous sommes trouvés un matin sur la pente orientale du massif, dominant, du haut de ses derniers rocs, l'immense moutonnement des dunes de l'Aouker. Là, c'est le silence éternel, l'éternel abandon, la mort. Les Maures euxmêmes redoutent ces sables de la soif. Moi, je me laisse aller au vertige de cette solitude rose. Malgré moi, je pense à Pascal : « Le silence infini de ces espaces éternels ... « Donc, c'est un peu comme une nuit d'été, dans une plaine de Brie, par exemple, quand toutes les étoiles sont là, et qu'on sait que tout de même il y en a d'autres encore par derrière. Le capitaine

a campé sur le plateau. La sieste a été très chaude. — Mais comment s'arrêter au thermomètre, devant un tel spectacle ?

«Je me disais que lorsqu'on meurt, si l'agonie est un peu lente, de telles images doivent revenir et parfumer de leur splendeur le grand départ. Et ce sont peut-être, en effet, de merveilleuses agonies que nous nous préparons ici.,, a

Ils partirent... Us passèrent des dunes dont le sable plus fin que celui de la mer étincelait au soleil rude de l'hivernage. Ils traversèrent d'anciens lits de rivières depuis des siècles desséchés. Ils franchirent des plaines noires où nulle herbe n'a pu pousser.

Le pas indolent du chameau berçait le rêve. Chez presque tous les Français, c'était d'un grand repos, quelque part dans la patrie, et c'était d'une petite maison, parmi des vignes ou des futaies, près d'un ruisseau paisible, ou bien au bord des rivages mouillés des mers du Nord. Une petite maison, comme dans Jean- Jacques, avec des volets verts, un foyer à soi, avec une bonne femme et de beaux enfants, et quelques chiens pour chasser, une carriole... C'était du pays, de la petite patrie, de l'air lumineux du sol natal... Ils pensaient aux cimes des peupliers où joue le soleil, à quelque sieste animale près d'une eau courante...

Pourtant Maurice se plaisait dans cette

aridité. Aucun travail humain n'y apparaît. Ni figures ni musique ; nul paradis artificiel. Mais on s'y habitue ; on craint presque le jour où il faudra revoir cet adorable Grand Trianon. Nulle beauté charnelle, nul délassement des sens. On est forcé de croire à l'esprit. Pour un peu, l'on penserait que la métaphysique n'est pas une invention des philosophes.

Voici plus de deux ans que durait ce tou= risme passionné. Ce que Maurice trouvait ici de plus beau, c'était Nangès, occupé à son grand œuvre, sur la route droite, — mais elle n'était pas tracée, et c'étaient les pas des chameaux qui la faisaient sur le sable.

Pourtant le jeune homme voulait de cette terre spirituelle tirer tout le parti possible. — Une fois, il s'aventura dans les dunes du Ouaran. Il était tard. Soudain un rideau lourd s'abattit. C'était la nuit. Et voilà qu'un rythme obsédant possédait le jeune homme :

Le Temps, l'Etendue et le Nombre Sont tombés du noir firmament...

Le Temps, l'Etendue et le Nombre !.. Grands et beaux vers que ceux-là qui rejaillissent en

nous impérieusement, qu'on est sûr qu'on aurait écrits, à telle heure, si l'on avait eu du génie...

Maurice eut un saisissement. Un Maure, près de lui, embrassait d'un grand geste l'horizon :

— Dieu est grand, dit-il gravement au jeune Français.

Et voici que Maurice entend au fond de lui des voix qu'il avait oubliées. Elles croissent et se multiplient, et elles le possèdent tout entier, et il a peur, parce qu'il ne comprend pas clairement ce qu'elles lui disent. Etant petit, quand il allait sur les bords du Grand Morin, il tremblait d'amour en voyant l'eau si légère, l'air si léger, tout si léger, si fluide. C'était une longue hérédité d'amour qui l'oppressait.

Dans son trouble, il attendait que la cloche du village vînt mettre un bruit humain dans le silence, et quand la brise apportait les notes adorées, à l'heure qu'il savait, une paix divine alourdissait son cœur jusqu'à la souffrance. &près ces grisailles d'adolescence, il a connu des heures claires. Les livres, la vie, ont tout emporté des songes mystiques d'autrefois. II a voulu courir le monde, avide de réalités. Les terres qu'il parcourt, ce sont de grands magasins d'images où il se saoule de couleurs dis-

l'appel des armes 2S9

cordantes. Avant même que d'en faire l'épreuve, il aime l'inextricable confusion du monde.

Mais dans ces marches sahariennes, si nues, si pures, où les lignes, les couleurs ne comptent plus, il se sent l'àme un peu solennelle, et il revient à son enfance. Il- ne s'amuse plus, comme hier. Ce n'est plus Cherbourg, ni Paris, ni Marseille, ni Saint-Louis. Aujourd'hui un grand rêve, un peu trouble, l'envahit et l'alanguit. Il repense plutôt à l'abbaye de Jouarre, déserte, mais chargée de pensée, de passé.

Depuis plus de deux ans, il marche dans le silence et le soleil. Les sables nus ondulent à l'infini. Il ne dit rien. Il sent que le grand désert l'ensevelit peu à peu. Déjà, il ne se rappelle plus les heures de France, ni les extases de son enfance. Voici qu'une pensée nouvelle l'occupe :

— Cette terre, se dit-il, aurait le visage même de la mort, si un grand dieu ne l'habitait. Ah ! quand, au crépuscule, les Maures se prosternent vers l'Est, comment ne pas ressentir ce grand souffle divin qui court d'une rive à l'autre du Sahara et fait dans la splendeur des solitudes une invisible présence ?

C'était une folie. Mais il enviait ces gens

que le doute n'a point effleurés, dont le cœur est resté pur et religieux. Leurs songes sans fin allaient s'insérer dans sa propre vie. Ils accouraient se ranger en lui, s'inscrire en silence, insidieusement.

Il aurait voulu «leur crier, à ces Maures: « Moi aussi, chers enfants, j'ai mes prières et j'ai mon Dieu ! » C'était en vain. Aux heures de prières, leur âme était plus haute que la sienne. Elle nageait dans un océan de lumière, la béatitude. La sienne, elle était vide et lâche, désemparée...

Jamais Maurice n'a vu prier comme ces gens prient. Après le dernier prosternement, ils restent un long moment en méditation. Ils se lèvent, on dirait qu'ils vacillent dans la vie. Les yeux restent vagues, agrandis par l'extase. Puis peu à peu, ils reprennent pied. Maurice, qui ne pouvait les suivre dans leur voyage, n'osait plus les regarder. Il avait honte d'être resté sur la terre.

Cette leçon valait bien celle que lui donnait Nangès. C'était la même d'ailleurs, ou plutôt elles étaient conjuguées, elles jouaient entre elles. Elles ne faisaient ensemble qu'un seul mécanisme.

Vincent entrait de plain-pied dans tout un système nouveau. Il s'y perdait corps et bien. C'était une frénésie de perdition.

Un jour, la troupe rencontra un campement de Chorfas : quatre ou cinq tentes perdues dans les sables de la Maqter. Nangès s'installa à côté d'eux, pour quelques jours. Le chef était un homme encore jeune, mais il était grandement vénéré. Il passait pour détenir la baraka, l'étincelle de la toute-puissance déléguée par le Dieu unique. Tout le jour, assis loin des siens, il lisait et méditait la science divine. Maurice l'observait, tandis que le capitaine causait avec lui. Le Maure écoutait, mais son regard était plus loin, sa lèvre murmurait les dikr sacrés... Jamais peut-être dans le monde, les forces de la méditation n'ont été portées à une plus haute puissance.

Et aussi, comme la terre était comprice ! Comme elle faisait un cadre unique à ce sombre mysticisme ! — Nangès alla visiter le cheickh :

— Je serais content de voir tes livres, lui dit-il. Le cheickh sortit de nombreux manuscrits

de deux sacs en peau de bouc.

— Voilà le Beïdaoui, et le Nacih, et le Zamakschari...

2g2 L APPEL DES ARMES

Nangès feuilleta un manuscrit richement relié et orné d'enluminures. C'était un commentaire du Koran rempli de logogriphes, de hadits disposés en étoiles ou en losanges. Mais le Maure arrête Nangès, et le voilà qui se met à lire pour lui les divines litanies, la voix tremblante, transfiguré.

Maurice, qui était là, se trouvait tout d'un coup transporté dans le divin. Pour un homme de son espèce, le saut était un peu rude. Il en restait étourdi oendant longtemps.

Dans leur marche vers le nord, ils passèrent à Char. Les sultans de l'Adrar avaient là jadis une forteresse, une sorte de grande ferme fortifiée, un bastion avancé qui aujourd'hui tombe en ruine.

Des ruines ! chose rare en Mauritanie. Mais à Char, les amateurs de pittoresque sont déçus. Ces timides essais d'architecture sont bien pauvres, bien médiocres. Il faut toute la volonté de Maurice à se créer des émotions — {heautontimorumenos, il s'inflige à lui-même des sensations violentes) — pour s'y complaire et y rêver. Pourtant, il y a une mosquée délabrée qui rappelle un peu les

l'appel des ARMES 2Q?

cloîtres de nos pays. Une petite cour carrée encombrée de pierres, de piliers trapus, massifs, carrés, un large promenoir où s'ouvrent les portes basses des cases. Aucun ornement, aucun effort d'art, mais la beauté apparaît quand on se laisse noyer par le silence ou que l'on observe, à travers les piliers, les jeux de l'ombre et de la lumière.

« Cette vie d'Afrique, se disait Maurice, notre vie si simple et nue, si frugale, notre pauvre vie d'Afrique, voilà bien son image. Les hommes qui ont construit cette mosquée étaient plus préoccupés de méditations divines ou de guerres humaines que des vanités de l'art. Et nous, ne sommes-nous pas un peu comme eux, qui ne vivons que sur nos forces intérieures? »

Il n'y a même pas de ciment ni de mortier h Char. De simples pierres posées les unes sur les autres. Des angles droits, des lignes droites. Devant cette rusticité, Maurice en arriverait vite à ne plus comprendre Sainte-Sophie.

Le capitaine Nangès marchait sur Idjil quand il reçut des nouvelles alarmantes de son officier, le lieutenant de Sernonne. Il avait envoyé

à ce jeune audacieux l'ordre de meure ses animaux au vert dans la région d'Idjil. Mais, ayant appris la présence d'une bande de dissidents un peu au nord de son terrain de parcours, le lieutenant était parti. Depuis plusieurs jours, Nangès était sans nouvelles de lui. Il résolut d'aller à sa rencontre.

Un clou chasse l'autre. Un jour chasse l'autre. Maurice ne pensait plus qu'à la joie de faire la guerre. Ce baptême du feu, qu'il attendait avec une impatience enfantine, c'était maintenant sa grande affaire. — Nangès, lui, était très ennuyé. En arrivant à Idjil, il recueillit, sur le nombre des dissidents, des bruits inquiétants. Des patrouilles envoyées dans l'Est recoupèrent les traces d'un razzi de cinquante à soixante chameaux se dirigeant vers le nord-est. Nangès franchit à toute allure l'espace désertique qui s'étend entre Idjil et le puits d'Anadjim. Le retour d'une patrouille partie de ce point, et qui avait entendu des coups de feu dans la direction de Zemmour, augmentait son inquiétude.

La peur se faisait sentir chez les guides et le» bergers. L'un d'eux déserta au départ d'Anadjim. Le lendemain, sur la route de Zemmour,

nos Français recoupaient la trace d'une colonne de quatre-vingts chameaux environ, passée deux jours avant et se dirigeant vers le sud... Plus loin, les traces d'un troupeau sans bergers, des chameaux égarés... Près de Zemmour, un camp levé en hâte... A Zemmour enfin les nouvelles se précisèrent. Les nomades installés au puits n'avaient point entendu parler de Sernonne depuis deux jours. Mais des voyageurs venant du sud avaient rencontré deux hommes qui fuyaient vers Idjil. Enfin un jeune Maure vint au camp. Il annonça la nouvelle : rien de vivant ne restait plus du détachement de Sernonne. Le chef, les tirailleurs, les partisans, tous avaient péri sous le nombre écrasant des dissidents.

— Pauvre Sernonne ! se dit Nangès. A quelles fins obscures sert sa mort? Et qui saura l'utilité de ce sang-là?

Pourtant, dans sa grande peine, une consolation lui venait. Car il croyait que le sang des martyrs de l'Afrique était utile. Sa conviction était que rien n'est 'perdu dans le monde, que tout se reporte et se retrouve au total ; ainsi tous les actes sublimes des héros formaient pour lui une sorte de capital com-

mun dont les intérêts se reversaient obscurément sur des milliers d'âmes inconnues. Mais quand il pensait à ceux qui niaient cela dans sa patrie, alors il plissait les lèvres, il souriait, et quel mépris dans son sourire I

Sur l'emplacement du combat, le lendemain, Nangès ramassa le corps mutilé du jeune héros et de ses compagnons. C'était une heure grave pour Maurice, qui ne s'inquiétait guère des hautes visions de son chef. C'était un bel enseignement qui lui venait. Une belle « leçon de choses ».

Un champ de bataille d'autrefois est pour nous l'objet de mille imaginations guerrières. Nous nous y excitons. Nous y sommes portés au-dessus de nous-mêmes. Mais s'il est d'hier, s'il est encore chaud du sang des soldats, quelle chaleur ne met-il pas aux fronts des hommes jeunes ? Ce n'est plus une excitation guerrière qu'ils reçoivent, c'est l'action même qui se prolonge, le bruit qui se prolonge directement en silence, c'est l'action qui s'épanouit dans le mystère silencieux de la vie et de la mort. Sur ce champ de bataille, Maurice recevait sa première impression de guerre.. Des pensées confuses bouillonnaient

L APPEL DES ÀfcttKS 297

en lui. Il était un bel enfant barbare, dans le mon^e jeune.

Dans ses années d'apprentissage, commença une période nouvelle, celle où il apprenait la guerre, non sur l'Exercitzplatz ou au Kriegsspiel, mais dans le-soleil et dans la vie, dans la fatigue et dans la joie, dans la peine et dans l'espoir, dans l'espérance et la désespérance. Heureux les jeunes hommes qui, de nos jours, ont mené la vie frugale, simple et chaste des guerriers 1 Les terres que Maurice parcourait étaient plus belles, les aubes plus radieuses. Toutes les terres sont belles pour un jeune soldat. Toutes les aubes sont fraîches, naïves, puisqu'on s'y lève joyeux, confiant dans sa force, audacieux. Des aubes pleines d'allégresse, des matines, le chant des matines, les réveils des moines et des soldats...

Ceux de Nangès étaient plus lourds. Il vieillissait. Parfois, pendant des heures de quart, il songeait à la fuite du temps, aux années qui passent, sans amour et sans foyer... Et pourtant, il lui fallait cet exil, il avait besoin de cette lune des tropiques dont la lumière s'étend par grande nappe, à pleine onde, d'une seule ef

grande coulée, — de la clarté dansante des dunes. Il lui fallaitces grandes pensées que fait le désert, à ce sanglier, à ce vieux solitaire. Il n'était pas celui qui cherche des couronnes. On ne l'avait jamais vu dans un ministère. Il lui fallait sa vie de soldat, — tout simplement, son métier, son métier pour lui-même, pour le plaisir. A certaines heures, s'il venait à regretter son dur exil, il se reprenait, il disait : « Mais que cette heure est belle ! Quelle est fière ! » Ainsi, dans sa longue étape, parfois il s'arrêtait, mais c'était pour bénir, et non pour maudire. A tout, il préférait encore bêcher ce coin de terre divine qui lui avait été donné. C'était en artiste qu'il entendait son métier. Vigny a dit d'un autre soldat, — et du même : « Il exerce, non en ambitieux, mais en artiste, l'art de la guerre.» Voilà le maître de Maurice, voilà celui qui avait pris par la main le beau jeune homme et qui, lentement, gravement, le menait vers la destinée qu'il lui avait faite.

Un jour, — un an après, — Mangés se laissa entraîner un peu loin dans la poursuite d'une bande qui depuis longtemps échappait à l'étreinte. Il avait une troupe bien montée et rompue à toutes les fatigues. Toute la journée, il avait marché vers le nord, suivi de Maurice et de ses méharistes maures, droits sur leurs selles et silencieux dans le grand silence des sables. C'était l'hiver. Le vent d'est soulevait sur la mer des dunes une impondérable écume tremblante. Vers le soir, il y eut un grand apaisement. Le vent tomba. Le ciel prit une profondeur infinie. Sa teinte immatérielle reposait les nerfs, mais aussi elle laissait au cœur une sorte de lassitude inquiète d'infini qui amollissait.

Sur un signe du chef, les chameaux s'agenouillèrent. Les hommes mirent pied à terre, la carabine au point. C'était l'heure de la prière. Pendant quelques minutes, on n'entendit que le chuchotement des voix tremblantes.

3oo l'appel des armes

Maurice, les yeux fixés sur son horizon inhabité, éprouvait un mal étrange. Cette ferveur qu'il ne pouvait comprendre, et qui seule mettait une pensée dans ce désert, elle lui faisait une crispation de cœur intolérable. A ce moment-là, il sentait l'âme de ses hommes plus haute que la sienne. Il souffrait de sa race devenue incapable d'adoration.

Tandis qu'il les regardait : « Gomment arriverions-nous, pensait-il confusément, à ce degré de communion ? Beaucoup même qui prient chez nous, n'ont point ce déchirant soupir d'amour qui ranime la plus morte des terres. »

Il se remit en selle, Nangès repartait. Les rêves troubles du jeune homme et le balancement allongé de son chameau lui donnaient une petite fièvre qui le tenait éveillé. Les sables avaient cessé. Ils entraient dans une plaine de cailloux noirs que fermaient devant eux des éboulis de roches.

Nangès savait que c'était sa route. Avec cela, il se disait : « Oùsuis-je ? », et encore : « Pourquoi suis-je ici ? Que fais-je ? Qui suis-je ? Où tout cela mène-t-il? » Sa tête tournoya, il s'assoupit. Les rochers noirs se rapprochaient. Dans son demi-sommeil, il sentait le cercle

sombre se rétrécir. Son guide le réveilla. Timothée vit près de lui sa longue barbe et ses yeux luisants. D'un geste de son bâton, le vieux Maure lui montrait une aire aride où des sarments avaient brûlé.

— C'est là, dit-il.

La troupe s'arrêta en silence. Nangès descenditde chameau et, sous lesétoites glacées, frissonna. Un moment, l'on entendit les cris plaintifs des méharas. Puis les hommes se couchèrent et Nangès lui-même s'étendit sur sa natte.

Or, dans la pénombre anxieuse du rêve, un étrange spectacle le cloua sur place. Nonloin de lui. un grand jeune homme de sa race se tenait debout et se chauffait les mains à un grand feu. Timothée se demanda s'il rêvait et se frotta les yeux: « Allons, c'est la fatigue », se dit-il. Mais l'inconnu s'avançait vers lui, la main tendue :

— Bonjour, mon capitaine, enchanté !

Et il ajoutait :

— Vous cherchez sans doute cette bande de pillards. Je sais où ils sont. Venez.

L'air était devenu très froid. Nangès se leva et suivit l'ombre qui semblait voler devant lui, Tout d'un coup, il se trouva au bord d'une immense falaise qui tombait à pic sur un gouffre. Pourtant Timothée, à la lumière des

3o2 l'appel des armes

étoiles, vitàdroite un promontoire, etdevant lui, tout au fond de l'horizon, une ligne blanchâtre et incertaine. Il s'était complètement ressaisi.

— Je me reconnais, dit-il d'une voix un peu blanche, dans ce paysage romantique. Voici à notre droite, si je ne me trompe, le tarf de Chered et devant nous, très loin, les dunes de l'Iguidi qui commencent.

— Oui, dit l'inconnu. Et vos gens sont là, dans le bas de cette pente abrupte. Vous les surprendrez demain, embusqués dans les roches qui encombrent le bas de cette montagne. Ce sera une belle journée.

L'inconnu prit Nangès par le bras et le ramena auprès de son feu . Tous deux semblaient absorbés dans la plus sombre méditation. Le capitaine parla le premier.

— Permettez-moi, dit-il, de me présenter. Capitaine Nangès, de l'artillerie coloniale...

— Lieutenant Timoléon d'Arc, de la garde, répondit l'inconnu.

— Timoléon d'Arc... répéta lentement Nangès. Mais...

— Oui, reprit le jeune homme, l'ami du comte de Vigny. Je suis heureux que vous me connaissiez...

l'appel des armes 3o3

...Timoléon d'Arc ? Ce jeune officier qui rêvait jadis sur les créneaux de Vincennes, en compagnie du grand solitaire ?... Nangès sentit un frisson de froid le parcourir. Il ne s'y retrouvait plus. L'énervement de la poursuite dans les sables dansants, cette rencontre, la complicité de ce paysage stellaire, tout cela le mettait dans un état de surexcitation qui ne lui était pas coutumier. Il alluma sa pipe. « Enfin, se dit-il, songe ou réalité, c'est une belle veille de bataille. »

Il s'étendit sur une natte et écouta son hôte inattendu. Timoléon d'Arc disait :

— Je vous connais aussi. Comme le capitaine de Vigny, et comme moi, vous avez éprouvé la grande tristesse de l'armée. Comme nous, hélas ! vous en avez éprouvé les servitudes plus que les grandeurs. Et vous seriez presque mon frère, si pourtant...

Il s'arrêta. Le son grandiose de sa voix, cette mèche romantique, ce justaucorps, ce spencer... Un grand souffle d'histoire passait... La sensation qu'éprouvait Nangès, c'était celle exactement d'un homme parvenu au sommet d'un glacier et qui ressent tout à la fois l'ivresse d'un horizon vierge, le vertige de la pente

3o4 l'appel des armes

immense, une joie trop vive pour des nerfs fatigués. Il supplia Timoléon de continuer.

— D'abord, fit l'ombre pensive, vous avez ceci.

Il montra les couloirs de schiste où circulaient d'épuisantes mélodies aériennes.

Nangès eut la perception brusque du déroulement rose du Sahara. Il s'y sentait perdu dans un point imperceptible de l'espace, bercé dans un élément nouveau qui n'était point la terre tout à fait, ni la mer, ni le ciel, mais qui participait à ces trois infinis.

— Lorsque je tenais garnison à Vincennes, continua Timoléon d'Arc, que n'aurais-je pas donné pour subir ce charme atroce et voluptueux!

Je saisis votre pensée, Monsieur, répondit Nangès. Mais vous me semblez ignorer en quelle piètre estime les hommes de mon temps ont ces sables et ces cailloux. Le bourgeois a la crainte de ce qu'il ne comprend pas. Il tremble aux mots d'infini, d'absolu. Le Sahara lui fait peur, comme la musique de Wagner. Nous sommes ici par surprise, en conquérants honteux. J'ai perdu, il y a quelque temps, un de mes officiers qui s'est très

l'appel des armes 3o5

gentiment fait tuer. C'est la plus grosse faute que je pouvais commettre !.. Je promène avec moi un enfant charmant et audacieux. S'il part aussi, je suis presque un homme taré !

— Qu'importe ? fit Timoléon. Vous connaissez des joies qui nous étaient défendues. L'àme de la France vit encore, puisque je la cherche, fantôme errant, et que je la trouve, et que, derrière tous ces sables, je l'entends qui murmure et qui palpite. Vous connaissez, vous autres, des grandeurs nouvelles. Vous avez dans le cœur la haine, c'est ce qui nous manquait. Nous ne l'avions pas comme vous. Depuis quarante ans que vous avez goûté l'affreux poison de la défaite, quoi que vous fassiez, il reste au fond de vous-mêmes la rage impuissante, l'amère tristesse, une soif inassouvie. Vous vous trompez vous-mêmes en venant ici. Mais c'est cela que vous avez toujours audedans de vous. Heureux temps que celui où les cœurs ont de tels mobiles I... Oui, c'est bien cela que vous cherchez ici : une saveur qui vous trompe, une mortelle ivresse qui crée l'oubli. Cette petite tache de sang, qui est restée là, sur la main... Tous les parfums de PA< rabie... Toutes les grandeurs n'effaceront pa»

3o6 l'appel des armes

cette affreuse misère d'un jour. Mais tant que vous aurez cet aiguillon, vous serez plus grands que nous n'étions.

Timoléon d'Arc s'arrêta. Il semblait se ramasser dans le passé :

— Je me rappelle, et vous savez comme le comte de Vigny l'a bien dit : nous ne pensions qu'à cette grande ombre qui nous dominait. Au lieu que vous, vous attendez quelqu'un... Oh 1 l'affreux moment ! Vous ne pouvez savoir combien nos garnisons furent mornes après l'Empire ! J'étais entré dans l'armée sans grande vocation, par tradition de famille. Qu'y seraisje devenu, si je n'avais rencontré le capitaine de Vigny ? Je le suivis dans sa tour d'ivoire. Et vous savez que cette tour était encore bien plus belle qu'une tour d'ivoire, puisque c'était le donjon de Vincennes. De là, il me montra les grandes lignes, pures et nettes, de l'édifice où j'étais entré par surprise.

Timoléon d'Arc s'assit, accablé. Il semblait attendre que son jeune camarade lui apportât quelques lumières sur les garnisons de la République. Nangès prit la parole :

— Ce que l'armée a été pour vous, Monsieur, elle l'est aujourd'hui pour beaucoup de

Français. Beaucoup ont ressenti l'ennui de vivre « dans un monde trop vieux », — comme c'est vrai ! « Où trouver, se disaient-ils, une raison d'être ? Où trouver une règle, une loi ? Où trouver, dans le désordre de la cité, un temple encore debout ? » Ils cherchaient, en tâtonnant, une grande pensée. Avec plus de foi, ils seraient entrés au cloître. Mais aujourd'hui, les cloîtres servent de musées. J'ai connu ces heures-là. Que de fois ai-je alors pensé à la maison roulante de votre ami ! Le temps a bien fait les choses, puisque je crois avoir trouvé mieux qu'elle, en franchissant quelques latitudes.

...Quelques instants après, l'homme du passé, lourd du sommeil des temps, lui disait :

— Vous avez vécu comme nous-mêmes eussions voulu vivre. Certes, ce que vous avez vaut mieux que la maison du berger, et même que notre cher donjon. Quel admirable refuge aurait ici trouvé M. de Vigny ! Quel décor à sa méditation passionnée ! Et comme, de ces avant-postes, il aurait bien méprisé son siècle !

— Méprisé ? dit Nangès. Peut-être non.

Mais, ici, on s'arrête à un point de vue supérieur où les lignes et les plans s'étagent mieux.

3oS l'appel des armes

Voici les derniers rocs où viennent mourir les échos de la terre natale. Cette musique qui vient d'elle, lorsque soufflent les alizés du nord, c'est la plus douce, la plus limpide qui soit. De nulle part, mieux que d'ici, on n'aperçoit le visage douloureux de la patrie. On ne peut plus rien mépriser que ce qui n'est pas elle.

— Il est vrai, dit Timoléon, mais dans cette sérénité, j'aperçois encore un peu de la sauvage tristesse de mon ami. Et je songe encore à lui dans cette terre d'exil...

Il y eut un long silence. Nangès, oublieux de sa fatigue, nageait par delà les espaces et les temps dans un monde étrange où se mêlaient les attitudes du passé et les aspects de son pays. Un moment, il éprouva jusqu'à la douleur la sensation de l'océan normand, quand l'humidité totale vous noie, et qu'on chavire dans le silence. Puis il entendait les cloches de Saint- Sulpice, quand elles déferlent, le dimanche après-midi, sur le quartier du Val-de-Grâce désert....

Nangès s'éveilla. Une clarté incertaine était

l'appel des armes 3og

épandue autour de lui. 11 se demanda si c'était celle du jour naissant ou celle de la lune, qui était entrée dans son dernier quartier. Il monta sur un rocher et vit le mince croissant très incliné sur l'horizon occidental, tandis qu'une ligne blanchâtre commençait de barrer l'horizon. Alors, il donna l'éveil à ses hommes. Tous se levèrent en silence, et, l'arme haute, se mirent à glisser entre les quartiers de roches.

Au bout d'une demi-heure, la petite troupe parvint au bord de la haute falaise qui tombait à pic sur la plaine dénudée du Baten. Le jour arrivait par ondes successives, et peu à peu, les quartiers de rocs apparaissaient, ils hérissaient la pente abrupte, ils se multipliaient jusqu'aux derniers éboulis, au pied de la muraille. Très loin dans le nord, les dunes de l'Iguidi déjà se teintaient de ce violet très pâle des aubes sahariennes. Et le silence faisait comme une présence divine inexorable. C'était une de ces minutes indicibles qui désempareraient l'âme la mieux trempée...

L'intense désir d'être au but, la frénésie de réussir, et cette adorable beauté des choses qui vous retient, vous courbe sous elle, c'est un des assauts les plus palpitants que puisse subir

3 io l'appel des armes

un co+ur de soldat. On craindrait une défail lance, tant la splendeur de l'heure est unique, si notre héros ne savait enregistrer et classer ses émotions avec une incroyable rapidité.

Avec le jour, l'action commence. Nangès envoie vingt hommes sur la droite, avec la mission de longer le bord supérieur de la pente et de prévenir de ce côté une fuite de l'ennemi,

— en avant, dix limiers chargés de lever le gibier et de le débusquer de ses tranchées,

— tous ces ordres donnés à voix basse. Maurice descend la pente. La joie lui ferait

mal. Il faut qu'il coure. Six jours de poursuite incertaine, d'alternatives de doute et d'espoir, de traces suivies et abandonnées, d'ivresses, ; de hauts et de bas, aboutissent là. La fatalité | a enfin parlé.

Tandis que Nangès attend assis sur un ro-' cher, il entend une vive fusillade. Maurice et* l'avant-garde sont aux prises avec les gens dej la montagne, arc-boutés aux mille rocs dont le désordre les dérobe presque à l'étreinte. L:om4 cier s'élance, se retrouve en arrière de la HgneJ laissant courir ses chiens qui mordent et quï aboient. Autour de lui, les balles font un bourJ donnement modulé, — parce qu'elles passer»

l'appel des ARMES 3 ! I

plus ou moins près, — ainsi chacune a sa note, — avec des accalmies, une sorte de cadence, un rythme.

Il écoute un vieux qui crie à nos gens, tout en épaulant son fusil :

— Koufars ! Infidèles, qui servez le Nazaréen contre nous, amis des chiens de chrétiens ! vous resterez tous ici, et nous couperons vos têtes.

Les Maures de Nangès sont des nerveux. En ce moment, le voltage atteint son maximum. Il n'y a qu'à laisser courir. De même qu'il sera impossible de rien tenter, quand cette fièvre sera tombée. Deux partisans sont touchés, mais au même instant l'ennemi s'enfuit, bondit à travers les pierres comme une bête.

Sans que Nangès ait eu besoin de faire un signe, les partisans se précipitent à leur tour. Beaucoup des gens de la montagne s'échappent dans les cailloux. Ils y connaissent des retraites inaccessibles. Les autres sont traqués et défendent leur vie avec l'énergie du désespoir. L'un d'eux, déjà blessé, vise Nangès qui, de la voix, encourage ses hommes, défaillants de fatigue. Il tombe au même instant, mais la

balle est allée frapper Maurice à la cuisse. Nangès se porte en tête :

— En avant, crie-t-il. Qu'il n'en reste pas un ! Tuez-les tous !

Maurice, très pâle, se lève, et il retombe. Deux partisans l'entourent. Les autres en avant halètent d'épuisement. Puis la fusillade s'arrête. Devant nos gens, plus rien. Les derniers fuyards ont disparu derrière un promontoire de la montagne.

C'est fini. Ils sont tout seuls, à se taire parmi les morts. Maurice contemple le décor. A gauche, c'est la terre noire, nue, dévastée, — le Baten, — à droite, la muraille sombre fait une sorte d'hémicycle... Il est tard. Il faut que Nangès coure aux épaves du combat et fasse enterrer les morts.

Tandis qu'il s'occupe de Maurice, vingt hommes, dans unecrique paisible entreles rocs, grattent la terre et font des fosses. Ils y déposent les jeunes guerriers enveloppés dans leurs gandourahs trempées de sang, collant aux corps aplatis. Ils apportent des pierres dont ils font des clôtures. Nangès, abruti, entend les Maures qui saluent leurs amis défunts :

— Que notre Seigneur t'accompagne, Ali !...

APPEL DES ARMES 4l3

Que notre Seigneur t'accompagne, Ahmed !... Au revoir, Sidi !...

Et après, ayant fini de parler, ils s'en vont. Sur une civière improvisée, quatre hommes portent Maurice...

La nuit, très longue, abîmée dans un sommeil sans rêves... Le lendemain, Nangès se réveille un peu avant le lever du soleil. Il est en haut de la chaîne montagneuse où il avait la veille, en pleine nuit, établi son campement. La courbature de ses membres lui rappelle la remontée dans la montagne, lui et ses hommes s'accrochant de roche en roche, haletant de soif et éprouvant cette lassitude désespérée qui suit les grandes tensions nerveuses.

Il s'étire, s'approche du gouffre encore enténébré. Le paysage rude, sa brutale ossature, ne lui disent plus rien. Cette plaine aux crevasses déchirées, cette plaine balayée des mois entiers par le mortel vent d'est lui semble un squelette décharné que nul souffle humain ne pourrait plus éveiller.

L'état de Maurice, si loin d'un poste, sans médecin, le préoccupait. Il envoie sur Atar un courrier rapide... Ces lendemains de combats

sont tristes comme ceux qui suivent les gran- 1 des veilles amoureuses. Nangès fait sans joie son bilan : « Suis-je plus avancé qu'hier ma- | tin ? se dit-il. Hélas ! où va l'effort ? J'étais ra- i jeuni de vingt ans ! O misère 1 Infini... rien. »

Nangès n'était pas glorieux et il n'était pas non plus ambitieux. Son analyse avait toutes les apparences de la sincérité. Il était seulement un homme qui recherchait l'inquiétude. A mesure qu'il s'efforçait à s'approfondir, une résonance lointaine lui revenait, qui rou- \ lait de toute une profondeur mystérieuse :

« La guerre est divine. »

Et il s'apercevait que, vraiment, de toutes I les choses divines qui nous restent, celle-là est la plus divine, la plus marquée du sceau divin. Et elle est la plusinaccessible dans son essence, et aussi elle est la plus voisine des puissances cachées qui nous mènent.

— Même aujourd'hui, se disait-il, je ne regrette pas que Maurice ait connu cela.

...Il reprit la route du sud, portant son cher fardeau. Il franchit des sables de nouveau. C'était sa vie. Elle était monotone, mais pure, et il l'aimait, parce qu'elle n'offrait à ses yeux délicats rien qui fût vil ou qui fût laid

l'appel des armes 3 i 5

Mais tandis qu'il partait pour cette nouvelle étape, il ne pouvait s'empêcher de songer au mystérieux compagnon qui avait été l'amicale visite de la patrie et la consolation dans l'exil.

Maurice s est guéri de sa blessure. Mais il a une jambe plus courte que l'autre. On l'a réformé avec la pension n° i . Une place dans un ministère l'aide à vivre. Tous les jours, il va à son bureau, deux heures le matin, deux heures le soir. Il porte une redingote boutonnée, un haut de forme, un parapluie. On le tient pour un employé consciencieux. Il accomplit sa tâche humaine dans le silence, et humblement, comme tout homme sur terre, porte sa croix. Il a débuté à deux mille cinq. Dans deux ans, il aura sans doute trois mille. Il peut se croire heureux. Lui-même ignore à quoi il semblait prédestiné. Il est rentré dans le rang, et il y restera. Rien n'est changé en France : il n'y a qu'un honorable fonctionnaire de plus.

Et pourtant il n'est pas guéri. La blessure n'est pas fermée. L'oiseau blessé ne se guérira pas. L'oiseau blessé ne se guérit pas. Quand il est rentré en France, il faisait le

faraud, le glorieux. C'était flatteur, cette blessure. Tout le monde n'a pas, de notre temps, une blessure de guerre. Mais quand il se vit dans cette prison de la rue de Grenelle ou de la rue Saint-Dominique (peu importe...), enfin dans cette grande bâtisse de la rive gauche, dans cette poussière, et qu'il eut la perception brusque du déroulement de ses jours, jusqu'à la mort, de ce gravissementde jours sans nombre, il comprit cette irrémédiable déchirure : jamais il ne se guérirait d'avoir connu l'Afrique.

Oh ! l'Afrique ! C'est une immense splendeur dans le monde. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, toute l'Afrique, il la voit, il la connaît. C'est un fantôme lointain fait de clarté et de silence. On ne guérit pas d'avoir rencontré la beauté... C'est Ligeia, cette femme du nord, dans le soleil. C'est du mystère, de l'infini, mais dans des nuits légères, et douces, et spirituelles.

Autour de ce fantôme sa vie s'organise, se polarise. Autour d'une heure qui n'est plus. Donc le centre manque, l'axe. Sa vie est décentrée, désaxée.

En rentrant en France, il était un peu glorieux, et gai. C'était la France, la douce, et doulce France... Il était allé à Voulangis, pas-

ser une quinzaine de jours. Rien n'y était changé, naturellement. L'auberge était là, devant l'école, et les mêmes chasseurs dans l'auberge, les mêmes clients. Les mêmes bruits, les mêmes pensées. Il était arrivé un dimanche. Les cloches sonnaient. Celles de Grécy répondaient à celles de Voulangis. Certainement, celles de la Chapelle devaient répondre à celles de Crécy, mais elles étaient trop loin pour qu'on les entendît. Certainement, les cloches devaient se répondre ainsi, d'un bout de la France à l'autre, de commune en commune, de paroisse en paroisse, et ainsi, à la même heure, jusqu'à Rome même... Les gens entraient à la grand'messe. Maurice était cloué sur place. Comme il venait d'effleurer des rêves troubles, comme il avait senti ce mystérieux frémissement de l'Islam, il lui fallait se ressaisir. Il avait besoin de ce simple tableau. Maintenant, il le pouvait comprendre.

— C'est égal, se dit-il, on peut ne pas être très pratiquant. On peut même ne pas faire ses pàques. On peut même n'être pas croyant. Mais on se sent bien avec ces humbles chrétiens, quand on arrive de là-bas.

Il se laissait reprendre avec joie par sa terre

l'appel des armes 3r§

de Brie. Sur les routes, il claudiquait, un peu ivre de tout ce passé qui revenait par bouffées. Quand il était sur la route de Coulommiers, il aurait voulu aller jusqu'au bout, jusqu'à Coulommiers et plus loin. Avec sa jambe folle, il faisait cent mètres. Qu'importait ? il avait vu l'alignement des peupliers, les chaumes, la courbure des champs qui descendent vers le Morin. Puis, tout à coup, il pensait à une dune saharienne, vers midi.

— Aurais-je autrefois jamais cru, se disait-il, que je verrais un jour tant de belles choses !...

...Il se réveilla à Paris, sur rive gauche, dans un ministère. D'abord l'odeur des dossiers, le feu de bois, l'ombre de la pièce étroite, tout lui a brisé le cœur. Mais l'équilibre se fera peu à peu. Seulement c'est long, et ça se tire sur des jours et des jours, tous pareils, sans plus rien au cœur.

Un moment, il songe à se marier. Il a revu Claire, naturellement. Elle est jolie, bien assez jolie pour lui, en tout cas. Enfin, elle en vaut une autre. De temps en temps, il va la voir, rue Vintimille. Il ne peut se décider. Il s'ennuie tant I II argue de sa iambe : c'est une ques-

tion de délicatesse. Tout le monde approuvera les scrupules de ce jeune homme.

« Quand j'étais à l'armée... », ainsi parlent les vieux qui se souviennent. Maurice, lui, c'est déjà un vieux. Même Voulangis, il ne tient plus tror à le voir. C'est de là-bas, surtout, c'est d'Afrique qu'il comprenait son pays, qu'il le connaissait d'une pleine et mystérieuse connaissance. Maintenant, il est dans l'incertitude., battu des vents.

Cette Claire Monestier est vraiment une charmante fille. Elle s'ingénie à consoler son fiancé de cette peine, — parce qu'elle croit que c'est une peine. Elle ne peut pas savoir, — c'est forcé. Enfin, c'est une affaire ratée, mal engagée, qui traînera, lâchement, veulement, en longueur, qui s'étirera, avec des hauts et des bas, navrante, sans pleurs et sans sourires.

La douce France ! Il y venait, il y était. Son chaud parfum enflait sa narine. Les brises de rile-de-Francel'enveloppaient... Mais l'Afrique revient à lui, pas douce, pas doulce du tout. C'en est fait de son bonheur, d'avoir connu ce grand déroulement d'espace ; c'en est fait de sa vie, d'avoir été un barbare, aux gestes libres, au cœur naïf, émerveillé.

Comme elles ont vite passé, ces belles années d'apprentissage, depuis ces luttes juvéniles avec le père Vincent ! A quoi bon ? L'Afrique lui a appris à se taire. Son apprentissage, c'a été l'apprentissage du silence. Il ne peut plus que prier son dieu, à voix très basse, dans la grande solitude du cœur..

Décidément, il n'épousera pas Claire Monestier. Il ne peut tout de même pas entrer à cloche-pied à la mairie et à l'église.

— Je t'assure... Je suis plus vieux que mon âge... C'est difficile... Je ferais un triste compagnon.

Il ira à son bureau, tous les jours, deux heures le matin, deux heures le soir. Mais décidément, il n'épousera pas cette jolie fille.

Et Nangès ? Celui-là, c'est un autre blessé, mais, plus, vieux, il guérira. Ses privations d'Afrique, les fatigues, les privations morales, les spirituelles, celles de pain et celles de livres, celles de vin et d'affection, il les aimait. Jamais elles n'eussent altéré sa santé de vieux soldat, ni détruit l'égalité parfaite de son humeur. Mais en France, il voyait des laideurs qu'il ne pouvait plus supporter. Il ne souhaitait plus que de repartir.

teaubriand, avant de s'embarquerpourlaTerre Sainte, rappelle les adieux de Joinville : « Et ainsi que je allois de Bleicourt à Saint-Urban, qu'il me falloit passer auprès du chastel de Jonville, je n'osé oncques tourner la face devers Jonville, de paeur d'avoir trop grant regret et que le cueur me attendrist. »

Mais le pèlerin de 1806 ajoutait : « En quittant de nouveau ma patrie, je ne craignis point de tourner la tête comme le sénéchal de Champagne : presque étranger dans mon pays, je n'abandonnais après moi ni château ni chaumière. » Gomme lui, Nangès vivait trop dans la splendeur de ses rêves pour qu'aucun bien de la terre le retînt encore.

Sa mère achevait paisiblement, au milieu de vieilles miniatures et d'objets du passé, une vie digne et sereine., Les heures qu'il passait dans cette petite maison de Passy étaient le seul réconfort du capitaine, le seul remède à son immense dégoût de toutes choses.

Souvent aussi il allait voir Servat, mais c'était pour aviver, au contact de ce grand solitaire, son orgueil, la haine du faux, du truqué, du stuc et du plâtre.

— Décidément, disait Timothée au vieil

homme, je ne suis guère fait pour vivre en France. Un malade ne souffre pas de l'odeur fétide de sa chambre. Mais qu'un homme sain vienne du dehors, il aura des hoquets de dégoût, et vomira. C'est notre aventure à nous, gens du désert, quand nous rentrons dans la civilisation.

...Peu de temps après, Mrae Nangès mourut. C'était le dernier lien avec la France qui se dénouait. Il n'avait plus qu'à repartir, ce grand Nangès, cet homme du passé perdu dans le monde moderne.

Il alla dire à Servat :

— Je traverse la crise de l'ennui. Mais je connais le remède : j'ai demandé à repartir. Cette fois, je vais au cap Saint-Jacques.

— Ne vous plaignez pas, mon cher Timothée, répondait Servat. La vie est belle pour vous, puisque vous la traversez en barbare. Allons ! c'est un adieu que nous nous disons aujourd'hui, car, lorsque vous reviendrez, je serai mort sans doute...

Dans ses derniers jours de France, Nangès aimait à voir Claire Monestier. Sa douce apparition de tristesse, ses reproches muets, son alanguissement passionné, ce brutal s'enémou-

vait, et il se prouvait ainsi qu'il savait encore s'émouvoir. Et puis, cette douleur qu'il contemplait l'amollissait, l'adoucissait. C'était un grand repos, une belle caresse d'amour.

Comme il allait partir, elle défaillit. Le reproche n'éclata pas. Il resta en suspens, tout gonflé, lourd... lourd...

— Ah ! capitaine...

Mais le regard navré de Nangès et ses propres larmes l'arrêtèrent. Elle ne put achever...

Quelques jours après, Nangès s'embarquait pour l'Extrême-Orient. Tandis qu'une fois encore, il voyait fuir les rivages bien-aimés de la patrie, il pensait à s»on ami d'Afrique, aux jeunes amants...

— Pauvre petite, se disait-il, si elle savait î EUe ne l'a pas aimé autant que moi !

Mauritanie, 1910-191 a.

Page 1