DES
L'Appel des intellectuels allemands porte la date du 3 octobre. Un certain nombre de personnes l'ont reçu, dans les divers pays du monde, imprimé sur quatre pages in-4°, dans autant de langues qu'on l'a cru nécessaire. Le 4, il a paru dans les journaux d'Allemagne. Le lo, l'Action française l'annonçait au public français. Charles Maurras en donnait des extraits d'après les journaux italiens, accompagnés d'un premier commentaire. Le i3 octobre, le Temps en donna la version française officielle : le 1 6, la liste complète des signatures fut publiée par le même journal.
Le texte du morceau explique son but. Ce qui le rendit nécessaire fut l'émotion soulevée par les violences dont les armées allemandes se trouvèrent porter l'accusation, après deux mois de guerre, devant toute l'Europe et devant le monde entier. La plus sensible
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de ces violences était le sac de Louvain, accompli dans les derniers jours d'août.
Il est impossible de fixer la part du gouvernement allemand dans l'initiative dont cette pièce est l'effet. Le chancelier, l'empereur, le prince héritier, peuvent en avoir donné l'idée, ou sollicité l'exécution. Dans un pays oii autant qu'en Allemagne la pensée a coutume de se mettre au service du gouvernement, est-il croyable qu'un document, où les noms d'Harnack et de Bode paraissent en tête de file, n'ait pas été suggéré d'en haut?
Cela ne fait pas qu'il n'ait son propre caractère, celui de document façonné par des professeurs. Il faut le considérer comme pièce officielle, mais comme pièce officielle de l'Allemagne pensante. C'est proprement le témoignage de l'appui sur lequel l'Empire peut compter de la part de ses savants rassemblés. La Germania du Niederwald, la race et la puissance allemandes, y apparaît au milieu d'une garde formée de ses Universités.
Etroite union ! Jamais on ne vit le monde de la science et des productions de l'esprit afficher davantage la solidarité avec des armées et des princes, avec toute une nation debout, respirant la guerre et l'extermination.
Que dire de cette solidarité ? est-ce patriotisme ? est-ce abus? La question est vaine, si on la pose en général. Tout dépend de ce que vaut la nation et les princes, de ce que vaut la guerre qu'ils soutiennent. Tout dépend du point particulier pour lequel l'aide
de ces savants est réclamée ; tout dépend de ce que ce* savants trouvent à dire. J'imagine très bien pour ma part le discours ardent et substantiel que des savants français pourraient signer contre l'Allemagne dans la guerre présente, discours aussi solidement fondé en principe que vigoureusement illuminé par les remarques les plus actuelles. Et rien ne serait si beau, si conforme à l'honneur de notre pays.
Quand, le 27 octobre 1870, Fustel de Coulanges adressait à Mommsen sa réponse : l'Alsace est-elle allemande ou française? que, le 18, il écrivait à Messieurs les ministres du culte évangélique du roi de Prusse, que, le i®' janvier 1871, il signait le fameux article sur la Politique d'envahissement, ces trois écrits parus en pleine guerre et menant dans l'ordre intellectuel la même action que nos armées en campagne, étaient vraiment dignes de la France et de cette portion du monde qu'on nomme l'humanité. L'article sur la Manière d'écrire l'histoire en France et en Allemagne, paru en 1872, vint couronner ce chapitre patriote des œuvres du grand historien : chapitre dont l'information choisie, la philosophie, la méthode, le style, formaient le plus grand contraste avec le ton et le système des intellectuels allemands.
Cependant Fustel faisait en cela ce que ces derniers prétendent faire, jetant l'autorité de la science dans la balance des armes, s'adressant à l'intelligence qui les dirige, qui leur répond, qui forme les desseins auxquels leur triomphe confère la réalisation. Fustel
faisait comme ces intellectuels; mais c'était un Français travaillant pour la France, à l'appui d'un dessein français et selon la méthode qu'on enseignait en France : ce qui signifie autant de différences que de mots. Nous allons voir dans ce qui suit l'instinct allemand, travaillant aux ordres de la conquête allemande, sous l'enseigne des savants allemands.
L'accueil que le monde fait et fera à ce morceau dépend de bien des éléments divers: en France il a produit déjà le résultat de dessiller les yeux de ceux qui se flattaient que les hommes de cabinet de l'Allemagne ne pourraient approuver les excès de son armée. On avait dit qu'ils les blâmeraient, on l'avait répété, parfois avec un ton d'aigreur dirigé contre ceux qui, connaissant l'Allemagne, ne pouvaient se faire d'illusion à cet égard.
Le cas est à la fois moral et métaphysique. A quelque profession qu'ils appartiennent, les Allemands ne sont pas d'un caractère à faire des réserves sur quelque chose que ce soit, qui les sert et nuit à l'ennemi. De plus, loin qu'on ait dû s'attendre en cette affaire à ce que l'action nationale et militaire laisse derrière elle l'action intellectuelle, il ne serait pas même juste de dire qu'elle l'entraîne et l'emmène à sa suite. Comme l'a très bien remarqué un écrivain du parti radical, M. Georges Lecomte, ce n'est pas ici l'intellectuel qui suit et accompagne lemiHtaire: font au rebours, l'intellectuel va devant.
Dans l'histoire de la création de la patrie aile-
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mande moderne, c'est un fait constaté que le facteur de la politique et des armes ne vient qu'en second. Avant de devenir une réalité par les conseils et l'armée du roi de Prusse, l'unité allemande avait été rêvée et inventée par des philosophes, par Fichte, dont les Discours à la Nation Allemande, prononcés en 1809, en contiennent la théorie. Oui, des systèmes sont à l'origine des forces que nous voyons se développer aujourd'hui : systèmes empreints de ce que l'esprit de système a de plus fragile et de plus faux. Mais d'une part l'impulsion que donnaient aux volontés l'égoïsme et l'avidité allemande, d'autre part l'enthousiasme versé par une métaphysique aussi arrogante qu'obscure, mirent au monde la matière flottante au moyen de laquelle Bismarck devait forger l'État allemand.
Qu'on ne s'étonne donc pas que des métaphysiciens, des docteurs, des critiques prennent la défense de ce que la critique, la métaphysique, la science ont inventé. Qu'on n'oppose pas, comme trop de Français sont portés à le faire, profession savante et barbarie. Il y a un genre de barbarie qui se développe dans le plan de la science, et les savants allemands nous en offrent l'exemple. Une part de cette barbarie consiste dans la profession des doctrines qui soutiennent l'unité allemande ; une autre dans le caractère qu'étale la controverse de ces savants et leurs exhortations, et c'est celle-là que l'appel en question nous découvre.
Je vais en expliquer les traits.
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Dans le document qu'on va lire, ce qui se fait remarquer d'abord, c'est d'une part la faiblesse des raisons alléguées, de l'autre une extrême véhémence dans l'expression des sentiments. La part offerte à l'intelligence est petite; au contraire l'effort destiné à produire l'émotion tient toute la place.
Le contraire eût paru raisonnable, puisqu'il s'agit de convertir des lecteurs supposés prévenus contre l'Allemagne, en différents endroits du monde entier. Les sentiments sont ce qui diffère le plus d'homme à homme et de peuple à peuple ; au contraire la raison est commune à tous. Un argument vrai et présenté clairement, un fait prouvé, se font recevoir partout; tandis que l'appel au sentiment ne réussit qu'autant que les mœurs et les humeurs y correspondent, et cette condition change avec les nations et les provinces. Gomment donc une pièce destinée au genre humain en général s'adrcsse-t-elle à ce qu'il y a d'incertain et d'inégal dans l'homme, et néglige-t-elle ce qu'il a de constant?
La surprise que cela cause augmente quand on fait réflexion que cet appel émane de gens de science et d'étude, à' intellectuels ^ comme on aime à les nommer. Comment se fait-il que ces intellectuels donnent si peu à l'intelligence?
Ils ne devraient s'être mis en mouvement que pour
cela : pour démontrer, prouver, discuter, réfuter. Au contraire, la pièce qu'ils ^gnent vise à peu près uniquement à impressionner et à toucher. Des théologiens, des chimistes, des professeurs de droit, des philosophes et des linguistes nous devaient des principes et des faits ; et ce que nous trouvons sous leur plume, ce sont des mouvements d'éloquence, des apostrophes et des figures.
Quoi! dans une circonstance qui demande surtout qu'on prouve, ces hommes, dont c'est le métier de prouver, s'attachent presque uniquement à émouvoir! Quel manque de jugement ! quelle erreur !
Voilà la réflexion doublement motivée qui s'impose aux lecteurs de l'Appel des intellectuels allemands. Je dis, au lecteur non allemand, puisque, la pièce étant issue d'Allemagne, il est à croire que sa façon ne cause pas de surprise dans ce pays. Mais partout ailleurs, en France, en Angleterre, en Russie, en Suisse, en Italie, en Amérique, en Suède, au Danemark, au Portugal, en Hollande, en Espagne, en Serbie, au Japon, partout où les hommes réfléchissent, il y aura des esprits pour s'étonner.
On s'étonnera qu'ayant pris soin de répéter six fois la formule « il n'est pas vrai : es ist nicht wahr », afin de renforcer la dénégation qu'ils opposent aux reproches encourus par l'Allemagne, les intellectuels allemands se soient si peu souciés d'appuyer de bonnes raisons chacune de ces dénégations.
Ils ont voulu mettre le démenti en évidence; ils
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l'ont frappé comme un coup de marteau en tête d chaque paragraphe : cependant à peu près rien n soutient ce démenti. Les «documents authentiques, » sont allégués, sans qu'ils disent lesquels. « Nous avons la preuve irrécusable... » disent-ils. Où cela P M Aucune indiscipline, aucune cruauté n'accompagne la guerre que nous faisons » ; mais on a soin de ne répondre à aucun des faits rapportés de toutes parts.
Je n'exigerais pas qu'on cite les pièces probantes, mais je voudrais au moins qu'on y renvoie. Ils peuvent dire que la place leur manque pour faire valoir toutes leurs raisons : mais il fallait au moins que quelques-unes fussent produites, sur les points essentiels, et mises en bonne lumière, ne fût-ce que pour donner l'idée de la façon dont ils s'y prennent, et dont se forment chez eux les convictions qu'ils ont l'ambition de faire partager.
Les esprits s'étonneront, dis-je, hors d'Allemagne, que, si négligents en fait de démonstration, si pauvres d'arguments, si avares de lumières, les intellectuels allemands se montrent si prodigues d'ornements, si appliqués à toutes les ressources des séductions du sentiment dans tous les genres.
Pour commencer, quelle rhétorique pompeuse 1 « La bouche d'airain (eherne Mund) des événements » ; « notre voix, messagère ( Fer/iuerzJerm) de la vérité »! Il est vrai que la langue allemande prête à cela, et qu'ils ne l'ont peut-être pas fait exprès. Cela coule de source. Mais ce n'est pas en vertu du
génie de la langue et de rentraînement du discours, que la pièce se termine par cette adjuration dramatique : (( Croyez-nous : glaubt uns » et le reste.
Cette adjuration est composée, soignée, brossée, limée, parée, comme un cinquième acte de Guillaume Tell. Les répétitions, les métaphores, les prosopopées, s'y pressent. Et ce qui ne laisse aucun doute sur la peine qu'on y a dépensée, c'est que toute cette évocation lyrique est fourrée de trucs d'avocat. En même temps qu'on y fait le possible pour attendrir, on se flatte de plaire et d'entraîner, au moyen de certains noms d'hommes, qui jouent le rôle d'appât. Il y en a pour plusieurs professions : pour les humanistes, à qui Goethe fait signe; pour les musiciens c'est Beethoven; pour les philosophes, Kant: ces trois noms, dis-je, sont mis là comme des miroirs à alouettes, pour attirer leurs confrères dans les filets de l'Allemagne. Ah ! les malins ! La ficelle est grosse et se voit ; cela n'empêche pas qu'on a mis de l'art à la placer.
Que conclure de tout celaî^ Évidemment que les Allemands n'ont pas le respect de l'intelligence, du fait établi, de la démonstration, dont on leur fait honneur en général ; que, quand un sujet les gêne ou pour toute autre cause, ils ne font pas conscience de recourir aux seuls prestiges du sentiment. L'approbation dont ils ont besoin, pour peu qu'ils sentent de résistance dans le cerveau de leurs lecteurs, pour peu qu'ils imaginent de lenteur et d'embarras à l'obtenir
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du sain jugement des hommes, ils vont la demander à leurs nerfs.
Cela n'est pas du tout philosophique, scientifique, wissenschafilich, comme ils disent. Gela les met dans une infériorité dont l'aveu justement leur échappe dans ce morceau.
Voyez-les écrire ceci : « Nous ne pouvons arracher des mains de nos ennemis l'arme empoisonnée du mensonge ; mais nous pouvons crier au monde qu'ils commettent contre nous le crime de faux témoignage. » Vraiment! Ne vaudrait-il pas mieux faire en sorte que cette arme fût impuissante entre les mains de leurs ennemis? Crier est bien, mais si l'ennemi continue de frapper et qu'il blesse, autant vaudrait que les intellectuels se tussent. Cela ferait un effet dramatique de moins, mais est-ce un tel effet qu'il cherchent? est-ce à contempler un tel effet qu'ils osent convier le « monde civilisé » ? Le monde civilisé a de plus pressants soucis.
Que de paroles inutiles ! Nous visons au vrai. Le vrai s'obtient par la preuve. Un Français, ou tout homme raisonnable dirait : « Je rendrai vain le mensonge de mon ennemi; je ferai que cette arme se brise entre ses mains, en démontrant qu'il a menti. » L'Allemand dit: « Je ne peux pas l'empêcher, je n'ai pas de preuves, mais je vais toujours crier. » Et il crie.
On a souvent dépeint le servilisme des Allemands. C'est un trait connu de leur caractère. Il n'y a pas de peuple au monde qui ait moins de fierté. M. l'abbé Wetterlé sent cela parfaitement, quand il dit que l'Allemand manque d' « individualisme » . Pris au sens essentiel, l'individualisme n'est pas ce dont manque l'Allemand ; mais la fierté personnelle, la fierté de l'individu, lui fait absolument défaut. Gela n'empêche pas qu'il n'ait beaucoup d'orgueil, un orgueil outrecuidant et sot. La fierté et l'orgueil sont deux. L'une est le sentiment de la grandeur réelle ; l'autre n'est qu'une prétention de la posséder. La vanité est un troisième caractère; elle se satisfait de petites choses, elle donne du poids à des sottises. La vanité se trompe sur la qualité de l'objet, l'orgueil se trompe en croyant posséder ce qu'il n'a pas.
L'Allemand donc commet cette erreur ; mais il ne la commet pas avec tranquillité, dans le contentement d'une illusion parfaite. Chez lui l'idée déposséder la grandeur est agitée et inquiète. Le sentiment d'une infériorité réelle y est mêlé. Peut-être ce sentiment naît-il du souvenir d'un long abaissement, peut-être est-ce un défaut de courage à s'estimer, peut-être cela vient-il d'une vue de ce que les autres peuples ont au-dessus de lui. Cette vue serait louable en soi ; on ne doit pas oublier que chez
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l'Allemand d'autrefois elle a produit d'heureux effets, quand par exemple l'Allemagne de la Renaissance, tenant modestement son rôle de candidate à la culture, imitait Rome et l'Italie, quand celle du XVIII® siècle imitait la Fiance.
La force matérielle conquise et déployée depuis lors par l'Allemagne, a stérilisé ce germe de correction et de perfectionnement chez elle ; mais aussi elle ne Ta pas détruit ; elle l'a seulement tournée en sentiment d'envie. Oui, c'est un fait dont il y a de nombreux signes, que par-dessous le fracas d'arrogance de l'Allemagne, une sorte d'humilité continue d'exister, humilité méchante, humilité enragée et hargneuse, d'où proviennent tantôt les traits de bassesse de la nation, tantôt ses traits de férocité.
Qu'on pardonne ces explications : elles sont nécessaires pour comprendre un autre caractère du factum des intellectuels allemands, inscrit par eux-mêmes en tête du morceau, quand ils l'appellent une « protestation ».
Ce factum est une protestation, Protest : c'est-à-dire que les signataires s'y présentent en accusés. Devant un tribunal, cela n'a rien d'humiliant. C'est la nécessité où peuvent se trouver réduits des hommes en qui le triomphe momentané du mal n'abat pas le moins du monde la fierté. Mais ici le tribunal n'est qu'une fiction : les intellectuels allemands pouvaient en choisir une autre; il ne tenait qu'à eux de nommer leur appel « réfutation », et de le rédiger en conséquence.
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Mais non, la pente involontaire, instinctive de ces gens est de se considérer en posture abaissée. La parole qu'ils prononcent ne leur semble pas descendre des hauteurs de la conscience et du droit, mais s'élever (wir erheben) des régions où vivent les faibles, les petits, les persécutés. Et comme ils prétendent à la grandeur, l'image que malgré eux ils conçoivent d'eux-mêmes déchaîne incontinent leur fureur. « Nous élevons une protestation contre les mensonges et les calomnies », disent-ils. Il faut imaginer le son que rend dans une bouche allemande les mots de Luegen et de Verleumdungen appliqués à des adversaires. Toute la violence d'une passion trouble et grossière s'y exhale.
D'un bout à l'autre le document a ce caractère d'aigre plainte ; plainte d'un peuple qui se sent petit et qui veut être grand, qui se voit méprisé et qui se trouve digne d'estime, qui est haï et qui prétend être aimé; plainte tournée contre l'injustice et l'aveuglement de l'univers, regardés comme la cause de cette déconvenue.
Dans les cahiers de guerre (Kriegshefte) que Teubner, l'éditeur de Leipsick, s'est mis à publier avec le concours des intellectuels allemands, le philosophe Eucken a écrit qu' « on n'est pas arrivé jusqu'ici à bien comprendre les Allemands ». Il n'y a pas, selon Eucken, d'autre cause aux reproches auxquels ils sont en butte. On les ignore. Que ne s'informe-t-on de ce qu'ils sonti Mais l'univers ne s'en soucie pas, pas plus que dans l'églogue de Virgile, Alexis ne se
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soucie de connaître Gorydon : Nec qui sim quœris Alexil C*est la plainte amère de l'Allemagne : c'est le travers comique de l'incompris.
Mais ce personnage comporte des variétés. Il y a l'incompris dédaigneux, qui se tait, qui attend qu'on découvre ce qu'il vaut ; qui, en fait de revanche de ses mérites, n'apprécie que celle à laquelle il n'aura pas collaboré. Il y a aussi l'incompris récriminant. C'est ce dernier que l'Allemand nous représente.
L'Allemand, hardiment, fait son apologie. Cela est ridicule et humiliant; mais ce ridicule n'est pas senti par lui, et loin d'apercevoir ce qu'il y a d'ingrat à se louer soi-même et combien cela rabaisse un homme, l'Allemand s'y applique comme à sa revanche. Dans l'Appel des intellectuels allemands, c'est avec éclat, avec luxe, avec faste, qu'on voit s'étaler ce que tout peuple bien né eût retenu ou dissimulé, à savoir les gémissements, les adjurations et les injures.
Avec une ingénuité complète, ils enregistrent d'humiliants reproches. Par exemple, il n'y a pas une nation d'Europe qui ne se fût crue dispensée de répondre au reproche de ne pas aimer assez l'art. D'abord cela n'était pas essentiel ici ; de plus il y a là quelque chose de délicat, qui fait qu'on répugne à se défendre; ajoutez qu'une défense personnelle à cet égard, trop suspecte de complaisance, n'est crue de personne. Nos Allemands cependant s'y jettent à corps perdu. Nous prétendons, disent-ils, « ne le céder à personne en fait d'amour de l'art. »
Pauvres gens! 11 paraît qu'on les accuse aussi de négliger la tradition de leurs grands hommes. Un Français eût repoussé cela du pied. Eux se mettent à protester. Savez-vous, gens d'Europe et de l'univers entier, qu'ils ont Goethe, et Beethoven, et Kant! Savez-vous que l'héritage de Goethe, de Beethoven, de Kant leur est sacré, heilig, autant que leur foyer!
Quelle comparaison ! Quelle défense ! Se représentet-on quatre-vingt-treize savants français, réunis pour signer une feuille attestant qu'ils ne négligent ni Racine, ni Pascal, que Descartes et Lafontaine sont près de leur cœur, autant que la pierre de leur âtre et la motte de leur champ, Herd und Schollel Gela fait pitié.
Les Allemands sont un peuple mal élevé. Servonsnous de l'ancien langage français, et disons qu'ils manquent de politesse.
Il ne s'agit pas de manières et d'usages, des menus devoirs ou égards que les hommes se rendent entre eux, il ne s'agit pas du savoir-vivre; il s'agit de l'éducation des mœurs. Cette éducation enseigne entre autres les règles d'un juste échange des sentiments.
Les sentiments sont un moyen puissant que les hommes ont d'agir les uns sur les autres; pour persuader, les sentiments n'ont pas moins de force que la raison. Nous avons donc le devoir d'en bien
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user : devoir d'autant plus rigoureux, que la force du sentiment s'exerce sans le secours du juste et du vrai, et indépendamment de ces deux choses. Des émotions fortes et profondes peuvent travailler au profit d'une cause vaine ou mauvaise; la compassion, l'admiration, l'horreur, le regret, l'indignation, l'amour, peuvent être surpris ou subornés. En aucun cas, la force de séduction exercée sur les passions de l'âme n'est un gage de la bienfaisance du but auquel on les emploie.
Il s'ensuit de là que dans une société délicate, les hommes s'imposent la discrétion dans les appels adressés au sentiment. Chacun se tient pour averti de la légitime défiance qui s'attache à cette manière de persuader. Chacun veille à ne pas paraître vouloir en abuser. Le souci de notre dignité et celui de la dignité des autres imposent cette modération. Il ne faut pas qu'on semble attenter au droit sens de celui à qui l'on parle en s'emparant de ses sentiments ; il ne faut pas qu'on semble le croire capable de se laisser prendre à ce prestige. Ajoutez ceci, que, tandis que la raison est le bien commun de tous les hommes, en sorte que celui qu'elle persuade ne se rend pas à nous, mais au vrai, auquel nous sommes soumis nous-mêmes, il n'en est pas ainsi du sentiment. Le sentiment est avant tout l'état de celui qui l'exprime, il est le moif qui ne saurait s'imposer.
Telle est la règle des nations polies. L'intérêt peut la leur faire enfreindre, mais elles en sont averties. La notion de cette discrétion y est répandue et populaire,
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elle règne dans les rapports communs, partout où les passions et les intérêts soulevés ne troublent pas l'harmonie des mœurs. Quelqu'un y manque-t-il, poussé par l'intérêt : ce n'est qu'avec de grandes précautions, des détours rendus nécessaires par la mise en garde générale. A cet égard comme partout ailleurs, le perfectionnement de la société ne supprime pas les passions, n'ôte pas l'injustice ; il en prévient les menus effets, il en rend les grands plus difficiles, en obligeant ceux qui s'y livrent à éviter les apparences les plus évidentes d'un abus.
Cela fait un niveau de civilisation qui s'accuse dans les mœurs civiles de l'élite. Là le sentiment n'a qu'un épanchement discret, réglé sur l'intimité des relations : chacun ne se permettant d'user de paroles touchantes qu'autant qu'étant connu de celui à qui il parle, il sait n'être pas suspect d'abuser du sentiment. Devant un inconnu, l'homme bien élevé s'applique à ne laisser parler que l'esprit ou la raison. Il en est de même si l'intérêt est en jeu, étant donné qu'un homme traitant de ses intérêts peut être aussi suspect en cela qu'un inconnu.
Cette délicatesse est si vive que, dans un monde ainsi réglé, l'intervention injustifiée du sentiment revêt l'aspect de la violence. N'est-ce pas une violence en effet? Violence entreprise sur la décision d'autrui au moyen des aveugles puissances du cœur. Si, de plus, celui qui s'y livre le fait sans précautions, s'il semble ignorer qu'il y a des règles en cela, s'il
montre qu'il est étranger aux plus évidentes des réflexions qui précèdent, ce n'est pas seulement violence, c'est grossièreté.
C'est le fait des intellectuels allemands. Dans l'appel qu'ils adressent aux savants étrangers, la règle qu'ils avaient à suivre, n'était-ce pas celle de l'élite de la société civilisée.^
Nous avions le droit de nous y attendre d'autant plus, qu'en Allemagne le grand nombre des principautés a partout pour effet de mettre ces savants en contact avec de petites cours, où je suppose que régnent ces nuances. Il y a sans doute des professeurs d'Iéna qui vont aux réceptions de Weimar; ceux d'Heidelberg vont au palais de Carlsruhe, ceux de Tubingue au palais de Stuttgard, à la Solitude, à Monbijou. N'enseigne-t-on rien du monde en ces endroitslà, ou n'ont-ils rien appris?
Qu'ils viennent donc apprendre à Paris, à Londres, à Stockholm, à Saint-Pétersbourg, à La Haye, à Copenhague, qu'ils entendent de la finesse italienne, de la loyauté suisse, de la fierté américaine; que partout enfin où une société formée entre trois personnes autres que des Allemands enseigne la nécessité du respect et des ménagements mutuels, la modération des efforts du langage et des puissances de l'expression, ils viennent se faire dire que leur appel sentimental et chargé de pathétique est un ouvrage de malotrus.
Est-il convenable, quand on s'adresse à des gens
polis et cultivés, de chercher à les apitoyer par une posture d'infortunés sur lesquels le mensonge s'acharne, jetant vers les étoiles ce cri d'il n'est pas vrai, vrai prestige oratoire, vraie rouerie de mélodrame? Pour qui donc ces gens nous prennent-ils? Et le gros effet de ces « puissances ennemies en embuscade » , de ce « suicide » auquel l'Allemagne n'a pas voulu se résoudre, ne serait-il pas à sa place tout au plus dans un boniment électoral? Et ces paroles : « Vous qui nous connaissez... vous qui jusqu'ici... » Avec ce gros mouvement de tendresse, un Allemand croit tout emporter. Que ces messieurs sachent que cet appel jeté au nom de la communauté savante, n'excitera que le dégoût et l'indignation.
En effet, que poursuivent-ils par là? Ni plus ni moins que la complicité des sentiments propres aux hommes de science, dans tout l'univers, avec les intérêts de l'Allemagne. Les lumières de leurs confrères, leur compétence professionnelle, n'est pas ce à quoi ils font appel; ils s'adressent à leurs habitudes, à leurs réactions naturelles, aux réflexes de leur profession, pour les suborner.
L'intérêt (intérêt légitime, puisqu'il est celui de la patrie, mais intérêt pourtant), Aoilà ce qui pousse les intellectuels à écrire; et pas un moment ils ne s'avisent que cette circonstance leur impose la retenue et le devoir étroit de laisser parler les faits. Avec un sans-façon complet ils passent par-dessus cette essentielle convenance. Non seulement ils commettent cet
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excès, mais ils témoignent de ne pas soupçonner les règles sociales et humaines qui devaient les borner cet égard.
Ils se conduisent comme leurs soldats prisonniers qui, voulant se faire bien venir des nôtres, par lesquels ils étaient gardés, leur adressaient le grossier sourire qu'on devine, en les appelant : Gamerâdes...
Quelqu'un me dit : Croyez-vous qu'ils soient de bonne foi? 11 me semble que la question ne doit pas être posée ainsi. Il faut dire : Croyez-vous qu'ils distinguent parfaitement entre bonne foi et mauvaise foi? Croyez-vous qu'ils aient une conception nette des devoirs qu'impose la vérité?
Il suffit de les lire pour voir qu'ils ne l'ont pas.
D'abord quels devoirs pourrait bien imposer une vérité qu'ils n'examinent positivement nulle part, qu'ils ne soumettent nulle part à l'épreuve d'une franche discussion? La question même de la vérité n'est pas posée dans le factum. Le mot de vrai y retentit, mais sans plus de portée qu'il n'en aurait dans la bouche d'un enfant rageur : Il n'est pas vrai ! il n'est pas vrail
Au fond il s'agit de toute autre chose que de savoir si ceci ou cela est vrai, vrai en soi, vrai d'une vérité supérieure à l'usage que les Allemands ou tout autre en peuvent faire ; que de savoir, dis-je, si a égale a et
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51 2 et 2 font k. Fera-t-on à l'Allemagne l'affront de ia croire méchante? refusera-t-on de l'écouter, quand îlle jettera son cri? telle est la question que posent les intellectuels. Ils n'en posent pas d'autre. La cause de l Allemagne est une cause pure, reine Sache : un point. Des ennemis s'appliquent à la salir, siezu beschmutzen : autre point. Et c'est tout.
Et nos gens feront tant de bruit, et ils jetteront tant de larmes, et ils vomiront tant d'injures, et ils multiplieront si fort les adjurations et les prières, qu'on les croira, qu'on ne croira pas les autres, en sorte que la pure Allemagne sera vengée. Voilà l'affaire. Tournez, retournez le papier, vous n'y trouverez pas autre chose.
Leur jugement donc est obscurci. De plus leur application est lâche et paresseuse.
Il est bien remarquable que leur appel, quoique vide de preuves, en contient par endroits la mention ou l'annonce. La discussion n'y est pas, mais quelque chose comme le geste de la discussion s'y trouve. Les documents n'y sont ni cités, ni référés, mais le mot de u documents » s'y trouve, avec le mot de (( preuves » ; dans un des paragraphes il y a u car » . Est-ce une simple comédie? Je ne crois pas, car cela ne fait pas même illusion. Plus probablement ces mots ont été écrits machinalement, C'est le mouvement naturel d'un homme qui lève le bras pour se défendre; faute de raisons, ce mouvement reste en l'air. Ils disent : je vais prouver, et ne prouvent pas.
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Or cela a lieu de leur part sans le moindre embarras. Autant que le devoir de prouver, la promesse de la preuve est escamotée par ces gens. Par ruse? Peut-être. Par inconscience aussi. Toute cette partie du document exprime une insouciance extrême.
C'est à se demander s'ils y tiennent. Sentent-ils le prix de la vérité? Fondent-ils sur elle le moindre espoir? La jugent-ils digne d'être achetée de la moindre peine? On dirait que les services qu'elle rend ne leur ont jamais été sensibles, qu'ils ignorent les effets d'une preuve bien déduite, qu'ils ne savent pas quelle barrière d'acier une démonstration une fois acquise oppose à l'assaut cent fois répété du mensonge.
Le savant allemand passe pour grave : cette apparence, qui vient surtout de son manque d'imagination, ne l'empêche pas de commettre de grandes légèretés. L'Appel des intellectuels allemands en est une. Hâte et irréflexion, légèreté et insouciance, telle est le caractère de ce morceau.
Comment donc poser en face de cela la question de la bonne ou de la mauvaise foi? Ces gens croient au bon droit de l'Allemagne ; ils sont prêts à faire litière de tout à cette croyance, à la soutenir en dépit de tout. Est-elle sincère? Autant qu'un sentiment injuste, maintenu à force d'exaltation, peut l'être.
Souvenons-nous que l'Allemand ne défend pas l'Allemagne comme sa patrie, qu'il ne l'aime pas parce qu'elle est sa mère, en vertu de liens de fait et
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de rapport de chair ; il aime en elle une théorie, un système, œuvre, comme j'ai dit, des philosophes. Quand nous disons. Français, que notre patrie est sainte, nous voulons dire qu'un saint devoir nous lie à elle. Parlons-nous de la France au point de vue général, comme offerte aux regards des hommes, alors nous usons d'autres termes. Nous parlons d'excellence, de sagesse, de réussite, de malheurs prévenus ou réparés, d'erreurs rachetées, de régime bien conduit au miUeu tantôt de la fortune inégale, tantôt de l'imperfection humaine. Si nous mettons la France au-dessus des autres nations, c'est par voie de comparaison concrète et historique, qui laisse aux autres leur éloge propre, qui ne rabaisse aucun des éléments dont s'alimente chez leurs citoyens soit le simple amour de la patrie, soit la préférence sur la nôtre.
L'Allemand vante l'Allemagne en vertu d'une idée. La supériorité qu'il veut qu'on lui reconnaisse n'est pas conditionnée à l'histoire, c'est la supériorité d'un principe. Ce que l'amour de la patrie en tant que tel a de propre et de particulier, il l'ignore ; cet attachement est confondu chez lui avec une préférence de raison, avec un choix métaphysique.
De là sort un sentiment fragile, mais exigeant, et dont l'effet le plus certain est de rendre la conversation avec les autres nations impossible.
Et qu'on ne dise pas qu'ainsi formé, ce sentiment du moins est noble. Ce n'est qu'un égoïsme agrandi, transporté à toute une race. Le patriotisme des Aile-
mands sort de l'individualisme. C'est proprement la doctrine de Rousseau, mais appliquée à tout un peuple, et conférant à ce peuple des droits illimités. Ce n'est pas une discipline élevée au-dessus des parties qu'elle gouverne. Les Allemands ne sont associés en corps de nation que pour une proie, et cette proie c'est le monde entier.
Car le devoir des autres nations est de se soumettre à l'Allemagne, nation parfaite, nation en soi, nation dont tous devraient être, si le monde était arrangé comme il faut. Est-il avéré que quelque peuple répugne à cette suprématie, qu'en quelque contrée du monde les armes ou l'influence allemandes ne pourront jamais s'établir : en ce cas c'est un peuple maudit, bâtard, corrompu, voué à la décadence; c'est une portion de la planète qui ne mériterait pas d'être, qui n'est pas, qui ne commencera d'exister que le jour où les Allemands l'auront colonisée, en auront chassé les habitants.
Je ne fais pas une satire; je n'exagère rien; je ne traduis pas ce qu'ils pensent; je répète ce qu'ils disent, etje montre d'où cela procède. Dans de pareilles dispositions, ne vous étonnez pas s'ils mentent.
(( Il n'est pas vrai, disent les intellectuels allemands, que la manière dont nous faisons la guerre, soit en contradiction avec le droit des gens. » Tout Paris, c'est-à-dire deux à trois millions de personnes, ont vu par huit fois, du 3o août au 7 septembre, puis du 8 au 12 octobre, les aéroplanes allemands jeter
des bombes sur une capitale non assiégée, distante de soixante-dix kilomètres du front, tuer des femmes et des enfants et atteindre la cathédrale.
Ils mentent. Mais cela ne compte pas; ils n'y prennent pas garde. Qu'est-ce que la vérité? N'est-ce pas ce que veut l'Allemand? ce que l'Allemand a intérêt qui soit.^ Y a-t-il au monde un vrai en dehors de l'Allemagne, nature essentielle, dont les idées reçoivent l'être, les existences créées leur perfection, tout raisonnement sa vertu, toute passion un droit inaliénable à s'imposer par le bruit et le ravage aux ennemis de cette souveraine du monde?
Le ton chagrin, boudeur, récriminant, hargneux et brutal de l'Appel des intellectuels unit ensemble le gémissement et l'insulte.
Cette réunion n'est pas sans exemple; il faut pourtant remarquer qu'elle n'a lieu que moyennant une bassesse de caractère qui ne se présente pas fréquemment. Avec une faiblesse de courage, elle suppose un comble de fureur. Si l'on ajoute qu'elle est ici le fait de gens armés de la force, et qui se plaignent de risques encourus dans des événements où leur force a triomphé, on aura un caractère encore plus rare, d'une perversité particulière. Appliquons-nous à bien comprendre la férocité du faelum, qui est celle du peuple allemand.
Trois paragraplics de celle pièce sur six concernent l'invasion de la Belgique et les destructions horribles qui l'ont accompagnée. J'exprimerai mal le sentiment public en disant que les intellectuels eussent dû sentir en face de ce sujet des délicatesses infinies. Car quelles paroles trouver pour peindre la compassion ressentie en face des souffrances endurées par une nation entière, attaquée sans motif et écrasée sans merci .^ Comment exprimer les sentiments que cause le spectacle de Louvain, de Termonde et d'Aerschot en flammes, de la Meuse comblée de cadavres, de l'Yser roulant des flots de sang, d'Anvers bombardée, de ces routes du Brabant, sillonnées du cortège infini des familles prenant à pied le chemin de l'exil, fuyant leur foyer détruit, leurs biens pillés et réduits en cendre; de la frontière de France, de celle de Hollande devenues le refuge de tout un peuple arraché à son sol; du port d'Ostende regorgeant d'une foule anxieuse et suppliante, qui s'entassait sur les bateaux anglais! Ces faits inouïs, dont on peut dire sans rien exagérer qu'il ne s'est rien vu de pareil depuis la chute de l'empire Romain et les invasions des Barbares, écrasent l'imagination, soulèvent le cœur d'horreur et de pitié. Et quand on y joint la pensée de la constance, de l'ardeur, de l'intrépidité avec laquelle la Belgique s'est défendue, de la vaillance déployée par la nation et par son roi, d'abord dans le refus de contenter l'Allemagne, qui réclamait le passage sous peine de mort, puis dans les phasçs diverses
de la résistance et de la retraite, résistance où toutes les parties de la nation ont donné leur vie pour la cause sainte de la patrie, c'est à peine si l'on peut retenir ses larmes.
Une apologie des Allemands là-dessus, imposée par le souci de leur patrie à eux, était-elle possible? Je ne sais. Je ne sais quel manteau de Noé pouvait être jeté sur ces hontes par ceux qui, comme fils de l'Allemagne, avaient charge de la défendre. Mais ce manteau, s'il existe, devait être vite jeté. Cette apologie devait être brève.
De plus il était nécessaire, d'une absolue nécessité, que l'hommage aux vaincus y fût joint. Cet hommage, les Belges n'en ont que faire, ils auraient horreur de le recevoir, ils le cracheraient avec indignation au visage de leurs bourreaux; mais il était nécessaire aux Allemands : plus nécessaire que leur apologie même. Deux lignes pour l'un et l'autre étaient assez.
Les intellectuels allemands y ont mis trois paragraphes. Ils se sont attardés sur un point où la lueur des incendies, le reflet des ruisseaux de sang leur faisaient une figure sinistre. Qui les y retient.*^ L'aveuglement et une passion brûlante : celle de l'homme qui en tuant se venge, et qui en se vengeant ne perd pas le sentiment du danger qu'il a couru, qui s'imagine encore victime possible de celui dont il verse le sang.
Dans le catalogue des passions humaines il n'y a
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pas de plus grande ignominie : le propre de l'homme étant, dans la victoire, de déposer les réactions de la crainte, et d'épuiser le sentiment de la vengeance dans les sanctions une fois obtenues. L'extrême bassesse d'âme seule connaît d'autres sentiments. N'oublions pas que ce sont ici des hommes d'étude qui les professent. Comment a-t-on supposé que chez cette espèce d'hommes la pensée allemande exprimerait des réserves au sujet des excès commis .î^ C'est le contraire. Il n'y a chez eux qu'une différence avec les auteurs de ces excès. C'est qu'à la cruauté qui les a fait commettre, ils ajoutent la lâcheté de l'insulte. A ce peuple massacré, à ces prêtres fusillés, à ces femmes violées et éventrées, k ces enfants écrasés sur la pierre, à ces citoyens livrés à la fureur du fer et du feu pour avoir défendu leurs foyers envahis, nos gens osent donner le nom d' « assassins », ils osent les traiter de « bandits » .
Puis écoutez ceci. Dans celte atroce tragédie, il faut qu'une comédie sinistre ait place. Il appartenait aux pédants de la donner. A l'action militaire exercée en Belgique, nos gens ajoutent ce trait de leur fond. Le massacre des Louvanistes est, selon le factum, une « juste punition que les Allemands se sont vus forcés d'infliger ».
C'est le mot du professeur en classe : « Je vais être forcé de vous punir. » En style de guerre le terme propre est représailles. Car d'oii viendrait l'autorité potir punir? Qui dit punition dit subordi-
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nation, obéissance due, pouvoir légitime, et des nations qui se battent entre elles sont égales. Or voici que le conflit apparaît à nos gens sous l'aspect d'une immense salle de classe, où, par l'intermédiaire de Krupp, l'Allemagne jette en forme de pensum le plomb qui tue, la bombe qui ruine, le pétrole enllammé qui met les villes en cendres.
La métaphore scolaire et l'insulte imprimée, tout ce qu'il était au pouvoir de gens de plume d'ajouter d'atroce à des faits atroces en eux-mêmes, les intellectuels l'ont ajouté, jouant parfaitement en cela le rôle du valet de bourreau, exprimant d'idéale façon le génie pédantesque et cuistral de l'Allemagne. Ce génie ne voit dans des soldats qui se battent, dans des citoyens qui défendent leurs foyers, que de petits polissons à qui l'on donne le fouet.
Quelqu'un demandera peut-être si l'on n'exagère pas. Faut- il réellement croire qu'une cause que des savants s'emploient à défendre, soit si infâme.^ Admettrons-nous sérieusement que des gens de commerce paisible, étrangers aux ardeurs des combats, aient la férocité au cœur?
Ils l'ont. Nous n'en pouvons douter. D'abord parce que les faits sont là, et que la vivacité des lumières qu'ils répandent ne souffre pas d'autre conclusion. Pour méconnaître ce degré d'évidence, il n'a fallu rien moins que le trouble d'intelligence, l'épaisseur de tact, l'exaltation stupide des Allemands. Seuls ces écrans placés entre eux et le vrai
ont pu leur donner le courage d'entreprendre cette apologie. Aussi est-ce tout ce que ces illusions ont pu faire. L'innocence que ces gens s'accordent en paroles ne change pas leurs sentiments : ce n'est qu'un masque ; leur âme continue de haïr, et de haïr avec frénésie.
Elle est semblable à celles qu'il y a cent cinquante ans, chez d'autres hommes de plume et de cabinet, la lecture de Rousseau forma : pleines de l'éloge verbal de l'humanité, de la bonne foi, de la vertu. Taine a montré comment se formait ce caractère. Plus anciennement Bonald en a fait l'analyse d'après les originaux de son temps. Dans les livres et dans le journal, l'Action Française a repris ces traits de cent manières et en a rendu le tableau familier. Elle a montré comment sous le voile d'une rhétorique sentimentale, ces âmes cachent les aiguillons de la haine, les morsures de l'envie, l'appétit d'une vengeance immense, prête à se satisfaire dans l'univers en cendres et dans le sang versé.
Venons au dernier trait, le plus général de tous, celui de la sophistique qui s'étale dans ce morceau.
Sophistique bien différente de celle que les anciens ont pratiquée. Chez les anciens, la sophistique naissait de subtilité d'esprit. Montaigne en est un bon miroir
chez nous. Rien ne ressemble si peu à Montaigne qu'un Allemand, et la subtilité réelle est aux antipodes de ce peuple. Pour la lui reconnaître, il faudrait la confondre avec la manie de discuter.
Chez les anciens, la discussion sans fin n'était qu'un effet. C'était l'abus d'une vive intelligence, entretenue de vastes ressources ; chez les Allemands c'est un principe, un dessein auquel l'esprit le moins inventif du monde se prête comme il peut. Ce qui aide à le remplir, à fournir les chapitres ouverts par une prétention infinie d'analyse, c'est d'une part la myopie, qui grossit le détail, de l'autre Ja raideur des concepts, qui oblige à les multiplier sans fin. Pour reconnaître, non pas les idées principales, mais les dernières subdivisions d'idées, l'Allemand a besoin de les nommer, il est incapable de les saisir dans une nuance : de là sort un jeu de fiches intellectuelles sans nombre, dans lequel, l'esprit allemand venant à s'embrouiller, on voit se multiplier non seulement les divisions, mais les doubles, vu que des idées déjà nommées ne sont plus reconnues. Remarquons qu'un répertoire d'objets matériels n'est pas sujet à cet inconvénient, chaque numéro étant réellement distinct et repéré par des signes palpables. C'est ce qui fait que dans les catalogues l'Allemand n'a garde de s'égarer; dans les classements abstraits, c'est autre chose. La philosophie allemande est particulière en cela. On a connu de tout temps l'erreur logique qui consiste à confondre des espèces difi'érentes; l'Aile-
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magne a fait voir au monde la merveille contraire, de la même et identique espèce prise pour plusieurs, et diversement dénommée.
Telle est la sophistique allemande. Elle a pour effet de dérober les aspects généraux des choses. Un sujet qu'elle aborde est aussitôt recouvert d'un téseau infini de rapports vrais ou faux établis sur de petits faits.
Dans la question de la guerre qu'allèguent-ils? Que des railleries formées contre l'empereur d'Allemagne l'ont dépeint comme trop pacifique; que Louvain n'est pas tout à fait détruite, qu'elle conserve un assez grand nombre de murs debout ; que les Allemands estiment les Beaux-Arts; qu'il y a des nègres dans l'armée française, etc. Or je le demande, l'empereur moqué comme pacifique, en quoi cela É avance-t-il la preuve que l'Allemagne n'a pas attaqué? * Des maisons épargnées à Louvain, est ce que cela établit que la ville n'est pas en ruines? Les Allemands amis des Beaui-Arts, cela prouve-t-il qu'ils ne soient pas des sols? Des nègres dans notre armée, ils assurent que cela fait de nous des barbares. Ils omettent de se demander si la discipline à laquelle ces nègres obéissent est leur création ou celle de la France, qu'ils servent et qu'ils défendent.
Voilà les taisons qui trouvent place dans une protestation de quatre pages : raisons de telle espèce qu'un bon esprit, eût-il à remplir un volume, aurait e&clu absolument les unes, et consacré à peine utie ligne aux autres.
L APPEL DES INTELLECTUELS. il
Pendant ce temps le fait disparaît.
Le fait, le voici. La guerre actuelle développe sous nos yeux des événements tels que le monde n'en avait pas vu depuis mille ans. Et je ne parle pas de l'immensité du front, de la perfection des armements, de la variété des moyens d'attaque, de défense > d'information, etc. Toutes ces choses sont nouvelles, mais dune nouveauté qui n'a rien d'inattendu. Elles sont l'effet d'un certain progrès des choses, progrès mis en train depuis longtemps, depuis la phalange macédonienne ou depuis l'invention de la poudre h canon. Il n'est pas jusqu'au nombre des hommes mis en ligue qui ne fût attendu jusqu'à uti certain point. Il est vrai qu'il n'y a pas là de progrès, que ce fait n'est pas issu d'un développement normal, mais d'une conception de la guerre que l'ancienne Europe avait éliminée et que l'imprudence des modernes a t-établié. Mais cette imprudence a plus de cent ans d'âge et ce n'est pas encore cela qui est nouveau.
Ce qui est nouveau, c'est le pillage universel : pillage dissimulé premièrement sous la rubrique d'impôts de guerre. Mais ces impôts de guerre sont exorbitants, et l'on a soin de s'en faire donner des otages. Dans les villes dont on se rend maîtres, des hommes en répondent sur leur tête : on les somme de les lever. L'impossibilité de trouver l'argent éclate : n'importe, il le faut; la ville sera pillée^ un quartier sei^ canonné, nous pendrons le maire î Et l'on passe aux effets. Et l'on ne s'arrête qu'après qu'il a été vingt
4a l'appel des intellectuels.
fois prouvé qu'on n'obtiendra rien. Bruxelles ne doit une paix relative qu'à la peur qui vient aux Allemands de déchaîner les représailles et cependant de n'être pas payés. Châlons-sur-Marne n'échappe que grâce à un sursis arraché, suivi de la retraite de l'ennemi.
Ce qui est nouveau, ce sont les saccages qui suivent, précèdent ou accompagnent tout cela. Ce sont les villes détruites, les campagnes désolées, les monuments bombardés exprès et mis en cendres, les établissements industriels anéantis dans l'intention formelle d'en ruiner les propriétaires; ce qui est nouveau, ce sont les populations entières arrachées à leur demeure et jetées errantes sur les routes comme des troupeaux; ce qui est nouveau, ce sont les citoyens surpris sans armes à leur foyer et envoyés dans les prisons d'Allemagne avec leurs femmes, leurs mères, leurs filles sous le nom impudent, monstrueux, attentatoire, de a prisonniers civils ». Voilà ce que le monde ne voyait plus, qu'il avait comme perdu le souvenir d'avoir vu. La guerre de 1870, la plus ruineuse dont on se souvînt, avait vu détruire Châteaudun, brûler Bazeilles; on citait ces deux destructions comme de grandes calamités; on n'en parlait qu'avec horreur. Aujourd'hui le traitement subi par Châteaudun et par Bazeilles est devenu la règle de la guerre.
C'est Reims, c'est Soissons, c'est Charleville, c'est Senlis, c'est Creil, c'est Nomény, c'est Badonvillers, ce sont les mines d'Anzin et de Denain détruites.
c'est dans la vallée de l'Oise toutes les usines brûlées, pillées, mises hors d'état de rouvrir : bref, c'est la destruction universelle du pays envahi, dans tous les genres. Cette destruction n'est pas bornée à ce qui tombe dans la ligne du feu, elle s'étend plus loin que les nécessités stratégiques ou les précautions d'occupation; elle vise la ruine du pays, État et habitants. Elle s'en prend à l'avoir national et aux biens des particuliers : le saccage est à la fois son moyen et son but.
Telle est la nouveauté de cette guerre. On ne s'en rend pas compte chez les neutres. Entre l'immense clameur élevée par les victimes et les oreilles des nations étrangères, l'information allemande interpose sa diversion; il n'en parvient qu'un bruit affaibli. Si les neutres savaient, ce bruit submergerait le monde. Il roulerait au néant comme une vague furieuse tous les essais d'explications de l'Allemagne.
Sait-on, chez les nations neutres, que des milliers de personnes en Belgique et en France ont vu détruire en un moment leur existence, comme au temps des grandes invasions? sait-on qu'elles ont perdu leurs biens, leur demeure, leur pays, l'appui moral qui les soutenait? Sait-on que les anecdotes de Plutarque ou de Diogène Laerce, où l'on voit des exilés, jadis florissants et puissants dans leur ville, jetés par la guerre à la misère, finir leur jour dans l'abandon, sont en train de revivre sous nos yeux? Ces conséquences de faits monstrueux étaient inconnues de
Vl L APPEL DES INTELLECTUELS.
l'Europe moderne, elles avaient disparu de nos annales. Qui les ramène au jour P L'Allemagne.
Voilà ce qui disparaît, recouvert par le tatillonnagé dans l'Appel dés intellectuels. Ce fait dominant, ce tableau d'ensemble, cette grande et horrible perspective échappe dans leur protestation. Supposé que l'historien de l'avenir s'informe dans ce morceau des griefs faits à l'Allemagne auxquels ils se donnent mission de répondre, il ne soupçonnera rien de la nature de cette guerre, de son épouvantable nouveauté.
Il n'aura pas la moindre idée que l'Allemagne y donne sa mesure dans des proportions que les mieux mis en garde avaient peine à prévoir. Il y avait assez d'hommes en France et en Europe pour pénétrer le dangereut caractère de l'Allemagne; on ne savait pas jusqu'oii elle en pousserait la preuve.
Des monstres : c'est en cette forme qu'au milieu de ruines inouïes, d'injustices abominables, les Allemands apparaissent à ceux qui les voient faire.
Nos intellectuels ne dégagent pas cela. Peut-être on dira qu'ils le cachent. S'ils l'eussent vu, ils auraient renoncé à le défendre. Ce qu'ils sont bien forcés d'en apercevoir, leur esprit faux et prévenu, leur sottisr. leur fanatisme et leur méchanceté l'ont dissimulé naturellement. Ils ont mis à la place, des roueries d'avocat, des déclamations de rhéteurs, des diversions de pédants, des fureurs barbares.