PRETENDUE MANOEUVRE CONTRE L ALLEMAGNE
Qu'ils n'opposent pas des raisonnements ou des conjectures à des faits constants.
BossuET. Ilisloire des Variations.
La conduite des ennemis de l'Allemagne nous est représentée dans le préambule de l'Appel comme ayant formé deux phases : l'une de « bruits répandus de défaites allemandes », l'autre d' « ardeur à fausser le caractère des faits et à insinuer le soupçon )>. Selon les termes de l'appel, la seconde de ces entreprises a commencé après que la première fût devenue impossible, quand u la bouche d'airain des événements » eut réfuté les bruits qu'on répandait.
A quel moment commence cette seconde période? Ce ne peut-être que le 29 août. Ce jour- là, en effet, nous apprîmes que notre ligne de front avait dû se
replier sur la Somme. Depuis lors nous connûmes jour par jour les pas que l'ennemi faisait du côté de Paris. Indubitablement ce sont là les nouvelles que les intellectuels se représentent comme proférées par une (( bouche d'airain ». Et c'est avant ce terme qu'ils placent une période remplie du bruit des défaites de l'Allemagne, tandis que personne n'aurait encore songé à jeter le soupçon sur la conduite de ses armées.
Or il est facile de faire voir que les choses se sont passées différemment.
Premièrement, les nouvelles rapportant des cruautés commises par les Allemands remontent au commencement de la guerre. L'exécution de Samain, président du Souvenir français de Metz, celle du curé de Moyenvic, celle de douze jeunes Alsaciens qui avaient passé la frontière, etc., furent annoncées dès les premiers jours. C'était le moment où la nouvelle de la résistance des forts de Liège emplissait d'espoir tous les cœurs. La prise de Mulhouse fut annoncée le 9 ; le 12 nous sûmes que cette ville était reprise. Le 17 les dépêches portaient que les Allemands étaient à Dinant, le 21 que le gouvernement belge quittait Bruxelles. Tout cela mis ensemble peut-il représenter un bruit répandu de défaites allemandes, une illusion brusquement suspendue, qu'il aurait fallu remplacer par une illusion d'un autre genre, celle de l'indignité de l'ennemi. Hélas ! non.
L'impression favorable des commencements ne dura guère plus de quinze jours ; et l'indignation soulevée
l'aimm:l i)i:s i xtelli: ctuels. 67
contre les violences allemandes n'eut pas à le remplacer, car l'un et l'autre avaient été de concert.
Les intellectuels ne paraissent pas se douter que les Français étaient informés non par des bruits (Ausstreuungen), mais par des dépêches officielles, qui ne laissaient pas de doute sur un point : c'est que les événements signalés en Lorraine n'étaient que des engagements partiels, différents de l'action décisive qui fut annoncée le 16 août, comme livrée sur un front allant de Bâle à Maestricht. Or cette action, on ne nous a jamais dit qu'elle eût eu une défaite allemande pour résultat.
Cependant le 29 août survint, apportant, avec la nouvelle du recul de nos troupes, celle du sac de Louvain. Ce second événement donnait un objet nouveau et sans précédent jusque-là à l'indignation contre l'Allemagne. Une phase nouvelle de discrédit moral jeté sur sa conduite commença : phase dont la vivacité devait déterminer l'appel que les intellectuels ont lancé.
Mais tandis que ce discrédit s'augmente, qu'advientil des nouvelles alarmantes auxquelles on prétend qu'ils auraient eu pour objet de faire diversion? Ces nouvelles changent. D'alarmantes, elles deviennent rassurantes. Le 4 septembre, les Allemands sont à Gompiègne; le 5, ils obliquent sur la Ferté-sous- Jouarre, le 7, nous occupons Nanteuil-le-Haudoin ; le i3 la bataille de la Marne est gagnée. C^est la seconde phase de la guerre.
Phase signalée par la retraite allemando, et qui, jusqu'au 4 octobre, date de l'apparition de l'appel des intellectuels, n'enregistre pour les Allemands aucun succès nouveau. Cette phase, où la bouche d'airain des événements, d'accord avec notre état- major, ne relata que les efforts impuissants de l'Allemagne à forcer le front de nos troupes étendu sans cesse vers le nord, n'est-il pas remarquable qu'elle concorde avec celle de la plus grande émotion soulevée par les cruautés allemandes?
Le 20 septembre, la nouvelle du bombardement de la cathédrale de Reims porte cette émotion à son comble. Le détail donné dans les journaux français, réitéré et répandu par la presse anglaise, de la conduite tenue par les Allemands en Belgique, en Hainaut français, en Picardie, en Valois, le récit lamentable de la ruine de Senlis, composent un chapitre de violences dont le retentissement éveille des échos partout. Enfin la mise en mouvement des intellectuels allemands marque le plus haut degré atteint jusqu'à ce moment, de la réprobation générale.
On le voit, à peu près rien n'est vrai dans le petit arrangement imaginé par les intellectuels. Une première période où règne l'espoir, où des succès partiels sont annoncés, où la prise de Mulhouse frappe les imaginations, mais où circulent en môme temps les mauvais bruits contre l'Allemagne : voilà le début. Suivent les mauvaises nouvelles : les rapports des excès commis par les Allemands vont leur train. Puis
l'angoisse s'étend sur Paris, après quoi de meilleurs jours reviennent. On annonce une défaite de l'Allemagne, suivie d'une résistance efficace à ses armes ; et c'est alors que devient universelle l'indignation soulevée contre elle. Le prétendu chassé-croisé des récils de cruautés et des bruits de défaites mises au compte de l'Allemagne n'existent pas.
Il est aisé de voir dans quel but les intellectuels voulaient le faire croire. En présentant comme successifs les deux sortes de bruits défavorables à l'Allemagne, ils rendent vraisemblable un dessein formé cbez l'adversaire de suppléer aux uns par l'invention des autres, et prédisposent à croire que les uns et les autres sont faux. Mais il en est tout autrement.
Les récits répandus des cruautés allemandes n'ont pas été imaginés pour suppléer aux bruits de victoire, puisqu'ils ont couru en même temps. Quant à les taxer d'invention, ce qui suit fera voir si cela est possible.
ARTICLE PREMIER SI l'allemagne a provoqué la guerre
L'Autriche n'aurait jamais agi ainsi sans s'être préalablement entendue avec l'Allemagne.
M. Sazoîiof à Sir G. Buchanan, 24t juillet.
Pour dire que l'Allemagne n'a pas provoqué la guerre, les intellectuels déclarent s'appuyer sur les « preuves authentiques [urkandliche Beweise) » ou sur les (( documents authentiques » , que le monde a devant les yeux.
Nous pensons que le discours du chancelier de l'Empire tenu le 4 août devant le parlement allemand compte au nombre de ces preuves pour les intellectuels. Le texte en est recueilli dans le Kriegsausbruch (La Déclaration de Guerre), paru chez Hermann à Berlin, et dans la brochure française Pourquoi nous avons la guerre (Attinger éd.). Voyons-le donc.
Ce discours affirme deux choses :
1° Que dans le conflit ouvert entre l'Autriche et la
LAPPEL DES INTELLECTUELS. 71
Serbie, qui fut l'origine de la guerre, TAllemagne « n'a cessé d'agir... pour que cette affaire restât localisée entre l' Autriche-Hongrie et la Serbie » ;
2" Qu'aussitôt connue la nouvelle qu'on armait à Saint-Pétersbourg, l'Allemagne fit savoir, « d'une façon aimable, mais ferme, que tous préparatifs dirigés contre l'Autriche- Hongrie » la c trouveraient aux côtés » de son alliée.
Arrêtons-nous à cela. Est-ce que l'attitude relatée dans ces deux articles, n'est pas une attitude belliqueuse ?
Les intellectuels objecteront que vouloir localiser l'affaire était s'opposer à la guerre. Peut-être ; mais en ce cas il eût fallu que cette volonté fût exprimée avec douceur. Au contraire, elle est accompagnée de menaces. Dans le Livre Blanc allemand (autre document probant), elle résonne en plusieurs endroits comme un ultimatum contenu. « Dès l'origine du conflit, dit ce livre, nous nous sommes placés dans le point de vue qu'il s'agissait d'une affaire particulière à l'Autriche, laquelle devait avoir seule qualité pour la traiter avec la Serbie. » Il est évident qu'en procédant ainsi, l'Allemagne n'exprimait aucun désir de paix; elle affirmait le désir d'isoler la Serbie, et, si on ne cédait pas là -dessus, la résolution de déclarer la guerre.
Laissons, pour un moment, le droit que l'Allemagne attribue à l'Autriche en cette affaire ; n'examinons pas même si l'ultimatum qu'on adressait à la Serbie était
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exorbitant ou non : en quoi Taffaire regardait-elle l'Allemagne, en quoi l'Allemagne était-elle tenue de s'en mêler? Et c'était s'en mêler que de s'instituer le gardien de l'isolement serbe dans le conflit. L'Allemagne trouve mauvais que la Russie voulût empêcher cet isolement; si nous jugeons l'Allemagne selon le même principe, comment espère-t-elle faire admettre qu'elle ne pût tolérer l'isolement de l'Autriche?
L'isolement de l'Autriche, est une chose moins supportable, moins légitime, moins exempte de scandale, que l'isolement de la Serbie?
Mais l'Autriche est l'alliée de l'Allemagne ! — Mais la Serbie est l'alliée de la Russie! — Mais l'honneur de l'Allemagne était engagé. — Mais celui de la Russie ne l'était-il pas ? — Il y allait des intérêts de l'Allemagne dans l'Adriatique. — li y allait de ceux de la Russie dans le Ralcan.
Mais la Russie a commencé. — Pardon : c'est l'Autriche; c'est son ultimatum. — Mais la Serbie y avait donné lieu. — Mais l'Autriche avait donné lieu d'y donner lieu. Dans cette recherche du premier auteur et de la première cause du conflit, j'avertis les intellectuels qu'on ne saurait pas plus aboutir, que dans la question de savoir qui fut le premier de l'œuf ou de la poule.
Tenons-nous en à ceci. Deux peuples entrent en guerre pour défendre chacun son allié. De quel droit l'un des deux s'en va-t-il se vanter de n'avoir cherché que la paix, d'avoir fait la guerre malgré lui? Parce
l'appkl des im lllectuels. 73
que ce propos flatte l'opinion, l'Allemagne prétend s'en emparer. L'opinion reconnaîtra pour vaine cette prétention.
Ou n'a pas voulu, dira l'opinion d'accord avec l'histoire, céder à l'Allemagne; mais TAllemagne a commencé par dire qu'elle-même ne céderait pas. Gela n'a rien de pacifique. C'est pourtant le sens manifeste des paroles du chancelier.
Tel étant le point de départ, on peut imaginer que, dans les négociations qui furent quand même ouvertes, l'Allemagne ait agi de manière que tout accord fût empêché.
Le chancelier fait mention de ces négociations; il s'y étend avec complaisance. Seulement, ce qu'il en dit ne contient pas un mot qui signifie que l'Allemagne ait fait plus que de les admettre. Elle a correspondu avec Vienne et avec Saint-Pétersbourg. Elle a, d'après le chancelier, mis ces deux cabinets en pourparlers directs.
Sur ce dernier point le Livre Blanc anglais démontre que le chancelier se flatte. En eff'et, on y voit que dès le 25 juillet, avant toute intervention allemande, Vienne causait avec Saint-Pétersbourg, Le 27 une reprise de ces pourparlers est mentionnée par le ministre allemand sans qu'il s'en dise l'auteur. Seulement, comme l'Angleterre proposait une conférence des puissances, l'Allemagne en la refusant « exprima son avis qu'un échange direct de vues (avec la Russie) serait plus agréable à l'Autriche-Hongrie » (28 juillet).
74 l'appel des IxNTELLECTUEf^S.
Encore cet avis n'est-il donné que comme l'avis personnel de l'ambassadeur d'Allemagne à Saint-Pétersbourg. C'est tout, en ce qui concerne le soin que l'Allemagne aurait pris d'aboucher les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg.
Quant au rôle personnel joué par l'Allemagne à Vienne, M. de Bethmann-Hollweg dit que la conversation qu'il y avait engagée fut maintenue « dans des formes qu'il était impossible d'outrepasser, si nous les voulions (dit-il) compatibles avec nos engagements d'alliés ». Cette réserve marque les bornes étroites qu'on assignait à cette action. Une dépêche adressée par le chancelier à l'ambassadeur d'Allemagne en Russie (Livre Blanc allemand) la définit ainsi : a Nous nous employons sans relâche à obtenir de Vienne qu'on déclare à Saint-Pétersbourg le but et l'étendue de l'action autrichienne en Serbie, de manière à se montrer sans reproche et à contenter la Russie. » Il ne s'agissait ni de suspendre la campagne, ni d'examiner les termes violents de l'ultimatum autrichien ; il ne s'agissait pour l'Autriche que de dire : Je fais ceci, je fais cela, vous devez être contents. Encore un coup, l'Allemagne avait soin de maintenir à l'abri de toute discussion les termes du conflit austro-serbe, qui cependant faisait toute la question. « Conformément, dit la déclaration du Livre Blanc, à notre principe qu'une médiation ne pouvait se rapporter au conflit austro-serbe, qui ne constituait qu'une affaire exclusivement propre à l'Autriche... »
LAPPEL DES INTELLECTUELS. 70
Dans ces conditions, l'Allemagne devait savoir que ses échanges de dépêches n'aboutiraient à rien.
D'autres échanges de dépêches eurent lieu entre les deux empereurs, celui d'Allemagne et celui de Russie. Voici comment M. de Bethmann les rapporte : « Le tsar prie instamment l'empereur de lui venir en aide : il a le désir de conseiller à Vienne la modération. L'empereur se prête à ce rôle d'intermédiaire. »
Il s'y prête. Mais s'y prête-t-il selon les vues de l'empereur de Russie, c'est-à-dire en donnant des conseils de modération? M. de Bethmann serait bien aise de le faire croire. Il ne dit pas que oui pourtant. Il ne dit pas que non. Il laisse cela dans l'ombre.
Mais nous avons le moyen de l'éclaircir. La correspondance des deux empereurs est publiée, partie dans la brochure française, partie dans le Livre Blanc allemand. Dans une dépêche en date du 29 juillet, Nicolas II écrit à Guillaume a qu'une guerre honteuse [schmaehliger Krieg) a été déclarée à un pays faible ». Il le prie de u faire tout le possible pour empêcher l'allié d'aller trop loin ». Que répond Guillaume.»^ Ceci :
J'ai reçu ta dépêche. Je partage ton désir de maintenir la paix. Cependant je ne puis considérer l'action de l'Autriche-Hongrie comme une guerre honteuse. L'Autriche-Hongrie sait par expérience que les promesses de la Serbie, quand elles n'existent que sur le papier, ne valent rien. Selon moi, l'action austro-hongroise doit être considérée comme une tentative pour obtenir que cette fois les promesses serbes soient maintenues. Je suis fortifié dans cette
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opinion par l'engagement du cabinet austro- hongrois de ne rechercher aucune conquête territoriale en Serbie.
En conséquence, je pense qu'il est parfaitement possible à la Russie de rester vis-à-vis du conflit austro-hongrois dans l'attitude du spectateur sans entraîner l'Europe dans le guerre la plus terrible qu'elle ait jamais vue.
Je crois qu'une entente directe entre ton gouvernement et Vienne est possible et désirable, une entente que, comme je t'ai dit, mon gouvernement appuierait de toutes ses forces. Naturellement les mesures militaires pourraient être considérées par l' Autriche-Hongrie comme une menace, et pourraient provoquer le malheur que nous voulons conjurer, et rendre impossible la mission médiatrice que j'ai assumée avec empressement à la suite de ton appel à mon aide.
J'ai donné le texte complet, y compris un paragraphe qui n'est que dans la publication allemande
(En conséquence jamais vue). On peut lire et
relire : il n'y a pas un mot qui signifie que Guillaume fera entendre à Vienne des conseils de modération. Cependant c'était là ce que demandait Nicolas. La dépêche de Guillaume constitue un refus par omission. De plus, elle est formelle sur deux points : que l'Autriche a raison sur toute la ligne, qu'un armement de la Russie aura la guerre pour conséquence. Tel est le « rôle d'intermédiaire >) auquel l'empereur s'est « prêté », pour parler comme le chancelier. Intermédiaire soit, mais non intermédiaire de paix : rien absolument ne le donne à entendre.
Maintenant, de quelle manière est-ce que l'Allemagne aidait les conversations qu'elle se vant«
d'avoir fait entamer entre Vienne et Saint-Pétersbourg?
La réponse tient en un mot : elle refusait de s'y associer.
Oui, quoique travaillant, à ce qu'elle dit, pour la paix, bis ziim Aeusserslen, bis an die aeusserste Grenze des moeglichen, « jusqu'à faire l'impossible », u jusqu'à l'extrême limite du possible n (c'est le mot du Livre Blanc comme des intellectuels), on voit l'Allemagne tenir son ambassadeur à part des efforts faits en ce sens par ceux des autres nations à Vienne.
Le Livre Blanc allemand, le discours du chancelier ne disent rien de cette attitude, et cela ne saurait nous étonner. Mais ce silence même est significatif dans des pièces si prodigues d'explications et de paroles sur d'autres points. Le moins qu'on puisse en dire, c'est qu'il laisse la parole à d'autres. Ouvrons le Livre Blanc de l'Angleterre, le Livre Orange de la Russie. Cherchons-y, non des discours faits exprès après l'événement, mais les propres rapports des ambassadeurs, rédigés quand il s'accomplissait.
Le Livre Orange dit que M. Sazonof, ministre des Affaires étrangères de Russie, pria le ministre allemand des affaires étrangères, M. de Jagow, d'aider les démarches tentées auprès de l'Autriche pour obtenir de cette puissance l'adoucissement de son ultimatum. Cela avait lieu le 26. Le 27, le ministre répond par un refus. Voilà l'aide dont l'Allemagne favorisait les autres. Mais il y a mieux, elle avait soin qu'on ne l'aidât pas. Elle évitait de s'associer les autres puis-
sances dans ce qu'elle disait être sa propre action. Gela est établi par le témoignage de Sir Maurice de Bunsen, ambassadeur d'Angleterre à Vienne. Voici comment, dans le Livre Blanc anglais, Sir Maurice s'exprime lui-même :
Le gouvernement allemand prétend avoir appuyé jusqu'au bout les eflbrts du gouvernement anglais pour éviter un conflit. En tout cas, M. de Tschirsky (l'ambassadeur d'Allemagne à Vienne) s^est toujours abstenu de demander mon appui ou celui de mes collègues français et russe pour Vexécation des instructions qu'il pouvait avoir à ce sujet.
Un pareil fait ne témoigne pas seulement d'un zèle médiocre pour la paix que l'Allemagne prétend avoir souhaitée ; elle rend en outre l'Allemagne suspecte de n'avoir effectivement rien fait pour la procurer, ou d'avoir fait tout le contraire.
Ce qui fut dit par elle à l'Autriche, dans les conversations qui se tenaient entre Berlin et Vienne, nous l'ignorons; mais on peut en deviner le sens par la réponse que le ministre des Affaires étrangères fit à M. Sazonof quand celui-ci le pria de l'assister. C'était, dit le Livre Orange, « qu'il ne pouvait pas conseiller à l'Autriche de céder. »
Il y a bien des degrés entre ne rien accorder et céder; ces degrés, Berlin voulait les méconnaître, afin que le devoir allégué de respecter la liberté de l'Autriche lui servît de prétexte à tout refuser. Mais on put voir bientôt que cette fidélité n'était pas la cause de sa conduite, quand, par l'insistance des puissances que
LAPPEL DES INTELLECTUELS. 79
l'Allemagne refusait d'aider, l'Autriche commença tout à coup de relâcher de ses prétentions.
C'est une chose prouvée à présent, que, quand la guerre fut déclarée, l'Autriche, cause première du conflit, était en voie de s'accommoder. L'Allemagne s'applique à cacher ce fait, qui met sa conduite au grand jour. Divers projets d'accommodement avaient échoué, en particulier celui de la conférence proposée par l'Angleterre, où l'on eût convié l'Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Italie. Enfin, d'après le Livre Orange, M. Sazonof s'avisa de demander que l'Autriche consentît à reconnaître que la question portée dans son ultimatum avait « revêtu le caractère d'une question d'intérêt européen » et se déclarât prête à supprimer « les clauses qui portent atteinte à la souveraineté de la Serbie ». A la prière de l'Angleterre ces termes furent encore adoucis. Ils portèrent que la Russie admettait a que les grandes puissances examinent les satisfactions que la Serbie pourrait accorder au gouvernement austro-hongrois, sans porter atteinte à ses droits souverains et à son indépendance » .
Il est plaisant, en face de ces témoignages formels de l'effort que faisaient les puissances pour aboutir à un accord, de placer les affirmations de l'Allemagne, réclamant pour elle l'honneur de ce rôle, sans qu'on puisse dire quand, en quelle manière, sur quel texte son zèle s'est exercé.
Le texte sur lequel la Russie et l'Angleterre s'étaient mises d'accord, présenté le 3i juillet, ne déplut pas
fff L APPEL DES INTELLECTUELS.
sans cloute à l'Ail U'iclie, car nous lisons dans le rapport déjà cité de Sir Maurice de Bunsen, les lignes suivantes :
Le i" août je fus informé par M. Schébéko (ambassadeur de Russie à Vienne) que le comte Szapary (ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg) avait cédé sur le point essentiel et annoncé à M. Sazonof que l'Autriche consentait à soumettre à une médiation les points qui, dans la note remise à la Serbie, semblaient incompatibles avec le maintien de l'indépendance serbe.
Le conflit allait donc s'apaiser. Un article de M. Boudouresque, interprète ordinaire des sphères autorisées, dans le Petit Marseillais du 26 septembre, l'a confirmé en rapportant ce qui se passa alors à Rome. Le i"' août, dit-il, M. Kroupensky, ambassadeur de Russie près le Quirinal, « se fit introduire d'urgence chez le marquis de San Giuliano, ministre des affaires étrangères », et lui dit : « C'est fini. La paix est assurée. L'Autriche nous donne satisfaction. » Le Petit Marseillais ajoute qu' « une demi-heure après le départ de M. Kroupensky » San Giuliano recevait « confirmation de la nouvelle par une dépêche de son propre ambassadeur en Russie » .
Dans le Figaro du 5 octobre, M. Ilanolaux a fourni un témoignage en accord avec le même fait. Ayant rencontré l'ambassadeur d'Autriche à Sainte-Clotilde le 3i juillet, celui-ci lui « fil un assez long exposé » des négociations en cours :
Il me dit, notamment, écrit M. Hanotaux, que « ai la Russie donnait à la Serbie le conseil de demander quelles
l'aptel des intellectuels. 8i
sont les conditions de rAutriche, celle-ci répondrait franchement et qu'elle suspendrait sa mobilisation si la Russie suspendait la sienne. »
Suivent les assurances ordinaires du désintéressement territorial de l'Autriche dans la guerre livrée à la Serbie.
Enfin, l'ambassadeur dit (en propres termes), « que cela ne pouvait pas durer et que l'Allemagne obligée de prendre ses précautions, a//aiï enlrainer l'Autriche, si on n'agissait pas tout de suite pour que Saint-Pétersbourg prît acte des propositions austro-hongroises et fît faire par la Serbie la démarche qui ouvrirait la seconde phase des négociations » .
Telle était donc la situation. Les concessions que l'Allemagne avait dit ne pouvoir demander à l'Autriche par égard pour la liberté de son alliée, l'Autriche était prête à les accorder à l'Angleterre et à la Russie. Les termes de son ultimatum lui étaient moins chers qu'à l'Allemagne.
Il faut résumer le mécanisme de ces demandes et de ces concessions. L'Autriche, inflexible jusque là, avait été cause que la Russie avait armé. Les armements de la Russie n'avaient lieu originairement que contre l'Autriche. Cependant l'Allemagne s'en disait offensée, elle demandait qu'on les retirât. Pour les interrompre, la Russie exigeait que sa note fût admise. La note admise, les mêmes effets devaient se produire en sens inverse. La Russie démobilisait, l'Allemagne était satisfaite.
C'était du moins ce qui se fût produit si le temps
8a l'appel des intellectuels.
eût été donné à ce mécanisme de jouer. Mais ce délai manqua tout à coup. Ce que prévoyait l'ambassadeur d'Autriche arriva. L'Allemagne « entraîna l'Autriche ». Le 3i juillet à minuit, comme la note russe arrivait à Vienne, l'Allemagne, écartant brusquement son alliée, prit place sur le devant de la scène, et, alléguant le péril encouru par elle-même par suite de la mobilisation russe, somma la Russie de démobiliser. La Russie refusant d'obéir, l'Allemagne lui déclara la guerre le i" aqût dans la soirée.
Pas n'est besoin d'être grand philosophe pour démêler les causes de ces faits. Aussi longtemps que l'ultimatum de l'Autriche avait été maintenu par celle-ci, l'Allemagne l'avait allégué comme cause de son inflexibilité ; l'Autriche paraissant abandonner cet ultimatum, l'Allemagne avait substitué le sien. La volonté de l'Allemagne de provoquer la guerre est ainsi démontrée deux fois : premièrement, par le refus de collaborer à l'accord que poursuivaient les puissances; en second lieu, par l'imposition d'un ultimatum personnel surajouté à celui qui faisait la matière du conflit.
Pour qu'il ne manquât rien à cette démonstration, il était écrit qu'aussitôt elle recevrait la sanction des faits. Quand la nouvelle de l'ultimatum allemand arriva à Rome, ruinant l'espoir de paix qu'on avait conçu, le Conseil des ministres s'assembla. M. Salandra, premier ministre, « démontra, dit le Petit Marseillais dans l'article déjà cité, que le traité d'alliance
avec l'Allemagne (la Triple-Alliance) avait un caractère défensif ».
Il ajouta (ainsi continue ce journal) que le caractère offensif de l'ultimatum envoyé par l'Allemagne à la Russie et à la France était indiscutable, après la communication faite le jour même à Saint-Pétersbourg, par l'Autriche- Hongrie.
Il pria ses collègues de décider que l'Italie devait rester neutre. Et il ponctua la fin de son discours par cette déclaration, dont nul démenti ne saurait infirmer l'autlienticité : « Je dois ajouter en terminant, que la thèse que je viens de vous exposer est celle de Sa Majesté le Roi. ))
La neutralité fut décidée à l'unanimité.
Ainsi se trouva rendue sensible dans ses conséquences diplomatiques, en conformité avec les conclusions qu'impose l'examen des faits, l'intention agressive de l'Allemagne, sa volonté de provoquer la guerre.
J'ai dit que cette volonté était démontrée deux fois. On peut se demander si elle ne se laisse pas découvrir d'une troisième manière encore, c'est-à-dire jusque dans la volonté qui fit lancer l'ultimatum autrichien lui-même. Peut-on croire que cet ultimatum ait été lancé sans l'aveu de l'Allemagne.^ Mais il y eut peutêtre plus qu'un aveu de la part de cette puissance. En effet, quand on relit la dépêche de Guillaume citée plus haut, on est frappé de l'assurance avec laquelle l'empereur défend et explique l'ultimatum. Ces lignes contiennent l'exposé précis des causes qui conduisent l'Autriche à faire la guerre, des intentions qu'elle y
apporte, même une définition générale de sa situation vis-à-vis de la Serbie. François-Joseph n'en eût pas dit plus.
Seuls des mots comme ceux-ci : « doit être considérée », (( selon moi », « je suis fortifié dans mon opinion », font souvenir que ce n'est pas lui qui parle. Encore cette précaution cesse-t-elle quand Guillaume écrit : « Je ne puis considérer la guerre austro-hongroise comme une guerre honteuse. L'Autriche sait par expérience que les promesses de la Serbie, quand elles n'existent que sur le papier, ne valent rien. » Je ne puis; r Autriche sait. Est-ce Guillaume ou l'Autriche qui sait? est-ce l'Autriche ou Guillaume qui ne peut? Et n'y a-t-il pas de fortes raisons de croire, en présence d'un tel langage, que l'ultimatum à la Serbie avait été rédigé à Berlin.^
A la France, la question fut posée, savoir « si dans une guerre livrée entre l'Allemagne et la Russie elle resterait neutre » . Dix-huit heures lui étaient accordées pour la réponse. Le ministre répondit que la France ne manquerait pas de faire « ce que commanderaient ses intérêts ». Le Livre Blanc allemand se donne le ridicule de qualifier cette réponse d' « ambiguë » et de « peu pacifique » . Tout ce qui n'est pas allemand dans le monde reconnaîtra que c'était la seule que méritât une insolence. La guerre fut déclarée à la France par l'Allemagne le 3 août.
L'Allemagne a prétendu y ajouter le grief d'aéroplanes français qui auraient passé sur ses provinces;
on les aurait aperçus dans l'EifTel; un d'eux aurait jeté des bombes sur un chemin de fer, un autre aurait tenté de détruire des constructions. Le gouvernement français a démenti ces faits de façon solennelle à la Chambre, les ambassadeurs étant présents. En revanche l'Allemagne a dû avouer publiquement par la bouche de son chancelier, une violation du territoire français par ses uhlans. « Malgré l'ordre donné, dit M. de Bethmann dans le discours cité plus haut, une patrouille du i4® corps d'armée, conduite probablement par un officier, a franchi la frontière le 2 août. »
Des violations du territoire français furent positivement constatées le même jour, à Jonchery, à Moncel, à Réméréville, à Longwy, dont la place canonna les uhlans, à Cirey, à Montreux-Vieux, enfin à Lunéville, où des bombes furent lancées par un aéroplane. L'ambassadeur d'Allemagne à Paris avait refusé d'exprimer des excuses même de l'acte qu'on fut forcé de reconnaître devant le parlement allemand.
Les choses étant ainsi, c'est l'Allemagne qui se plaint I La fantastique rumeur des courses de nos aéroplanes suffit à porter sa défense. Parlant immédiatement après le chancelier, qui venait de confesser l'acte de la patrouille allemande, Kaempf, président de la Chambre, s'est exprimé ainsi : u De puissants adversaires nous environnent à droite et à gauche. Ils ont violé notre territoire sans déclaration de guerre et nous ont forcé à combattre pour défendre notre patrie » (brochure Kriegsausbrach).
86 l'appel ÙÈS INtELLÊCttJEtÔ.
Cest le résumé de la mauvaise foi allemande. Les intellectuels y donnent les mains.