LE PORTRAIT DE L EMPEREUR
La présomption s'élance, l'obslacle qu'elle n'avait pas prévu surgit, l'instinct de conservation suspend l'acte et la vanité cherche une échappatoire.
Paul Bourget. Écho de Paris, 12 novembre.
Les intellectuels allemands dépeignent l'empereur comme pacifique, et concluent de là qu'il n'a livré cette guerre que par force, qu'il ne peut en être l'auteur.
Il serait facile de répondre : Si ce n'est lui, c'est son chancelier, ses ministres, l'impératrice, le prince héritier, qui l'on voudra. Enfin c'est l'Allemagne : le fait est là. Mais, sans chercher si loin, où les intellectuels prennent-ils ce caractère de l'empereur.^
« Assez souvent pendant ses vingt-six ans de règne, Guillaume II s'est affirmé comme protecteur de la paix universelle. »
Mais non. Schirmherr des Weltfriedens ! Cela est ridicule. Qui est-ce qui reconnaîtra jamais ce rôle de protecteur de la paix du monde à Guillaume ? L'empereur de Russie, oui, s'est ellorcé de le jouer, par exemple quand il a convoqué la conférence de La Haye en 1897. Cette convocation est un fait, dont il est
plaisant que les intellectuels ne songent pas à faire la comparaison. Au contraire qu'allèguent-ils en faveur de Guillaume? Que pendant vingt-six ans il n'a pas fait la guerre ! Mais le long temps qu'un règne passe sans guerre n'est pas la preuve que le prince en ait horreur. Les raisons de la faire peuvent manquer, soit qu'aucun conflit important n'ait lieu, soit que les circonstances le dénouent à la satisfaction de celui qui s'apprêtait à dégainer.
En ce qui concerne l'empereur Guillaume, c'est le cas. Par exemple, les deux interventions de ce prince au Maroc n'ont pas montré en lui « un protecteur de la paix » ; en iQoS la menace de Tanger, en 19 11 celle d'Agadir dirigées de ce côté contre la France, furent des démonstrations de guerre. Les intellectuels diront qu'elles avaient lieu pour protéger les droits de l'empire. Quand cela serait! Il s'agit de nous montrer un Guillaume pacifique. Nous ne l'avons pas vu ce jour-là. Nous ne l'avons pas vu davantage en 1908, quand l'Autriche s'annexa la Bosnie et l'Herzégovine, et que la Russie, lésée par un tel acte, fut mise en demeure par l'Allemagne de reconnaître le fait accompli sous peine d'avoir à la combattre.
Tous ces conflits s'étant résolus à la satisfaction de l'Allemagne, on ne voit pas pourquoi elle aurait fait la guerre. Celui de 191 1 lui a valu le Congo : 260.000 kilomètres carrés de territoire cédés par traité en pleine paix. Faire la guerre dans ces con-
ditions eût été insensé : on ne peut pas dire que d'y avoir renoncé soit une preuve d'amour pour la paix.
Les choses se présentaient cette fois à peu près comme en 1908. L'Autriche avait le même intérêt, l'Allemagne a fait les mêmes menaces. Seulement la Russie a prétendu agir. C'est ce qui a causé la guerre. Une fois de plus, on l'eût évité si l'on eût fait ce que voulait Guillaume. L'appellerons-nous pacifique parce qu'il veut bien ne déclarer la guerre que quand on refuse de lui obéir? parce que, pour l'y réduire, il n'a fallu rien moins, de la part de la Triple Entente, que cette extraordinaire audace de ne pas faire sa volonté?
Les intellectuels disent encore que les ennemis de l'empereur ont reconnu ce caractère : Guillaume ayant « été l'objet de leurs moqueries à cause de son amour inébranlable de la paix ».
Les intellectuels font erreur. L'empereur a été raillé parce qu'il menaçait de faire la guerre et qu'il ne la faisait pas. Cela n'est pas le caractère du pacifique, c'est le caractère du rodomont. De grands éclats, que rien ne suivait en fait d'actes, ont fait quelquefois moquer de lui : par exemple la lettre écrite par lui au président Kruger lors de la guerre du Transvaal en 1899, quand les premières victoires des Boërs menacèrent la puissance anglaise.
Aucune déclaration de guerre ne s'ensuivait. Toutefois, l'air qu'on voyait à Guillaume en ce cas-là n'avait rien de pacifique : c'était un air chagrin, menaçant, querelleur. L'effet de sa colère était-il différé
par crainte ou par incertitude? Un maître psychologue français, Paul Bourget, le définit ainsi :
Cette personnalité d'étalage n'a pas de certitude intérieure... Cette faiblesse de jugement pouvait devenir un correctif de cette vanité exaspérée. Il eut fallu pour cela qu'il la reconnût, et qu'humilié dans son intelligence, il acceptât de se savoir inférieur... Chez Guillaume II la vanité a été trop forte. Au lieu de s'avouer ses insuffisances, il s'est tendu à les cacher à tous et d'abord à lui-même, en affirmant ses partis pris, tous aveugles, avec une superbe qui étonna. L'incapacité foncière s'est pourtant révélée à un signe qui, lui, ne trompe pas, l'incohérence, les voltefaces subites...
Il s'est ainsi transformé en un velléitaire. Il a voulu vouloir, et, comme aucune de ses volontés n'était fondée sur une perception nette et sûre, il s'est trouvé sans cesse arrêté par le fait. De là ce flottement dans la conduite de son empire, et ces éternelles remises qui par moments lui ont donné un air de matamore qui a peur...
Voilà ce qu'on dit de Guillaume II chez les adversaires de l'Allemagne, et qui est assez loin de représenter un (( protecteur de la paix ». Car cela n'empêche pas qu'il ne mît flamberge au vent, qu'il ne parlât de « poudre sèche » et d' « épée aiguisée » : thème vingt fois repris par Tempereur, et dont l'écho résonne encore aux oreilles de l'Europe entière. Que de pareilles démonstrations aient abouti enfin à la vraie guerre, qui pourra s'en étonner.^ Qui pourra dire que cela suppose de la part des ennemis de l'Allemagne une perversité particulière et le fait palpable d'une agression?
90 L*ilPPEL DES INTELLECTUELS.
« Ils osent, disent encore les intellectuels, l'appeler Attila. » Mais non. C'est lui qui se nomme ainsi. L'Europe n'a pas été chercher le nom du roi des Huns pour l'en flétrir. Dans un ordre du jour célèbre, lui-même l'a réclamé pour l'honneur de ses armes.
Cet ordre du jour date de la campagne de Chine. Le 27 juillet 1900, à son armée qui partait pour Pékin, Guillaume adressait ce discours :
Soldats, quand vous rencontrerez rcnncmi, vous le vaincrez. Vous ne ferez pas de quartier, vous ne prendrez pas un seul prisonnier. Que tout ce qui tombera entre vos mains soit à votre merci! Faites-vous la réputation qu'avaient les Huns et Attila.
La réputation d'Attila : voilà ce que l'empereur souhaitait aux armes allemandes. Ne nous en étonnons pas. Est-ce que dans l'histoire du passé, l'Allemagne n'a pas coutume d'aller chercher pour ses patrons les plus sanguinaires des conquérants? Cette nation tient à faire peur. R est plaisant de voir les intellectuels se plaindre qu'on calomnie leur prince, quand euxmêmes, au sein des loisirs de la paix, froidement appliqués à rechercher les gloires qui font le plus d'honneur à l'Allemagne pour en former un Panthéon, ils y sont allés mettre ce que l'enfer barbare a vomi contre la civilisation romaine, de plus hideux et de plus slupide : Alaric, Odoacre, Genséric.
Oui, le monument de ces trois barbares a sa place au temple de la Walhalla, œuvre de Klenze et de Schwanthaler, élevé par les efforts de la science et de
L*APPEL DES iNtELLËjCtUELS. 9I
l'art allemands, à Donaustaiif sur le Danube. Roi des Wisigoths, roi des Hérules, roi des Vandales, figurent en premiers numéros d'une liste qui, en passant par Frédéric le Grand, aboutit à Kant et à Schiller. L'ouvrage est de i846. Quelques-uns de ceux qui l'ont vu élever vivent encore. Les intellectuels d'aujourd'hui en ont connu et admiré les inventeurs. D'où leur vient cette horreur soudaine pour Attila ? Attila figurerait dans la Walhalla si Ton eût ctu pouvoir faire de lui un Allemand. Sa nationalité seule l'a fait exclure.
Dans un des frontons de la Walhalla, une figure de jeune homme personnifie le deuil ressenti par l'Allemagne d'avoir dû ajourner la conquête de l'Alsace et de la Lorraine. Constatons que l'Allemagne savante, autant que l'Allemagne militaire, s'entraînait à l'espoir de s'en emparer un jour en fêtant dans le même temple de sauvages barbares. Voilà au grand complet les sentiments de l'Allemagne : culte des Barbares, animosité contrôla France. Pourquoi faire semblant de les cacher?