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SI LA NEUTRALITÉ DE LA BELGIQUE A ÉTÉ VIOLÉE CRIMINELLEMENT

Hegel n'a-t-il pas affirmé l'équivalence ou l'identité du fait et du droit ? Réponse de I'Université catholique de Paris.

Les intellectuels allemands ne contestent pas le fait de la violation de la Belgique. Ils ne peuvent nier l'entrée de leurs armées dans le pays. Violation donc, ils acceptent le mot, mais en affichant la prétention de justifier la chose.

Et comment? C'est que « positivement, disent-ils, la France et l'Angleterre avaient résolu' de violer » la neutralité de la Belgique. Dans la version officielle française, ce u positivement » {nachweisUch) est remplacé par ces paroles : « Nous en avons la preuve irrécusable. »

Gela est équivoque; soyons net. Celte preuve n'existe pas. Si le gouvernement allemand l'avait eue, il l'aurait fait connaître au public. Si les intellectuels on avaient eu connaissance, ils auraient dit en quoi

elle consistait et les termes précis de ce qu'elle prouve. Le silence du gouvernement, le silence des intellectuels à cet égard démontrent qu'ils n'ont rien, rien qui leur permette d'arrêter la protestation universelle, rien qui imprime à leur défense un caractère ferme et constant.

Car il faut remarquer cela. De quoi se plaignentils au juste? de quoi les preuves qu'ils disent ou voudraient dire qu'ils ont, accusent-elles la Belgique? Est-ce d'une complicité active de cette nation, marchant contre eux avec la France et l'Angleterre ? En ce cas le terme de « connivence », dont ils usent, est bien faible. Est-ce d'ur.e simple permission donnée à ces puissances de passer sur le territoire belge ? Alors comment admettre l'excès de leurs récriminations, la violence de leurs représailles?

N'oublions pas que cette permission, l'Allemagne la demandait pour elle-même. N'oublions pas qu'en la demandant, elle prétendait ne rien faire faire à la Belgique qui contrevînt à la neutralité, u Si la Belgique consent, dit l'ultimatum du 2 août (brochure Pourquoi nous avons la guerre), dans la guerre qui va commencer, à prendre une attitude de neutralité bienveillante vis-à-vis de l'Allemagne... » De neutralité bienveillante : c'est-à-dire livrer le passage. Livrer le passage à l'Angleterre et à la France, cela aurait donc été, selon l'aveu de l'Allemagne, user vis-à-vis de ces puissances de neutralité bienveillante. La bienveillance pour l'adversaire, jointe à l'essentiel

de la neutralité, est-ce de quoi légitimer l'invasion? est-ce de quoi faire que la violation d'un territoire, avouée en fait par les intellectuels, soit regardée par eux comme licite, comme exempte de caractère criminel ? Non sans doute.

L'hésitation que met l'Allemagne à articuler son grief, montre donc qu'il n'existe que dans sa fantaisie, qu'il n'est déterminé par aucune pièce réelle, qu'il ne s'appuie sur aucun fait.

Mais il y a plus. Chose incroyable, l'Allemagne se contredit en ce qui concerne l'existence du grief même. Sur la violation de la neutralité belge, il existe deux sortes d'explications allemandes : celles où il est affirmé que la Belgique était prête à laisser violer sa neutralité par la France et par l'Angleterre ou à la violer elle-même en leur faveur ; celles où cette affirmation n'existe pas. Du second genre sont les explications données par le chancelier de l'empire allemand à la Chambre allemande :

Nos troupes, a dit M. de Bethmann-Hollweg, ont occupé le Luxembourg et ont peut-être déjà foulé le territoire belge. C'est contre le droit des gens. Le gouvernement français a, il est vrai, déclaré qu'il respecterait la neutralité de la Belgique tant que l'adversaire la respecterait. Nous savions cependant que la France était prête à l'agression. La France pouvait attendre; nous pas. Une attaque française de flanc sur le bas Rhin, eut pu nous être fatale. Ainsi nous avons été contraints de passer outre aux protestations fondées du Luxembourg et du gouvernement belge. L'injustice (je parle franchement), riVyws^tce que nous leur faisons ainsif

nous ferons en sorte de la réparer aussitôt que nous aurons atteint notre but militaire.

Il n'y a pas un mot là dedans pour dire que la Belgique se soit attiré son sort. Elle n'est envahie qu'à cause de ce qu'exige un « but militaire » à obtenir. Quel but ? Celui d'atteindre la France, avant que celle-ci ne pût atteindre l'Allemagne. Atteindre l'Allemagne où? Sur le bas Rhin, c'est-à-dire (d'après la géographie et le sens du discours) à travers la Belgique. La France était « prête à l'agression » , à cette agression-là, dit M. de Bethmann.

Cependant la France a dit et fait le contraire ! — Parbleu ! dit le chancelier, la France pouvait attendre.

Ainsi la décision de la France a été de ne pas envahir la Belgique, parce que cela ne lui coûtait rien et mettait l'Allemagne dans son tort. Mais elle était prête à le faire, et c'est ce qui fait que l'Allemagne est dans son droit ! Comprenne qui pourra. L'action de l'Allemagne trouve sa justification dans la conduite que la France aurait tenue si c'avait été son intérêt. Ce ne l'était pas, nous le savons, dit l'Allemagne, mais comme, si ce l'avait été, nous n'aurions pu reprendre notre avantage qu'en faisant ce que nous avons fait, nous avons bien fait.

Telle est la traduction exacte et seule complète du morceau. L'absurdité qu'on y trouve tient-elle à l'embrouillamini de l'esprit allemand ou à l'embarras d'une mauvaise cause, je ne sais. Ce qui est certain, c'est que ce témoignage innocente complètement la Bel-

gique, et qn'en incriminant les motifs de la France, il rend hommage à sa conduite de fait. La violation du « droit des gens », 1* « injustice » même de l'invasion, y est formellement reconnue. C'est tout ce qui importe ici.

Voici un second témoignage. Il est tiré des entretiens tenus par le ministre des Affaires étrangères d'Allemagne et par le chancelier lui-même, avec Sir Edward Goschen, ambassadeur d'Angleterre à Berlin (Livre Blanc anglais).

Le premier, M. de Jagow, dit à cet ambassadeur que la violation de la Belgique

était nécessaire, parce qu'il s'agissait de pénétrer en France par le chemin le plus rapide et le plus facile, de façon à avoir une grande avance sur les opérations françaises et de frapper le plus tôt possible un coup décisif. C'était pour rÀUemagne question de vie ou de mort, ajoute le ministre. Un temps considérable aurait été perdu s'il avait fallu pénétrer par le sud, où la rareté dos routes et la puissance des forteresses auraient retardé la marche, ce qui aurait donné aux Russes le temps d'amener des troupes sur la frontière allemande. La rapidité est le grand atout de i Allemagne ; celui de la Russie est d'être un réservoir inépuisable de soldats.

Ici encore, pas un mot d'un tort que se serait donné la Belgique. Pas plus que le chancelier devant les Chambres, le ministre n'allègue devant l'ambassadeur une promesse consentie de la Belgique à la France de laisser violer son territoire : promesse qui eût contraint l'Allemagne d'opérer elle-même, par

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mesure préventive, cette violation. En revanche, la même idée reparaît, que l'Allemagne a le droit de prendre toutes mesures, dussent-elles blesser le droit des gens, qui rétablissent pour elles les chances de succès quand la nature des forces qui sont en jeu les lui ôte.

Ce droit, l'Allemagne ne prétend pas seulement l'exercer à son profit; elle prétend encore le faire admettre comme conforme aux règles supérieures d'une justice intelligente.

La France, dit-elle, n'a pas besoin de frapper tout de suite un coup décisif. Nous, il nous faut cela. Nous violons la Belgique ; cela rétablit l'égalité. Y a-t-il rien de plus équitable?

Si nous tardons, disent-ils encore, à prendre Paris, les Russes nous envahissent à l'est. L'avantage des Russes est d'avoir beaucoup d'hommes ; le nôtre est d'aller vite. Est-il juste que notre avantage reste stérile entre nos mains, quand les Russes profiteront du leur? Pour profiter du nôtre, nous violerons la Belgique. Y a-t-il rien de plus équitable?

Tel est le raisonnement commun de M. de Bethmann-Hollvveg et de M. de Jagow. La confiance ingénue que l'un et l'autre y mettent, dépose contre les intellectuels. Elle est la preuve qu'ils supposent ce qui n'est pas. Elle exclut le motif qu'ils allèguent, elle lave la Belgique de tout soupçon.

Il en est de même des propos échangés entre Sir Edward Goschen et le chancelier (même ouvrage).

L'ambassadeur déclare que, pour défendre la neutralité de la Belgique, l'Angleterre fera la guerre.

Comment, réplique le chancelier, pour un mot, pour le mot de neutralité, qui en temps de guerre fut si souvent méprisé ; comment, pour un chiffon de papier, la Grande Bretagne va faire la guerre à une nation apparentée dont le seul désir est d'être une amie?.,. L'acte de la Grande Bretagne est inconcevable.

Sachons reconnaître l'évidence. Si M. de Bethmann eût eu le moindre droit de se plaindre que la Belgique eût contrevenu à la neutralité, n'en auraitil pas usé dans cet instant ? Le mouvement même du discours l'y entraînait. « Un mot qui, en temps de guerre, fut si souvent méprisé... et que la Belgique elle-même, en n'en tenant pas compte, nous oblige à enfreindre. . . » Voilà ce que le chancelier eût dit, ou quelque chose d'approchant. Mais rien I Ce silence est significatif.

Ajoutons encore ceci. Les violations de territoire n'ont pas été bornées à la Belgique. Le Luxembourg les a subies. Mais quoi I le Luxembourg aurait-il été de « connivence » avec la France, pour que cette violation fût justifiée ? Personne n'ose dire cela. Il est donc établi que le simple intérêt de la campagne justifiait aux yeux de l'Allemagne ces violations. Dans son discours du Parlement, le chancelier met ensemble la Belgique et le Luxembourg; les mêmes raisons lui servent à justifier la conduite de l'Allemagne envers l'un et l'autre. Les explica-

lions qu'il présente ne leur font pas un sort différent. On viole la neutralité de l'un et de l'autre. A l'un et à l'autre on fera réparation après la guerre. Le Luxembourg, qu'aucune « preuve irrécusable » n'accuse devant les intellectuels d'infraction au régime delà neutralité, doit simplement céder, comme la Belgique, à l'intérêt pressant (pressant pour l'Allemagne) de l'offensive allemande.

Quand on est aussi menacé que nous le sommes, dit le chancelier à l'adresse de l'un et de l'autre, de la Belgique comme du Luxembourg, et qu'on combat pour ce qu'il y a de plus sacré, on ne doit songer qu'à une chose, c'est à s'en tirer coûte que coûte .

Il dit aussi : « Nécessité ne connaît point de loi » . Toutes les raisons qu'on a eues de violer le territoire belge tiennent là-dedans.

Pourquoi ne s'en est-on pas tenu là? Pourquoi, si hardiment soutenues par les organes officiels de l'Allemagne, ces raisons ont-elles fait place à d'autres dans d'autres apologies de l'Allemagne? N'ont-elles pas paru suffisantes? En a-t-on trouvé l'aveu cynique? Ce n'est pas notre affaire de le dire. Le fait est qu*î l'Allemagne a varié sur ce point essentiel dans sa défense.

Vers le milieu du mois d'octobre, nous avons vu la Gazette de l'Allemagne du Nord alléguer tout à coup un document saisi, disait-elle, dans les archives de l'état-major belge à Bruxelles, qui aurait contenu la preuve de machinations ourdies entre la Belgique et l'Angleterre. Le débarquement de cent mille hommes

fournis par cette dernière puissance serait envisagé dans ce document.

Aucun texte n'était cité par la Gazette de l'Allemagne du Nord; de plus, elle n'osait pas même dire que ce fût d'un traité qu'il s'agissait. Un simple plan militaire, où la diplomatie n'était pas engagée, qui n'était qu'en l'air, qui représentait seulement les mesures à prendre pour le cas où les circonstances rendraient une action nécessaire et feraient conclure une alliance, c'est tout ce qu'on saurait inférer des termes mêmes du journal allemand, qui d'après le Temps du 21 octobre, se contentait de conclure que la Belgique avait u commis une grosse infraction à ses devoirs de neutre ». Mais en supposant que le fait avancé par la Gazette de l'Allemagne fût vrai, qu'on ait trouvé un plan de ce genre dans les archives, en quoi ce plan serait-il contraire aux devoirs d'une nation neutre? Est-ce qu'une nation neutre n'a pas le droit de préméditer la défense de sa neutralité? Prétendrait-on ne lui permettre cela qu'à partir du moment où elle est attaquée? Quand la Belgique aurait envisagé les termes d'une action à mener avec l'Angleterre pour le cas où l'Allemagne ou tout autre l'attaquerait, quel grief contre elle est-ce que cela pourrait fournir?

La pièce incriminée remonte à 1906. Le 23 octobre dernier, le gouvernement belge a démenti le sens que le journal allemand prétendait donner à la pièce. En agissant ainsi, ce gouvernement a contresigné l'évidence.

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Ainsi cette manœuvre allemande a fait long feu : elle n'a pas entamé le bon renom de la Belgique. En revanche, elle ajoute au reproche fait à l'Allemagne.

Quel témoignage, en effet, que le soin de produire cette prétendue justification 1 Combien il faut que les raisons alléguées jusque-là parussent faibles et honteuses à l'Allemagne même! Les Allemands ne pourront plus nous dire qu'elles leur suffisent, puisqu'ils se montrent si fort en peine d'en trouver d'autres. D'autre part, ils ne voient pas que ces inventions, fussent-elles accréditées, ne sauraient les blanchir, puisqu'elles ne viennent qu'après l'action, après que la violation du territoire belge est accomplie? Ce qu'on ose nous donner comme raison valable n'a été révélé que plus tard. Il n'empêcherait donc pas l'acte de l'Allemagne d'avoir été décidé sans cela, sans que ces faits prétendus fussent connus, sans qu'on se crût obligé (remarquez- le) d'alléguer rien de pareil. De quelques raisons postérieures qu'on s'avise, le fait historique est acquis, et dans ce fait comptent seules les raisons que le discours du chancelier exprime et que nous avons citées.

Mensonge, mensonge vain, mensonge accusateur, ainsi peut se résumer la manœuvre d'octobre. Si c'est de cela qu'ont voulu parler (en supposant qu'ils en aient eu communication avant la presse) les intellectuels allemands comme d'une « preuve irrécusable », il faut avouer qu'ils ont mal pris leurs mesures. Mais

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à cet égard se rend-on bien compte de leurs dispositions d'esprit?

Dans les Cahiers de guerre publiés par Teubner, que j'ai déjà cités plus haut, un article de Loofs dont je prends le résumé dans le Vaderland de La Haye, disait (( que la violation de la neutralité belge par la France et par l'Angleterre était depuis longtemps concertée ». Et ce savant ajoutait qu' w il attendait avec confiance la preuve qu'en apporterait l'avenir » .

Ainsi, que la preuve existe ou qu'elle manque, c'est tout un. S'ils l'ont, ce qu'ils écrivent est prouvé; s'ils ne l'ont pas, il le sera. La preuve est due. Est-ce qu'il n'est pas forcé que l'Allemagne ait raison? La raison devant elle doit plier comme les choses. Voilà ce qu'ils croient; mais ce qu'on vient de lire montre combien cette illusion les condamne.

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