DOME
34 L'APPSL DES INTELLECTUELS.
Trois paragraphes de cette pièce sur six concernent l'invasion de la Belgique et les destructions horribles qui l'ont accompagnée. J'exprimerai mal le sentiment public en disant que les intellectuels eussent dû sentir en face de ce sujet des délicatesses infinies. Car quelles paroles trouver pour peindre la compassion
ressentie en face des souffrances endurées par une |
nation entière, attaquée sans motif et écrasée sans merci? Comment exprimer les sentiments que cause le spectacle de Louvain, de Termonde et d’Aerschot en flammes, de la Meuse comblée de cadavres, de l'Yser roulant des flots de sang, d'Anvers bombardée, de ces routes du Brabant, sillonnées du cortège infini des familles prenant à pied le chemin de l'exil, fuyant leur foyer détruit, leurs biens pillés et réduits en cendre; de la frontière de France, de celle de Hollande devenues le refuge de tout un peuple arraché à son sol; du port d'Ostende regorgeant d'une foule anxieuse et suppliante, qui s’entassait sur les bateaux anglais! Ces faits inouïs, dont on peut dire sans rien exagérer qu'il ne s'est rien vu de pareil depuis la chute de l'empire Romain et les invasions des Barbares, écrasent l'imagination, soulèvent le cœur d'horreur et de pitié. Et quand on y joint la pensée de la constance, de l’ardeur, de l’intrépidité avec laquelle la Belgique s’est défendue, des habitants eux-mêmes courant aux armes pour repousser l’envahisseur après que l’armée se fut retirée, quand on se représente les citoyens, les vieillards, les femmes,
les enfants se précipitant à cette défense, en sorte qu'unies comme un seul homme, toutes les parties de la nation ont combattu et donné leur vie pour la cause sainte de la patrie, c’est à peine si l'on peut retenir ses larmes.
Une apologie des Allemands là-dessus, imposée par le souci de leur patrie à eux, était-elle possible? Je ne sais. Je ne sais quel manteau de Noé pouvait être jeté sur ces hontes par ceux qui, comme fils de l'Allemagne, avaient charge de la défendre. Mais ce manteau, s'il existe, devait être vite jeté. Cette apologie devait être brève.
De plus il était nécessaire, d'une absolue nécessité, que l'hommage aux vaincus y fût joint. Cet hommage, les Belges n’en ont que faire, ils auraient horreur de le recevoir, ils le cracheraient avec indignation au visage de leurs bourreaux; mais il était nécessaire aux Allemands : plus nécessaire que leur apologie même. Deux lignes pour lun et l’autre étaient assez.
Les intellectuels allemands y ont mis trois paragraphes. Ils se sont attardés sur un point où la lueur des incendies, le reflet des ruisseaux de sang leur faisaient une figure sinistre. Qui les y retient? L'aveuglement et une passion brûlante : celle de l’homme qui en tuant se venge, et qui en se vengeant ne perd pas le sentiment du danger qu’il a couru, qui s’imagine encore victime possible de celui dont il verse le sang.
Dans le catalogue des passions humaines il n'y a pas de plus grande ignominie : le propre de l’homme étant, dans la victoire, de déposer les réactions de la crainte, et d'épuiser le sentiment de la vengeance dans les sanctions une fois obtenues. L’extrême bassesse d'âme seule connaît d'autres sentiments. N'oublions pas que ce sont ici des hommes d'étude qui les professent. Comment a-t-on supposé que chez cette espèce d'hommes la pensée allemande exprimerait des réserves au sujet des excès commis ? C'est le contraire. Il n'y a chez eux qu’une différence avec les auteurs de ces excès. C'est qu'à la cruauté qui les a fait commettre, ils ajoutent la lächeté de l’insulte. A ce peuple massacré, à ces prêtres fusillés, à ces femmes violées et éventrées, à ces enfants écrasés sur la pierre, à ces citoyens livrés à la fureur du feret | du feu pour avoir défendu leurs foyers envahis, nos gens osent donner le nom d’ « assassins », ils osent les traiter de « bandits ».
Puis écoutez ceci. Dans cette atroce tragédie, il faut qu'une comédie sinistre ait place. Il appartenait aux pédants de la donner. A l’action militaire exercée en Belgique, nos gens ajoutent ce trait de leur fond. Le massacre des Louvanistes est, selon le factum, une « juste punition que les Allemands se sont vus forcés d'infliger ».
C'est le mot du professeur en classe : « Je vais être forcé de vous punir. » En style de guerre le terme propre est représailles. Car d'où viendrait
l'autorité pour punir? Qui dit punition dit subordination, obéissance due, pouvoir légitime, et des nations qui se battent entre elles sont égales. Or voici que le conflit apparaît à nos gens sous l'aspect d’une immense salle de classe, où, par l'intermédiaire de Krupp, l'Allemagne jette en forme de pensum le plomb qui tue, la bombe qui ruine, le pétrole enflammé qui met les villes en cendres.
La métaphore scolaire et l’insulte imprimée, tout ce qu'il était au pouvoir de gens de plume d'ajouter d’atroce à des faits atroces en eux-mêmes, les intellectuels l'ont ajouté, jouant parfaitement en cela le rôle du valet de bourreau, exprimant d'idéale façon le génie pédantesque et cuistral de l'Allemagne. Ce génie ne voit dans des soldats qui se battent, dans des citoyens qui défendent leurs foyers, que de petits polissons à qui l'on donne le fouet.
Quelqu'un demandera peut-être si l'on n’exagère pas. Faut-il réellement croire qu'une cause que des savants s'emploient à défendre, soit si infime? Admettrons-nous sérieusement que des gens de commerce paisible, étrangers aux ardeurs des combats, aient la férocité au cœur?
Ils l'ont. Nous n'en pouvons douter. D'abord parce que les faits sont là, et que la vivacité des lumières qu’ils répandent ne souffre pas d'autre conclusion. Pour méconnaître ce degré d’évidence, il n’a fallu rien moins que le trouble d'intelligence, l'épaisseur de tact, lexaltation stupide des Alle-
mands. Seuls ces écrans placés entre eux et le vrai ont pu leur donner le courage d'entreprendre cette apologie. Aussi est-ce tout ce que ces illusions ont pu faire. L'innocence que ces gens s'accordent en paroles ne change pas leurs sentiments : ce n’est qu'un masque; leur âme continue de haïr, et de haïr avec frénésie.
Elle est semblable à celles qu'il y a cent cinquante ens, chez d’autres hommes de plume et de cabinet, la lecture de Rousseau forma : pleines de l'éloge verbal de l'humanité, de la bonne foi, de la vertu. Taine a montré comment se formait ce caractère. Plus anciennement Bonald en a fait l'analyse d’après les originaux de son temps. Dans les livres et dans le journal, ! l'Action Française a repris ces traits de cent manières et en a rendu le tableau familier. Elle a montré comment sous le voile d’une rhétorique sentimentale, ces âmes cachent les aiguillons de la haine, les morsures de l'envie, l'appétit d’une vengeance immense, prête à se satisfaire dans l'univers en cendres et dans ‘ le sang versé.
Venons au dernier trait, le plus général de tous, celui de la sophistique qui s'étale dans ce morceau.
Sophistique bien différente de celle que les anciens : ont pratiquée. Chez les anciens, la sophistique naissait de subtilité d'esprit. Montaigne en est un bon miroir
chez nous. Rien ne ressemble si peu à Montaigne qu'un Allemand, et la subtilité réelle est aux antipodes de ce peuple. Pour la lui reconnaître, il faudrait la confondre avec la manie de discuter.
Ghez les anciens, la discussion sans fin n’était qu’un effet. C'était l'abus d’une vive intelligence, entretenue de vastes ressources ; chez les Allemands c'est un principe, un dessein auquel l'esprit le moins inventif du monde se prête comme il peut. Ce qui aide à le remplir, à fournir les chapitres ouverts par une prétention infinie d'analyse, c'est d’une part la myopie, qui grossit le détail, de l’autre la raideur des concepts, qui oblige à les multiplier sans fin. Pour reconnaître, non pas les idées principales, mais les dernières subdivisions d'idées, l'Allemand a besoin de les nommer, il est incapable de les saisir dans une nuance : de là sort un jeu de fiches intellectuelles sans nombre, dans lequel, l'esprit allemand venant à s’embrouiller, on voit se multiplier non seulement les divisions, mais les doubles, vu que des idées déjà nommées ne sont plus reconnues. Remarquons qu'un répertoire d'objets matériels n'est pas sujet à cet inconvénient, chaque numéro étant réellement distinct et repéré par des signes palpables. C’est ce qui fait que dans les catalogues l'Allemand n'a garde de s'égarer; dans les classements abstraits, c'est autre chose. La philosophie allemande est particulière en cela. On a connu de tout temps l'erreur logique qui consiste à confondre des espèces différentes; l'Alle-
magne a fait voir au monde la merveille contraire, de la même et identique espèce prise pour plusieurs, et diversement dénommée.
Telle est la sophistique allemande. Elle a pour effet de dérober les aspects généraux des choses. Un sujet qu'elle aborde est aussitôt recouvert d’un réseau infini de rapports vrais ou faux établis sur de petits faits.
Dans la question de la guerre qu'allèguent-ils? Que des railleries formées contre l'empereur d’Allemagne l'ont dépeint comme trop pacifique; que Louvain n’est pas tout à fait détruite, qu'elle conserve un assez grand nombre de murs debout; que les Allemands estiment les Beaux-Arts; qu'il y a des nègres dans l'armée française, etc. Or je le demande, l'empereur moqué comme pacifique, en quoi cela avance-t-il la preuve que l'Allemagne n’a pas attaqué? Des maisons épargnées à Louvain, est-ce que cela établit que la ville n’est pas en ruines? Les Allemands amis des Beaux-Arts, cela prouve-t-il qu'ils ne soient pas des sots? Des nègres dans notre armée, ils assurent que cela fait de nous des barbares. Ils omettent de se demander si la discipline à laquelle ces nègres obéissent est leur création ou celle de la France, qu'ils servent et qu'ils défendent.
Voilà les raisons qui trouvent place dans une protestation de quatre pages : raisons de telle espèce qu'un bon esprit, eût-il à remplir un volume, aurait exclu absolument les unes, et consacré à peine une ligne aux autres.
L'APPEL DES INTELLEOTUELS. 4
Pendant ce temps le fait disparaît.
Le fait, le voici. La guerre actuelle développe sous nos yeux des événements tels que le monde n'en avait pas vu depuis mille ans. Et je ne parle pas de l'immensité du front, de la perfection des armements, de la variété des moyens d'attaque, de défense, d’information, etc. Toutes ces choses sont nouvelles, mais d'une nouveauté qui n’a rien d’inattendu. Elles sont l'effet d’un certain progrès des choses, progrès mis en train depuis longtemps, depuis la phalange macédonienne ou depuis l'invention de la poudre à canon. Il n'est pas jusqu'au nombre des hommes mis en ligne qui ne fût attendu jusqu’à un certain point. Il est vrai qu'il n’y a pas là de progrès, que ce fait n'est pas issu d'un développement normal, mais d'une conception de la guerre que l'ancienne Europe avait éliminée et que l'imprudence des modernes a rétablie. Mais cette imprudence a plus de cent ans d'âge et ce n’est pas encore cela qui est nouveau.
Ce qui est nouveau, c’est le pillage universel : pillage dissimulé premièrement sous la rubrique d'impôts de guerre. Mais ces impôts de guerre sont exorbitants, et l’on a soin de s'en faire donner des otages. Dans les villes dont on se rend maîtres, des hommes en répondent sur leur tête : on les somme de les lever. L'impossibilité de trouver l’argent éclate : n'importe, il le faut; la ville sera pillée, un quartier sera canonné, nous pendrons le maire! Et l'on passe aux effets. Et l'on ne s'arrête qu'après qu'il a été vingt
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fois prouvé qu'on n'obtiendra rien. Bruxelles ne doit une paix relative qu’à la peur qui vient aux Allemands de déchafner les représailles et cependant de n'être pas payés. Châlons-sur-Marne n'échappe que grâce à un sursis arraché, suivi de la retraite de l'ennemi.
Ce qui est nouveau, ce sont les saccages qui suivent, précèdent ou accompagnent tout cela. Ce sont les villes détruites, les campagnes désolées, les monuments bombardés exprès et mis en cendres, lesétablissements industriels anéantis dans l'intention formelle d'en ruiner les propriétaires; ce qui est nouveau, ce sont les populations entières arrachées à leur demeure et jetées errantes sur les routes comme des troupeaux; ce qui est nouveau, ce sont les citoyens surpris sans armes à leur foyer et envoyés dans les prisons d'Allemagne avec leurs femmes, leurs mères, leurs filles sous le nom impudent, monstrueux, attentatoire, de « prisonniers civils ». Voilà ce que le monde ne voyait plus, qu'il avait comme perdu le souvenir d’avoir vu. La guerre de 1870, la plus ruineuse dont on se souvint, avait vu détruire Châteaudun, brûler Bazeilles; on citait ces deux destructions comme de grandes calamités; on n'en parlait qu'avec horreur. Aujourd'hui le traitement subi par Châteaudun et par Bazeilles est devenu la règle de la guerre.
C'est Reims, c'est Soissons, c'est Charleville, c'est Senlis, c'est Creil, c'est Nomény, c’est Badonvillers, ce sont les mines d'Anzin et de Denain détruites,
c'est dans la vallée de l'Oise toutes les usines brûlées, pillées, mises hors d'état de rouvrir : bref, c’est la destruction universelle du pays envahi, dans tous les genres. Cette destruction n'est pas bornée à ce qui tombe dans la ligne du feu, elle s'étend plus loin que les nécessités stratégiques ou les précautions d'occupation; elle vise la ruine du pays, État et habitants. Elle s’en prend à l'avoir national et aux biens des particuliers : le saccage est à la fois son moyen et son but.
Telle est la nouveauté de cette guerre. On ne s'en rend pas compte chez les neutres. Entre l'immense clameur élevée par les victimes et les oreilles des nations étrangères, l'information allemande interpose sa diversion; il n’en parvient qu’un bruit affaibli. Si les neutres savaient, ce bruit submergerait le monde. Il roulerait au néant comme une vague furieuse tous les essais d'explications de l'Allemagne.
Sait-on, chez les nations neutres, que des milliers de personnes en Belgique et en France ont vu détruire en un moment leur existence, comme au temps des grandes invasions? sait-on qu’elles ont perdu leurs biens, leur demeure, leur pays, l'appui moral qui les soutenait? Saïit-on que les anecdotes de Plutarque ou de Diogène Laerce, où l'on voit des exilés, jadis florissants et puissants dans leur ville, jetés par la guerre à la misère, finir leur jour dans l'abandon, sont en train de revivre sous nos yeux? Ces co quences de faits monstrueux étaient inconnt
l'Europe moderne, elles avaient disparu de nos annales. Qui les ramène au jour? L'Allemagne.
Voilà ce qui disparaît, recouvert par le tatillonnage dans l’Appel des intellectuels. Ce fait dominant, ce tableau d'ensemble, cette grande et horrible perspective échappe dans leur protestatien. Supposé que l'historien de l’avenir s'informe dans ce morceau des griefs faits à l'Allemagne auxquels ils se donnent mission de répondre, il ne soupçonnera rien de la nature de cette guerre, de son épouvantable nouveauté.
Il n'aura pas la moindre idée que l'Allemagne y donne sa mesure dans des proportions que les mieux mis en garde avaient peine à prévoir. Il y avait assez d'hommes en France et en Europe pour pénétrer le dangereux caractère de l'Allemagne; on ne savaitpas jusqu'où elle en pousserait la preuve.
Des monstres : c’est en cette forme qu'au milieu de ruines inouïes, d'injustices abominables, les Allemands apparaissent à ceux qui les voient faire.
Nos intellectuels ne dégagent pas cela. Peut-être on dira qu'ils le cachent. S'ils l'eussent vu, ils auraient renoncé à le défendre. Ce qu’ils sont bien forcés d'en apercevoir, leur esprit faux et prévenu, leur sottise, leur fanatisme et leur méchanceté l'ont dissimulé naturellement. Ils ont mis à la place, des roueries d'avocat, des déclamations de rhéteurs, des diversions de pédants, des fureurs barbares.