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L'appel du Rhin. La Minute sacrée

Cent mille drapeaux improvisés, un peuple en délire qui rompt sa chrysalide et prend des ailes françaises, une clameur sans arrêt, des torrents de larmes de joie. Et plus que tout, ce qui nous révèle le profond secret des cœurs, à Metz, à Strasbourg, à Colmar, à Mulhouse, c'est la folle amitié, l'extase des plus humbles enfants devant le soldat français. Ces fêtes de résurrection, ces jours du suaire déchiré sont pleins d'une merveilleuse enfance, c'est-à-dire d'espérances.

Quelles espérances ? Où est le mot d'ordre ? Aujourd'hui, sitôt qu'un Français approche des territoires d'Alsace et de Lorraine et de leurs peuples enflammés de joie, il est saisi, happé par ce délire formidable, par ce Mselstrom moral.

Nous avons connu le plaisir profond de marcher en troupeau, coude à coude, d'un même mouvement obstiné et d'être des centaines de mille revenant vers l'Est,- menés par le désir du Rhin. Nous allions à travers la Lorraine et l'Alsace, étroitement pris dans notre espèce, nos gestes serrés dans les gestes de tous, notre âme confondue dans

la volonté de notre race. Nous étions engrenés les uns avec les autres. Contagion du geste, quand toutes les mains agitaient des mouchoirs à toutes les fenêtres et sur les toits; contagion du cri, quand la ville entière s'embrasait de clameurs; contagion des pleurs. Il y avait dans notre cortège quelque chose des grandes migrations animales; cependant la part divine y débordait et ruisselait. Nous savions que nous rapportions au milieu de nos colonnes l'arche sacrée. Ces émotions souterraines s'élevèrent au sublime des plus hautes tragédies quand l'immense cortège, chefs en tête, reprit possession des cathédrales et des forts, et s'en alla tremper ses drapeaux dans le fleuve. Je doute que d'autres générations à travers les siècles aient éprouvé à ce degré les ivresses de la vie grégaire. Maintenant nous avons besoin de nous ressaisir, de faire notre examen de conscience et de dresser un nouveau plan.

Ce matin, je suis allé, seul, au cimetière de Chambière, auprès du monument dédié par les Messins aux soldats français du siège de 1870.

Matinée charmante de douceur et de silence. Deux choses ont changé ici depuis ma dernière visite. Jadis, on entendait sans trêve la fusillade des Allemands s'exerçant au tir dans la prairie voisine. C'était odieux, ce tapage de haine autour de ces morts malheureux. Maintenant les morts reposent apaisés au milieu d'un vaste silence amical, et, spectacle émouvant, ils sont entourés par des

centaines de croix blanches toutes neuves, qui portent chacune, en allemand, la même inscription : « Ici, un guerrier français (son nom), mort au champ d'honneur pour sa patrie. »

Pour une fois que les Allemands se conduisent avec convenance, il faut leur en donner acte. C'est bien à eux, d'avoir ainsi rassemblé nos soldats de 1914 et 1918 autour de leurs aînés de 1870. Ce cimetière, jadis terrible de désolation, est devenu la plus glorieuse image de la ténacité française. Nous y venions honorer la touchante fidélité des dames de Metz à leurs défenseurs, qu'elles ont consolés dans les hôpitaux et dont elles soignent la tombe ; aujourd'hui, nous y voyons les fils de France étendus autour de leurs pères vengés, dans la terre reconquise. Quel élargissement de la fidélité française ! Tout est transfiguré. La Moselle, au bas de la prairie, en glissant vers Trêves et Coblence, a pris un air de fierté.

Je me rappelle qu'il y a vingt-deux ans j'ai fait ma première visite à Chambière. Je descendais jusqu'à Coblence en visitant les villes et les nombreux villages clairs et paisibles de la rivière, et dans ma tête, en cours de route, s'organisaient une suite de petits récits où je comptais donner une voix aux aspirations françaises que je tâchais de recueillir. Hélas je dus m'en tenir à deux livres sur l'Alsace et sur la Lorraine, parce qu'au Luxembourg, sur la basse Moselle et dans le Palatinat, la grâce de la France cédait trop évidemment devant la force de la Prusse.

Vainement au long de ces pays rhénans je regardais et j'écoutais. Partout les annales et les monuments y four-

nissent à la vie de puissantes substructions romaines; partout de belles parentés s'avouent ; la détestable Prusse cependant avait mis ses couleurs sur toutes les surfaces et détourne de nous les imaginations... La Prusse, en 1896, offrait trop d'avantages à des gens fort réalistes qui s'enchantaient d'être associés aux bénéfices de la plus puissante maison de commerce qu'il y eût dans le monde. J'ajournai de décrire plus avant nos « Bastions de l'Est » et d'exprimer selon mes forces, notre éternel désir du Rhin, le Rheingelust.

Aujourd'hui voici que se lève l'heure que nous attendions, et je vais faire ma prière de remerciement aux morts de 1914, aux morts de 1870, aux morts de 1815, de 1814, à tous nos défenseurs séculaires, dans la vallée du Rhin. Ces vaillants voulaient sauver la France et désarmer l'Allemagne. Ils doivent être obéis. La prière que nous apportons sur leur tombe est de gratitude et de ferme propos. Que chacun selon sa vocation travaille à remplir leur suprême volonté !

Il existe un génie rhénan, que l'on peut dire à la fois germanique et latin, et qui redonnera quelque jour des fleurs incomparables. C'est, il me semble, une aptitude à traiter le mystère en pleine lumière. J'en écrirai l'histoire, j'espère, avant que je repose dans la terre lorraine. Depuis cinquante ans, cet esprit riche et profond n'était plus guère saisissable. Il survivait un peu chétivement chez de rares individus. Ses feux étaient en veilleuse. J'y

pensais toujours en regardant sur les prairies de la Moselle les colchiques d'automne. Il y a des moments où nos extrémités se refroidissent terriblement, des moments où le sang français cesse d'affluer sur nos frontières. Mais une fois encore les défenseurs de la civilisation parviennent à dégager, à relever le rempart fait du fleuve, de murs et de fossésau delà duquel les Romains ont, durant des siècles, refoulé la Germanie, (i) Organisons-nous pour agir. C'est la nécessité qui nous appelle et nous contraint à cette enivrante tâche. Il est clair qu'en face d'un bloc de 80 millions de Germains qui vont quasi invisiblement travailler à se réunir, 38 millions de Français (mettons 40 millions avec les Alsaciens-Lorrains) continuent de courir le plus grand danger. Avant la guerre, nous demandions le service de trois ans, une artillerie lourde et des munitions. Avant le traité de paix, demandons des clauses qui nous arment. Pour n'avoir pas encore une fois à improviser une défense miraculeuse sur la Marne, il nous faut préparer les défenses naturelles du Rhin. L'expérience est faite. Depuis deux mille ans les Gallo-Romains et les Germains se battent pour la rive gauche. Sa possession correspond à des nécessités que chaque génération a éprouvées. Il nous y faut nous organiser avec huit ou dix millions de Belges et de Wallons, qui sont nos frères d'armes, et lier partie avec la population du Palatinat, de Trêves et de Cologne. Nous devons collaborer, nous les intellectuels, avec nos soldats et nos administrateurs pour réunir des peuples dont les racines s'emmêlent et pour

(i) Voir les notes à la fin du volume, page 87.

dresser une digue épaisse, toute pleine d'infiltrations lentes, du haut de laquelle les peuples libres surveilleront la profonde et dangereuse Germanie.

Qu'on ne croie pas, quand nous demandons des précautions sévères contre l'Allemagne, que nous soyons déterminés par quelque haine aveugle. A l'origine de notre pensée, in principio, il n'y a pas la haine de l'Allemand. Dans l'Allemagne des poètes et des savants, dans l'Allemagne des industriels, dans l'Allemagne des soldats nous savons reconnaître de grandes qualités. Elles n'ont pas subsisté toutes pures dans le succès. L'Allemand, pour des raisons claires comme le jour et suivant une courbe que nous pourrions dessiner, s'est perverti quand il a cru dominer le monde, et il est devenu le Boche.

Le Boche, une fois battu, se fait horreur à lui-même. Beaucoup d'Allemands reconnaissent qu'ils se sont trompés en déchaînant cette guerre. Et déjà avant cette guerre on en connaissait qui disaient : « Si nous pouvions travailler avec les Français nous ferions de grandes choses. » Cette collaboration industrielle et spirituelle, nous allons l'organiser, petit à. petit, dans ces espaces bordés par le Rhin et brodés par ses légendes, sur une terre où nous avons des ancêtres communs. Nos petits-cousins de Spire, de Worms, de Mayence, de Coblence, de Trêves et de Cologne subissaient, bon gré mal gré, des maîtres déshonorants qui repassent le fleuve. Ils subissaient des maîtres ; des chefs viennent les redresser. Des envahis-

seins Us avaient bochisés, dos libérateurs vont les débochiser. Sur toute la rive gauche, le destin des peuples Retrouve son droit fil. Nous voici à l'un de ces moments décisifs où une volonté humaine peut agir sur l'avenir. C'est maintenant l'affaire d'un beau génie organisateur à la française, ferme, clair et généreux, d'établir sur ce territoire où les deux nations se rejoignent, un plan général de discipline et d'éducation conciliatrice, afin d'apaiser la querelle de races qui reconnaissent leurs qualités et ne nient pas qu'on en pourrait faire localement un mariage. Sur le glacis que la victoire et l'intérêt du monde livrent à notre protection, il peut être créé la plus étonnante variété humaine, un type humain pressenti dans les rêves des grands Français qui aimaient l'Allemagne et qui se trompaient sur elle parce qu'ils lui attribuaient toujours quelque chose qui n'était qu'en eux. Leur illusion peut prendre un corps. Peuples du Rhin, au milieu desquels Goethe se forma, nous vous appelons à la vie !

Comment s'y prendre, comment faire partager aux Rhénans notre foi en la France ?

Pour accomplir cette œuvre d'unification, une autorité est nécessaire. Les Trévirois, les gens du Palatinat et de Cologne auront à faire demi-tour sur place et à ramener leurs regards de Berlin sur Paris. Mais cette autorité qui va d'abord s'imposer, comment se fera-t-elle accepter ? L'administration se devra doubler d'un apostolat. Lequel ?

Ces Rhénans de Spire à Cologne, ces Mosellans de

Sierck à Coblence, il nous va falloir les connaître, région par région, classe par classe et, je dirais, individu par individu. Et quand certains intérieurs d'âmes nous apparaîtraient terriblement germaniques, ce ne serait plus aujourd'hui une raison pour que nous nous détournions de les observer de la seule manière qui vaille, c'est-àdire avec sympathie. Il faut que nous mettions au jour les énergies opposantes qu'ils ont dans leur être, tout ce qui en eux nous surveille et nous contredit. Conscience sur table ! Nous ne sommes pas de ceux pour qui les énergies n'existent pas parce qu'ils sont incapables de les comprendre. Nous voici leurs chefs. Qu'est-ce que nous leur apportons qui justifie à leurs yeux notre commandement ? Et quand nous disons que nous les libérons, que nous les sauvons de la Bochie, qu'est-ce que nous leur proposons de positif ?

Ce problème, plusieurs fois déjà dans ces mêmes lieux, il fallut le résoudre. Trêves fut capitale gallo-latine, et Napoléon a placé des préfets où César- Auguste avait déjà institué les s ens. Et justement à Metz, le soir de la rentrée de nos troupes, Louis Madelin, au cours d'une conversation amicale où nous échangions nos enthousiasmes, me faisait remarquer que les comtes de Charlemagne, roi des Francs (et qui n'a jamais été que pour l'agrément d'Hugo et à la faveur d'une rime riche « empereur d'Allemagne ») formaient entre les préfets du César romain et ceux du grand empereur français un chaînon intéressant (2).

(2) Voir la note 2, page 87.

« Il a tenu clans notre verre » trois (ois, le grand fleuve. Ses riverains ne s'en plaignirent pas. On peut en croire les livres. Mais pour me persuader, les livres ne valent pas ce que j'ai entendu et vu depuis mon enfance, en Lorraine, en Alsace, et qui s'est mêlé pour la vie à toutes mes pensées. Chez nous, on connaît la vallée du Rhin. On en est. Il s'agit qu'augmentés par notre victoire, nous arrivions au milieu des Rhénans comme une force et une lumière pour nous élever ensemble au-dessus de ce qui nous sépare et nous particularise.

Ne m 'aventurant à parler que du domaine où mes études me donnent si peu que ce soit d'autorité, j'ai hâte que nous proclamions qu'un rôle immense est réservé aux universités de Nancy et de Strasbourg, la première apte à fournir une floraison d'ingénieurs à toutes les industries de cette puissante région, et la seconde développant toutes les études qui peuvent exprimer et enrichir l'esprit régional rhénan. Il y a des manières de travailler et des manières de sentir qui sont propres aux pays de Lorraine, d'Alsace, de Luxembourg, du Palatinat et à toute la terre celto-rhénane. Les laboratoires et les chaires professorales des deux grandes universités de l'Est doivent être les instruments de cette culture et les réveilleurs de ce génie indigène. Qu'elles soient à cet effet puissamment outillées et dotées par l'Etat et par de libres groupements d' « amis de l'Université » ! Et nous tous, écrivains, philosophes, artistes qu'anime l'Esprit de l'Est, nous sommes

prêts à collaborer à cette tâche nécessaire d'ennoblissement et d'unification (3).

Je ne me réjouis pas seulement de voir nos soldats au Rhin, mais d'y voir notre pensée. Nous voilà au bord du -fleuve qui sépare la Gaule de la Germanie, au bord de l'abîme. Nos maîtres intellectuels, qui parfois se perdirent dans ces brouillards et ces eaux profondes, se faisaient de la France une idée subalterne : mais nous, en 1918, nous revenons ici vainqueurs et mieux renseignés qu'ils ne furent sur les situations respectives du Français et de l'Allemand, car nous avons découvert dans l'Allemagne la putridité boche. Notre élan intérieur, bien guidé, va suivre notre expansion nationale. Nous oserons délivrer les divinités du Rhin, asservies, avilies par la Prusse. Nous dégagerons ce que les apports d'outre- Rhin avaient enseveli. Le tremblement de terre libère des sources profondes. Nous ranimerons la pensée d'un Gœthe, qui n'est jamais plus intéressant que dans sa période rhénane, quand il résiste aux froides élégances du xvme siècle parisien finissant et ne tombe pas encore dans le pseudo-classicisme de Weimar. Son équilibre assez instable dans la vallée du Rhin, n'est-ce pas son plus aimable moment, humain, fécond et méconnu systématiquement par l'Allemagne prussienne ? Que de précieuses nuances, sur cette rive gauche où la Germanie vient expirer par teintes mourantes, nous aurons à protéger, à dégager des apports brutaux qui les dénaturaient ! Nous en reparlerons. Mais dès cette première minute,

(3) Voir la note 3, page 87.

proclamons que dans ces glacis que nous voulons rendre inaccessibles à la Prusse et favorables à la France, rien ne se fera d'excellent si leurs organisateurs ne sont pas soulevés de terre par l'amour de ces territoires magiques et par l'éternel « désir du Rhin ».

Dans le cimetière messin je pense à tous nos soldats et puis au sonneur de clairon Déroulède. Voici notre ami pleinement récompensé de son long rêve passionné.

La fidélité de l'Alsace et de la Lorraine à la France, et de la France à l'Alsace et à la Lorraine, par son admirable beauté morale, ajoute dans le monde entier au prestige de notre nation. Et de cette constance, Paul Déroulède fut le plus grand apôtre. Elle se personnifie en lui. Sa Ligue des Patriotes, où son âme avait pris chair, rendit un grand service quotidien. Elle fut vis-à-vis de l'Alsace-Lorraine la bonne volonté visible de la France. Les faits parlent avec tant de force que nulle contradiction ne peut plus se produire. C'est fini des plaidoiries et des discussions. Déroulède est un classique du patriotisme.

Il n'est aujourd'hui personne qui n'interprète avec exactitude cette longue vie qui, jusqu'à la mort, fut quotidiennement caricaturée. C'est la loi : les plus en vue sont les plus mal vus. Les très connus sont des inconnus. On les juge sur leurs caricatures, leurs ennemis ayant besoin de leur mettre un masque pour avoir le droit de les détester.

Paris donne à une rue le nom de Déroulède. Paris élève une statue à Déroulède. Strasbourg et M^tz veulent aussi le dresser en bronze avec le bronze des canons prussiens, L'Alsace et la Lorraine réclament ses cendres et lui disent : « Vous, notre infatigable ami, venez prendre votre repos au milieu de nous. »

Et nous, mieux que par des louanges, nous maintiendrons la mémoire de notre chef en continuant son service interrompu par la mort. Cet homme empêchait de dormir. Il y avait en lui une force qui voulait s'épancher, se communiquer et toujours mettre en branle la France. Il voulait refaire la France avec la forme qu'elle avait dans son esprit. Il voulait la France avec Metz et Strasbourg, et nous le prolongerons en voulant que Metz et Strasbourg soient protégées par le plus puissant bastion sur le Rhin.

L'œuvre de la Ligue des Patriotes est terminée, et pourtant doit être perfectionnée et préservée. « Vive labeur ! » adopta pour devise la famille de Jeanne d'Arc. Toujours labourer, toujours travailler, même après un travail parfait. Nous continuerons Déroulède plus outre.

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