‹ L'appel du Rhin. La Minute sacrée (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · UNE VISITE AU GRAND-DUCHÉ DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

UNE VISITE AU GRAND-DUCHÉ DE LUXEMBOURG

30 novembre 1918.

Comment rétablir le commandement de notre race sur le Rhin ? Comment en fûmes-nous refoulés, comment y remplirons-nous notre mission pour le salut de notre civilisation ? La France rhénane que nous voulons reconstruire aura pour matériaux et pour soutiens les images et les substructions que notre race a laissées làbas, quand elle y défaillait et s'y décomposait. C'est notre affaire de les rechercher et de discerner partout dans ces marches les bonnes volontés qui s'offrent et qui, irritées contre la Prusse, sollicitent de se muer en amitiés françaises.

En quittant Metz pour gagner Luxembourg, j'ai d'abord traversé Thionville, qui jadis faisait partie précisément du Luxembourg, qui devint nôtre au milieu du xviie siècle, puis allemande en 1870, et s'appela Diedenhofen, et que revoici française. La musique militaire jouait sur la place au milieu des Thionvillois et des soldats, tandis que les enfants virevoltaient et qu'une dizaine de commerçants, montés sur des échelles, remettaient en français, à petits coups de pinceau, amoureusement, les

enseignes de leur magasins. Tous les visages rayonnaient de bonheur. Je me suis rappelé les moments d'une prodigieuse mélancolie que j'ai passés, il y a vingt-deux ans, dans l'étroite petite ville, à reconnaître ça et là, sur les maisons, les noms de quelques-uns de mes camarades de collège. Ces noms amicaux, affublés, par ordre de police, de prénoms germanisés, me semblaient des lumières qui s'éteignent. Je suis enchanté d'arriver à temps pour assister à cette réouverture de « la saison française » et à ce « jour de vernissage ».

Nous vivons ici dans des alternatives de France et d'Allemagne. Le traité de 1871, perfectionnant les traités " de 1815, avait fait de cette Lorraine et de Luxembourg, où je coucherai ce soir, le boulevard de la Germanie contre la France. Notre victoire retourne la situation et va rétablir le Luxembourg et la Lorraine, comme les avait constitués Vauban, en boulevard de la France contre la Germanie. Les Germains peuvent bien, par périodes, peser ici de tout leur poids ; ils foulent les corps et n'arrivent pas à tuer l'âme de ces terres de résurrection ; nous sommes en vieux pays celtique.

L'histoire nous le dit, mais quelle sublime expérience de l'éprouver par nous-mêmes et d'arriver sur cette terre celto-rhénane au moment de la pleine floraison, quand elle exhale son souffle, son parfum, son amour, ardemment. Quelles délices d'errer sur la Moselle et sur le Rhin à l'aube d'une ère nouvelle, et de saisir le premier rayon, la minute où la nuit allemande se dissolvant dans le ciel, l'aurore française apparaît, t A Metz, à Colmar, à Strasbourg, nous avons vécu cet

instant sacré, nous avons vu l'âme bouger à travers le suaire. Eh bien ! de quelle manière, à quelle heure, dans quel émoi, sans rien savoir encore, par un instinct d'amour, le Luxembourg pcncha-t-il vers la France ? Nettement, je réponds : le 12 novembre, à l'arrivée des premiers Français libérés.

Le 12 novembre, un matin, cinq cents prisonniers français venant d'Allemagne descendirent du train à la gare de Luxembourg. Un écrivain de grand cœur, qui assistait au débarquement de ces braves, M. Esch, s'écrie : « J'aurais voulu que mon fils eût douze ans, afin qu'il gardât pour la vie la commotion intérieure de cette minute ». Il nous décrit ces figures hâves, creuses, ces yeux profonds qui riaient quand même, ces pieds chaussés de lambeaux. « Dans l'émotion qui nous prenait à la gorge, c'est à peine si nous pouvions leur crier : « Vive la France ! Vivent les poilus ! » Et puis il ajoute ces réflexions, auxquelles leur accent tout local donne un caractère plus vif de vérité : « Nous avions tant espéré la victoire, nous l'avions tant arrosée avant même qu'elle fût, nous nous étions donné d'avance un training de lyrisme, et voici que passe la France meurtrie, voici les humbles ouvriers de cette victoire, de pauvres gars de France qui nous ont sauvés, en loques, lamentables, crasseux. Crasse glorieuse !... »

Les cinq cents prisonniers s'en allaient en cortège de la gare au casernement qu'on leur avait préparé. Ils y allaient à travers des rues pavoisées aux couleurs françaises, bien que les Allemands fussent toujours là. Et d'ailleurs ils n'y arrivèrent pas. En cours de route, les

uns après les autres, ils furent entraînés, enlevés par des Luxembourgeois qui se les disputaient pour les emmener chez eux, pour les choyer, les approprier, les bien nourrir, les bien loger. Cela fait un beau pendant à la charmante retraite en musique qui partit certain soir à Strasbourg, de la place Kléber, et qui n'arriva jamais aux casernements, car les clairons, les bugles, les trombones, les cymbales, la grosse caisse, le tambour-major luimême, successivement, avaient été débauchés avec une affectueuse violence par la foule enthousiaste, de sorte que le cortège sonore s'acheva en silence et en solitude, comme ces retentissantes cantilènes du rossignol au printemps, qui finissent dans un nid plein de sommeil.

Le 21, neuf jours plus tard, arriva l'armée américaine. Elle fut reçue avec enthousiasme. Mais le lendemain 22, les poilus s'avançaient, et alors surgit un Luxembourginconnu.

« Les troupes américaines, déclara solennellement au 109e de ligne le président du comité des fêtes, M. Paul Stumper, encadré des bourgmestres de Hollerich et de Luxembourg, les troupes américaines, nous les aimons, nous les admirons... Mais qui nous aimons davantage, c'est notre premier voisin, celui qui a toujours soutenu notre cause, la France, qui a supporté le choc dès le début, qui a versé son sang à flots, par cent mille blessures, pour nous et pour le bonheur de l'humanité. Et nous sommes fiers de recevoir ce régiment d'élite, le 109e, qui a été cité quatre fois à l'ordre du jour et dont le drapeau est décoré de la Médaille militaire. »

Et le colonel de répondre : « Nous sommes frères, considérons-nous comme tels. »

M. Beffort, l'éditeur du journal Indépendance Luxembourgeoise, vient de m 'inviter cet après-midi à passer quelques instants avec sa famille, ses collaborateurs et ses amis. Sur la place d'armes, la musique militaire française joue avec allégresse, et la population, mêlée à nos soldats, chante la Madelon... Ah ! je suis bien content de lire dans l'histoire qu'elles sont anciennes, les sympathies du Luxembourg pour la France, et que ce beau territoire a fait partie de notre patrie sous Louis XIV, sous la Révolution et sous Napoléon Ier, et quand je déjeune au Bixio avec mon éminent ami Babelon, je l'écoute avec enchantement nous expliquer qu'aujourd'hui encore, malgré tous les efforts combinés en vue de germaniser ce pays, malgré la présence d'une garnison prussienne à Luxembourg pendant plus d'un demi-siècle, malgré le Zollverein et ses avantages économiques, malgré l'influence d'une cour grand-ducale entièrement acquise à l'influence allemande, malgré la mainmise des capitalistes et des grandes industries allemandes sur l'exploitation minière, l'Allemagne est demeurée ici une étrangère détestée. Babelon et vous, mon cher camarade ligueur, Dontenville, dans votre bon livre sur la France et le duché de Luxembourg, vous m'avez instruit ; mais ce qui, mieux que toutes les éruditions, me persuade de l'harmonie franco-luxembourgeoise, c'est mon expérience personnelle. Avoir vu et entendu les Luxembourgeois, hommes et femmes, chanter la Madelon avec nos poilus, c'est décisif.

Tout en faisant les cent pas autour du kiosque à musique, les officiers du 109e me racontent leurs satisfactions :

« Nous sommes invités successivement dans toutes les familles, et il n'est pas rare que nous ayons jusqu'à quatre ou cinq invitations pour le même soir. » Moi, qui n'ai pas leurs titres, je crois qu'à rester un peu dans cette ville superbe et cordiale, je participerais de cette généreuse hospitalité. Ces Luxembourgeois, qui souffrent d'une gêne réelle, qui sont démunis de toutes les manières, s'ingénient pour être agréables à chaque Français. Ils n'ont pas attendu la victoire. Au début de la guerre, il y avait dans les ambulances de Luxembourg des blessés français et des blessés allemands. Quand un Français mourait, quelqu'un de la ville, tantôt l'un, tantôt l'autre, apportait toujours une couronne de fleurs, et une foule d'amis inconnus suivaient le cercueil. Pour un mort allemand, pas une fleur, pas un assistant. Si bien que les Allemands, au bout de quelques mois, si l'un des nôtres mourait, le faisaient attendre trois, quatre, cinq jours, jusqu'au décès de l'un des leurs, pour les conduire au cimetière ensemble et que le Boche profitât des amitiés ménagées au Français.

Un témoin me raconte ce qu'il a vu à l'un de ces pauvres enterrements. Ce n'est rien qu'un trait, mais qui se plante dans le cœur. Il a vu un prisonnier français valide, en uniforme, qui, pour je ne sais quelle besogne, sans doute pour aider à déposer le mort, suivait le convoi, et deux enfants de 9 à 10 ans, qui se glissaient vers le pauvre diable, le tiraient par le pan de sa tunique, et lui soufflaient à l'oreille, avec le sérieux de l'enfance : « Franzos, luj fort ; Français, sauve-toi. »

Quel don poétique et d'une puissance irrésistible la

France possède, d'être aimée des jeunes êtres et d'ébranlei les imaginations ! La France est romanesque. Son histoire est excitante autant que Paris est attirant. Ce Luxembourg, un petit peuple de 262.000 habitants, a cinquante mille des siens en France et seulement deux mille en Allemagne. Pourquoi cette orientation de l'exode ? Accumulez toutes les raisons. La première dispense des autres : ils nous préfèrent.

Pour réagir contre cette préférence scandaleuse, vous pensez bien que les Allemands ont employé la manière forte. Ils ont arrêté indistinctement des enfants, des professeurs, des avocats, des conseillers à la cour, des ouvriers, des femmes. Ils ont prononcé plus de cinq cents condamnations pour crime de sympathie française et des condamnations à mort en grand nombre (4) .

Mon ami Marcel Xoppeney, avocat à Luxembourg, écrivain d'un superbe talent (on verra les poèmes qu'il composait au bagne, sans avoir même de crayon pour les noter) , a été condamné trois fois à mort par ces misérables Boches, pour s'être permis, lui, libre citoyen du Luxembourg, d'aimer la France.

Cet esprit français du pays fait un contraste absolu avec l'esprit de la dynastie. La couronne est portée par une jeune princesse, la grande-duchesse Adélaïde de Nassau, allemande par sa famille et son éducation, qui a tout fait pour germaniser de plus en plus le Luxembourg et dont il est permis de dire qu'elle n'a protesté que pour la forme

(4) Voir la note \, page 89.

contre la violation de la neutralité de son duché par les Allemands. On lui reproche d'avoir reçu le Kaiser, de lui avoir offert un dîner, d'avoir porté un toast « à la glorieuse armée allemande », d'avoir dit que la Belgique avait reçu « son juste châtiment », d'avoir conservé dans son entourage des personnages qui, durant cette guerre, ont servi dans les armées allemandes et autrichiennes, d'avoir accepté d'être la marraine de la dernière fille du Kronprinz, d'avoir fiancé deux de ses sœurs avec des princes allemands.

La position de cette souveraine est intenable. Le moins qu'on puisse dire, c'est que pendant ces quatre années de guerre, elle n'a pas été associée aux mouvements du cœur de son peuple. Elle a joué la partie boche. Par 36 voix contre 2, la Chambre des députés l'a invitée à s'abstenir de tout acte gouvernemental jusqu'à ce qu'un référendum populaire ait décidé de la forme future du gouvernement. Un joli jouet de Nuremberg va disparaître.

Dès mon arrivée à Luxembourg, j'ai été invité à une réunion intime de la Ligue française. C'est une société qui vient de se fonder, afin de poursuivre la réunion du grand duché à la France. J'ai passé la soirée avec son comité directeur. Soirée d'immense intérêt, spectacle inoubliable. Nul décor : au premier étage d'une brasserie, une cinquantaine de personnes, avocats, ingénieurs, conseillers municipaux, ouvriers, commerçants, professeurs, groupées autour d'une longue table vulgaire, sous un médiocre éclairage, mais quelle expression sérieuse des visages, quelle émouvante amitié pour nos armées, notre nation et notre gloire ! Quel pathétique débat !

Je me suis défendu de prendre parti sur le fond du problème. Ces messieurs ont bien compris cette réserve, que me dictaient mon respect de l'hospitalité luxembourgeoise et mon souci de ne faire aucune propagande qui ne fût accordée sûrement avec les vues de notre gouvernement. J'ai répondu à quelques questions qui m'étaient posées sur des faits précis. Surtout j'ai écouté.

On n'imagine rien de plus tragique et de plus noble que la position intellectuelle de ces Luxembourgeois. « Nous avons une terre natale, nous n'avons jamais eu de patrie. » Pesez ce grand mot de l'un d'eux, M. Hansen. Et de quel ton il développe son amère pensée : « Nous n'avons jamais connu, dit-il, l'intense volupté qu'éprouvent les citoyens d'un grand pays, emportés par une vague d'énergie qui décuple leur force vitale, groupés, resserrés dans un organisme harmonieux, supérieur à l'individu... Nous n'avons jamais eu de héros, c'est-à-dire de ces hommes qui réalisent les riches virtualités sommeillant dans les masses obscures. Comment en aurions-nous, puisque nous n'avons pas fait nous-mêmes notre destinée, puisque nos maisons souveraines nous ont été imposées du dehors et que notre grand-duché a été découpé bizarrement par les ciseaux de la diplomatie ?... »

C'est vrai, reprend dans le même mouvement de pensée M. Paul Palgen, nous n'avons qu'une apparence de patrie. En France, en Belgique, en Allemagne, partout, hors de chez nous, il est des conversations auxquelles nous ne pouvons pas prendre une part entière. L'étranger autre que le Luxembourgeois est à l'aise hors de son pays ; il se pose en pair. Un Anglais, heureux d'être reçu

par des Français, peut saluer la colonne Vendôme, car il a dans son pays la colonne de Trafalgar, et il admire le Panthéon en homme à qui l'on va parler de l'abbaye de Westminster. Est-il dans un milieu hostile, il a des temples intérieurs où sa fierté se réfugie. Parmi les fanfares de l'anniversaire de Sedan, un Français égaré en Allemagne relevait la tête en se souvenant d'Iéna. En présence du canal de la Baltique à la mer du Nord, il évoquait Suez. Mais le Luxembourgeois, qu'il applaudisse ou ^qu'il critique, il a toujours le sentiment du dénûment complet de son existence politique internationale.

« Aucune grande idée, reprend M. Hansen, ne soulève nos masses populaires. C'est en vain que chez nous on déploierait un drapeau : aucun souffle ne le ferait flotter. Nulle mission ne nous est départie dans le monde. »

Cette absence de toute tâche nationale frappe jusqu'à la douleur les jeunes Luxembourgeois qui reviennent des universités de France ou d'Allemagne. L'autre jour, un orateur, pour en tirer un argument contre une réunion à la France, rappelait la longue liste de Luxembourgeois soldats de l'Empire, qui ont été ensevelis sous les champs de neige de la Russie. « Eh bien ! interrompit un jeune étudiant, tout pâle et frémissant, ils sont morts, ceux-là, pour une idée. »

Les jeunes gens qui réagissent avec de tels accents possèdent une qualité d'âme qui augmentera chez tous les Français le désir de lier avec eux une collaboration plus fraternelle.

D'ailleurs, nous sommes ici dans une société très réa-

liste, moins sensible que les nations latines aux mots sonores, et dont chaque individu aime à peser ses intérêts. Les Luxembourgeois de la Ligue française le savent, et leur propagande se place vigoureusement en face des faits.

La France a vaincu, disent-ils. Allons-nous lier notre sort économique au sort de l'Allemagne, écrasée par les impôts de guerre énormes qu'elle va devoir payer ? Prendrons-nous notre part de sa dette ? Serons-nous les associés d'un trafiquant à qui l'Angleterre va fermer les marchés du monde, les commanditaires d'un industriel privé de ses plus belles usines, les clients d'un armateur sans navires et d'un banquier sans or ?... Nous le voudrions que nous ne le pourrions pas. C'en est fait de l'union douanière. La porte luxembourgeoise va être fermée du côté de la Prusse, parce que la France et ses alliés occuperont la rive gauche du Rhin pendant un quart de siècle et peut-être un demi-siècle. Nous voilà donc forcés, bon gré mal gré, d'ouvrir une porte vers nos deux voisins de l'ouest, la France et la Belgique. La conséquence immédiate en sera de déposséder la langue allemande de la situation prépondérante qu'elle occupait chez nous et de mettre le Français â\sa place. Jusqu'ici, nos industriels et nos commerçants étaient forcés, par notre union douanière avec l'Allemagne, de recevoir des agents et des commis-voyageurs allemands ; ils faisaient leur correspondance en allemand, ils tenaient leurs livres commerciaux en allemand, ils lisaient des journaux allemands, ils embauchaient des employés allemands. Demain, ils recevront des agents et des voyageurs de langue française ;

notre bilinguisme aura vécu et tout s'en suivra... Tout ? Qu'est-ce à dire ? Une diminution de notre attachement à notre sol natal ? Non pas. Le Breton, le Lorrain, le Provençal, l'Alsacien aiment leur province, parlent breton, provençal, alsacien, s'ils veulent ; nous aimerons de même notre Luxembourg. Nous voulons un rapprochement économique et politique avec la France, de plus en plus étroit et aboutissant, au bout d'une période de transition, à l'incorporation.

Je crois que j'atténue l'intensité des propos et des écrits de tous ces messieurs. C'est par scrupule et pour être sûr de ne pas aller au delà de leur pensée. D'ailleurs, procurezvous le numéro spécial de la Voix des Jeunes, dédié « aux poilus de la France en signe d'admiration et de gratitude » (50 centimes, aux bureaux de l'Association générale des étudiants, place d'Armes, à Luxembourg).

Ah ! j'ai passé avec ces ligueurs une fameuse soirée. Ils jouent au naturel, de toute leur âme, le drame dont je rêvais, il y a vingt-deux ans, quand je venais dans ces pays rhénans étudier la manière dont se font et se défont les patries. Le problème luxembourgeois prolonge et complète les problèmes lorrain et alsacien. 11 y faut joindre le problème de la Sarre, qui se présente avec sa nuance propre. Nous avons là-bas de grandes récoltes à faire, mais elles s'échelonnent de saison en saison. Plus avant vers le Rhin, notre moisson n'est pas au même point de maturité. Il faut savoir observer et distinguer. Quel enivrement pour les intelligences de l'Est ! Cette terre mosellane et rhénane offre à l'étudiant des richesses incomparables. Elle n'excite que trop l'imagination et la

sympathie. Puissions-nous délibérer et décider avec une sagesse égale à la vaillance de nos armées !

Le lendemain, tout en me promenant dans cette grande ville seigneuriale, qui renferme quelques-uns des plus beaux paysages urbains de l'Europe, tout en admirant sa profonde vallée, ses viaducs décoratifs et ses jardins, je lisais les affiches où les partis s'affirment, et j'interrogeais à droite et à gauche. Qu'est-ce qui pourrait faire obstacle à la France ?

Partout, réponse très nette : Notre « anticléricalisme ». Certains catholiques du Luxembourg (et nous retrouverons leur état d'esprit dans tous les pays rhénans) redoutent « les persécutions de l'Etat français ». Ils n'ont donc pas entendu la rumeur d'enthousiasme qui leur vient de leurs coreligionnaires d'Alsace et de Lorraine ? Ils ne savent donc pas la fraternité où se sont haussés les meilleurs Français, de toutes confessions, de toutes philosophies, au cours du péril, et que nous jurons de maintenir ? Les catholiques luxembourgeois doivent s'informer et venir voir. Nul pays au monde où les membres du clergé et des congrégations soient plus respectés qu'en France à cette heure. Confondus avec les poilus, nos prêtres ont collaboré, corps et âme, au salut de la patrie. Ils viennent de retrouver ce qui leur manquait, la plus douce et la plus chaude familiarité avec leurs camarades d'âge. Quel préjugé subsiste contre eux ? Ils sont aimés et respectés. Ils sont contents d'être couverts d'honneur. Qu'ils continuent à se tenir, comme ils font, dans le grand courant national, et d'un assentiment quasi unanime leur dû leur sera donné.

Les Luxembourgeois ont dû sentir cette plusvalue, cette hausse du prêtre français, ce dernier dimanche de novembre où ils étaient venus en foule à leur église de Notre-Dame, entendre la messe que disait l'abbé Panaget, du 109e d'infanterie. Pour faire honneur à ce capitaine-prêtre, le curé de la paroisse prononça son prêche en français, et cette gracieuse idée m'est un signe que les catholiques luxembourgeois auront vite fait de s'accommoder de la France. Pourtant j'aimerais qu'une haute voix s'élevât chez nous et, se tournant du côté de l'Est, proclamât que nous ne diminuerons pas, où que s'étende notre influence, et tant que vivront les générations d'aujourd'hui, aucune des situationsque règlent les lois antérieures à notre arrivée.

Cette déclaration serait utile auprès des ouvriers aussi bien qu'auprès des prêtres, si l'on admet que nos lois d'assurance et de retraite sont moins avantageuses que les lois allemandes. Mais la plus haute propagande, c'est notre victoire qui la fait pour nous. Au Luxembourg, les esprits, libérés par le départ de la force allemande prennent leur essor et s'orientent sur nos drapeaux. Un passant a vite fait de comprendre qu'ici l'ancien état des choses est irrémédiablement condamné et qu'un ordre nouveau se prépare, où les barrières qui séparaient le Luxembourg, la Belgique, la Prusse rhénane et la France étant abaissées, abolies, les apports de France vont tout transfigurer sur une rive gauche nettement désolidarisée d'avec la rive droite.

Quand j'ai quitté le Grand-Duché pour m'en aller à Trêves, j'ai vu, en traversant le dernier village, ufte jeune

fille de quinze ans, qui, bien campée, nous criait en guise d'adieu : « Vife, vife, vife la Franze ! (un temps) et chocolat pour la Prusse ! » Cette jeune personne ne savait «le toute la langue française que cette seule phrase, mais elle la chantait de tout son cœur, à pleine voix ! Quelle moralité de plusieurs siècles d'histoire ! Quel raccourci pittoresque ! Et peut-on proclamer avec plus de verve la réussite de la politique traditionnelle poursuivie dans le Luxembourg par Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Carnot, l'Empereur, Charles X, Louis-Philippe et Napoléon III ? Oui, jeune fille, la voilà fermée la route de Paris aux armées venant d'outre-Rhin. Et j'aime vous l'entendre dire avec votre accent de terroir.

Page 1