‹ L'appel du Rhin: la minute sacréeChapitre 6 sur 11 · DE METZ · texte numérisé non relu

DE METZ

Strasbourg, 24 novembre 1918.

Un des étonnements de cette guerre pleine de miracles et qui vient de finir avec une rapidité surprenante, c'est de voir comment la puissante Allemagne impériale se dégonfle piteusement. Du plus grand au plus humble. Etaientils en baudruche ? Non, leur armée fut superbe de force méchante, de ténacité, d'esprit de sacrifice, maisleur âme, dans l'adversité comme dans le succès, diffère totalement de la nôtre. Ils se sont vantés de n'avoir pas d'esprit chevaleresque, ils ont l'esprit mercantile et se guident essentiellement sur le gain à réaliser. A quoi leur servirait d'avoir de la fierté dans la défaite ? Ils cherchent, sans plus, à ramasser leurs hardes.

Aux pays libérés, c'est un immense triage des individus. • Es-tu Boche ? Es-tu Alsacien ou Lorrain ? Qu'étaient ton père et ta mère ? Et toi- même, as-tu bien vécu? Peut^n te tenir pour un pur ? » Dans toute la ci-d«vant Alsace-Lorraine, c'est comme une répétition générale du Jugement dernier. Nos administrateurs» en prenant posession de leurs services, commencent par convoquer le

personnel en fonctions. Et au milieu du tremblement universel :

— Messieurs, leurs disent-ils, que ceux qui sont Alsaciens, c'est-à-dire Français, se placent à ma droite... Maintenant, ceux qui ont un père alsacien ou une mère alsacienne...

Hors ces deux catégories, promises au Paradis et au Purgatoire, tout est Bochie, infernale Bochie.

Un des officiers qui venaient de procéder à cette revision du personnel masculin, me raconte qu'au moment où il se tourna vers les dames employées et dit : « Que celles qui sont Françaises... », ce fut, sans qu'il pût achever, une envolée d'alouettes. Nul autre mot. Proutt... Toutes ces Alsaciennes, enivrées de fuir du milieu des Boches, venaient se poser à sa droite.

Les temps de la justice sont venus, et les Alsaciens, les Lorrains, depuis cinquante ans dévorés par les sauterelles d'outre-Rhin, reprennent joyeusement leur pleindroit sur leur terre délivrée, qu'il . s'agit maintenant de nettoyer. Wacke est maître chez lui. Quant au Boche, quelle désolation de retourner au pays où il était maigre 1 A-t-il reçu de Berlin l'ordre de rester à tout prix dans l'ex-pays de l'Empire pour y espionner aujourd'hui, et pour y constituer demain un parti de protestation ? Espère-t-il follement quelque revirement du tort durant les négociations de la paix ? Ou simplement n% peut-il se résigner à regagner sa Germanie, depuis f u'il A connu la douce terre de France ? Je ne sais. Le ^it est qu'il s'accroche et qu'aucun abaissement ne lui coûte. Voyez-le face à terre, les bras tendus en signe

d'imploration, et pour mieux s'agripper au sol, il fedt kamarad à plat ventre.

Mais trêve de théoriser. Ce n'est pas l'heure ni le lieu. Je suis sur place, profitons-en pour recueillir des faits. Et peut-être, par exemple, vous intéressera-t-il de savoir dans quelles conditions M. le baron de Gemmingen, représentant du kaiser à Metz, a laissé la place au représentant de la République française, et de quelle manière ce haut et puissant Allemand a, pour la dernière fois, pensé, parlé et figuré dans l'ex-Lorraine d'Fmpire.

C'était le 20 novembre, le lendemain du jour que les générations messines ne cesseront plus de glorifier, le lendemain de la rentrée des troupes françaises dins Metz. La ville était encore bouleversée de bonheur et nos cœurs tout frémissants. Avant neuf heures du matin, M. le commissaire de la République Mirman sortit de l'hôtel où il venait de passer la nuit, et se rendit à pied au palais du gouverneur allemand, redevenu la préfecture française. Vous connaissez, près de la Moselle, cet agréable bâtiment dont la porte est surmontée d'aigles napoléoniennes ? M. le commissaire de la République traversa la cour et monta le grand escalier. Le hasard d une rencontre amicale me faisait son compagnon. Les employés allemands, mornes, inexpressifs, corrects, catastrophés de la tête aux pieds, nous regardaient passer et saluèrent profondément leur nouveau maître. A ti avers deux, trois pièces, Mirman gagna le grand salon, une pièce banale, ornée de vitnnes déjà vides, et là, ente uré de ses collaborai eurs civils et militaires, il donna l'ordre de prévenir Tex-gouvemeur allemand.

— Dites à M. le baron de Gemmingen que je suis disposé à lui donner l'audience qu'il a demandée.

Ce n'est pas là, lecteur, un spectacle banal. Nous allons voir quelque chose de noble, un chef vaincu et d'ailleurs un homme qui appartient à la société aristocratique. Non pas un aristocrate de vitrine, déshabitué de commander, sinon à des domestiques, mais un personnage haut placé dans la hiérarchie de l'Empire. Sans doute nous allons surprendre en lui l'écho d'une prodigieuse douleur et peut être d'une vive colère. Nous serons en présence d'un homme qui, toute cette nuit dernière et déjà bien des nuits précédentes, a éprouvé les plus amers regrets patriotiques et individuels. Un foudroyé, ce haut personnage allemand. Comment le malheur l'aura-t-il sculpté ?

Mais le voici. C'est un grand homme sec, à lunettes, un homme d'une soixantaine d'année, qui salue, que nous saluons, et qui s'assied en face de Mirman, derrière une table dont ils sont d'ailleurs l'un et l'autre éloignés. Il est pâle, tient le menton en l'air, a des inclinations saccadées de tout le haut du corps.

Avant de rien écouter, et pour la parfaite intelligence de cette scèae, il faut savoir de quelle manière se fait la transmission des pouvoirs dans les pays ci-devant annexés. A Metz, dès l'entrée des troupes françaises, un officier d'état-major s'est rendu auprès du baron de Gemmingen pour lui signifier que ses pouvoirs a^^aient expiré. Puis, le jour de l'entrée solennelle des troupes, après la réception du maréchal Pétain par le conseil municipal à l'hôtel de ville, le général de Maud'huy, gouverneur militaire de Metz a installé le commissaire de la République

Mirman. C'est dans Tordre et dans la vérité de la reconquête. L'armée va devant et immédiatement fait sa place au pouvoir civil. A ce moment, un incident se produisit, qui ne vaudrait pas qu'on le relevât s'il n'avait donné lieu à une plainte de M. de Gemmingen, dont nous allons entendre l'écho. M. Mirman, quelques minutes avant l'heure de son installation, en jetant un coup d'œil sur les préparatifs, aperçut, au mur d'un salon, un grand portrait du Kaiser, et commanda à deux soldats français de le décrocher et de le déposer derrière un meuble. Il avait parfaitement raison. Mais peu après, M. de Gemmingen faisant allusion à ce fait, se plaignit à un officier français d'avoir été l'objet d'une inconvenance.

Le commissaire de la République jugea qu'il ne pouvait pas laisser passer cette allégation sans la réfuter et sans mettre l'incident au clair. Ce fut le début de l'entretien. En termes irréprochables de mesure et de fermeté, M. Mirïnan marqua au baron de Genmaingen l'erreur de jugement que celui-ci avait commise . a Inconvenance, provocation B, avait dit l'Allemand. « Il n'y a qu'une inconvenance et une provocation, répondit M. Mirman, c'est d'avoir laissé dans une maison qui n'était plus la vôtre, un portrait qui est un ssmibole ».

Le baron de Gemmingen ne répliqua rien. Il se tenait toujours raide, le menton haut. Sa pâleur avait augmenté ainsi que les inclinations saccadées de son buste. Il semblait une catapulte qui va lancer un projectile, mais une catapulte vide.

Mirman, par un temps de silence, parut prendre acte

de cette impuissance, puis, avec la plus courtoise autorité, il passa à son deuxième point.

Il tenait à dire à l'ex-gouverneur qu'il savait de source sûre que, contrairement à tant de ses collègues allemands, il avait fait un effort loyal pour atténuer certaines difficultés avec la population civile et, parfois, pour la défendre contre les injustices de l'autorité militaire allemande. De cette attitude, il tenait à lui donner acte. Et c'était pour la reconnaître qu'il avait consenti à le recevoir.

Sur ce compliment, d'ailleurs mérité, les Messins nous l'ont dit, la figure terreuse de l'ancien préfet parut s'illuminer, et il s'inclina derechef.

Je ne cherche pas à rétablir les paroles mêmes qui furent échangées, parce que je ne serais pas assez sûr de les reproduire exactement. Mais, dans cet analytique, je garde l'ordre de la conversation. M. de Gemmingen ne prononça que de courtes phrases. Il comprend le français, mais le parle avec difficulté.

t Vous avez désiré causer avec moi, continua Mirman. Je suis prêt à vous entendre sur les intérêts généraux de la population, si vous avez à me signaler quelques points qui intéressent son bien-être et qui touchent à des questions d'humanité. •

M. de Gemmingen se tut. Mirman poursuivit :

t Je suis prêt, d'autre part, à vous procurer, à titre personnel, des facilités matérielles pour votre départ. >

C'est de ces facilités seules que M. de Gemmingen se montra préoccupé. Il désirait rester avec sa famille dans la préfecture et fit valoir avec animation les ennuis qu'il trouverait à s'installer à l'hôtel.

Comme Mirman ne semblait pas persuadé, il insista et proposa un compromis : il abandonnerait les bureaux et la plus grande partie des appartements, en se bornant à y garder quelques chambres.

Je ne vous développerai pas la stupeur dont nous étions saisis. Vous la ressentez, lecteurs. Quoi ! c'est de ces misérables soucis qu'est remplie, dans un tel moment, rame de ce haut Allemand dépossédé ? Ou bien faut-il croire qu'il recourt à ces basses ruses pour tromper l'opinion publiq le et pour lui faire croire que l'armistice n'a pas mis fin à la possession allemande ?

M. Mirman répondit qu'il fallait bien choisir, que son interlocuteur ou lui-même devait subir les inconvénients de la vie à l'hôtel, que M. de Gemmingen ne représentait plus rien a Metz, que lui, Mirman, y représentait la France, et qu'ainsi il était de nécessité indiscutable que sa famille et lui fussent installés dans la journée. D'ailleurs, il offrait à M. de Gemmingen la main-d'œuvre pour faciliter son départ et n'avait pas besoin de lui dire que tous les égards dûs à des femmes seraient observés à l'égard des personnes de sa famille, sans qu'il fût même besoin d'en faire aucune recommandation à des soldats français. A cette occasion, il put, sans se départir de la plus parfaite correction, rappeler de quelle brutalité, dont sont incapables des Français, le préfet de Lille avait été l'objet de la part d'officiers allemands, qui avaient cherché àl'étrani^ler.

M. de Gemmingen quitta la préfecture dans la journée, et les autres principaux fonctionnaires allemands y restent, sous l'autorité d'un officier français, dans chaque

service, pour assurer la continuation de la vie, jusqu'à ce qu'un nouvel ordre de choses puisse être établi.

Je n'appuie pas sur mes crayons : à peine une esquisse. Tout de même utile, si elle montre comment se fait en Lorraine, en Alsace, le transfert du pouvoir. Et puis nous ne donnerons jamais trop de lumières sur le caractère allemand.

Comment de tels hommes, secs, clairs, fort plats en vérité, ont-ils pu être en proie au rêve pangermaniste, au rêve exécrable, mais grandiose, de dominer le monde par la brutalité la plus intransigeante ? Je me demande si nous n'avons pas noyé le texte sous les interprétations, et si tout ce pangermanisme et ce nietzschéisme des hommes d'Etat allemands, se proclamant autorisés à la dureté et à la violence, n'étaient pas au dernier mot le misérable appétit d'une immense choucroute, le désir de trop manger enfin une fois, bref l'obsession d'un estomac fils et petit-fils d'estomacs éternellement affamés ?

Quoi qu'il en soit, la manière dont l'Empire allemand finit en Alsace-Lorraine prouve définitivement aux témoins de cette liquéfaction qu'ils se trouvent en présence d'une humanité inférieure. Quelque chose disparaît qui était indigne des nobles nations de Lorraine et d'Alsace.

En sortant du cabinet de cette entrevue, nous avons traversé un salon, où j'ai remarqué deux belles effigies de Napoléon I« : sur la cheminée, son buste en marbre, et au mur son portrait en pied. Ce grand homme a échoué à constituer définitivement nos frontières de l'Est. C'est l'œuvre que nous attendons maintenant de la Républi-

que. Tous doivent se grouper autour d'elle pour qu'elle perfectionne et parachève l'œuvre que la France vient de mener à ce premier point de victorieuse réussite.

J'ai oublié de dire qu'avant cette audience historique, et tandis qu'avec Mirman nous allions de l'hôtel à la Préfecture, nous sommes passés devant la Cathédrale et que nous y sommes entrés, pour saluer le tombeau de Mgr Dupont des Loges, où la veille Mirman avait fait déposer des fleurs.

Dès ses premiers pas dans Metz purifiée, le commissaire de la République s'inclinait devant le souvenir de l'évêque patriote, comme avant de quitter Nancy il était allé s'incliner sur le tombeau du député protestataire Anthoine, qui fut un franc-maçon et un grand patriote. A l'un et à l'autre, il demandait de le bien inspirer dans la glorieuse tâche d'union sacrée qu'il faut que nous poursuivions et élargissions sur le Rhin.

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