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JE VAIS SALUER LES « DAMES DE METZ

Metz, 30 novembre 191 8.

Voici terminée la série des rentrées de l'armée française en Alsace et en Lorraine. Nous avons tressailli d'une joie ineffable, nous avons touché le point de perfection de la France mosellane et rhénane, quand nous avons vu les soldats de la délivrance reçus par deux provinces qui ne mettent rien au-dessus de la gloire et des vertus guerrières. Après cela, nous aurons l'arrivée du monde officiel, c'est-à-dire de Poincaré et de Clemenceau, et par la suite les manifestations de l'intelligence française se substituant à la culture germanique.

De ces inoubliables solennités militaires, aucune ne fut semblable à l'autre, et non seulement l'émotion différait de Lorraine en Alsace, se nuançait à Colmar, à Strasbourg, à Mulhouse, mais encore dans la même ville d'un jour à l'autre. Strasbourg eut une certaine âme pour acclamer Gouraud et nos avant-gardes ; une autre pour acclamer Pétain; une autre pour acclamer Foch.

C'est admirable, la riche, la profonde diversité intérieure créée sur cette terre de l'Est par les couches successives de peuplades qu'y ont déposées les invasions.

Je reviens de Strasbourg à Metz et je suis passé par Saverne, Phalsbourg, Fénétrange, Dieuze et Morhange.

Grâce à Dieu, c'en est fini des sottes dénominations allemandes que les vainqueurs de 1870 avaient imposées à ces belles petites cités. Toute la variété alsacienne et lorraine recommence à s'épanouir et nous retrouvons pour la nommer la multitude des vieux mots français amicaux. Rejetons au passé cette lugubre expression d'Alsace- Lorraine qui ne correspond qu'à un fait de violence. Alsace, c'est un sol et un esprit ; Lorraine, un autre sol, un autre esprit. Et là-dessus mille nuances.

Au cours de cette journée, l'Alsace a d'abord déroulé sur notre passage ses champs illimités de terre rouge, dont les labours d'automne avivaient la couleur, puis nous avons traversé les sapins réguliers des Vosges, et brusquement nous avons débouché sur le plateau lorrain : petits pâtis encadrés de haies, sol gris aux reflets de sépia, boqueteaux de hêtres ou de chênes. Aux chaumières alsaciennes, très propres, très coquettes, dont les murs d'un badigeonnage immaculé de lait de chaux sont zébrés de vieilles poutres noircies, voici que succèdent nos villages lorrains. Ils donnent une impression de laisser-aller; les tas de fumier s'amoncellent devant les portes et jalonnent les rues, mais les intérieurs sont irréprochables et dès la cuisine luisent de beaux meubles.

Insistons en passant sur ce témoignage étonnant de la prodigieuse réserve lorraine: c'est très curieux, nous ne mettons pas nos beaux meubles dans « la salle », dans la pièce de réception, mais négligemment à la cuisine, comme des gens qui ne cherchent pas l'effet. Quel signe de nos mœurs et de notre répugnance excessive du « paraître! »

Les villages voisins de Met^; ont relativement peu

pavoisé. Ils sont habités par des cultivateurs parlant le français et dont la joie est sans mélange, mais nos frères lorrains sont ainsi, les manifestations les plus légitimes les inquiètent, les remplissent de scrupules. Il faut comprendre leur retenue pleine de force, comme on comprend la vive et puissante spontanéité alsacienne. Sachez voir dans le cœur des uns et des autres, vous serez émerveillés par l'abondance et la générosité de leurs sentiments.

Dans la maigreur de l'émotion lorraine, il y a selon mon goût la perfection de la digaité virile. Je n'oublierai jamais deux vieux Messins que j'ai vu s'aborder et qui ne s'étaient pas rencontrés depuis l'événement. Ils se serrèrent les mains, se regardèrent avec un sourire d'une prodigieuse malice et un rayonnement de bonheur si fort qu'on se sentait le cœur troublé rien qu'à les voir. Et qu'est-ce qu'ils disaient sans se lâcher les mains? Ils disaient : « On se connaissait quand on était tout petits. Monsieur un Tel. Cela fait plus de cinquante ans. Et c'est tout de même arrivé. » Et en se souriant encore avec ce prodigieux regard et tout ce visage plein de soleil et de larmes, ils s'en sont allés chacun à ses affaires. J'aime qu'on possède encore dans son cœur, après qu'on a parlé amicalement, un excédent de richesse.

Le soir tombait lorsque je suis arrivé à Metz, ayant traversé la région des étangs, d'une incomparable beauté de tristesse ; le soir tombait, un soir précoce, assombri par la brume; mais dans la ville et sur tout le pays, la joie règne souverainement. Des flocons lumineux descendent çà et là dans la plaine. Ce sont des fusées éclairantes abandonnées par les Boches et que les enfants tirent en

manière de feux d'artifice. Ainsi déjà le 19, les pièces lourdes des forts, servies par nos artilleurs, avaient salué l'entrée de nos troupes. En cinq jours, sur ces territoires pleins de vaillance et d'esprit, le militarisme allemand n'est plus qu'un graouly (i) ; en cinq jours, la France a réapparu intacte sous un demi-siècle d'apports d'outre- Rhin. Voit-on maintenant combien nous avions raison de soutenir et de louer tous ceux qui acceptaient de rester sous la botte prussienne et qui demeurèrent là pour y garder la place de la France? Au service de l'Allemagne, pour le service de la France ! Tout le monde ne comprenait pas et quelques-uns me blâmaient de publier l'apologie des Alsaciens et des Lorrains coiffés du casque à pointe. J'ai fait cette apologie. On achèvera d'être persuadé quand nous pourrons dire les services capitaux qu'ont rendus à la France, durant cette guerre, les Alsaciens et les Lorrains.

Pour mes dernières heures de Metz, j'ai voulu porter mes respects aux « dames de Metz » qui ont travaillé pendant quarante-huit ans à maintenir la langue française et puis le souvenir des soldats qu'elles avaient soignés en 1870. Durant la guerre, ces nobles personnes ont été.

(i) Le graouly est à Metz l'équivalent de la Tarasque provençale. Graouly vient de l'allemand greulich, horrible, féroce. Sainte Marthe a dompté la Tarasque avec une étole; saint Clément, le Graouly avec une étole. Le plus beau motif de la sculpture gallo-romaine, dans ces pays rhénans et mosellans, c'est le légionnaire foulant, sous le sabot de son cheval, un géant anguipède, symbole des Germains toujours pillards et envahisseurs. J'aimerais qu'un bas-relief rappelât cet aïeul au socle de la statue que Metz va dresser au Poilu.

pour la plupart, emprisonnées ou exilées par les Allemands. Afin de reconnaître les services qu'elles ont rendus à la fidélité française et à la gloire de Metz, cinq d'entre elles viennent d'être désignées par la population indigène pour faire partie de la commission municipale. Mme de Thury est première adjointe. Je n'ai pas manqué de lui dire quelle satisfaction profonde c'est pour la Lorraine de voir que des deux côtés de la frontière aujourd'hui abolie, les femmes lorraines ont su tenir un rôle civique si hautement honorable. Il est à noter que la confiance municipale qui est accordée à Metz à Mmes de Thury et Amos, à Mlles Lacroix, Machino et de Saulcy, a été témoignée d'une manière analogue à la sœur Julie, à Gerbéviller. Entourée de ses sœurs, la supérieure de l'hospice de Gerbéviller reçut des mains de Mirman les fonctions de maire, comme Mme de Thury et ses collaboratrices, les fonctions d'adjointes.

La démarche que je fais auprès de ces dames s'étend dans mon esprit à toutes les femmes de l'Alsace et de la Lorraine. Elles furent le plus solide appui de la France dans les pays annexés, et la fidélité qu'elles maintinrent dans leurs foyers a augmenté le prestige moral de notre patrie dans l'univers. Gloire à ces femmes et aux hommes qu'elles soutinrent et formèrent! Les uns et les autres, en plus du puissant élan vital qu'ils vont nous donner, se posent devant nous comme des modèles ennoblissants.

Les Lorrains et les Alsaciens redeviennent des Français d'avant ibyo, mais quelque chose d'autre pourtant. Ils possèdent des âmes françaises de par leurs aïeux et pardessus ces âmes françaises, ils possèdent des âmes

(( d'annexés », dont personne n'a approfondi les premiers plans et les arrière-plans. Nul doute que sous une contrainte prolongée ils ne se soient fortifiés et, je crois, surhaussés. La plante humaine s'est puissamment développée ici, en acceptant quelque chose de ce qu'il y a de bon dans la discipline et la ténacité allemandes, en échauffant et intensifiant ses énergies franc jises, en ne comptant que sur elle-même.

C'est le propre de^ natures vaillantes de tirer parti des malheurs et des maladies. Les Lorrains et les Alsaciens sortent intacts et même plus forts de cette effroyable épreuve. Hommes et femmes, qu'ils vont nous être utiles ! C'est par eux, non pas seulement en les consultant, en les écoutant, mais en nous associant de grande amitié à leurs angoisses, que nous assurerons le salut de la France. Nous devons accueillir d'une manière vivante, dans toutes nos actions, la vérité qui règne dans leurs esprits. Et cette vérité, cette âme raisonnable de la Lorraine et de l'Alsace, c'est d'abord qu'il faut que nous veillions à organiser sur la rive gauche du fleuve sacré un solide glacis français, pour que le Boche, dûment refoulé outre- Rhin, ne puisse jamais récidiver.

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