ET A METZ
Il faut souhaiter qu'on écrive, un jour, l'histoire des dernières heures de la domination allemande en Alsace- Lorraine. Ah! les vilaines gens! On ne peut pas dire qu'ils s'en soient allés comme un soleil couchant qui disparaît en illuminant l'horizon.
Ce fut une mascarade où se heurtaient un tas de personnages les pires et les meilleurs, costumés plus ou moins sérieusement en révolutionnaires. Le flot germanique en se retirant et avant que les écluses ouvertes permissent au flot français de tout assainir, laissait à ciel ouvert un fond de vase où grouillaient d'étranges animalcules : révolutionnaires travaillant pour la révolution internationale et Boches forcenés les aidant par un amour désespéré de la Bochie. Le gouvernement allemand, incapable désormais de s'opposer par les armes à notre rentrée dans Metz et Strasbourg, voulut au dernier moment y faire surgir quelque chose, n'importe quoi, fût-ce un barrage de flammes, pour en interdire l'accès à la France. Honneur aux patriotes, qui, les yeux tournés vers la France, toujours inquiets de rien faire qui la gênât ou lui déplût, déjouèrent, à force de courage et de sagesse, le machiavélisme de Berlin et l'anarchie spontanée. Ils se sont placés dans la révolution, comme le leur demandaient nos enne-
mis, mais pour la surveiller minute par minute et pour empêcher toute bêtise qui pût se tourner contre la France. L'un d'eux, M. Charles Frey, rédacteur en chef de la Neue Zeiiiing, m'a dit un mot profondément émouvant : « Avant tout, il s'agissait pour nous de ne pas vous blesser par notre attitude! Nous craignions, nous ne savions si vous compreniez dans quelle situation nous nous trouvions. »
Ces vaillants raconteront un jour ce qu'ils dirent et ce qu'ils firent, mais dès maintenant il est bon d'avoir une vue des efforts qu'ils multiplièrent pour se dégager et pour venir à nous, dans le même temps où nos troupes accouraient à leur délivrance.
L'Allemagne, en octobre, se sentait battue. Les pays annexés allaient lui échapper. Elle essa>;a de leur donner une forme politique, de leur souffler une âme qui pussent tromper nos alliés et les neutres. Sa manœuvre était de nous devancer, de nous mettre en présence d'un fait accompli, en présence d'une volonté indigène qui s'opposerait à la reprise française. Elle offrit l'autonomie à r Alsace-Lorraine. M. Schwander, l'ancien maire de Strasbourg, devenu gouverneur d'Alsace-Lorraine, et M. Hauss, le chef du parti da centre, s'y prêtaient. Ils assuraient que ce cadeau in extremis allait décider 80 % des voix alsaciennes ou lorraines à se prononcer pour le rattachement à l'Allemagne. Ils acceptèrent de constituer le gouvernement de l' Alsace-Lorraine et son premier ministère parlementaire, et offrirent deax portefeuilles à MM. PeJrotte, de Strasbourg, et Yung, de Metz.
Ces messieurs refusèrent. Le parti socialiste, le bloc
lorrain, la majorité du centre déclarèrent nettement qu'ils n'aideraient pas le gouvernement d'Ebert, Haase et Scheidemann à constituer uue république d'Alsace-Lorraine neutre.
Berlin, de désespoir, recourut à des manoeuvres occultes. Vers la mi-octobre, le badois M. Boehle, député socialiste de Strasbourg, fut invité par un haut fonctionnaire à proclamer l'indépendance de l' Alsace-Lorraine. Ce fonctionnaire lui donna l'assurance que le gouvernement de Berlin n'avait rien à y objecter. Déjà huit jours auparavant M. Charles Frey avait été sollicité dans le même sens. Et peu après on lui demanda de faire la révolution par les soldats.
Voilà le honteux recours de l'Allemagne vaincue, le suprême expédient de sa haute pensée politique. Du sabotage, du désordre, des soviets. Ce sont de dignes jeux pour les funérailles du Boche. Les Allemands, qui ne peuvent plus tenir Strasbourg ni Metz, frémissantes d'espérances, croient qu'en y faisant proclamer la république sociale et internationale, ils ruineront la revendication française et déconsidéreront l'initiative alsacienne et lorraine, et qu'ils y pourront garder une secrète action encanaillée.
Quand on apprit, en Alsace-Lorraine, que le gouvernement allemand sollicitait l'armistice, nul des indigènes ne garda plus de doute. La Prusse était vaincue. Pour qu'un tel colosse sollicitât la paix, c'est qu'il ne pouvait plus tenir; il allait tout accepter. Les 7, 8 et 9 novembre, il y eut des démonstrations anti-allemandes dans les rues et sur la place Kléber, On chanta la Marseillaise, on déploya le drapeau tricolore. Dans le même temps, le
8 novembre, sur l'autre rive du Rhin, à Kehl, la révolution éclatait et constituait un conseil de soldats. Une étincelle passa le fleuve. Dans la nuit du 9 au 10 novembre, des soldats du gouvernement de Strasbourg et du quartier général du XV« corps d'armée constituèrent le conseil de soldats de Strasbourg.
D'où en vint l'initiative? D'un nommé Rebholz, sergent au « gouvernement » .
Rebholz est un Allemand, affilie au parti de Liebknecht. Un Allemand dégoûté d'avoir à repasser le Rhin et à se refaire une vie en Bochie. Il voulait rester à Strasbourg, et pour y arriver cherchait à faire la révolution, à proclamer la République d'Alsace-Lorraine, neutre et socialiste. Sa foi politique et son intérêt privé se trouvaient d'accord avec la tactique désespérée de l'Allemagne.
Nulle nécessité qu'il y ait eu des tractations précises entre ce « sergent au gouvernement » et le gouvernement. Je les crois possibles, mais je les ignore. Sous la pression des événements, cet homme et l'Empire voulaient une même chose.
Rebholz téléphone à tous les régiments de constituer leur conseil des soldats. Ils les constituent dès le matin du 10 novembre, (à l'exception du 15* régiment du train et des 15° et 19e régiments du génie, qui ne prirent part au mouvement que dans le courant de la semaine).
A dix heures, ce matin-là, les conseillers municipaux réunis en séance et qui venaient de nommer M. Peirotte maire de Strasbourg, voient pénétrer le conseil des soldats, Rebholz est à leur tête. Il demande la constitution d'un conseil des ouvriers. Aussitôt dit, aussitôt fait. On
constitue sur l'heure un conseil des ouvriers avec quelques représentants du parti socialiste et des syndicats. Puis, MM. Peirotte et Rebholz se rendent à la place Kléber.
Ils y haranguèrent la foule, mais pourtant ne se risquèrent pas à proclamer la République sociale. Sentirentils Strasbourg trop français ?
Dans l'après-midi, les représentants des « Conseils de soldats » se réunirent à la mairie. Environ trois cents militaires, et parmi eux beaucoup d'officiers. Aucun ne s'aventurait à commencer la discussion, aucun ne savait clairement de quoi il s'agissait. M. Charles Frey, préoccupé d'empêcher que la République sociale ne fût proclamée, se mit avec vaillance en avant : il déclara la réunion ouverte. On décida de créer une délégation, exactement un « conseil réduit », Engerer Rath. Sur ces entrefaites survint Rebholz qui, nous l'avons vu, était à la tête de toute cette création, et qui, lui seul, voulait aboutir. Il réclama la présidence. Après de longs débats, un « conseil réduit » de treize membres fut élu, qui s'adjoignit une vingtaine de représentants des syndicats pour former le ^t coaseil d'ouvriers et de soldats ». Celui-ci commença immédiatement de siéger.
Le juge de paix, M. Jules Lévy, fut nommé préfet de police, les juges Urbau et Naegert et l'avocat lehl lui furent adjoints. Il faudrait que vous entendissiez M. Jules Lévy raconter de quelle manière ils dépossédèrent la po!ic3 allemande et se saisirent de documents politiques secrets. C'était de la bonne besogne alsacienne et française. Ensuite, le Conseil des ouvriers et des soldats nomma cinq commissions : des finances, de la sûreté, du ravi.
taillement, de la démobilisation, de la circulation. Il lança des proclamations à la population pour l'inviter à garder son calme. Elles lurent affichées le soir même.
Peu de jours après, tandis que le maréchal Foch, dans une admirable cérémonie militaire, saluait la statue de Kléber, je li?ais ces affiches encore intactes sur les murs des maisons qui bordent la place.
Le lundi 1 1 novembre, dans la matinée, le Conseil des ouvriers et des soldats siégeant au palais de justice apprit que le général commandant von Susskund et le lieutenantcolonel von Hulleben, chef d'état-major du gouvernement, faisaient leur soumission et reconnaissaient son autorité. Mais, dans le même temps, le Conseil eut connaissance d'une dépêche que le gouvernement civil de Berlin (Ebert, Haase et Scheidemann) adressait à Hindenburg pour l'inviter à garder le commandement et dans laquelle, faisant une différence entre les « armées du front » et les « armées de garnison », le gouvernement exigeait que les officiers du front portassent leurs épaulettes et leurs armes. Le Conseil des soldats vit dans cette dépêche une tentative de contre-révolution. Fort avant dans la soirée, il invita le général von Lossberg, chef d'état-major de l'armée du prince Albert, duc de Wurtemberg, à comparaître devant lui le lendemain en séance secrète.
C'est un haut et puissant seigneur que ce général von Lossberg. Un moment, il fut question de lui pour la succession de Ludendorff. Sous le titre de chef d'état-major du duc de Wurtemberg, il commandait en chef le groupe d'armées. Pourtant, il se rendit à onze heures à la convocation du Conseil des soldats.
Il parla peadant deux heures. On voulait lui imposer l'obligation de faire contresigner tous ses ordrts par !• Conseil des soldats. Il exposa la situation stratégique et politique. Visiblement, il cherchait à ne pas se lier. Après lui, le général commandant von Siisskund et le chef d'état-major du gouvernement von Hulleben prirent la parole. A trois heures de l'après-midi, on n'avait pas abouti. On se sépara en laissant à une délégation le soin de continuer les pourparlers. A six heures, la délégation vint rendre compte de ses efforts. M. de Lossberg refusait. Grand tapage, mais le conseil n'avait pas fini de délibérer sur ce refus qu'un officier arriva en automobile avec la soumission de M. de Lossberg.
D'où ce revirement? Le chef d'état-major et le duc de Wurtemberg s'étaient-ils mis en rapport avec Hindenburg, avec le gouvernement de Berlin? Nous notons la succession des faits sans chercher à fournir des explications que nous ne possédons pas.
Le mercredi 13 novembre, un train spécial amena de Wilhelmshaven, en gare de Strasbourg, 180 marins. Un train spécial! Ici, la manœuvre est claire et l'on voit au fond de cette expédition révolutionnaire l'activité gouvernementale.
Naturellement, ce n'est pas le gouvernement allemand qui a suscité l'esprit révolutionnaire chez les marins ; mais quand cet esprit s'est manifesté, il a essayé d'en tirer parti. Déjà nous avons dit comment, à la fin d'octobre, aux premiers jours de novembre, le « parti de la pétrie allemande », fondé par Tirpitz, avait voulu faire un grand coup et envoyer toute la flotte allemande, dût-elle s'y
anéantir, contre la flotte anglaise. Quatre-vingt mille marins refusèrent d'appareiller et la révolution éclata dans Kiel et Wilhelmshaven. A ces faits nous pouvons ajouter un détail moins connu. La révolution de Kiel fut menée par un marin du nom de Thomas, homme de grande influence, né en Alsace-Lorraine.
Il faut savoir que les Alsaciens-Lorrains étaient très nombreux dans la flotte allemande. Pourquoi ? Tous les ans, à la tribune du Parlement d'Alsace-Lorraine, quelque député le demandait au gouvernement, et le gouvernement répondait toujours que les Alsaciens-Lorrains supportent mieux que les autres Allemands le climat tropical !
Les marins originaires d'Alsace-Lorraine étaient une dizaine de mille à Kiel et une dizaine de mille encore à Wilhelmshaven. Quand ils furent en révolution, des agents vinrent leur exposer que l' Alsace-Lorraine n'avait besoin ni de l'Allemagne ni de la France, qu'elle devait être un Etat neutre et que c'était à eux, Alsaciens-Lorrains, d'aller proclamer à Strasbourg et à Metz la République sociale. Ils leur offrirent de les y transporter en train spécial.
Le train spécial persuada ceux que le programme laissait froids. Quarante partirent pour Metz et Sarrebruck. Nous les accompagnerons tout à l'heure. Cent quatre vingts débarquèrent à Strasbourg, menés par Thomas, et de la gare s'en allèrent tout droit au Conseil d«s soldats et des ouvriers.
Minute très grave ! Vous voyez la date. Nous sommes au mercredi 13 novembre; depuis le lundi 11, l'armistiGc est entré en vigueur, mais que sait-on de clair dans cette
Alsace-Lorraine, entre les deux hauts murs de France et d'Allemagne? Les journaux allemands annoncent le cabinet Clemenceau renversé, le général Foch en fuite ou même assassiné, les soldats français fraternisant auprès de Dieuze avec les soldats allemands et arborant le drapeau rouge entre la frontière belge et Mons. On ne les croit pas, mais on vit dans l'angoisse de l'incertitude. Les troupes françaises avancent lentement; ce n'est guère avant dix jours qu'elles arriveront à Strasbourg ; l'incendie auraittout le temps de se lever etd'embraserl' Alsace- Lorraine. Thomas fut modéré.
Fut-il modéré par lui-même? Fut-il modérépar les autres? Une curieuse figure, ce révolutionnaire, notre compatriote (de Wissembourg me dit-on), mais qui ne possède aucun sentiment de la nationalité alsacienne ou lorraine. Elevé à l'école allemande, sans que rien éveillât sa conscience d'indigène, il a passé dix-huit ans dans la flotte, et s'y est fait les idées d'un pur démagogue socialiste. Pourtant au Conseil des soldats et des ouvriers, quand il eut entendu deux, trois discours des patriotes de Strasbourg, il n'insista pas pour sa thèse d'une Alsace- Lorraine neutre. Beaucoup de ses camarades, par des mots, des applaudissements, montraient leurs coeurs alsaciens et lorrains, leurs cœurs à la française ; il ne les contredit guère. Il accepta que tous les marins se rangeassent sous les ordres de ce Conseil des soldats et des ouvriers où les Allemands, en dépit de Rebholtz, n'avaient pas pu dominer.
Cet instant fut décisif. L'mstruinent de violence auquel le machiavélisme boche confiait son suprême espoir se mettait volontairement hors du jeu. Les événements en se
précipitant n'allaient plus laisser à l'Allemagne le loisir de trouver d'autres combinaisons.
Le samedi i6 novembre, nos amis eurent encore une inquiétude. La 17® division d'infanterie de réserve arrivait à Strasbourg ; ses soldats semblaient entièrement dans la main des officiers ; ils portaient leurs cocardes et leurs armes. Le dimanche, ils arrachent leurs cocardes; le lundi, ils envoient leurs représentants au Conseil des soldats. Mais ce sont les convulsions de l'agonie. Dans la nuit du mercredi au jeudi, tous repassent le Rhin. Les patriotes descendent les drapeaux rouges et hissent le drapeau tricolore. Et le jeudi 21 novembre, à huit heures du matin, jour inoubliable, début de la série triomphale des rentrées, les deux premiers officiers français apparaissent dans Strasbourg. Le conducteur d'un tramway les aperçut et s'écria en arrêtant sa voiture : « Mais ce sont eux ! » Tout le monde se jeta hors du tramway, très pâle et en criant, pour les porter en triomphe, tandis que beaucoup couraient annoncer la grande nouvelle dans leurs maisons.
Tels furent les événements de Strasbourg. Les événements de Metz se déroulèrent suivant le même ordre. J'ai vu sur les murs de Metz une affiche annonçant que tous les malheurs allaient fondre sur l'agriculture, la viticulture et la religion, si les Lorrains acceptaient de lier leur destinée aux destinées de la France. Cette affiche ne souleva qu'un sourire de pitié. Alors les marins révolutionnaires de Kiel arrivèrent.
(lii Le samedi 9 novembre, à 7 heures du nratin, quarante d'entre eux débarquèrent du train de Cologne en gare de Metz. Quarante, sauf une fraction destinée à Sarre-
bruck. Ils débutèrent par bousculer le contrôle des laissezpasser et par désarmer les officiers. A 8 heures, l'émeute éclatait à la caserne Sùnt-Jean, au 8® bavarois.
Deux cents de ces Bavarois défilèrent rue du Pontifroid, menés par un oberleutnant et précédés d'un drapeau rouge. L'un d'eux portait une hache teintée de sang. Qu'on l'ait vue, qu'on ait cru la voir, c'est de toute manière à noter. Ces hommes arrêtaient les officiers qu'ils rencontraient et les désarmaient. A neuf heures ils prirent possession de la mairie et hissèrent dessus le drapeau rouge, exactement un drapeau turc dont ils venaient de teindre en rouge le croissant, (peut-être avec le même vermillon qui leur avait servi pour barbouiller de tragique leur hache). Le Conseil des soldats et des ouvriers était installé.
Pourtant une résistance fut tentée. Une heure après que les Bavarois avaient envahi la mairie, c'est à-dire à dix heures, cinquantechasseurs avec lances et carabin es la cernèrent. Mais dans le même moment quatre délégués des révolutionnaires survenaient et, pénétrant audacieusement sur la place, sommaient le chef des chasseurs, un lieutenant, de se rendre. Il refuse, la bagarre éclate; il roule à bas de son cheval, tandis que ses hommes se désarment eux-mêmes en criant : « Vive la liberté! » (i).
Les casernes essayèrent d'envoyer du renfort contre les révolutionnaires. Elles envoyèrent trois cents hommes.
(r) Mot bien rare et qui ne répond à aucun sentiment chez les révolutionnaires allemands. « On nous a menti depuis le début de la guerre, et nous nous vengeons en abattant les chefs responsables. » Voilà* la pensée vraie qui les soulève. L'Allemagne est une assemblée d'actionnaires déçue par son conseil d'administration.
Ces trois cents, arrivés devant la mairie, jettent leurs armes et se joignent au soviet.
L'après-midi, les officiers ne sortaient plus. Vers le soir, car la faim chasse le loup de son appartement, on en vit qui circulaient sans épaulettes et sans ceinturon. Plusieurs s'étaient habillés en simples soldats. Rue Serpenoise, un ober leutnant, déguisé en fantassin, mais qui n'avait pas pensé à enlever son monocle, fut bousculé durement.
Le seul effet de ces dégoûtantes convulsions, où l'Empire cherchait ses dernières chances, c'est que les civils allemands eux-mêmes se mirent à appeler avec une extrême impatience l'arrivée des troupes françaises. Aussi bien que la population indigène, ils avaient hâte d'être débarrassés de leur militarisme en putréfaction.
Au résumé, en Alsace et en Lorraine (et j'aurais pu prendre mes exemples à Colmar, à Mulhouse, partout) l'appel à la révolution échoua comme l'appel à l'autonomie. Tous deux se brisèrent contre la volonté du peuple alsacien et lorrain qui voulait la France, et contre l'intelligent savoir-faire de bons patriotes qui entrèrent dans la manœuvre des Boches pour la faire tourner à la française.
Hansi m'a dit à Colmar : « Nos soviets d'Alsace ne furent qu'une garde nationale destinée à tenir en respect la horde débandée des troupes boches en retraite... » C'est exact pour une grande part. Pour le surplus, quel rôle jouèrent l'intrigue ténébreuse du gouvernement allemand, l'exaspération spontanée des soldats pleins de rancunes contre leurs chefs, le complot révolutionnaire, c'est ce que les historiens locaux ne manqueront pas de rechercher en reprenant ces douze jours, heure par heure
et homme par homme. Je n'ai fait que poser le problème. Nos lecteurs ont pu voir dans les dépêches que les deux Boches, Boehle, député socialiste, et Rebholtz, président du Comité des ouvriers et soldats, ont été arrêtés par les autorités françaises. Quant à l' Alsacien-Lorrain Thomas, on trouvera curieux de savoir qu'en ce moment il est ministre de la république d'Oldenbourg, où il a proclamé la révolution. C'est un effet de sa popularité à Wilhelmshaven. (Le port militaire de Wilhelmshaven a été créé par la Prusse sur un lambeau de l'Oldenbourg que le grand-duclui a vendu.) Notre compatriote occupe là une situation qui n'est pas de tout repos, mais il est homme de valeur et nous souhaitons qu'il puisse se consolider.
LES ALSACIENS ET LES LOR- RAINS NOUS DISENT: « MÉFIONS- NOUS ÉTERNELLEMENT DES ALLEMANDS »
Je ne me mêle pas de prophétiser, mais après avoir mis en ordre les faits, on peut en dégager l'esprit. Les gens et les méthodes qui avaient assumé la direction morale et politique de l'Empire ont disparu. Je ne crois pas qu'on puisse pour l'instant assister au retour de cette direction prussienne de l'Allemagne.
Vous savez ce que sont les Prussiens : des Slaves tormés par les Chevaliers Teutoniques, un prodigieux exemple de ce que peut une haute discipline. Eh bien ! cette discipline, à la fois admirable comme effort de la volonté et odieuse par son inhumanité, semble en train de périr sous nos yeux.
Ce qui s'anéantit aujourd'hui, ce n'est pas tout court le rêve de Guillaume et des pangermanistes, c'est l'œuvre des Hohenzollem, l'œuvre et la mission de la Pnisse, la volonté des anciens Chevaliers Teutoniques. La Prusse avait réussi à maîtriser l'Allemagne, dont elle diffère si fort, parce qu'elle avait pour elle ses succès de 1866 et de 1871. Quand le succès fit défaut, la construction s'est effondrée en dedans.
L'édifice reposait absolument sur le succès et ne pou-
vait subsister qu'autant que le succès durait. Le charme est rompu. Tout le château diabolique s'écroule.
Mais le diable n'y perdra rien. Attention ! d'une manière ou de l'autre, ces Allemands veulent faire leur unité et dominer le monde. Il y a un appétit gargantuesque outre- Rhin. Ils viennent de céder sous les coups de nos armées à une défaillance d'estomac. Laissez-les respirer un peu, ils vont vouloir se remettre à table, reprendre leur activité économique et par là retourner à leur volonté d'impérialisme.
Mais le kaiser, me dites-vous, est impossible, lesHohenzollern rejetés, la féodalité brisée, etc., etc. — L'esprit qui est dans l'Allemagne et qui se donnait pour instrument le kaiser, essayera d'un autre organe. — Mais la guerre a désolé et ruiné leî nations allemandes. Elles rejettent leurs folles ambitions. — L'homme n'est pas délivré de l'erreur quand même il en a découvert la source. Les faits dans le moment où ils apparaissent sans voiles nous font éprouver une angoisse qui nous domine et nous persuade, mais l'imagination arrive bientôt pour dire à un peuple que son malheur vient tout entier de ses chef-^, et quand une fois une nation a trouvé un bouc émissaire, elle est toute prête à récidiver joyeusement. Craignez que l'Allemagne ne reprenne avec enthousiasme par la démocratie ce qu'elle a cherché en vain par la monarchie.
La révolution de 1848, chez les Allemands, fut une tentative pour créer leur unité par la démocratie. Cette révolution, Bismarck la confisqua. Il mit la main sur l'Allemagne entière et lui imposa un corset prussien. Ce corset prussien, cette carapace du crabe, est brisé, je l'admets.
sans en être sûr, mais, n'allons-nous pas voir une Allemagne qui renouera avec 1848, une Allemagne qui, par d'autres voies, voudra encore assurer la domination universelle de la race germanique.
Que l'opinion publique, que les diplomates de l'Entente ne méconnaissent pas la persistance du danger allemand ! L'Allemagne, durant vingt ans va être, j'espère bien, incapable de nous nuire, mais dans vingt ans elle se redressera économiquement redoutable. Son besoin éternel de franchir le Rhin et de se jeter sur nous ne se modifiera pas plus que ne se modifient les instincts et les orientations des bandes d'oiseaux migrateurs.
Tous les Alsaciens et tous les Lorrains que je rencontre m'adjurent : « Usez de toute votre influence pour qu'on exige de l'Allemagne toutes les garanties matérielles et physiques. Demeurez fermes, très fermes. Moralement, les Allemands ne se reconnaissent pas vaincus; leur orgueil n'est pas brisé; ils rejettent la faute sur leurs chefs, alors qu'ils étaient trop heureux de les suivre. Ils espèrent en la magnanimité des Français. Ils nous craignent, nous les « annexés » qu'ils ont brutalisés, mais ils ne craignent pas le gouvernement français. Expliquez à vos lecteurs, à vos ligueurs, qu'il faut prendre d'infinies précautions pour empêcher les Allemands de redevenir les maîtres dans l'industrie, dans le commerce, dans la vie organique et économique des deux provinces reconquises. Comprenez bien, ce n'est pas la haine vulgaire des « Boches » qui nous guide. Nous connaissons leur énergie, leur ténacité et leur discipline au travail. Ils sont de la bonne matière humaine tant qu'on les tient en lisière; déséquilibrés,
gonflés, d'orgueil, bêtes, dès qu'ils se croient les maîtres. Qu'on l'explique comme on voudra: manque de tact, de santé morale, de compréhension, c'est un défaut qui leur restera. Méfiez-vous de leur démocratie. L'Allemand n'est démocrate ni de nature, ni d'idée ; il réapparaîtra tel que nous l'avons vu dès qu'il sentira la force lui revenir. Agissez ici tranquillement, sans précipitation; laissez les employés allemands à leurs postes, les industriels à la tête de leurs affaires; s'ils se courbent, admettez qu'ils soient postulants à la nationalité française; on verra, c'est une question de doigté administratif ; mais quant au fond, aucune concession dans les garanties matérielles, physiques, militaires et économiques à imposer à l'Allemagne, pour briser son orgueil et la rendre inoffensive. Moralement, elle n'a pas abdiqué. Méfiez- vous, elle ne fait que cacher sa face. •
Voilà le mot d'ordre que me donnent les gens de l'Est, qui sont ce que nous avons de plus réfléchi et de mieux informé, le mot d'ordre qu'après la victoire comme avant la guerre je crois nécessaire de transmettre au reste de la France.
Si nous nous laissons attendrir ou distraire, si nous n'occupons pas militairement la rive gauche du Rhin, si nous tolérons des protestataires ou des suspects en Alsace €t en Lorraine, ces gens-là vont se redresser avec une furieuse rapidité.
Aussi dès cette date, après avoir bien regardé et bien écouté, je reprends ma tâche, qui est d'avertisseur. Les Allemands, en quelques jours, se sont déjà transformés. Ils n'acceptent plus dans leurs cœurs et dans leurs esprits d'avoir été battus. Depuis qu'on ne les pousse plus l'épée
dans les reins, ils se redressent. Maintenant ils sont écrasés et un sursaut de leur part n'aurait aucun sens, aucune chance, mais il y a de la turbulence dans leurs imaginalions. Ils vont vouloir se refaire, recréer clandestinement une armée outre-Rhin et un -parti en Alsace- Lorraine. A nous de déployer sans relâche un puissant appareil de force. Toute l'histoire des rapports de la Germanie avec les autres peuples, quand elle est pensée par les Allemands, est une longue et audacieuse falsification. Ces Allerrands qui parlent toujours de juger les faits objectivement, en sont bien incapables. Déjà je vois se former en eux une interprétation insensée de cette guerre (i). Ils croient dur comme fer n'avoir pas été vaincus. Ils s'aplatissent
(i) Un médecin militaire me raconte que, dans les derniers temps de la guerre, il a soigné un officier allemand : ■ Entre temps, me dit-il, nous causions. C'était de sa profession un des avocats importants de Hambourg, un esprit distingué; moi-même je connais bien l'Allemagne, et notre conversation était substantielle. Un jour, je lui annonçai que je passais dans un autre service et je pris congé de lui. En même temps, je lui garantis que sa guérison serait complète. Cette dernière nouvelle le disposait à l'attendrissement; il eut des larmes pour me remercier. Puis il me dit : « Monsieur le docteur, ne me croyez pas indélicat, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire, j'ai bien regret de voir que vous faites erreur sur un point. Quoi ! un homme intelligent comme vous et qui a voyagé chez nous! Écoutez- moi bien « V Alhmagne ne peut pas être vaincue. » Il était de bonne foi, il me tenait la main avec une sorte d'anxiété pour mieux me convaincre, il ressentait comme une diminution de ma part que je crusse possible la défaite de l'Allemagne. Et cela quelques semaines avant leur effondrement !
Voilà l'Allemand intoxiqué, tel que l'a créé un demi-siècle de hautes excitations. Je suis convaincu qu'après quelques semaines de dépression, tous les Boches reprendront ce niveau d'esprit.
devant le vainqueur, ils le flattent, le servent, s'en accommodent, mais continuent de se tenir pour la grande nation, pour le peuple des peuples, victime d'un accident que demain va réparer. Ils s'enorgueillissent de ce que nous n'avons pas envahi leur sol. Ils disent que l'armistice est une immense bêtise des éléments de gauche et qu'ils ont été trahis par les démocrates et les socialistes. Ils disent encore que l'armée allemande a toujours été glorieuse et que c'est la diplomatie allemande qui a été au-dessous de sa tâche. Il faut démentir cette fable, il faut les détromper en agissant en maîtres à Metz et à Strasbourg, sur toute la Moselle et sur tout le Rhin. Ce n'est i)as assez d'êti'e vainqueurs, il faut que nous paraissions en vainqueurs. Le temps est solennel, et de ces heures-ci dépend la paix prolongée du monde. Nous avons su découdre l'Allemagne; il faut en recoudre les morceaux différemment.