L'ENIVREMENT D'AMOUR DES DEUX PROVINCES RECONQUISES
Strasbourg, 25 novembre.
Une fois encore, dans Strasbourg, après Colmar, après Metz, nous avons vu l'entrée des vainqueurs. Je n'ai pas de mois qui puissent exprimer la gratitude, la fraternité de la ville, ni la fierté des soldats parach-vant dans cette journée d'honneur leur œuvre de délivrance. Jamais le monde, jamais nos cœurs n'avaient entrevu une qualité de noblesse humaine et surhumaine, héroïque et simple, comparable à celle qui rayonnait des regards et de toute l'allure de ces fils de France, quand ils défilaient, cet après-midi, au milieu des bénédictions unanimes, devant l'ex-palais du kaiser.
Pourrez-vous prendre une idée claire et totale des faits d'une si prodigieuse force de symbole auxquels je viens d'assister ? Pour moi, j'ai le cœur trop petit, l'esprit trop faible; je ne peux pas saisir, contenir et vous apporter toutes les émotions, toutes les raisons par lesquelles je suis assailli depuis que la marée française a recouvert les terres d'Alsace et de Lorraine et rejoint, revivifié leurs profondes sources indigènes. L'événement dépasse l'expression individuelle, et seules des cités lui peuvent d<inner une voix. Acceptons notre insuffisance. Les grandes choses doivent être dites simplement. Avec des adjectifs
et des interjections, on empêche Tespritde Ics contempler sûrement et de les méditer. Ce n'est pas compliqué. Cela tient en dix lignes. Cet après-midi, je viens de voir, devant l'ex-palais du kaiser, et à deux pas de sa statue déboulonnée et décapitée, les troupes françaises défiler entre le général Gouraud, glorieux mutilé, qui de sa main gauche tenait son épée nue, et le maréchal Pétai n, entouré d'un bataillon de généraux dont les noms résonnent plus haut que les noms des compagnons de Napoléon. Des généraux dont nous savons familièrement les noms, les services, les armées, les victoires, les souffrances, comme si nous étions d'un même cousinage. Et quand j'eus bien vu, je suis allé à la cathédrale de Strasbourg, dont la haute flèche éiigeait dans les brouillards le drapeau tricolore.
Comment voulez- vous que je vous dise, d'une m.ainqui tremble encore d'émotion (c'était il y a moins d'une heure) , ce que c'est que d'attendre dans la cathédrale de Strasbourg l'arrivée d'un Maréchal de France pour y chanter le Te Deum de la victoire qui nous restitue le Rhin ? Journée de rédemption : je songe aux familles en deuil et je remercie leurs morts endormis dans la terre de France. Le chapitre près de l'entrée, au bas de la nef, attendait le maréchal Pétain. Ah! si vous aviez vu la folle joie qui bondissait dans l'âme des vieux et vénérables chanoines et que traduisaient leurs regards de feu. Quand le Maréchal arriva, suivi d'un batail'on d'officiers supérieurs, et que les discours eur< nt été échangés, le groupe des prêtres conduisit l'éblouissant escadron des vainqueurs à travers l'immense cathédrale dans le choeur. Rien de phis beau
que ces centaines d'officiers, bouleversés par la solennité de l'heure et du lieu et qui s'avancent rapidement en lignes pressées, derrière ceux que tous les yeux cherchent, derrière les chefs de la victoire, Pétain et Castelnau. Pétain vient d'inviter Castelnau à se tenir auprès de lui. Je n'oublierai jamais le geste filial du plus vieux des chanoines. Ce vieillard, le chef du chapitre, tenait dans sa main la main du Maréchal de France, et ils allaient ainsi comme un enfant avec son père, ou comme deux frères. Sainte familiarité, indicible simplicité de l'héroïsme! Les orgues exultaient d'allégresse, les lumières faisaient un diadème aux poilus, les voix escaladaient le ciel, et tout le monde pleurait. L'immense multitude aimait et remerciait ceux qui tombèrent dans les batailles et leurs familles, et les réunissait en esprit aux fils de France survivants. Tous les morts de la guerre et tous les survivants emplissaient la nef, heureuse de contenir une fois une âme digne de ses beautés.
Jusqu'à la dernière minute de notre vie, quand nous baisserons nos paupières pour nous recueillir, nous trouverons toujours dans notre conscience l'étincelle qu'y déposent ces grands jours. L'esprit en feu, je n'ai pu rester avec le monde officiel; je me suis promené indéfiniment dans la foule, dans les brouillards du Rhin répandus sur la ville fiévreuse. Voulez-vous quelques fruits de ma récolte au long de cet interminable vagabondage?
Une femme du peuple qu« je félicitais de sa modeste boutique brillamment pavoisée, m'a dit : « Nou* n'avon» plus d'étoffe pour nous faire des chemises, nous en trouvons pour nous faire des drapeaux. »
Une jeune Alsacienne, au milieu du défilé, a déclaré à Gouraud et au haut-commissaire Maringer : «Je suis sûre de n'être pas plus heureuse le jour de mon mariage. »
Les enfants d'une petite école, qui apprennent le français depuis cinq jours, ont tenu à réciter aux poilus leur Je vous salue Marie en français.
Eugène Tardieu a entendu un maire de village qui disait à des soldats : « Nous vous aimions, mais nous ne savions pas que vous nous aimiez tant. »
On me nomme des jeunes filles qui, dans le désarroi des jours sombres, dans la détresse des âmes, firent vœu si l'Alsace était rendue à la France de se donner à Dieu, de prendre le voile.
Noble Strasbourg, de toutes les fissures du sol jaillit la flamme; ces pauvres gens, ces vaillantes gens, à chaque respiration trahissent leur plénitude d'émotion, et moi, avec ces quatre feuilles que je cueille, est-ce que j'espère donner une idée de la forêt? Installons-nous plus paisiblement dans l'atmosphère. Ecoutez ce discours que j'ai entendu où se mêlent les éléments les plus comiques et les plus attendrissants. Pour le bien mettre en place, représentez vous, dans Strasbourg, une salle à manger modeste où se tiennent deux Alsaciennes, une femme de cinquante ans, institutrice de son métier, et puis sa fille, jeune personne de vingt ans. Ces deux dames se sont inscrites au bureau qui distribue des soldats français à ceux qui désirent les fêter, et elles attendent leurs deux invités inconnus.
La table est prête pour quatre personnes : des serviettes habilement plissées, au miheu un corr potier avec
des fleurs et des fruits. Le pif d du compotier, les verres et tous les couverts sont ornés de i etites faveurs tricolores.
On frappe à la porte. La jeune fîl'e y court. Deux poilus entrent avec tout le harnachement, leur casque s-ur la nuque, deux beaux poilus du Midi, couverts de sueur et de poussière. Ils s'arrêtent, médu^^és par la blancheur et la fraîcheur de cette table et par la solennité émue des deux Alsaciennes. Et voici le chant d'allégresse qu'ils entendent et que je crois noter exacterrent :
— Entrez, messieurs (c'est la mère qui parle), soyez les bienvenus dans notre maison. C'est ici un f< yer de la vieille Alsace où les cœurs sont toujours estes français. Nous sommes heureuses etfières de vousaccue lliretnous tâcherons de vous gâter comme auraient fait vos n amans. Je vous en prie, messieurs, débarassez-vous donc. (Les deux poilus se déchargent, et elles les aident à accrocher un fusil par ici, une sacoche par là.) Voulez-vous peutêtre vous laver les main> ? Vous serait-il af.réable que je vous indique le pt tit endroit ? Désirez-vous vous donner un coup de peigne ? Passer vos pantoufles? (Les deux poilus font un geste de dénégation.)
Et au moment de se mettre à table : « Ah ! messieurs, si cela vous est égal, vous pourriez peut-être aller saluer ma mère avant de manger ? » Ils acquiescent. On passe dans une pièce voisine. Une vieille fen^meau lit, en camisole : « Maman, voilà les soldats frai çais ! » La vieille femme se redresse, les alm re, é arte les bra> : « Mon Dieu, il est donc venu, ce grand jour que nous attend ons depuis si longtemps ! » Elle demande à les embrasser.
garde leurs mains dans ses mains, parle de son fils, qui a été soldat français en Afrique et t leure silencieusement en di ant : « Je puis mourir tranquille, je sais maintenant que vous êtes là ! •
Ils retournent à la salle à manger et se mettent à table. « Voulez-vous du vin blanc? Préférez-vous du rouge? Nous boirons l-^s deux. Et puis, i'ai mis de côté une bouteille de vieux vin de France que les Boches n'ont pas trouvée, etj'ai encore pu sauver une petite bouteille de kirsch. » Les deux poilus, raides sur leur chaise, répondent à toutes ces prévenances par de constat ts petits saluts, des inclinaisons du buste et de la tête. « Et maintenant, dit la bonne dame, où étiez-vous, messieurs, qu'avez vous fait, racontez-nous vos exploits ?» La jeune fille insiste. Ils commencent. Je les laisse.
On trouverait la même scène à tous les étages. Les rues sont quasi obstruées par des bandes de jeunes Alsaciennes et de soldats, jeunes officiers ou simples poilus, qui circulent, heureux comme d s anges en se tenant à six ou huit par 1- bras.
Un jeune artilleur me dit : « Jamais de la vie je n'ai reçu autant de baisers qu'à Mulhouse, Icrs de notre entrée, et à la fin de l'après-midi mes camarades et moi nous nous sommes trouvés en face d'une bande de jeunes filles si jolies que nous nous sommes enhardis à les inviter à dîner. E les nous ont répondu qu'elles voulaient bien, mais que nous devions en demander la permission à leurs parents. Nous y somme salles. C'étaient de grand> bourf^eois. Il nous ont réj ondu en souriant qu'il nous autorisaient. Nous avons donc mené ces jeunes filles au restaurant :
nous nous sommes beaucoup amusés, et c'est la première fois de ma vie que j'ai compris ce que c'est qu'un amour •haste. Nous les aimions et admirions comme nos saurs. »
Toutes les villîs, de Mulhouse à Strasbourg, ont vu dans leurs rues des jeunes filles d'un prodigieux élan, en tout bien tout honneur, embrasser des officiers, dont elles ne savaient rien que la gloire de nos armes. Cet abandon de l'Alsace à la jeunesse française, qu'elle revoit plus belle que dans ses rêves et que dans le récit des grands-parents, est d'une pureté d'amour incomparable. On ne revivra plus de telles heures. Il faut en magnifier le souvenir. L'Alsace et la Lorraine, enivrées de reconnaissance, croient, sur le passage de ceux qui souffrirent tant pour elles, assister à quelque chose de divin. Ce matin, dans la rue, comme le ciel se couvrait un peu, j'exprimais ma crainte que nos soldats ne fussent mouillés : « Non, monsieur, m'a répondu une jeune passante, il fait toujours beau quand les anges voyagent. »
Et nos jeunes soldats aussi tiennent pour des anges ces jeunes filles. Hier, dans un cercle, une Alsacienne disait : « J'ai 25 ans, je ne me serais iamais mariée, parce que je ne voulais pas épouser un Allemand. » Et un officier s' avançant lui dit devant tous : « Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous demander votre main. »
Quand j'ai traversé Colmar, le commissaire de la Répubhque (c'est le titre des préfets là-bas), M. Poulet, me diaait qu'il y avait déjà deux mariages de jeunes offiders dûment décidés (en moins de 48 heures).
Tous ces faits que je vous rapporte valent mieux que des adjectifs pour vous donner une idée de l'océan d'émo-
tion sous lequel sont submergées cette semaine les cités d'AUaca et de Lorraine, mais ils demeurent bien insuffisant!. On e«t loin de connaître le bruit de la mer pour l'avoir écouté dans des coquillages. Et puis, en mênie temps que nous regardons la France s'enfler et rompre les digues germaniques, il nous faudrait voir l'effroyable désarroi de l'immense Germanie qui recule.
Les soixante mille Allemands de Strasbourg enfermés dans leurs appartements pleurent d'avoir perdu cet incomparable royaume. Ils se demandent avec désespoir comment il est possible qu'ils se soient fait détester à ce point et que les plus p3tits enfants trouvent des mots pour les maudire.