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L'ECROULEMENT DE L'ALLEMAGNE VU DU RHIN

Strasbourg, 28 novembre.

Je m'attarde à Strasbourg. Les plus belles cérémonies s'y succèdent. Comment s'en aller d'une ville où les Foch et les Casi-elnau saluent Kléber dans une parade militaire, réglée avec une souveraine perfection, et puis sont accueillis à la cathédrale avec la plus émouvante tendresse, par les vieux chanoines éperdus de joie? Comment se lasser de causer avec le peuple en chair et en os des rues et avec le peuple de pierre de la cathédrale? On entend si nettement les voix de toutes ces statues qui glorifient la délivrance du Rhin par la France ! Les prophètes, heureux que s'accomplissent les temps qu'ils avaient prévus, continuent de nou annoncer un avenir radieux ; les saints et les saintes s'émerveillent de no- le Deum, plus beaux que ceux du ciel, et la Vierge Marie aime nos soldats pour leur chevalerie. La vieille cathédrale, toute pleine de drapeaux et de poilus, n'arrête plus de chanter, et Stra>bourg, chaque matin, pour varier son remerciement, multiplie ses transformations.

L'in-tant religieux, presque silencieux, que nous avons vu dans Vetz, quand les derniers soldats allemands venai -ntd'en partir et que les Messins, immobile-, regar= daient avec d:s yeux pleins de larmes l'arrivée dss avantgarde- de la France, ce prmici moment d'un bonheur ineffable est passé. La fleur de liberté qui semblait craindre

J'écloie, qui redoutait d'être dupe d'une chaleur de rêve et de subir bientôt un glacial retour des Boches, est ici en plein épanouissîniînt. Strisbourg s'a,2;ite, se promène, fraternise, chante des Marseillaises, acclame les généraux, embrasse les poilus et ressemble aujourd'hui à nos premières fêtes du quatorze juillet.

Quelque cho-e pourtant maintient dans cet océan d'allégresse les couleurs tragiques.

Intarrissablement. par-dessus le Rhin, le pont de Kehl déverse dans Strasbourg des soldats alsaciens et lorrains, des prisonniers français, italiens, russes, anglais, serbes, belges, américains, toutes les nationalités de l'Entente. C'est un fleuve inépuisable de douleurs, de maladies, de misère^. Aux camarades officiers ou soldais qu'ils rencontrent, une fois le Rhin franchi, ces infortunés jettent avec une fraternité pathétique le même cri de remerciement qui se lève de toute l' Alsace-Lorraine : « Nous savions bien que vous viendriez ! »

Ils arrivent pleins d'une sainte haine contre les Allemands qui, après les avoir martyrisés plusieures années, viennent de les jeter, sans les nourrir, sur les routes du retour, et contre les gens du pays de Bade, qui les assaillent de brutalités. Aussi dans la ville souvent il se joignent aux cortèges de Strasbourgeois qui, gioupés autour du drapeau tricolore, circulent pour inviter, avec la manière forte, les co amerçants boches à fermer leurs boutiques.

En huit jo'irs, miraculeusement, l'Agace et la Lorraine se sont trn fÎMiréis Les voici redevenues fnnçaises et qui renouent sans effort, par-dessus un demi-siècle

d'esclavage, avec leurs libertés d'avant 1871. Près des Arcades, je vois un marchand qui installe avec goût dans sa vitrine des petits soldats de plomb, des soldats français, des poilus, «le premier envoi de Paris », dit son affiche, et les enfants accourent à tire d'aile. C'est là qu'il y a cinquante ans, j'étais un de ces enfants et que j'admirais les soldats de Crimée et de Solférino. De toutes parts, Strasbourg s'occupe à repeindre ses enseignes à la française. Chacun veut épurer, nettoyer la ville, et chacun dit: « Quelle effronterie chez tous ces Boches de persister dans le mot d'ordre qu'ils ont reçu de ne pas décamper! »

Croiriez-vous que la troupe allemande du théâtre est en train de répéter la l'ille du Régiment! Le drapeau tricolore sur la scène, c'est, pense-t-elle, d'un effet sûr, irrésistible. Ah! ces Boches, qu'ils sont obscurs, pour des esprits français, dans leur platitude comme dans leur arrogance I

Je cause avec de nombreux Alsaciens, exilés ou soldats, qui d'heure en heure reviennent d'outre-Rhin. Et puis, des soixante mille Allemands qu'il y avait ici avant la guerre, il en reste bien quarante mille. C'est de quoi se faire une opinion sur l'état d'esprit de l'Allemagne vaincue. Eh bien, de toute mon enquête se dégage la même leçon : « Se méfier éternellement du Boche. »

Dans le jeu sanglant qui se joue éternellement sur les rives du Rhin et qu'il n'appartient à personne d'arrêter, nous venons de gagner la partie. Aujourd'hui nous tenons en main le sort de nos fils et de nos petits-fils. Voulonsnous qu'ils aient à recommencer la tuerie ? Nos morts ne se sont pas donnés pour un résultat d'un jour. Nous

sommes au point de partage des eaux. Tout est possible à cette heure. Chez les gouvernants et chez les peuples il s'est accumulé une défiance sans limite contre tout ce qui vient d'Allemagne. L'univers préférera une paix dure, dictée par un vainqueur puissant et capable d'organiser l'avenir, à une paix qui soit une partie remise et qui laisse tout en suspens. Maintenons donc notre regard sur les renseignements que nous pouvons rassembler, et propageons-les.

Et d'abord un premier point doit être mis au clair. Comment le colosse allemand, après sa résistance formidable, s'est-il sot{dainement écroulé ?

De plusieurs côtés, dans ces pays de la rive gauche où abondent les nouvelles d'outre- Rhin, on me donne des précisions qu'il nous faut méditer afin que nous comprenions la situation présente de l'Allemagne et que nous sachions mieux comment nous conduire à cette heure avec cette dangereuse vaincue. Voici présentée d'une façon schématique la succession des dates et des faits :

Le 4 octobre, Ludendorf se présenta à Berlin et déclara au gouvernement que s'il n'avait pas dans la huitaine un armistice, ce serait la défaite et la déroute. On communiqua cette déclaration aux membres du Parlement.

Le 5 octobre, le Parlement de Berlin offrait le spectacle du plus effroyable désarroi. Désarroi tel, dit un témoin, que dans cette première matinée du 5, le gouvernement allemand aurait consenti à n'importe quelles conditions d'armistice ou de paix. Il jugeait tout perdu. Ce fut le pire moment de la démoralisation.

La raison pour laquelle Ludendorf avait fait cette

démarche décisive, c'est que sa retraite eu Belgique et en Flandres s'opérait dans les plu^ mauvaises conditions. Il avait le sentiment qu'il était percé et que le désastre était imminent. Or, huit jours après, la retraite s'était faite en bon ordre. Il respira, regretta son action et s'apprêta avec le cabinet militaire de l'empereur et tout le parti pangermaniste à revenir à l'idée de la résistance à outrance.

Au bout d'une dizaine de jours, cette manœuvre était devenue une véritable conspiration. Le gouvernement démocratique d'alors (Erzberger, Scheidemann, etc.) en eut connaissance. Il apprit par certains officiers, qui déjà lâchaient pied, qu'il se préparait un véritable coup d'Etat miliiaire: Ludendorf voulait établir une dictature militaire et abandonnait complètement son idée d'armistice. Les gouvernants que nous venons de nommer le mirent en demeure de donner sa démission.

C'est ainsi que la chose s'accomplit. Nous avons làdessus une certitude absolue.

Quant à l'empereur qui, au moment où l'avis de la faillite militaire avait été communiqué au Parlement, était prêt à abdiquer et entretenait de celte intention tout son entourage, il changea d'idées sur l'inspiration de Ludendorf et du parti militaire et i:)rit le parti de rester à son poste jusqu'au bout, parce qu'on l'avait convaincu qu'il était la clef de voûte de tout l'ensemt le et qu'après la dispariti m de Ludendorf, s'il disparaissait lui-mê ne, ce ser.jit la destruction générale.

Certainement qu'à ce moment Scheidemann et Erzberger ont .soutenu l'empereur dans s^n intention de ne pas abdiquer. Ils craignaient d'êire débordés par les éléments

plus avancés de Haase et Ledebour, que débordaient eux-mêmes Liebknecht et Rosa Luxembourg.

Mais la démission de Ludendorf et les menaces de coup d'Etat militaire et de dictature militaire avaient été immédiatement connues de l'armée et l'idée que le combattant pouvait être menacé d'une reprise plus ardente de la guerre et d'un prolongement inutile des hostilités exaspéra le soldat. Ce fut la goutte qui fait déborder le vase. Une immense exaspération s'empara de l'armée, exaspération nourrie par les partis de gauche. Des mutineries éclatèrent dans les stations navales et dans les garnisons. L'insubordination devint manifeste. Même sur le front, certaines unités commencèrent à se débander, quoique dans Fensemble la discipline y restât forte. Il devint évident que l'armée ne voulait plusse battre. Le gouvernement et le haut commandement durent se rendre compte qu'ils ne la tenaient plus en main.

Aussi pressèrent-ils, dès ce moment, les Alliés de leur remettre le plus tôt possible les conditions d'armistice, en se servant, comme moyen de pression et comme épouvantail, du bolchevisme menaçant.

Comment le moral des soldats avait-il disparu à ce point ? Insensiblement. Depuis une année, nous avions en main des dépositions de prisonniers allemands qui racontaient les choses les plus folles sur l'indiscipline de leur armée. C'était à se demander si ces gens-là se moquaient de nous. La désagrégation était frappante. Seulement l'armature restait forte. J'ai comparé un jour l'empire allemand à un crabe qui a toute sa solidité à

l'extérieur, et je me rappelle que beaucoup ne voulaient pas accepter cette vue. Tout paraissait encore formidable, quand l'animal, derrière sa solide carapace, déjà se décomposait. A la minute où la nouvelle se répandit en Allemagne que Ludendorf ne croyait plus à la victoire, ce fut la liquéfaction.

Les groupes et les journaux qui préconisaient la résistance à outrance étaient chaque jour moins nombreux et, dès le 5 ou 6 novembre, il était certain que l'Allemagne souscrirait aux conditions de l'armistice, quelles qu'elles fussent. Lorsque nos exigences furent portées à la connaissance des peuples allemands, elles ne soulevèrent que de très timides protestations d'une petite fraction de la presse pangermaniste.

Le « parti de la patrie allemande » (fondé par Tirpitz) voulut faire un grand coup et envoyer toute la flotte allemande contre la flotte anglaise. Il savait que ce serait sa fin, mais il croyait qu'il résulterait de cet effort une émotion d'héroïsme, que l'exemple de la flotte serait suivi par l'armée et que, de cette manière, on obtiendrait un sursaut de défense nationale. Les marins ne marchèrent pas. Quatre-vingt mille se révoltèrent.

De tous côtés, à partir du 8 novembre, les soldats, aussi bien que les ouvriers, de crainte que le gouvernement, sous la pression du parti militaire, ne souscrivît pas aux conditions de l'armistice, se livrèrent à des démonstrations de plus en plus anarchistes qui gagnèrent finalement l'Allemagne entière et qui aboutirent dès le 9 et le 10, à l'indiscipline générale. Les officiers furent « démissionnes », déclarés déchus, certains même massa-

crés; de^- conseils révolutionnaires se créèrent, sans qu'aucune résistance fût possible ou fût tentée dans aucune région par l'autorité militaire.

Nous aurons un autre jour à analyser l'attitude compliquée du gouvernement qui, d'une certaine manière, favorisa à titre d'expédient désespéré ces organisations révolutionnaires.

A partir du 9 ou du 10, l'Allemagne était entièrement en anarchie. Les éléments de gauche y faisaient éclater partout les mutineries pour éviter que les partis militaires et pangermanistes ne fissent échouer l'armistice. C'est dans ces conditions que les volontés du maréchal Foch et des gouvernements de l'Entente furent acceptées et signées le II, sans discussion, par les plénipotentiaires allemands.

Telle est la succession tragique des faits. Nous sommes en présence d'une de ces catastrophes fréquentes au long de l'histoire où dans une nation un parti asservi réussit brusquement, à la faveur du désastre pubhc, à briser la contrainte du parti qui le domine.

A côté de cette indiscipline générale il y eut partout des manifestations de séparatisme contre la Prusse, rendue responsable des malheurs qui accablent l'Allemagne. Soulèvement du soldat allemand contre la rude discipline prussienne, et soulèvement des États du Sud contre l'hégémonie de la Prusse, voilà deux aspects notables dans l'écroulement général de cet Empire ou plutôt de cette immense société d'actionnaires qui attendaient de leur conseil d'administration l'hégémonie commerciale du monde et qui s'ameutèrent en face de leur ruine.

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