L ASSAUT
Quand le bataillon quitta Langebush, par la chaussée pavée, pour regagner les tranchées, les chasseurs sentaient peser sur eux une tristesse morne. Ils ignoraient pourtant qu'ils étaient à la veille du sacrifice suprême. Le commandant avait fait venir les officiers. Il les avait prévenus : « Nous attaquerons demain, à midi exactement. Objectif : les tranchéo^j ennemies, à deux cents mètres des nôtres. IS. dites rien aux hommes avant le matin. » Mais les hommes pressentaient le drame. Et ils regardaient avec un air craintif les maisons dii bourg sur lesquelles tombaient la nuit et \v
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brouillard. Reverraient-ils encore des maisons? Leur marche était une marche à la mort.
L'étape était longue. Enfin, on obliqua dans un champ. Un sergent d'infanterie et deux hommes attendaient là, pour servir de guides à travers le réseau des tranchées jusqu'aux positions d'attaque. On pénétra dans le premier boyau ; on avait brusquement la sensation de descendre dans sa tombe; on ne participait déjà plus aux choses du monde; on venait de franchir le seuil du néant.
— C'est là! montra le sergent au bout d'une demi-heure de marche.
Un à un, les hommes débouchaient dans le fossé boueux.
— Je vous remercie, dit Fabre.
Les fantassins qu'on relevait s'en allaient en silence. Les officiers se passaient les consignes. Vaissette reconnaissait le secteur : cent mètres de long. A côté, celui du capitaine de Quéré. Il plaçait lui-même les sentinelles et les guetteurs.
Les deux artilleries tonnaient. Elles échangeaient leurs projectiles avec une régularité d'un rythme large. On eût dit qu'elles respiraient.
Fabre avait retrouvé de Quéré, Richard et Vaissette. Ils ne songeaient pas à dormir. Ils auraient bien voulu : mais comment sommeiller en ces heures terribles et lucides qui sont les heures suprêmes de votre existence? Les hommes aussi étaient tous éveillés. Seul, dans un abri voisin, l'officier commandant les mitrailleuses était assoupi. Il ne serait pas de l'attaque du lendemain : Lucien ressentit une jalousie furieuse contre lui. Il en eut honte.
— Les heures sont longues, dit-il.
Il avait éprouvé, par tout le corps, un grand tremblement.
Personne ne lui répondit. On n'était plus bavard en ces instants. C'était la minute solennelle où l'on règle ses comptes avec sa conscience ou avec sa foi. Lucien Fabre déchira deux lettres de Marguerite pour qu'on ne pût les lire après sa mort. La petite flamme de la bougie consuma les feuilles légères. Richard déclara en confidence à Vaissette : « C'est moins dur qu'on ne croit. » Il trompait toute défaillance par ces mots qui étaient d'une ironie pitoyable et résolue. Vaissette écrivait à sa mère la lettre qu'on retrouverait sur lui. Il