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L ASSAUT

disait avec certitude et sérénité : « Je meurs heureux de mourir pour la France. » De Quéré fumait silencieusement à la porte de l'abri. Il avait l'âme tout illuminée.

Il resta là avec Richard. Vaissette et Fabre retournèrent à leur petit poste de commandement. Le bombardement, de part et d'autre, s'amplifiait.

Et ce fut de nouveau le tumulte des grandes batailles.

Déjà l'on pouvait à peine s'entendre.

— S'ils se doutaient, cria Lucien dans l'oreille de Vaissette, que c'est si terrible!

« Ils » c'étaient tous ceux qui n'avaient pas vu la guerre, tous ceux qui s'en représentent à peine les souffrances, tous ceux à qui sont confiées les destinées des peuples, tous ceux pour qui ils allaient mourir.

Le jour parut.

Lucien avait appelé les chefs de sections : il leur donnait ses instructions pour l'attaque. Dès lors, il parcourut continuellement son boyau. On pouvait difficilement se parler. Il suffisait de sourire à l'un des chasseurs, de donner une cigarette à l'autre. Les hommes

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aussi mettaient leurs papiers en ordre. Servajac triait de vieilles lettres salies, silencieux à son habitude. 11 cherchait quelque chose. Il trouva : c'était sa photographie. Il la prit et, en un geste spontané, la donna à son officier. Angielli saisit timidement la main du lieutenant, à son passage, et la lui serra longuement.

On travaillait pour se distraire. Six heures du matin. C'était long. Vaissette, afin de passer le temps, comptait avec un sergent les obus qui tombaient sur leur réseau de fil de fer. Des hommes amélioraient le marchepied, les gradins de départ, d'où Ton allait s'élancer sur le glacis criblé d'éclatements. De temps à autre, on était éclaboussé par la terre, par les cailloux que projetaient les explosions.

Dans le lointain, Langebush, atteint par les pièces à longue portée , brûlait. Avec ses jumelles Vaissette voyait flamboyer la chapelle, l'hôtel de ville, les halles. Il se rappela la petite maison blanche, derrière les pommiers fleuris, où ils avaient habité.

Les obus français passaient, en rasant le parapet, déferlant vers les lignes allemandes. La poussière, là-bas, jaillissait, iomme remuée

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par des pelles géantes. Et toujours dans ces positions s'engouffraient de nouveaux engins.

Devant la tranchée, à quelques mètres, une mine sauta. On entendit à peine la déflagration dans l'énorme vacarme de la lutte. Une fumée lourde, jaune et dorée montait lentement au ciel, plus dense que la fumée des éclatements d'obus.

— A moi ! cria Vaissette.

Il se précipita vers l'entonnoir, escaladant la tranchée, faisant quelques pas sur le terrain découvert, descendant dans l'ouverture béante.

Quelques hommes l'avaient suivi. Ils se portèrent à l'extrémité du cirque, plus près de l'ennemi. Des fantassins prussiens approchaient en rampant et en sautant de trous d'obus en trous d'obus. La bataille s'engagea, presque un corps à corps. Vaissette et trois hommes lançaient des grenades sur les assaillants. Batisti, à ses côtés, tirait avec son fusil, et chaque coup était mortel. Derrière, on distinguait les feux par salves de Fabre, qui soutenait son souslieutenant et faisait hâtivement construire un bxjyau étroit et peu profond jusqu'au cirque.

La folie commençait à s'emparer de ces êtres.

— Dix heures Encore deux heures avant

l'assaut, pensa Lucien.

Les obus français rasaient de plus en plus notre ligne. Leur effet devait être effroyable. Il en tombait tant, à quelques mètres en avant, qu'ils explosaient non plus sur la terre, mais sur un tapis d'éclats de cuivre et d'acier. La mélinite projetait des gerbes énormes. La ligne allemande n'était plus qu'un long cratère de volcan. Le sol, en se soulevant à chaque explosion, semblait bouillonner.

Vaissette tenait toujours dans son entonnoir. Des balles y tombaient en ronflant comme des toupies; des pétards et des torpilles. L'éclatement de ces dernières déchirait l'air avec un bruit de soie si aigre qu'il dominait le tumulte formidable. Mais il y avait autour de l'officier de nombreux cadavres. Batisti et les chasseurs qui restaient avaient quitté leur vareuse, leur sac, leur fusil. Ils étaient en naanches de chemise avec leurs musettes brunes bourrées de grenades. Leurs bras les projetaient sur les Prussiens couchés devant eux, qui s'obstinaient à ne pas reculer, à mourir. Deux Allemands avaient pénétré dans le cirque. Ils étaient

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égorgés, le cou saignant, le ventre ouvert par une grenade, les entrailles à nu.

Le boyau que Fabre faisait creuser sous la mitraille fut percé. On occupa l'entonnoir. T}u reste, il n'était plus attaqué, faute de comDattants.

Le capitaine de Quéré, qui commandait les deux compagnies, vint se rendre compte de la situation. Onze heures. Il fallait être prêt. Fabre avait les traits crispés et tendus. Quant à Vaissette, il était absolument noir, noir de poudre, de la tête aux pieds; les raies de sueur creusaient des rides blanches sur son visage. Des plaques de sang avaient jailli sur sa vareuse et sur sa figure. Il était encore hébété, à la suite de l'effort physique fourni et à cause du bombardement. Il parlait à Fabre et à de Quéré, criant à tue-tête pour qu'on l'entendît, mais sans reconnaître ses camarades.

Autour de l'entonnoir, Angielli courait en gesticulant, l'uniforme déchiré, éclaboussé de sang. Il enjambait les morts et les blessés, qui ne l'arrêtaient pas dans sa course interminable. Il riait d'un rire éperdu.

11 était devenu fou.

Vaisselle revinl à lui. L'avalanche grondait en ébranlanl la lerre et l'air. Mais le moment de l'attaque approchait. Chacun le sentait, en éprouvait l'horreur sacrée. L'oreille s'était si bien habituée au fracas des détonations qu'on pouvait s'entendre parler.

Le capitaine de Quéré cria :

— Il est onze heures trente. J'ai l'heure du commandant. Réglez vos montres sur la mienne. A midi, sans ordre nouveau, le déclenchement.

Il était d'un calme souverain.

Il élreignit les mains de Vaisselle et de Fabre. II souriait. Il leur dit :

— Mes amis, vive la France !

Il les quitta sur ces mots. Sa silhouette élancée se perdit dans le boyau.

Les chasseurs ne tenaient plus en place. Une agitation fébrile remplaçait leur acceptation stoïque, comme si un démon se fût emparé d'eux. Ils regardaient, par-dessus le parapet, le terrain d'attaque, où nos obus soulevaient encore des colonnes de terre et de fumée.

— Comme c'est petit, pensa Lucien, ce court espace à franchir!

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— Qui de nous deux y arrivera le premier? lui cria Vaisselle.

Ils parièrenl une bouteille de Champagne, comme s'il se fût agi d'un exercice de gymnastique.

Plus que vingt minutes... Vingt minutes encore pour voirie soleil qui déchirait les nuages, pour se remuer, pour entendre la vie et les explosions. Les brancardiers étaient arrivés dans le boyau de communication. Cela fit frémir les hommes. Ils avaient mis d'instinct leur baïonnette au canon. Ils étaient plus calmes. On sentait qu'un grand souffle avait passé sur tous.

Il était temps. Lucien serra la main de Vaisselle. Ils osèrent se regarder : on n'échange pas deux fois dans une vie de pareils regards. Il quitta son ami pour se porter en tête de la première section.

Les chasseurs étaient correctement alignés, dans la tranchée.

— Qu'ils sont beaux ! murmura l'officier. Rien que le gradin à monter, et l'on serait

sur le glacis. La rage de notre artillerie tournait à la démence. L'air tremblait. L'atmosphère éclatait.

Les canons allemands mugissaient. Dès mitrailleuses envoyaient une nappe de balles, qui rasait le sol. Comment pourrait-on sortir? Ce n'était plus un bourdonnement d'insectes , mais les sifflements de milliers de reptiles.

Le lieutenant Fabre eut l'audace de monter sur le marchepied de départ. Tout son buste émergeait de la tranchée. Il fut saisi d'admiration. Livide d'émotion il contemplait le capitaine de Quéré : debout sur le glacis, immobile, appuyé sur sa canne, celui-ci faisait courir au cœur de ses hommes, par son exemple, un immense frisson.

Midi.

— Pour l'assaut! cria Lucren... Faites passer... Eu avant!

Vaissette ouvrit les yeux. Il était étendu sur le sol. Il vit le ciel. Jamais il ne lui avait paru aussi calme.

— Comme c'est bleu, dit-il, le ciel!

Il voulut bouger. Il ne put pas. II était cloué à la terre. Il n'entendait plus de bruit. La bataille s'était apaisée. Deux brancardiers

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passaient à côté de lui. Ils virent ses yeux qui vivaient.

— Ah! mon lieutenant! dit l'un, nous voilà...

11 ne pouvait pas répondre. Le chasseur poursuivit :

— Ne vous raidissez pas. Nous allons vous mettre sur le brancard.

Ils s'étaient penchés sur lui.

Vaissette put demander doucement :

— Nous avons pris la tranchée?

— Toute leur ligne est crevée, répondit l'homme. On les poursuit.

Vaissette sourit.

Il demanda encore :

— Et le lieutenant Fabre?

L'ambulancier avoua, virilement :

— 11 est tué.

— Ah ! fit Vaissette, en gardant son sourire. Il acceptait tous les deuils.

Il put interroger encore :

— Le capitaine...

Il dut s'arrêter. Le sang affluait brusquement de la poitrine enfoncée à la gorge. Il acheva : — ... de Quéré?

Le brancardier répéta :

— Il est tué.

— Ah! dit encore doucement Vaissette.

Les hommes se baissaient, afin de le soulever.

— Laissez-moi, dit-il très bas...

Il répéta, dans son sourire :

— Tués...

Il ajouta :

— Moi aussi.

Son regard s'était éteint. Il eut un râle et un dernier frisson de tout le corps. Il put rouvrir les yeux. Il fit un eiïort. Alors, il murmura, en les fermant à jamais :

— Mais la France continue!...

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