I. Examen médico-psychologique
Examen de la nommée D... Hélène, inculpée de vagabondage de mineure.
Faïiblesse congénitale de développement du sens moral ; perversion des instincts, paresse, impulsivité, prédominance des préoccupations érotiques ; suggestibilité passive ne lui permettant pas de résister aux conseils et aux menaces éventuelles des individus cherchant à exploiter sa prostitution, à laquelle elle se livre sans dégoût.
Il paraît nécessaire de la placer jusqu’à sa majorité dans un établissement de redressement moral.
A des pertes vaginales, d’origine probablement blennorragique, qui nécessitent un traitement approprié.
DES Vel II. Enquête sociale,
D... Hélène, 16 ans, 26, rue... Marseille, inculpée de vagabondage de mineure. Détenue.
Composition de la famille :
Père. — De nationalité grecque, non marié, faisait le ravitaillement de la Marine marchande, gagnait beaucoup d'argent qu’il perdait au jeu. L’intéressée dit savoir que son père était alcoolique, tuberculeux et syphilitique. Sans nouvelles depuis neuf ans. Serait actuellement détenu pour assassinat d’une femme qu’il aurait coupée en morceaux et mis dans une malle.
(Renseignements donnés par Térésina ; version contradictoire des deux sœurs à ce sujet.)
Hérédité : aucun renseignement.
Mère. — Née F..., à C... (Gironde), de mœurs très légères, a abandonné ses enfants depuis six ans, deux fausses couches provoquées.
Pére. — Ancien colonial, décédé, delirium tremens, crises, Mère maraîchère, 64 ans, diabète, 26, rue... Marseïlle, cinq sœurs décédées en bas âge, hérédo-syphilis probable.
Enfants. — Hélène, 16 ans, l’inculpée, reconnue par son père, domestique, mère d’un enfant naturel de 18 mois, Juliette D..., née à l'hôpital de la Charité, à Paris, le 2 juillet 1931.
Développement et santé : N’a jamais été malade : menstruation à 9 ans. Tousse actuellement, leucchorée abondante, douleur région ovarienne. Vu : certificat du Docteur Bargues, de la police des mœurs, demandant qu’elle aille au dispensaire du cours d’Albret et au dispensaire antituberculeux Ferd.-Petit. Paraît fatiguée actuellement.
Térésina, 16 ans, a été domestique, retrouvée au refuge de Nazareth où elle a été confiée par l’Assistance publique de La Rochelle. Sans nouvelles de sa famille depuis deux ans, malgré plusieurs lettres qu’elle avait envoyées. La sœur Germaine déclare qu’elle est assez satisfaite d’elle, mais qu’elle a un caractère assez difficile.
Grand-mère. — Mme, F..., maraîchère, née à C... (Gironde) où ses parents auraient eu une situation aisée : négociants en vins.
. S'est surtout occupée de l’inculpée et de sa petite-fille qu’elle garde actuellement, 26, rue.., à Marseille.
Ressources : néant.
Religion : catholique.
Histoire de l’inculpée : a vécu avec ses parents jusqu’à 8 ans, est allée en Grèce. |
Puis, après la condamnation ou l'abandon de son père, a habité avec sa mère et sa grand-mère.
Seule, sans ressources, la mère assurait l'existence matérielle du ménage en se livrant à la prostitution dans des établissements spéciaux. À son tour, elle disparaît, deux ans plus tard, avec un ami, l’intéressée avait dix ans.
La grand-mère tombe malade ; les deux petites filles sont alors confiées en dépôt à l’Assistance publique qui les place dans un couvent, rüe Claude-Lorrain, à Auteuil.
Le climat de Paris leur étant défavorable, elles vont au Couvent de la Providence du Daurat (Haute-Vienne).
A ce moment, la grand-mère ayant une place dans un château dans le même département, les enfants y étaient recueillies pendant les vacances.
Elle repart pour Paris et confie les enfants au Refuge de
Nazareth dont l’intéressée conserve Mauvais souvenir, A quatorze ans, elle se place comme domestique chez Mme X.…, cours Victor-Hugo. Elle n’y reste que quelques mois, obligée qu’elle est de soigner sa grand-mère malade, revenue à nouveau à Bordeaux, quai de la Gare.
Reynaud. 8
. C’est là qu’elle a connu son premier ami Jean C... 18 ans et Henri D..., 20 ans (deux condamnations pour vols). Violentes discussions avec sa grand-mère au sujet de son inconduite. Apprenant sa grossesse, elles partent toutes deux pour Paris où elle accouche. Espérant se faire épouser, a été vivre dans la famille du père de l’enfant, D... à A... (Ariège), un an. Maltraitée, abandonnée à nouveau, s’est fait rapatrier à Nîmes, Maison maternelle du château Hérisson, la grand-mère était employée dan un sanatorium des environs.
N’allaitant plus, elle est recueillie par une maison de relèvement moral qu’elle quitte sur les instances d’un ami qui voulait l’épouser.
Ils partent pour Toulon où elle travaille comme fille de salle dans un restaurant. Elle y a connu M... à l’allure plus « chic », dévoyé, fils de très bonne famille, qui l’a incitée et livrée à la prostitution, pendant un an et demi. Scènes fréquentes de la grand-mère. L’argent qu’elle gagnait (60 à 70 francs par jour) a été toujours remis à M... Ayant appris que la grand-mère allait prévenir la police, ils sont partis pour Bordeaux, le 6 février 1934.
Ce métier lui étant devenu répugnant, sans ressources, redoutant les bouges, trois jours après, a échappé à la surveillance de son ami et, après avoir demandé l’adresse à un agent de police, est allée directement rue Boulan, à la Police des Mœurs où elle a passé un examen médical.
Renseignements obtenus auprès de Mme X.., cours Victor-Hugo ; Sœur Germaine, du Refuge de Nazareth ; Mile Medan, service social de l'hôpital de la Charité, qui s’est déjà intéressée à l’inculpée ; la grand-mère à qui l’assistante sociale a écrit.
Caractère : À l’air d’avoir bon caractère, maïs être indépendante, reconnaît n’avoir pas beaucoup de volonté. Très attachée à son enfant, à sa grand-mère. Aucune affection pour M... ni aucun autre. Dit avoir cédé à ce métier par paresse.
Désir : travailler pour son enfant. Dit être inquiète de la situation de sa grand-mère, voudrait revenir à Marseille.
Impression : paraît fatiguée actuellement. Sens moral très atténué. Très avertie des laideurs de la vie, victime du mauvais exemple familial, de son tempérament et de l'emprise exercée par M...
Paraît regretter sincèrement sa vie passée.
Conclusion. — L'examen médical paraît indispensable. Un placement approprié dans une ambiance où elle sera soignée, rééduquée, et surtout près de Marseille afin qu’elle soit le plus près possible de son enfant, susceptible d’être le stimulant qui l’aidera à s’amender.
Il y a loin, comme on peut le voir, de ces enquêtes aux renseignements de police à la fois moins variés et moins précis dans leurs détails, cette carence tenant pour beaucoup, d’ailleurs, à la forme trop serrée qui leur est imposée. Quoi qu’il en soit, on saisit toute l’utilité qu’il y a pour un magistrat à avoir devant soi cette somme de documents sur l’hérédité, la vie, les tendances du prévenu. Lorsqu'on se trouve en présence d’une aussi lamentable histoire, d’un véritable roman, ne saisit-on pas combien délicate va être la décision à prendre envers une prévenue, dont la responsabilité, le discernement moral sont presque inexistants et qui vient cependant de donner des preuves de son désir de relèvement. Faute d’enquête, le magistrat peut ne prêter qu’une banale attention à des « cas » très intéressants, alors qu’il peut, par une décision bien adaptée, amener un amendement certain.
Le tribunal pour enfants et adolescents de Bordeaux a donc en mains tous les éléments d’une bonne et équitable justice. -
Qu'il nous soit permis de regretter que seuls quelques grands tribunaux comme Lyon, Toulouse, Tours, bénéficient de semblables mesures, indicatives des progrès accomplis dans le relèvement de l’enfance coupable.
Le Garde des Sceaux montre bien, d’ailleurs, l'intérêt qu’il attache à cette mesure d’enquête sociale par de muitiples circulaires dons des prescriptions de Ja loi de 1912,
A la suite des incidents de Belle-Ile, deux circulaires successives du 16 mai 1934 et du 3 octobre 1934 ont rappelé aux présidents des tribunaux les principes et les prescriptions de cette loi, mais sans pouvoir apporter les crédits, faute desquels tout reste à entreprendre dans nombre de centres importants.
Nous allons maintenant examiner ra résultats obtenus par le tribunal pour enfants et adolescents de Bordeaux.
SECTION II