‹ L'Application de la Législation sur l'Enfance Coupable par le Tribunal de BordeauxChapitre 30 sur 50 · SECTION Î L'ŒUVRE DE LA SOLITUDE DE NAZARETH · texte numérisé non relu

SECTION Î L'ŒUVRE DE LA SOLITUDE DE NAZARETH

La Congrégation de Marie-Joseph, dite des Sœurs des Prisons, prend naissance en 1805, dans l’obscurité d’une petite œuvre locale lyonnaise. Elle s’organise en congrégation en 1841 au Dorat, congrégation approuvée par le Saint-Siège et reconnue par le gouvernement en 1852 au moment des grandes réformes pénitentiaires qui suivirent la loi de

Extrayons du premier chapitre de leurs « Constitutions » les phrases suivantes qui donneront un rapide aperçu de l'Œuvre : « Les sœurs des prisons se proposent d’assister spirituellement et corporellement le prochain en se consacrant au service des prisons. C’est toujours dans cette même pensée et pour compléter leur œuvre qu’au sortir des prisons elles ouvrent aux filles libérées des maisons de refuge... C’est pourquoi la charité leur inspire encore d’ouvrir des maisons de préservation pour les petites filles pauvres ou orphelines que l'abandon conduiraït inévitablement à la misère et au déshonneur et plus tard, pour les jeunes personnes d’un âge plus avancé, des maisons de travail, des ouvroirs où elles puissent apprendre des états convenables qui leur permettront de vivre honnêtement en travaillant. »

Les trois éléments d’activité de cette œuvre sont les suivants :

1° Le service des prisons proprement dit, qui est le plus important.

2° Le relèvement des prisonnières libérées.

3° Enfin, celui qui nous occupe plus particulièrement, la préservation de l’enfance et le relèvement des adolescentes.

Cette congrégation, qui jusqu'à la loi de séparation (9 décembre 1905) rendit de grands services dans les pri-

sons, perd peu à peu le caractère très spécial qui faisait tout son intérêt. Chaque jour, en effet, elle se voit enlever les possibilités d’accès dans les prisons. Elle ne s'intéresse plus aujourd’hui qu’à Fresnes, à la Petite-Roquette et au dépôt Saint-Lazare. Malgré toute la popularité qui s’attachaïit à certains noms comme ceux de sœur Léonide, Mère Perpétue, officiers de la Légion d’honneur, religieuses depuis plus de soixante ans dans cette maison, Saint-Lazare vient de leur être enlevé. L'Ordre meurt faute d’aliment pour son activité. Aujourd’hui ce n’est presque plus qu’un omphelinat parmi tant d’autres; à peine quelques enfants de justice pour rappeler l’œuvre originale et utile qu’il fut et qu’il aspirerait encore à être.

La Maison de Bordeaux fut fondée en 1857 et l’occasion de sa fondation mérite d’être rappelée. L'Ordre était déjà en service au Fort du Hâ depuis quelques années. La nécessité de créer un refuge à côté de la prison se faisait sentir. Un jour, la Mère supérieure est appelée par une prisonnière parce qu’une autre détenue venait de se pendre. Revenue à elle, la malheureuse put s’expliquer : elle allait être libérée, sans asile, sans ressources, elle s’était abandonnée au désespoir. S’intéressant à elle, la Mère Supérieure voulut la placer, maïs aucun établissement charitable n’avait prévu dans ses statuts l’entrée des libérées. La religieuse, Mère Mélanie, résolut de les accueillir ellemême. Grâce à des quêtes et à des subventions, on put acheter un immeuble, près de la Croix Saint-Genès.

C’est cet immeuble qui abrite encore l’œuvre de nos jours. Mais depuis 1905, ce n’est plus qu’un orphelinat à caractère spécial que nous allons visiter.

Situé encore dans la partie active de la ville, il est cependant suffisamment isolé du monde par de grands murs et de vastes cours qui permettent aux enfants de vivre au grand air. Les bâtiments, construits sans régularité, au fur et à mesure des besoins, répondent cependant aux conditions d'hygiène nécessaires à la centaine d’enfants qui les

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occupent. Une partie des bâtiments, entièrement séparée du reste, est occupée par des orphelines de 5 à 13 ans, qui viennent d’un peu partout : enfants sans père ni mère, enfants naturels, enfants de condamnées que l'Œuvre a recueillies. A côté de cette section, mais distincte par ses locaux, son emploi du temps et son recrutement, se trouve la deuxième section groupée dans les bâtiments du fond qui ferment une grande cour centrale, semblable à une cour de récréation.

Cette section, qui comprend des enfants au-dessus de 13 ans, est d’un recrutement assez éclectique :

1° Enfants difficiles, intraïtables, ayant commis des fautes graves, mais ne relevant pas de la loi pénale et que les parents ont placées dans la maison.

2° Pupilles de l’Assistance publique dont les familles adoptives se sont plaintes auprès de l’Administration compétente pour des raisons analogues au cas précédent.

3° Enfin, enfants acquittées comme ayant agi sans discernement et confiées à l'Œuvre jusqu’à leur majorité par le tribunal.

Ces dernières ne sont qu’une minorité ; 8 exactement, le jour où nous avons visité l’établissement, 6 sont entrées à la suite de vagabondage et 2 pour vols simples. Le tribunal aurait, paraît-il, quelque peu perdu l’habitude de recourir à cette Œuvre. Cependant, les résultats qu’elle obtient sont très intéressants par la situation même des enfants de justice, qui peuvent y être envoyés : le régime est loin d’être sévère, beaucoup moins que dans les maisons du Bon Pasteur par exemple, ou d’autres du même Ordre, comme Montpellier, dont l'effectif est plus important. Ici la jeune délinquante est comme noyée dans un groupe d'enfants venant les unes de la section de l’orphelinat, les autres amenées là par des parents sévères ou négligents. Suffisamment surveillée pour ne pouvoir corrompre ses compagnes, elle peut être gagnée au moins provisoirement par la contagion de l’exemple et le calme de l'existence qui lui est imposée.

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Leur régime de vie est celui dont une ouvrière libre pourrait se satisfaire. L’horaire est établi comme suit : Lever à 6 heures en été, 6 h. 1/4 en hiver. Messe à 7 heures. Déjeuner : soupe, morceau de pain et tablette de chocolat. Une heure de ménage. De 9 heures à 11 h. 1/2, travail en atelier. A 11 h. 30, déjeuner : 1 plat de viande, 2 plats de légumes ou 1 plat de légume et fruits. De 12 h. 1/4 à 1 heure, récréation, jeux en plein air. De 1 heure à 4 heures, travail en atelier. De 4 heures à 4 h. 3/4, récréation, goûter : pain et chocolat ou fruit. (Le chocolat du goûter s’achète sur le pécule.) De 4 h. 3/4 à 6 h. 3/4, travail. Dîner : soupe et légumes. Coucher à 8 h. 1/4.

Une sœur surveille le travail qui est surtout du travail de couture. Dans la broderie à la main, en particulier, ces enfants font des ouvrages pleins de goût qui, même à l'heure actuelle, contribuent pour une bonne part à faire vivre toute la maïson, car l’administration n’octroie par jour et par pupille que la somme de 4 fr. 50, somme dérisoire qui ne saurait suffire et sur laquelle il faut encore constituer un petit pécule.

Le travail, uniquement manuel, permet des lectures à haute voix, lectures instructives, morales ou récréatives, coupées de chants exécutés en chœur sous la direction des religieuses. Nous avons pu voir, pendant notre visite, le fond de la salle de couture aménagé en vue de la représentation dominicale de cinéma.

Ce programme n’est pas identiquement le même pour toutes ces enfants. Celles dont le tempérament s’accommode mal de métiers tranquilles : broderies, confections, repassage, coupe, sont admises dans d’autres services : buanderie, blanchissage, cuisine. Fait curieux qui vaut d’être signalé : sur huit enfants de justice, trois seulement restent dans la salle de travaux à l’aiguille; les cinq autres ont préféré des travaux moins paisibles.

A leur entrée, une coutume intéressante de la maison, et à notre avis pleine de psychologie, les oblige à rédiger une

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courte narration où elles donnent les raisons de leur entrée. Ce récit, qui n’est qu’un vaste mensonge sur un fond de quelques vérités, est cependant très instructif ; il donne bien souvent à travers ses lignes une idée exacte de l'enfant dont on aura à réformer le caractère.

Relevons dans les fiches qui sont dressées pour chaque enfant les notes suivantes

G. L.. Nature grossière et mauvaise moralité. . très paresseux et intelligence médiocre.

M. M... Hypocrisie constante, effrontée et mielleuse. Moralité peu sûre ; cependant travailleuse et propre. Intelligence très médiocre.

P. L.. Caractère entier et violent, supportant difficilement l’autorité. Enfant intelligente et travailleuse. Bonne moralité.

(Fiches relevées par M. Ancelet-Hustache dans son livre.)

Les soins physiques sont observés scrupuleusement. Un médecin vient régulièrement chaque semaine ; il est appelé par ailleurs dans les cas urgents. A notre avis, les exercices physiques ne sont pas suffisants pour des enfants qui passent presque toutes leurs journées dans la position assise : une promenade dominicale de trois heures qui s'ajoute simplement aux récréations journalières ne saurait suffire.

Les récompenses sont bien modestes, mais très prisées cependant : le ruban rouge, le ruban vert et surtout le ruban bleu des Enfants de Marie. Les punitions sont à Îla mesure du régime de vie ; ce sont plutôt des punitions d’amour-propre : privation d’une promenade; obligation de porter le dimanche le costume de semaine. Il serait difficile pour les quelques sœurs chargées d’assurer la discipline d’infliger des punitions sévères ; leurs forces ne leur permettraient pas de résister à une robuste enfant rebelle.

Aussi ne tiennent-elles pas à posséder des sujets trop indisciplinés. Elles ne peuvent, n’ayant pas les moyens nécessaires, redresser des caractères trop intraitables. Chaque année, le tribunal doit transférer à la Miséricorde ou

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à Cadillac la garde de certains enfants qu’il avait confiée à la Solitude de Nazareth sur la foi d’une attitude repentante, mais hypocrite.

Le temps nécessaire pour aboutir à un résultat sérieux est au moins de trois ans. Là aussi, nous avons entendu des protestations pour l’envoi d'enfants de plus de 16 ans, déjà définitivement corrompues. Celles qui ont été confiées par leurs familles partent souvent avant 18 ans, lorsque, une fois un métier acquis, elles peuvent être de quelque utilité chez elles. La maison ne peut les retenir, car elle ne se fait pas accorder, comme la Colonie Saint-Louis, la puissance paternelle. Les autres quittent la maïson de 18 à 21 ans, dès que la Supérieure s’est assurée pour elles d’un placement sûr dans un milieu sain. Elles partent d’ailleurs toujours nanties d’un intéressant pécule s’élevant parfois jusqu’à 1.000 francs. Le plus souvent, elles occupent des places de lingères, femmes de chambre, employées de commerce. Elles trouvent ces emplois dans le voisinage même de la maison où elles ont vécu quelques années. Les anciennes pensionnaires en profitent pour venir le dimanche accompagnées de leurs enfants et de leur mari. Beaucoup retournent à leur ancienne vie, vie parfois simplement désordonnée, mais elles gardent toujours le contact avec leurs anciennes éducatrices. Il convient, croyons-nous, de signaler un côté original] de ces établissements religieux : l’existence des « Maries ». Ce sont des femmes qui passèrent leur jeunesse dans ces maisons de rééducation et qui, dès leur sortie, à 18 ou 21 ans, s’effrayèrent d’un monde auquel elles sentaient ne pouvoir résister. Elles sont revenues et vivent là, de leur plein gré, une vie quasi religieuse, passée en travaux de couture et exercices de piété. Cette solution, qui enlève à la société des éléments de moindre résistance destinés trop souvent à devenir des éléments de désordre, est, selon nous, très remarquable et constitue le plus bel éloge que l’on puisse faire de l’'Œuvre de la Solitude de Nazareth.

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