SECTION II LA MAISON DE LA MISÉRICORDE
L’Œuvre essentielle à laquelle s’attache cet Ordre religieux est le. relèvement des filles perdues. Cette œuvre, à elle seule, pourrait faire l’objet d’une étude très intéressante, mais en se plaçant à un point de vue plutôt moral que juridique. |
Nous étudierons simplement son organisation, ses procédés de rééducation et ses règlements qui devaient trouver par la suite leur application à de jeunes mineures délinquantes.
C’est une œuvre d’origine bordelaise puisqu’elle fut fondée à la fin du xvu1 siècle par une demoiselle de Lamourous, appartenant à une famille de magistrats bordelais. La Maison-mère de l’Ordre est celle-là même que nous allons visiter et étudier. Avant la Révolution, subsistaient tant bien que mal à Bordeaux deux œuvres de même ordre : les Madelonnettes et le Bon Pasteur. Mais à la fin du xvirr° siècle, il n’en reste plus rien quand Mlle de Lamourous s’installe rue Saint-Jean en 1799 avec une quinzaine de pauvres filles.
La maison n’a pas de ressources fixes, elle vit par un miracle quotidien. Une œuvre conçue à de telles fins est assez mal vue du public, jusqu’au jour, en 1807, où le maire de Bordeaux veut bien prendre des renseignements auprès de la fondatrice sur l’objet de son œuvre, son administration intérieure et ses moyens de subsistance. Mais à cela se borne son intention, la vie continue, précaire, jusqu’au jour où, de passage à Bordeaux, Maret, ministre de l’Intérieur de Napoléon I°", remarque, rue Saïinte-Eulalie, une vieille maison en ruines. C’est l’ancien couvent de l’Annonciade que la fondatrice vient d'acheter en hypothéquant par contre-coup tous ses biens. Le but de l’œuvre l’intéresse, il
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entre, visite tout, presque de force : quelques jours après, la maison était entièrement payée et une somme de 12.000 francs était mise à la disposition de Mile de Lamourous pour les réparations.
L'Etat semblait donc bien reconnaître dès son origine le caractère d'intérêt social, de salubrité publique que présentait l'Œuvre et qu’elle conservera par la suite.
Comment cette œuvre a-t-elle été amenée à s'occuper des enfants de justice ?
Le président du tribunal civil de Bordeaux, M. Granger Joly de Boissel, sollicita les administrateurs de l'Œuvre de vouloir bien accepter les filles mineures acquittées par le tribunal comme ayant agi sans discernement, mais qui ne pouvaient être rendues aux parents. L'Ordre refusa longtemps. Ainsi que nous le verrons, son règlement ne lui permettait pas de s'adapter exactement à la situation du mineur délinquant condamné. Il finit cependant par céder devant l'embarras très réel des magistrats du tribunal pour enfants qui ne savaient à qui confier leurs jeunes justiciables, et reçut sept enfants mineures au cours de l’année
La maison est située près du Palais de Justice, rue Paul- Louis-Lande, anciennement rue Sainte-Eulalie. Un premier corps de bâtiment énorme, maïs sans style donne sur la rue. C’est le local occupé par la communaté des religieuses ; sur la gauche, on a conservé dans son état primitif la vieille maison qu’habita la fondatrice. Seul le rez-de-chaussée est occupé aujourd’hui par le parloir. Voici un grand jardin, plein de fleurs, qui, dans cette partie centrale de la ville, étonne par son étendue. À droite, le grand mur qui cache aux regards extérieurs les pénitentes; à droite, sous de grandes arcades vitrées, les ouvroirs; au premier, les dortoirs. Un deuxième corps de bâtiment fait suite, il est beaucoup plus ancien : à gauche, la chapelle ; au fond, le Noviciat, et sur les deux autres côtés de cette deuxième cour intérieure, beaucoup plus petite que la précédente, les réfectoires au rez-de-chaussée, et des dortoirs au-dessus.
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L'ensemble des bâtiments occupe une grande superficie d’un seul tenant bordé par quatre rues.
Nous allons étudier et décrire brièvement la vie que mènent ici les enfants confiées par de tribunal. Elle est exactement la même par la force des choses que celle des pénitentes. Ce sera donc, sauf l’origine et la contrainte, une vie de couvent.
Le principe qui règle le recrutement normal est toujours celui qu’édictait la fondatrice : « Seront accueillies toutes celles que le repentir amène librement (le mot est souligné) et elles pourront — si elles en expriment le désir — librement partir. » Ce premier point ne peut donc intéresser les enfants de justice qui se rencontrent, d’ailleurs, avec d’autres enfants, non moins contraintes puisqu'elles ont été confiées par les parents. La maison ne reçoit que les enfants au-dessus de 13 ans pour raisons scolaires. Elle ne pourrait en effet assurer l'instruction primaire suivie qui est exigée par la loi au-dessous de cet âge. L’effectif est aujourd’hui de 257 dont 14 seulement venant du tribunal. Ces dernières se répartissent ainsi : 6 condamnées pour vol, 5 pour vagabondage et prostitution, 3 pour délits divers. :
Comment ces enfants coupables sont-elles reçues ? Avec la plus grande discrétion, s’il est possible, dans cette circonstance, d’employer un tel mot. Lorsque la jeune délinquante arrive, elle est reçue, soit par la Supérieure, soit par la sœur assistante. Le premier soin est de changer son nom ; « dès aujourd’hui, 13 décembre, fête de Sainte-Luce, vous vous appellerez désormais Luce ». Il semble que, dès le premier contact, Œuvre veuille montrer à lenfant qu’une nouvelle vie va commencer pour elle, que tout son passé va être rayé à jamais, qu’il appartient à elle seule désormais de modifier son existence. Cette préoccupation, les directrices, les surveillantes la garderont toujours ; jamais une allusion sur les origines ou les fautes passées. La sœur assistante me disait elle-même les angoisses de ses
pupilles lorsque le Procureur de la République manifeste le désir de les interroger au cours d’une visite réglementaire. On use de prétextes, de longs détours, pour les amener au parloir devant ce magistrat. Il est essentiel que la réputation reste sauve auprès des compagnes, toutes les hypothèses étant possibles, on peut supposer qu’elles sont venues ici de leur plein gré, par besoin d'isolement, ou encore conduites par leurs parents. Avoir su donner si rapidement à ces filles le sens de leur propre dignité, de leur relèvement par cette simple abstraction du passé est vraiment excellent. Par là est évité en outre, ce qui eest fréquent dans d’autres maisons de rééducation : la contamination d'éléments plus anciens par la « nouvelle ». Celleci, riche de souvenirs récents toujours merveilleux et embellis, éveille par ses récits l’imagination de ses aînées et le travail de longs mois risque d’être promptement annihilé. Ici, au contraire, par cette méthode, l'enfant est la première intéressée à cacher son passé. Dans le même ordre d’idée, les religieuses ne sont pas d'avis de laisser entretenir des correspondances avec l'extérieur, même avec des parents, sauf évidemment dans des circonstances exceptionnelles dont elles voudraient rester seules juges. Les visites mêmes que reçoivent ces enfants ne sont pas dans la règle de la maison : « Si vous saviez le mal que fait souvent une visite », nous disait la sœur assistante. Il vaudrait mieux en effet ne pas user de demi-mesures. Puisque l'enfant est arrachée au milieu dans lequel elle a vécu, pourquoi ne pas l’arracher définitivement; pourquoi, à périodes fixes, lui rappeler qu’il y a encore pour elle des parents et souvent quels parents ? des amis et souvent quels amis ? Mais les règlements judiciaires imposent ces correspondances et ces visites et les religieuses doivent bien, malgré elles, les observer. Mais nous ne pouvons, avec elles que le regretter.
La journée d’une enfant de justice ne diffère en rien de celle que mènent les autres enfants. Toutes d’ailleurs portent sans distinction, pénitentes volontaires ou pénitentes
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forcées, le nom de pénitentes. Le réveil est à 5 heures «et demie, six heures en hiver. On récite des prières pendant tout lle lever. Avant de descendre à la chapelle, les pensionnaires font leur lit. Chaque matin, une messe est dite ct toute la communauté y assiste. Après le petit déjeuner et une courte récréation, le travail commence. Chaque ouvroir, et il y en a cinq, est sous les ordres d’une directrice assistée d’une novice. Les pupilles travaillent dans de grands ateliers très clairs, qu’elles ont peints elles-mêmes à la chaux. Elles sont assises, en rangs sur des chaises devant une sorte d’établi : un barreau leur sert de tabouret. Chacune a devant elle sa boîte à ouvrage. Le travail a lieu en silence, silence interrompu par des chants ou des récréations. On fait beaucoup de broderies, de lingerie fine, mais aussi des chemises d'hommes. Aux approches de l’hiver, on procède à l’empaquetage des bonbons et les miettes de ces bonbons régalent le dimanche les pénitentes. Les besoins sont grands, car la maison est importante ; aussi vit-on de ces petites industries en s’efforçant de se suffire à soi-même. La maison a une boulangerie où cuit le pain de la communauté, une cordonnerie où l’on ravaude les chaussures. À dix heures, chacune à sa table de travail recoit un bol de tisane, verveine, bourgeon de pin, et le temps jusqu’au déjeuner est occupé par une lecture choisie avec soin, faite à haute voix par la directrice. À midi, la cloche annonce le repas. Deux fois par semaine de la viande, les autres jours soupe, légumes et des suppléments s’il est nécessaire. Le service n’est pas rithe : cruches en fer et écuelles ; pour boisson : de l’eau seulement.
Après le lavage de la vaisselle et le balayage du réfectoire, une longue récréation dure jusqu’à deux heures. Le jardin a, suivant l’expression de Jean Balde, un charme de campagne ; jardin d'agrément et jardin d'utilité ; il y a de tout, des œillets, des rosiers et de la vigne. Les religieuses ont su garder l’esprit de leur fondatrice qui réclamait toujours pour sa maison des fleurs et des oiseaux. À deux
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heures, reprise du travail; à cinq heures, lecture récréative, catéchisme, enfin des exercices de piété jusqu’au repas du soir et au coucher qui a lieu à 9 heures moins le quart. |
C’est le programme d'un véritable couvent que nous venons d'exposer. C’est cependant le programme que suivent nos jeunes délinquantes condamnées. Le changement de vie est certainement brusque pour elles, mais malgré tout elles se sentent libres, d’une liberté toute relative évidemment puisqu’elles ne pourraient que changer de maïson mais, suivant les propres termes de la fondatrice : « La ‘maison ne garde personne par force. Que ferait-elle des révoltées ? Elle n’a pas de cachots. Une Miséricorde n’est pas une prison !… Si quelqu’une ne se plaît pas ici, qu ‘elle vienne tout droit le dire ».
N'oublions pas en effet que ce n’est qu’occasionnellement et pour ainsi dire pour faciliter la tâche des tribunaux que la Miséricorde a bien voulu accepter de se charger des jeunes délinquantes condamnées et que l’adhésion volontaire est au contraire à la base de son recrutement.
Comment sont réparties ces enfants de justice ? Loin de former une classe distincte, elles sont volontairement mêlées, nous dirions même confondues dans le troupeau. On pratique des sélections très sévères par classe. Celles-ci sont au nombre de six, Chacune d’elles a une vie rigoureusement indépendante sous les ordres d’une seule directrice et d’une seule novice assistante. Une classe se suffit à ellemême, elle a son dortoir, son réfectoire, son ouvroir ; les rapports avec les classes voisines sont réduits à l’indisepensable ; la chapelle, les grandes fêtes organisées chaque année à l’occasion d’anniversaires. Cette sélection permet une surveillance plus serrée de l'enfant et empêche toute contagion, Jamais, par exemple, deux « nouvelles » ne sont mises dans la même classe, du moins Hot que la chose reste possible.
Si nous abordons la question des punitions et des récom-
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penses, nous voyons qu’elles correspondent pleinement à l'esprit de cette maison. Elles n’existent pas à proprement parler, ou plutôt elles sont à l'échelle de la vie : simples et presque enfantines. Les punitions ? Tout d’abord le silence imposé pendant les heures de récréation, puis, chose très grave, de retrait de la coiffe ordonnée par la Supérieure, privation qui marque publiquement l’insubordination de la pensionnaire. Nous devons nous arrêter là, car nous avons atteint très rapidement la punition extrême qui peut être infligée, paraît-il, à la Miséricorde. Les récompenses sont du même ordre de grandeur : quelques friandises, parfois l'octroi de postes de faveur, etc. Les enfants de justice sont seules à recevoir un pécule qui varie suivant le travail fourni de 0 fr. 25 à O0 fr. 75 par jour. Il est placé sur un livret de caisse d’épargne qui est remis à l’enfant à sa sortie.
Avec ces simples moyens de répression, comment arrivet-on à ila Miséricorde à obtenir des résultats avec les enfants terribles envoyées par le tribunal ? Si la méthode est simple, il faut reconnaître qu’elle n’en est pas moins efficace. Une enfant rebelle est, à son arrivée, momentanément laissée entièrement libre, affranchie de tout règlement ; elle va dans la maison, dans le jardin. Sa place l’attend au travail, au réfectoire, au dortoir, elle l’occupe si elle. veut, quand elle veut. Cette période de rébellion dure, suivant les sujets, deux. jours, huit jours, parfois même quinze jours. Bientôt entraînée par l'exemple des deux cents pensionnaires qu’elle voit à chaque instant heureuses de leur vie, elle se soumet, et dans cette soumission, il y a déjà un acte d'adhésion à l’œuvre de relèvement entreprise pour elle. Re
Le personnel de surveillance présente un caractère particulier. Les religieuses, les dames de la Miséricorde forment l’élément dirigeant. Elles ont peu de rapports directs avec les pupilles et s’occupent surtout de l'administration proprement dite ; elles sont secondées par les novices, qui