L'ENTRÉE DES PUPILLES
Sous-Section 1. — L'examen moral et intellectuel
Une pratique très intéressante que nous avons déjà signalée dans notre étude de la Solitude de Nazareth existe dans les maisons pénitentiaires conformément d’ailleurs aux instructions de l’administration centrale. Nous voulons parler de la pratique de ce que nous appellerons « la confession liminaire ». À chaque entrante, après interrogatoire, il est remis un cahier où elle doit faire le récit de sa vie passée, indiquer ses goûts, ses tendances, mentionner ses divers apprentissages, s’il y.a lieu.
Le Directeur de Cadillac préfère, à cette méthode, celle plus délicate, mais plus productive, d’un long entretien avec la nouvelle arrivée. ns
Il lui explique que la maison n’est pas un lieu de correction mais de rééducation, que la durée de son séjour dépend de sa bonne conduite et des efforts qu’elle fera pour s’amender. Le réflexe de la délinquante est très intéressant à observer, c’est un mouvement de haine qui dresse l’enfant contre l’éducateur, elle refuse à se considérer comme une pubpille, maïs bien comme une condamnée, victime d’une décision injuste. Il faut noter à ce propos que les plaïdoiries des avocats, presque toujours des stagiaires, sont mises à profit par ces mineures : les paroles entendues pour leur défense à l’audience du Tribunal pour enfants, ne sont pas perdues, et avant d’en avoir deviné l’origine, le Directeur de Cadillac était tout étonné d’entendre de jeunes délinquantes parler d’irresponsabilité, de milieu familial déficient, etc. Il serait peut-être bon, pour éviter les attitudes de victimes sociales trop souvent adoptées par ces enfants, que la plaïdoirie de l’avocat ait lieu hors de leur présence, les arguments risquant d’être souvent mal interprétés par leurs jeunes cérveaux. :
Après cet examen moral de la pupille, il est procédé à son ‘examen intellectuel et mental. C’est à la sous-directrice qu’il incombe. La méthode est celle employée dans tous les établissements pénitentiaires du même genre : la méthode Binet-Simon des « tests » ou « épreuves » bien connue des étudiants en philosophie. On la soumet successivement à l’épreuve de phrases absurdes, de dessins à reproduire après une très courte observation, de constructions, de reconstitution de phrases, répétition de chiffres, explications, enfin de gravures. Les résultats de ces épreuves sont dressés ma: thématiquement suivant le nombre d'épreuves réunies et sont consignés sur des feuilles d’observations donriant comme résultat final l’âge réel, intellectuellement pee de l'enfant.
LÀ
‘Les catégories sont ainsi réparties : frès arriérés — probablement atteinte de débilité mentale légère (c’est la catégorie la plus nombreuse avec la suivante) — probablement normale-suspecte d'arriération). Nous avons respecté les termes mêmes qui pourraient paraître manquer de préci- Sion).
Sous-Section II. —- Examen psychiâtrique.
Nous devons faire une place à part à cette épreuve puisque l'arrêté ministériel du 27 septembre 1928 a insisté sur son intérêt.
« Le Garde des Sceaux. soucieux de donner aux mineurs délinquants confiés à la tutelle administrative une éducation corrective mieux appropriée. a demandé que des médecins spécialistes de l'enfance anormale procèdent à une inspection neuro-psychiatrique des mineurs retenus dans les maisons d'éducation surveillée, dans les écoles de réforme et dans les écoles de préservation soumises à sa surveillance... »
C’est en application de ces prescriptions que des dossiers sont constitués par des spécialistes et nous avons eu entre les mains les consultations rédigées par M. le Docteur Regis, médecin-chef de l'asile d’aliénés de Cadillac.
La somme des renseignements fournis comporte plusieurs rubriques. Tout d’abord des renseignements statistiques ; nom, prénom, date, lieu de naissance, dernier domicile, date de l’entrée dans l'établissement, indication de faits qui ont motivé l’internement — placements dans des patronages, motifs de fuite des placements, condamnations antérieures, peines subies. Puis des renseignements sur le milieu familial : Quelle est la moralité des parents et la situation de la famille ? Quelqu'un des proches parents de la pupille souffre-t-il d’une maladie mentale ou de troubles nerveux, d’épilepsie ou de phtisie ? Y a-t-il de l’alcoolisme
dans la famille ? De quelles maladies graves la pupille atelle été atteinte ? A-tlle souffert de troubles dans le fonctionnement des sens ? A-t-elle bégayé ? On voit combien l'enquête sociale effectuée aujourd’hui pour tous les jeunes délinquants traduits devant le Tribunal pour enfants de Bordeaux est indispensable pour répondre convenablement à ces questions.
D’autres interrogations viennent ensuite concernant l’enseignement primaire reçu : y-a-t-il de grandes variations dans ses progrès ? A-t-elle des facultés mentales insuffisantes ? Montre-t-elle des symptômes de fatigue disproportionnés au travail fourni ? … Renseignements su l’instruction professionnelle : Quelles sont ses occupations ? Estelle adroite au travail ? Est-elle capable d'apprendre un métier ? Les renseignements abondent surtout sur le caractère et la moralité : Ici commence à proprement parler l'examen neuro-psychiatrique d’où sortira le diagnostic. Nous ne pouvons mieux faire pour en souligner le caractère que de reproduire les diverses questions posées :
La pupille est-elle distraite de façon anormale ?
Est-elle inconstante ? Aïme-t-elle jouer avec tout ?
Est-elle peureuse, très timide, scrupuleuse, trop consciencieuse ?
Est-elle irritable, emportée, sensible, offensée sans motifs ?
A-t-elle des tendances aux violences, à des accès de fureur, à des actions impulsives ?
À-t-elle une affectivité morale insuffisante, un caractère brutal, un esprit de vengeance ?
Montre-t-ele de la cruauté envers les animaux ?
A-t-on remarqué des variations subites d'humeur ? Estelle tantôt gaie, tantôt triste, sans motifs extérieurs ?
Est-elle rêveuse, fantasque ? Est-elle hableuse, fanfaronne, ment-elle sans raïson apparente ? -
A-t-elle des crises nerveuses, des faiblesses, des étourdissements, des absences d’esprit momentanés ?
Quelle est sa conduite envers ses camarades ? Est-elle s0- - ciable, ou se tient-elle seule ?
S’écarte-t-elle de ses camarades ? Est-elle perfide, égoïste, ergoteuse, querelleuse ? Prend-elle tout en mal ? Excite-t-elle ses camarades ? Intrigue-t-elle ? S’est-elle évadée ? et quels motifs donne-t-elle pour justifier ses évasions ?
Après ces multiples observations, très détaillées comme l’on voit, voici quelques diagnostics :
France A. Dégénérescence mentale avec constitution névropathique, mythomanie, impulsivité, cauchemars, dépression habituelle.
Gabrielle D. Amoralité congénitale, légère débilité mentale, éthylisme maternel.
Marie-Louise F... Développement rudimentaire des facultés mentales, amoralité constitutionnelle, impulsivité, puérilisme, éthylisme paternel.
Signalons au passage la proportion prodigieuse de parents éthyliques révélée par ces notes.
Mais il ne suffit pas de baptiser « paroxysme anxieux » les idées de suicide d’une pupille, le rôle le plus important du médecin psychiâtre réside dans les prescriptions qu’il va ordonner à la suite de son diagnostic : envoi à l’hospice ou à l’asile des idiots et des imbéciles, indications disciplinaires spéciales à chaque caractère, prescriptions médicamenteuses ou chirurgicales pour les insuffisants endocriniens ou les porteurs de malformations susceptibles d’être opérés.
On ne peut que féliciter sur tous ces points l’administration d’avoir mis à la disposition de l’éducateur les moyens les plus modernes d'investigation ressortissant de la psychologie comme de la médecine.
Après ces examens et l’interrogatoire du Directeur, la pupille prend un baïn et revêt l’uniforme réglementaire. Ses effets personnels sont inventoriés et évalués pour lui être remis à sa sortie ou réexpédiés à sa famille.
SECTION V | Dre RÉGIME INTÉRIEUR.
Voici la pupille introduite, habillée de lourds vêtements de bure serrés à la taille et d’un fichu noir, chaussée de pantoufles fabriquées dans l’établissement et de gros sabots. Aucune élégance, comme l’on voit. Quelle va être sa vie de chaque jour pendant trois ans, cinq ans ? Gelle d’un collège tout simplement. Les horaires de lever et de coucher diffèrent en été et en hiver. Période d’été : lever à 9 heures, coucher à 20 heures ; périodes de printemps et d'automne : lever à 6 heures, coucher à 20 heures ; période d'hiver : lever à 6 heures 30, coucher à 21 h. “0. Les dimanches et jours fériés, le lever, pour chaque périod?, est retardé d’une heure, l'heure du coucher demeurant invariable.
Une heure est consacrée aux soins de propreté et au petit déjeuner. Puis le travail commence dans les ateliers, interrompu à 11 h. 30, pour le repas. Récréation jusqu’à 1 h. 30, reprise du travail jusqu’à 16 heures, où une récréation d’une demi-heure précède l’entrée des classes qui dureront jusqu’au repas du soir à 19 h. 30.
Il se produit suivant les saisons de légers décalages d’horaires provenant, de variations dans le lever et le coucher, mais nous avons donné, à peu de choses près, l’emploi du temps d’une Journée-type de la pupille.
Ce règlement variera au gré du Directeur qui n’est tenu que d'observer certains principes énoncés dans l’arrêt ministériel du 7 juin 1928. Il est évident que lorsque les pupilles vont pendant la période d’été vendanger en dehors, un horaire ne peut être observé . De même les jours de fête et les dimanches, os il y a matinée théâtrale ou séance :de cinéma. F
Les pupilles prennent trois repas par jour. 1. règlement
de 1928 en vigueur prévoit deux services : un service maïgre, un service gras, et oblige à quatre services gras au moins par semaine, plus les jours de fête.
La boisson ordinaire est l’eau ; l’été, le vin est distribué coupé aux trois-quarts d’eau. En hiver, les boissons chaudes (thé, tisane) sont servies au goûter.
‘ Cette nourriture est très suffisante.
“Combien de pupilles au temps de leur liberté n’avaient ni Ce menu, ni ces heures de repas bien réglées ?