CHAPITRE III
Qualité du Travail productif.
Productivité du travail sous le régime capitaliste et sous le régime collectiviste — Juste observation de .Iules (niesde.
Travail ag'ricole. - Petite propriété. — Déperditions de forces et misères qu'entraîne le morcellement excessif de la terre. — Supériorité de la propriété moyenne. — Intérêt des petits propriétaires à la transformation collectiviste. — Enquête agricole de 1882. — Division du sol français par cultures. — Importance des jachères et terres incultes.— Leur utilisation possible — La production agricole limitée par la possibilité d'un écoulement rémunérateur.
Le blé. — Résultats de la culture intensive. — E.xpériences et opinions des agronomes. — Mauvaises méthodes culturales. — Engrais naturels et artificiels.
La viande. — La France n'a pas le tiers du bétail nécessaire à un bon état cultural. — Op'nions de ^MM. Grandeau, Lecouteu.x, Tisserand. — Résultats obtenus par M. Cottu.
Le vin. — Résultats obtenus en Italie. — Expériences de MM. Georges \'ille et autres.
Récapitulation. — La production agricole peut être triplée. — Réponse à quelques objections. — La France peut nourrir 100 millions d'habitants.
Travail industriel. — L'emploi des machines et ses résultats. — Petite industrie. — Elle ne peut cmplo3er les machines. — Son infériorité. — La grande industrie, mieux outillée, ne peut cependant renouveler assez souvent son matériel. — .Aveu de M. Lero^'-Beaulieu. -- Ateliers trop nombreux dans chaque spécialité. — La qualité des produits sacrifiée à l'apparence. — Gaspillage des forces intellectuelles. — Organisation générale des ateliers collectivistes. — Régularité, perfection, économie de la production — L'ordre remplaçant l'anarchie.
Nous avons élabli la quantité de force productive perdue par riniperfection de l'organisation sociale. Mais tire-t-on tout le ])arti possible de celle qui est employée ? C'est ce que nous allons présentement examiner poiu" les dilTérentes l)ranches de la production.
Tout dabord il est nécessaire de répondre à lobjection classique faite au système collectiviste en ce qui concerne le travail. On nous dit que les ouvriers, n'étant plus stimulés par l'intérêt personnel, ou par des employeurs animés par ce
mobile puissant, ayant à produire non pour eux directement, mais pour la collectivité, n'auront aucune raison pour déployer beaucoup d'elîorts et de zèle ; que forcément ils donneront une somme de travail productif inférieur à ce qu'ils donnent actuellement.
Cet argument revient toujours dans les polémiques de nos adversaires. C'est à peu près sur lui seul que se base M. Richter pour affirmer que la production baissera des deux tiers. Voyons ce qu'il vaut.
D'abord c'est une erreur capitale de prétendre que le système collectiviste fera disparaître ce précieux auxiliaire du progrès qui s'appelle l'intérêt personnel. Ainsi que nous l'établirons au cours de cet ouvrage, il fera disparaître seulement l'antagonisme des intérêts personnels, ce qui est bien différent. Loin de vouloir éteindre cet excitant au travail, nous le développerons à son plus haut degré en plaçant à côté de chaque elTort utile sa récompense, ce que la société capitaliste n'est pas en mesure d'assurer aux laborieux.
Mais nous pouvons ne pas nous borner à cette réponse, décisive pourtant, et retourner contre nos adversaires leur propre raisonnement en leur disant : « non seulement dans votre société l'ouvrier n'a pas intérêt — dans la plupart des cas — à travailler beaucoup ; mais il a souvent intérêt à ne pas travailler beaucoup ». Ecoutons à ce sujet Jules Guesde (1 ) :
Aujourd'hui qu'il est payé à la journée et que les jours sans travail sont des jours sans salaire et sans pain, Vintérêt du travailleur est de produire le moins possible dans le plus de temps possible, seul moyen dont il dispo.se de réduire la période toujours plus longue des chômages.
. C'est ainsi — des enquêtes parlementaires l'ont établi — que dans les Traders Unions d'Angleterre, des mesures coërcitives ont souvent — et avec rai.son — été prises cont)'e les ouvriers qui « abattaient » trop de besogne, et qui enlevaient ainsi, avec le travail, le pain de la bouche d'un certain nombre de leurs camarades.
Sans revêtir partout — j'ajouterai malheureusement, — cette forme consciente, la tendance générale des .salariés à ne pas faire en lui jour l'ouvrage de deux atin de doubler la paie, est incontestable.
(IJ Le Collectivisme an Collège de France, par 1. Guesde, Oriol éditeur, U.rne Berlin- Poirée, p. 17.
C'est parfaitement exact et personne de ceux qui ont fréquenté les chantiers industriels et agricoles ne dira le contraire. Les patrons combattent cette tendance en multipliant le nombre des surveillants et en créant, partout où il est possible, le travail à la tâche; mais ces remèdes, souvent inapplicables, sont toujours insuffisants pour réagir contre la force d'inertie de la masse ouvrière. Sous le régime collectiviste, la crainte de manquer de travail ne ralentira jamais l'effort de l'ouvrier puisque les journées de chômage lui seront payées aussi bien que celles de travail.