I. — Travail agricole
M. Yves Guyot, à qui il nous plaît d'emprunter des chilYres maintes fois publiés ailleurs, nous apprend (1) que 90 pour 100 des cotes foncières représentent des petites propriétés, se décomposant ainsi :
Très petites propriétés, de 0 à 2 hectares, 10.426.093 cotes, soit 74 p. 100 Petites » de 2 à 6 » 2.174.000 » » 15 p. 100
M. Yves Guyot triomphe de ce morcellement de la propriété, dans lequel il voit la preuve de l'aisance générale. Nous y trouvons, nous, la preuve de la généralisation de la misère, et un examen attentif de la condition des petits propriétaires va établir que cette affirmation n'a rien de paradoxal.
Il est notoire, pour les personnes les plus étrangères à l'agriculture, qu'en culture ordinaire une superficie de six hectares et au-dessous est insuffisante pour occuper les forces d'un homme et subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Tous ces petits propriétaires sont donc d'autant plus malheureux (|u'ils trouvent très difficilement, comme nous l'avons vu au chapitre IV, à employer au dehors les journées dont ils n'ont pas l'utilisation chez eux. Le temps, perdant pour eux toute valeur, ils le consacrent à des tâches ingrates, pénibles, très peu rémunératrices, afin d'en tirer le meilleur parti ])ossible. Ils dépensent ainsi des (piantités de force humaine, là où avec de bons outils, un matériel convenable et (|uel([ue
i\< l.a Tyrannie Socialisle, p. 102.
peu de force animale ou mécanique, ils feraient le même travail en un temps beaucoup plus court. Les ressources leur manquent pour acheter les outils et le matériel ; dans une ferme de 40 à 50 hectares on peut se procurer les charrues, herses, chariots, les mieux appropriés ; on en trouve un emploi suffisant pour compenser l'intérêt du capital immobilisé et ramortissement de ces ustensiles. Mais que ferait le propriétaire de quelques hectares d'une défonceuse, d'une charrue Brabant, d'un chariot ? Il s'en servirait quelques jours par an. Cette utilité restreinte ne justifierait pas la dépense, alors même qu'il serait en mesure de la faire.
Le petit propriétaire emploie donc une charrue ordinaire et une herse en bois ; il transporte péniblement sur son dos, dans une hotte, les engrais et la récolte ; il bat ses gerbes au fléau pour économiser la légère dépense de la location d'une batteuse ; ses héritages étant exigus, présentent souvent des angles étroits, de courtes longueurs qui rendent même impossible l'usage de la charrue : il se sert alors de la bêche ou de la houe ; il s'etTorce de cultiver des parcelles de médiocre qualité, situées parfois sur des versants abrupts. Que de peines pour un faible résultat individuel et un résultat social à peu près nul !
Quand il a quelques menus produits à vendre, poulets, beurre, fromages, œufs, fruits, il les transporte lui-même ou les fait transporter par sa femme au centre le plus proche, qui souvent est éloigné de plusieurs lieues ; une journée de fatigue est employée pour retirer la minime valeur de produits qui ont déjà coûté tant de peine à créer. Aussi âpre au travail et au gain que son mari, sous l'aiguillon constant de la nécessité, la femme le seconde de son mieux. A défaut d'autre occupation, elle file la laine et le chanvre ou tricote des bas pour la famille, sans se douter, la pauvre esclave inconsciente, qu'un ouvrier filateur produit, grâce à la puissance de la mécanique, 10.000 fois plus de travail qu'elle aA'ec son rouet, et qu'une machine à tricoter fabrique 6000 paires de bas pendant qu'elle en achève une ! Son mari n'est-il pas d'ailleurs dans la même infériorité par rapport à la grande culture perfectionnée ?
Il est un fait bien connu de tous ceux (jui ont vécu à la campagne, cesl (|uc les pelils proiuiélaires sont ordinairenionl l)t'auc()U|) plus malheureux que les simples métayers ou colons à moitié IVuils. Lorscpu' ceux-ci ont la chance de trouver un i)on domaine et davoii' affaire à un propriétaire ou à un l'ermier intelligent, ils réussissent pres([ue toujours à l'aire des économies, tout en s'exténuant moins et en vivant mieux ((ue les petits i)ropriétaires. Eux, en elïel, sont pourvus d'un l)on outillage, de bonnes semences, de bons reproducteurs ; conseillés par leur patron, ([ui leur lait une partie des avances, ils cultivent plus rationnellement et obtiennent de meilleurs résultats. Le malheur c'est (|ue les propriétaires et fermiers sont souvent ignorants eux-mêmes, ou négligents, ou avares ; alors le métayer reste prescjue toujours à croupir dans la routine.
En résumé, si la division de la terre est un bien, son morcellement exagéré est un mal ; ni la trop grande, ni la trop petite propriété ne sont une condition favorable à la bonne culture. Le maximum des conditions avantageuses est réalisé dans la propriété intermédiaire, tout an moins pour les pays accidentés où il est impossible d'utiliser les machines de la grande culture.
Tous les petits cultivateurs obtiennent donc très peu de produits avec une grande dépense de force ; ils vivent très misérablement. Et l'on croit que ces pauvres gens vont se constituer les défenseurs du régime capitaliste ! On croit qu'ils recevront à coups de fourche, comme cela a été écrit, les répartiteurs collectivistes (|ui donneront à chacun d'eux, aux dé[)ens des grandes pr()[)riétés, 10 à 15 hectares de terres, exemples de loyer et d'impôts, et (|u"ils pourront, à l'âge de la retraite, transmettre à un de leurs lils, alors surtout que ce lot comprendra des bâtiments salubres, un matériel excellent, des bestiaux de l)onne race, ([non y joindra des avances en espèces, engrais, semences, etc., et ([u'enlin l'écoulement rémunérateur des [)roduits sera toujoui's assuré ! Non, les paysans ne sont ])as aussi ennemis de leurs intérêts, et si la forteresse du capital n'a pas d'autre garnison, le drapeau collectiviste sera lacilement arboré sur ses murailles.
Revenons à notre sujcl: les petits propriétaires, qui sont de beaucoup les plus nombreux, ne peuvent pas faire de bonne culture ; quant aux moyens et grands propriétaires, ils le pourraient presque (oujours, mais presque toujours ils ne le savent pas. De sorte que limpuissance des uns ajoutée à l'ignorance ou à la négligence des autres donne un ensemble d'une lamentable infériorité. Dans quelle proportion pourrait s'élever la production si elle était rationnellement et scientifiquement organisée ? C'est ce que nous allons recliercher.
En 1882, à la suite des réclamations générales des agriculteurs qui se plaignaient de la baisse croissante des prix de vente des céréales et des bestiaux, une vaste enquête statistique fut ordonnée par le ministre de l'agriculture. Des questionnaires furent adressés à toutes les Sociétés d'agriculture, à tous les établissements d'instruction agricole, à toutes les autorités administratives compétentes. Les renseignements recueillis ont été condensés tîans un rapport très complet et très intéressant adressé au ministre par M. Tisserand, conseiller d'Etat, directeur de l'agriculture. Cet ouvrage fait autorité, et c'est à lui qu'empruntent leurs données tous les auteurs qui ont traité, depuis cette époque, des questions agronomiques. En nous basant sur les chiffres qui y sont portés, nous ne pouvons donc rencoi^trer aucune contradiction, et c'est ainsi que les représentants officiels de la société capitaliste vont eux-mêmes nous fournir les plus écrasants arguments contre leur propre système.
Nous empruntons tout d'abord au rapport de M. Tisserand la répartition du territoire de la France (colonies non comprises) entre les différentes destinations qu'il reçoit.
Des ô2. 857. 199 hectares formant la surface totale des 87 départements français, il convient de déduire tout d'abord 2.296.488 hectares de territoire non agricole (routes, chemins de fer, cours d'eau, villes, etc.). Reste pour le territoire agricole .• 50.560.716 hectares.
Le territoire agricole se divise lui-même en territoire cultivé et territoire non cultivé.
Le lerriloire ciillivé coniprcnd ().2'22.r)|}7 hcotarts se déconiposnnl ainsi :
Lniides, pâlis, i)riiyères ;>.8(S9.171 li'pUrei!
Teniiins rocheux el de montagne, incultes. 1.908.700
» marécageux ;W8.297
Tourbières i().819
Total égal 6.222.537
La proportion du terrain inculte à la superficie totale de la France est donc de 11,8 pour lOU. En Belgique elle n'est que de 7,88 pour 100. En Angleterre elle est beaucoup moindre ; mais l'Irlande et l'Ecosse, très arriérées, la relèvent, pour l'ensemble du Royaume-Uni, à 20,60 pour 100.
Ces terrains, incultes actuellement, peuvent-ils être utilisés? M. Tisserand va nous le dire :
Il e.sl impossible, écrit-il, de méconnaître qu'en France bien des terrains incultes seraient su.sceptibles d'être uLilisés ; presque iuus ceux qui sont en deltors de la région des glaciers pourraient être mis en valeur. La cbarrue doit alta(|uei- ceux (|ui sont propres à la cultui-e arable. Le reste, et c'est la majeure paitie, doit con.stituer ou des pâturages bien soi<4nés, ou bien éli'o mis en état pour la production forestière. Il g a là une CDmiuètc imporlaiilc ô faire.
Voilà donc qui est Tormel : sur les six millions d'hectares incultes, quatre ou cinq peuvent agrandir notre domaine agricole.
Prenons acte et continuons .•
Si des 50.560.716 hectares de territoire agricole on retranche les (j. 222.537 hectares incultes, on obtient, pour la superficie cultivée, 44.:v^8.I70 hectares qui se décomposent ainsi :
Terres labourables 26.017.582 hectares
Vignes i>. 196. 799 »
Prés naturels 4 . 1 15 . 42 1 »
Herbages pâturés jKMiuanents 1 . 171 . 11(5 »
Hois et loréls 9 . ï55 . 225 »
Cultures arborescentes en masse... 472.870 »
Vergers 291 .825 »
Jardins de plaisance, parcs 77.338 »
Total égal 44 . 3 j8 . 1 79 hectares
Il nous reste, |)our compléter ces renseignements, à donner
la répartition des 2(3.()17.5(S2 heclares de terres labourables.
La voici :
Céréales lô.UUG.OWi hectares
Autres graines alimentaires 844.052 »
Pommes de terre .... 1 .387 .(313 »
Betteraves fourragères 29(3.759 »
Autres tubercules et racines 25().955 )>
Fourrages herbacés ou légumineux. 843.292 »
Prairies artificielles 2.844.(335 »
Prés temporaires 40(S.<S7() »
Plantes textiles et oléagineuses 244.48(3 »
Betteraves à sucre 24(».4()5 »
Autres cultures industrielles ..... . 30.889 »
Jardins maraîchers pour la vent(> . . 90.093 »
» de lamillc 339.608 ))
Jachères 3.(34:î.799 »
Total égal 26.017.582 hectares
Nous n'entrerons pas dans le détail des superficies représentées par les différentes céréales dans le chiffre de 15 millions d hectares ci-dessus rapporté : disons seulement que le froment y entre pour plus de 7 millions dhectares, et le seigle pour environ 1 .600 mille hectares.
Remar({uons l'élévation du nombre d'hectares laissés en jachères, 3.643.799 ! C'était un préjugé de l'ancienne culture (pi'après avoir demandé une récolte au sol il fallait le laisser se reposer pendant un certain temps. La science moderne a victorieusement établi le contraire. On sait aujourd'hui — et personne n'en doute — qu'on peut demander à la terre des récoltes ininterrompues, à la condition de lui restituer sous forme d'engrais les éléments de fertilité que chacune lui enlève. Les expériences les plus concluantes dans ce sens ont été faites à la station agronomique de Rothamsted (Angleterre) célèbre dans tout le monde agricole par le mérite des savants qui y sont attachés, et l'importance exceptionnelle de leurs travaux. Ceux de MAL Lawes et Gilbert notamment sont connus de tous et toujours cités : personne n'en conteste les conclusions.
Or MM. Lawos cl Gill)erl ont semé du iVonicut pendant plus de ({uaranle années consécutives dans le même champ, convenablement lumé, et jamais ils n'ont obtenu moins de 30 hectolitres à riiectare, c'est-à-dire le double de la production moyenne du froment en France.
Nous avons donc le droit de dire que les 3.G43.799 hectares de jachères [)euvent être cultivés mieux encore que les 4 à â millions de terres incidtes, idilisables d'après M. Tisserand. Et nous atteignons ainsi un total de plus de 8 millions d'hectares qui pourraient être productifs et dont la société capitaliste ne tire aucun profd.
Or si des 44 millions d'hectares cultivés nous défalquons les jachères et les bois, qui représentent ensemble plus de 13 millions d'hectares, le nombre d'hectares cultivés réellement descend à 31 millions, et ce serait augmenter d'environ 20 pour 100 la superlicie cultivée que d'y ajouter les huit millions d'hectares improductifs.
On nous fera immédiatement cette objection : pour augmenter de 26 pour 100 la surface cultivée, il faudrait augmenter dans la même pro[)orlion la main d'oeuvre agricole. Or elle fait déjà défaut.
Nous répondrons (pi'en etlet une augmentation de la ({uantité de main d'oeuvre est la conséquence évidente de celle de la surlace cultivée, mais que sa proportion doit être sensiblement moindre, surtout sous le régime collectiviste : 1'^ parce que l'emploi des forces mécaniques substituées au travail humain, partout où cela sera possible, laissera disponibles de nombreux ouvriers agricoles; 2" parce que même là où on ne changera rien au mode de culture actuel on utilisera plus complètement des forces susceptibles dune production j)lus grande : il n'est pas de domaine où Von ne puisse, sans augmentation de personnel, cultiver (jueUiues hectares de plus.
Néanmoins, comme nous venons de le reconnaître, un certain accroissement de la population agricole sera peut-être nécessaire })our arriver à utiliser toute la surface actuellement improductive du sol. Mais cet accroissement, impossible à jéaliser sous la société actuelle, dépourvue d'organisation du
travail et sans forces par conséquent pour lutter contre le courant qui dépeuple les campagnes au profit des villes, la société collectiviste l'obtiendra sans effort par une meilleure répartition du travail, la suppression des intermédiaires et des inutiles, enfin par laccroissement général rapide du chiiTre de la popnlation. Personne ne doutera de cet accroissement après avoir lu ce livre et constaté l'immense amélioration des conditions de la vie qui sera la conséquence du régime collectiviste.
On verra d'ailleurs plus loin que pour augmenter considérablement la production il n'est pas nécessaire d'étendre la surface cultivée, que la surface actuelle devra même être réduite pour ne pas excéder démesurément les besoins jirésents et qu'on ne devra songer à utiliser la partie incidte (pi'au moment où la surabondance de la population en fera une nécessité en môme temps qu'elle fournira, et bien au-delà, la main d'œuvre supplémentaire.
Avant d'en venir à l'examen des moyens à employer pour élever, dans ses principales branches, la production agricole, nous devons faire une observation générale importante et qui frappera certainement nos lecteurs parce qu'elle s'applique également à la production industrielle et qu'elle caractérise bien la dilTérence qui existe entre la société collectiviste et la société actuelle.
La production capitaliste ayant pour but non l'utilité générale, mais l'intérêt exclusif des producteurs, est forcément limitée par l'impossibilité où se trouvent parfois ces derniers d'écouler leurs produits avec bénéfice. Rien n'est plus facile que de faire beaucoup de blé, beaucoup de viande. Mais à quoi bon si on ne peut les vendre ou si on les vend au-dessous du prix de revient ?
La question des débouchés et des prix de revient pèse donc lourdement sur la production capitaliste. Ouvrez un traité d'agriculture, un livre de statistique, une revue agricole; lisez un discours prononcé sur cette matière, vous remarquerez qu'une infime partie des préoccupations de leurs auteurs est tournée vers les difficultés que peut présenter la production au point de vue quantitatif. Par contre ce qui les obsède,
c'est le prix de revient et le j^rix de vente des produits. Que d'elTorts laits, que de talent dépensé pour arriver à vaincre les obstacles sans cesse renaissants que présente ce côté de la (juestion ! Quelles com[)lications inextricables! De quelque coté qu'on se tourne on rencontre d'insolubles problèmes économi(|ues. Résumons les principaux : tout d'abord, personne ne nie que l'on ne puisse obtenir des rendements supérieurs en employant beaucoup d'engrais ; mais le paysan se demande si la dépense supplémentaire des engrais n'absor. l)era pas au-delà des bénéfices de la surproduction. Et il a raison de se le demander, lui qui n'est pas un savant, qui peut commettre, dans le choix des engrais qui conviennent spécialement à sa terre, des erreurs coûteuses, qui est exposé à être volé par ses l'ournisseurs, qui peut voir le fruit de ses sacrifices perdu par une sécheresse ou un orage, et qui souvent même ne possède pas les avances nécessaires pour se procurer les engrais dont il aurait besoin ! S'il surmonte ces difficultés il aura à se préocciq)er de la concurrence étrangère qui avilit les prix de vente. Si on parvient à le protéger efficacement contre cette concurrence, il sait que son propriétaire s'empressera de profiter de sa prospérité pour augmenter le prix de sa ferme. Le côté économique des questions agricoles en fait donc un véritable casse-tète chinois et rend stériles les travaux immenses de tant d'hommes supérieurs et dévoués à la cause du progrès. Voilà pourquoi les améliorations sont peu sensibles.
Sous le régime collectiviste, au contraire, on ne se préoccupe plus de la valeur des choses nécessaires à la vie, mais de leur (piantité. Si on continue à leur attribuer une valeur c'est pour en permettre la répartition équitable, et non pour calculer le bénéfice qu'on en retirera. L'Etat, seul producteur, ne peut pas chercher un bénéfice dans la production ; il l'organise en vue de mettre son im[)ortance au niveau des besoins largement calculés de tous les membres du corps social. Son seul but est donc de produire le maximum pour un minimum delfort humain. (>e ne sont pas là de vaines affirmations ; on verra, dans la suite de cet ouvrage, qu'elles sont justifiées et incontestables.
Dès lors le régimo collectiviste apparaît comme le seul capable de suivre les progrès scientiliques qui permettent de développer de plus en plus la production et d'en l'aire l'application intégrale sans être arrêté par les considérations économiques qui paralysent la société capitaliste.
Plus nous avancerons dans l'exposé du l'onctionnement pratique de la société collectiviste et plus cette constatation s'imposera avec force à l'esprit de nos lecteurs.
Nous voulons et nous pouvons produire beaucoup, faire rendre à la terre tout ce qu'elle peut rendre et prodiguer ses dons i)récieux même aux moins favorisés. C'est là un noble but (|ue le cœur dicte el (|ue la raison permet d'atteindre, grâce à la science. Nous ne poursuivons donc pas une utopie ; nous marchons avec les savants pour guides et pour maîtres. A eux la direction de la société future, à eux la première place, les plus grands honneurs, les satisfactions de la fortune : notre rôle se borne à modifier l'organisation sociale vicieuse qui stérilise leurs plus brillantes découvertes.
Nous sommes d'accord avec tous les agronomes quand nous voulons développer largement la production agricole. (( La culture intensive, écrit M. Edouard Lecouteux, est le couronnement, le but, l'objectif des hautes civilisations ». Ce but, la société collectiviste seule peut l'atteindre, ainsi que nous le démontrerons. Nous allons d'abord examiner successivement les trois principales branches de la production : le blé, la viande, le vin.
Le hic. — Un peu plus de sept millions d'hectares sont consacrés en France à la culture du froment.
Selon M. Lecouteux, la production moyenne est de 07 millions d'hectolitres ; mais elle varie beaucoup ; elle atteint parfois 120 millions et tombe parfois à GO. Elle s'est même élevée à 133 millions.
La France tient le j)remier rang en Europe povir la production du blé ; la Russie elle-même ne vient qu'après elle ; mais si on calcule le rendement moyen par hectare, la France tombe au cinquième rang, ce qui prouve combien son agri-
cultiiro est encore airiérée. Voici les chilTres des rendemenls nioycns à riiectare ol)tenus par diverses nations :
Angleterre 24 hectolitres
Hollande 22 à 23
Belgique 18
Danemark 17
F'rance 14 à 15
Un hectolitre de bon blé pèse 80 à 82 kilos ; mais ce chiffre est supérieur à la moyenne.
100 kilogrammes de blé rendent 75 kilogrammes de farine qui donnent eux-mêmes 100 kilogrammes de pain. Le poids du pain est dont égal à celui du blé.
Malgré Timportance de sa production, la France est imporlalrice de blé ; mais le chiffre de son commerce extérieur sur celle marchandise varie considérablement, selon les récoltes. Tantôt il y a excédent d'exportations; tantôt les importations remportent ; c'est le cas le plus fréquent.
D'après M. Teisserenc de Bort, de 1855 à 1876, notre production moyenne a été par an de . . . 99.828. 7()7 hectolitres.
L'excédent moyen de nos importations de grains et farines a été de 2.801 .092 —
Ce qui porte le chilfre moyen annuel de notre consommation à 102.129.859 hectolitres
Est-il possible d'augmenter la production en blé de façon à ne plus avoir jamais besoin de blé étranger et de pouivoir jilus largement aux besoins de la consommation ? Les maîtres vont nous le dire eux-mêmes. D'après M. Lecouteux, déjà cité, la production moyenne à l'hectare est de 14 à 15 hectolitres, correspondant à 11 et à 12 quintaux. Les statistiques officielles du ministère du commerce confirment ces chilTres. D'après elles, en effet, le poids moyen à l'hectare s'est élevé :
En 1889 à... 11 (|uintaux 82
Or, écrit M. le professeur Grandeau, inspecteur général des
slalionsagronomi(|ues, dans sa revue agronomiijue chi Temps,
en 1885 « une récolte de 2ô quintaux de blé est un objectif « réalisable dans de bonnes conditions de sol et de culture ».
Est-ce exagéré, ou l)ien les bonnes conditions de sol dont parle le savant professeur sont-elles au-dessus de la moyenne des terres françaises ? x\ssurément non, car, dans le même article. M. Grandeau rapporte le résultat d'une expérience par lui faite dans un champ de démonstration de l'école Mathieu de Donibasle en 1884-1885. Il décrit ainsi le sol de ce champ : « Sol argilo-siliceux, pauvre en azote, en acide phosphorique, en potasse et en calcaire ». Or, le calcaire étant, d'après M. Lecouteux, l'un des éléments essentiels pour la production du froment, M. Grandeau qualifie très justement son sol en ajoutanf qu'il est en résumé de « très médiocre qualité «. Il est évident (|u"un tel sol est plutôt au-dessous qu'au-dessus de la moyenne de la qualité des terres françaises.
Sur ce sol si maigre, mais à laide dune bonne culture et en employant des engrais convenablement choisis, M. Grandeau a obtenu, pour les dix-sept variétés cultivées par lui dans des conditions identiques, un rendement moyen de 27 quintaux 68 à l'hectare, et cela, dit-il, malgré une sécheresse extrême du mois de juillet, qui a réduit d'un dixième au moins la récolte.
La variété la plus fertile, le Square Head d'Australie, a atteint 34 quintaux 71, tandis que le Chiddam d'automne tombait à 18, 31, chiffre supérieur pourtant au rendement moyen de la France. La différence de ces deux chiffres indique l'importance du choix de la semence.
M. Grandeau cite encore des expériences qu'il a faites au champ de démonstration du Parc des Princes. 11 a obtenu de 27 quintaux 95 à 43 quintaux 38 de blé par hectare.
La Société d'agriculture de Meaux a obtenu avec le Square Head 56 quintaux à l'hectare.
M. Houzeau, directeur de la station agronomique de la Seine-Inférieure a obtenu en 1887 : 33 quintaux 60, 36 quintaux 45 et 36 quintaux 80. Il cite, pour les avoir constatés personnellement, des rendements de 49 quintaux 60 et de 53 quintaux 60 à Wattincs (Nord) en blé d'Australie.
Nous pourrions multiplier les citations ; nous croyons
pouvoir nous en tenir à ce qui précède et considérer comme justifiée l'appréciation de M. (Irandeau que le rendement de 25 quintaux est pratiquement réalisable comme moyenne en France. El cependant nous n'atteignons pas la moitié de ce chiftre !...
Si nos 7 millions d'hectares de froment rendaient 25 quintaux en moyenne, la récolte totale s'élèverait à 175 millions de quintaux. Or actuellement la consommation de 138 millions de Français environ s'élève à peu près à 80 millions de quintaux, ce qui lait 210 kilogrammes par tète et par an en moyenne. Sur ce pied la France pourrait donc donner du pain à plus de 83 millions dlmhilaniH sans avoir besoin d'augmenter la superficie cidtivée en froment !
L'infériorité écrasante des résultats atteints par rapport aux résultats possibles tient au principe même de la société capitaliste.
Le producteur, livré à ses seules ressources intellectuelles et pécuniaires, écrasé par les difficultés économiques dont nous avons parlé, ne sait ou ne peut profiter des conseils des maîtres ; il cultive d'après les vieilles méthodes routinières et n'entre qu'avec une extrême lenteur dans la voie du progrès.
M. Grandeau attribue principalement l'infériorité des rendements courants de la culture française à ce qu'elle sème le froment sur des terres en partie épuisées déjà par une récolte antérieure, tandis qu'il faudrait donner une forte fumure au sol destiné aux emblavurcs.
Mais cette fumure, peut-on se la procurer? De quoi se compose-t-ellc ?
Après de longues polémiques sur la valeur comparative du fumier de ferme et des engrais chimiques, les agronomes sont à peu près d'accord pour reconnaître que leur emploi simultané et dans des proportions convenables est le système qui donne les meilleurs résultats. Leur but commun est de restituer au sol la (piantîté d'azote, de potasse, d'acide phosphorique que lui enlève chaque récolte. On \-a voir tout à l'heure (jue l'augmentation indispensable et considérable du nombre des têtes de bétail existant en France aura pour C()nsé(|uence une augmentation parallèle de la (juantiléde fumier. Quant à
sa qualité elle est ol)tcnue par 'une nourri tare ([ui donne en même temps le maximum de développement aux animaux. Il n'y a donc pas de difficulté de ce côté.
La P'rance est, avec la Russie, la nation qui possède les plus riches gisements de phosphates de chaux. Une enquête publiée au Journal officiel en 1887 par la direction des mines évaluait à 32 millions et demi de tonnes de phosphate l'importance totale de ces gisements. Ce cliilTre, quoique considérable, n'est pas excessif; en elTet, en 1886, il a été consommé 200. OOO tonnes de phosphate. Si la consommation demeurait stationnaire, 176 ans suffiraient donc pour épuiser les gisements, et cette durée diminuerait encore avec l'augmentation certaine de la consommation. Mais depuis cette statistique, on a découvert en Algérie des gisements dix fois plus considérables. Il n'y a donc aucune préoccupation à avoir à ce sujet, d'autant plus que la terre n'a pas encore, à beaucoup près, été entièrement explorée et qu'elle est loin d'avoir livré tous ses trésors.
Restent les engrais azotés pour lesquels nous sommes tributaires du Nouveau Monde ; mais M. Grandeau affirme que nous pourrions nous alTranchir de ce tribut v( si nous savions ou voulions utiliser les détritus azotés ([ue fournit l'alimentation de l'homme et des animaux. »
Si capitale que soit la question des engrais, elle n'est pas la seule : la sélection des semences est aussi un moyen puissant d'augmenter la quantité et la qualité des récoltes. Nous en avons cité plus haut, d'après M. Grandeau, un exemple frappant puisque deux blés ditTérents, cultivés dans les mêmes conditions, avaient produit l'un 34 quintaux 71, l'autre 18 quintaux 31.
Le même auteur cite, dans le même ordre d'idées, les expériences du major Hallct en Angleterre, expériences patiemment et intelligemment poursuivies pendant trente ans. En 1857, le major Hallet choisit dans un champ le plus bel épi ; il avait îl centimètres de long et contenait 45 grains. II tria les plus beaux, les sema et continua cette sélection d'année en année. Douze ans plus tard il obtenait des épis de 20 centimètres contenant 113 à 125 grains.
Le paysan ne connaît pas les espèces prolifiques qui pour-
raient réussir dans sa tcrrt' : s'il cherche à s'en |)r()cnrer, le commerce les lui lait payer si cher qui! y renonce le plus souvent.
l'elle est la situation actuelle. Après avoir examiné la production en hétail et en vin, nous indiquerons la modilication heureuse (jue doit y apporter le système collectiviste.
La viande. — Le rapport de M. Tissei-and sur rencfuète statisti([ue de IS.S^, dont nous avons déjà parlé, fixe à iU millions et demi le nombre des têtes de bétail existant sur le sol français sans compter les animaux de basse-cour.
Le poids vif total de ces bestiaux s'élevait à().240.iin tonnes métriques.
Ces chiiTres })aiaissenl avoir un peu baissé, car lannuaire statisticjue publié i)ar le ministre du commerce en IS'.II indique seulement 4(). ().')(). 000 têtes de bétail au 31 décembre
Celte quantité sul-lil-elie à la consommation nationale? Pas tout à l'ait, car la dilïérence entre les importations et les exportations est encore au profit des premières.
En 1882, il a été consommé en France 1.245.08<) tonnes métriques de viande, dont 1.239.960 fournies })ar la })roduction française et 0.126 représentant l'excédent des importations.
I^a po})ulation recensée en 1881 s'élevanl à 37.672.048 habitants, la moyenne de la consommation par an et par tète d'habitant est de 33 kilogr. Elle s'élève à 64 kilog. 50 pour la poi)ulation urbaine et tombe à 27 kilog. 53 pour la population rurale. En LSiitî, elle était seulement de 26 kilog. en moyenne: la différence de 7 kilogr en vingt ans représente une augmentation de consommation assez sensible.
Mais la France pf)urrait-elle nourrir un nombre de bestiaux plus considérable? Les auteurs sont unanimes pour répondre alfirmativement et leurs déclarations sont singulièrement concordantes :
Les |)rati(iens le.s \)\n^ oxpéiiinentés, écrit .M. ( irantlcaii (l;ui.< ses éludes a^roiioiiiiciues, (■(nisidèront comme l'indice dnii \h>\\ r[\\{ cidtiual la piésence sur une e.\|ilnitation de TiOO kiloii. de pdids vil' de lii'-tail par- hectare, suit |)oui' une ferme de 100 hectares 50.000 kil. de hélail vivant. La sitiialioii (|iie révèle l'enquête de 188t2 laisse une
marge considéral)le pour atteindre ce but, car c'est à peine si nous dépassons le tiers du chiffre rei^ardé par les agronomes comme devant assurer réquilil)re de la feitilité du sol parla restitution du fumier. La moyenne générale île la France atteint seulement, en eflet, 17.887 kilogr. de jioids vif de bétail pour 100 hectares cultivés, au lieu de 50.000 kilogr. Les fumures complémentaires, les engrais industriels, doivent donc venir combler le déficit résultant de l'insuffisance du bétail.
Dans le j»liis grand nombre des cas l'emploi des fumures complémentaires est même le seul acheminement possible vers un accroissement notable du bétail. Celui-ci ne vit pas en etlét de l'air du temps. Il faut pourvoir à l'alimentation des animaux du domaine avant de songer à en augmenter beaucoup le nombre. Or il n'y a, pour atteindre ce but, que deux moyens: faire produire à la terre plus de fourrage qu'elle n'en donne ou importer du dehoi's le complément d'aliments nécessaire.
Ces quelques lignes du savant agronome résument dune manière frappante la situation : non seulement on peut tripler le nombre et le poids de notre bétail, mais on le doit pour avoir la quantité normale de fumier nécessitée par une bonne culture. Il faut commencer par produire beaucoup plus de fourrage en employant en grand les engrais chimiques : plus tard on pourra se passer presque com|)lètement de ces derniers en employant le surcroît de fumier (juils auront permis de créer.
L'opinion de M. Grandeau n'est pas isolée ; tous les agriculteurs éclairés la partagent. M. Lecouteux, président de la commission du conseil de l'agriculture chargée de l'étude des droits de douane à imposer sur les animaux et leurs produits, et rapporteur de cette commission, constate dans son rapport que pour qu'un domaine ait assez de fumier, il faut qu'il possède une tète de gros bétail par hectare ou la quantité de moutons équivalente. Or une tête de gros bétail pèse en moyenne ôOOkil. M. Lecouteux constate avec regret que nous sommes loin de cette situation, qu'il reste une marge énorme ouverte aux améliorations et que l'Etat doit pousser avec énergie et par tous les moyens à la production maximum du bétail. « Il est permis de dire, écrit-il, que le bétail est, avec les engrais chimiqLies, le grand régulateur de la fertilité de nos terres ».
M. Tisserand, directour de ragriculture, dans son rap|)oii sur ren((uc't(' de IS(S2, constate éij;alenîenl (jue ")()() kilogrammes de bétail par hectare sont indispensaljles pour avoir un bon état cultinal. Après avoir, par des comparaisons avec les précédentes enquêtes, consfaté les progrès elTectués depuis trente ans, il ajoute : « Tout ce que l'agriculture irançaise peut réaliser est loin d'être fait ; nous avons montré combien est vaste encore la carrière ouverte au progrès et nous avons l'ait entrevoir à (j[uel chifTre considérable la production agricole de la France pourra s'élever quand l'enseignement professionnel, pénétrant ius{|uc dans les couches profondes de notre démocratie rurale, aura rendu possible et facile une plus large application des découvertes et des méthodes scientifiques à l'exploitation du sol national. ».
Que faut-il donc faire pour accroître la ([uantité du bétail ? Produire plus de fourrage et mieux l'utiliser. A ce doid)le point de vue la grande masse de nos cultivateurs reste embourbée dans la routine. Le département du Nord, le plus avancé de tous n'arrive, malgré les conditions exceptionnelles qu'il réunit, qu'à 308 kilog. de bétail par hectare ; la Corse occupe le dernier rang avec 56 kilog. La moyenne générale indiquée plus haut est de 178 kilog. 87.
M. Grandeau constate que dans la plupart des exploitations on ne fume pas les prairies. Il démontre la nécessité de cette fumure en se basant sur les recherches de M>L Lawes et Gilbert, de Rothamsted, sur le poids des éléments chimiques entrant dans la composition du bétail. Il arrive ainsi à établir que dans les 6.240.430 tonnes de poids vif de nos bestiaux, d'après la statisti({ue de 1882, il entre 193.453 tonnes de matières minérales, dont l()7. 000 tonnesde phosphate de chaux et 25.000 tonnes de nitrate de soude. De tels chilTres justifient surabondanunent les conseils des maîtres sur l'utilité de fumer les prairies.
Lhie récolte en fourrages étant donnée, il s'agit d'en tirer le maximum des éléments nutritifs. Dans la plupart des cas on se borne à conserver le foin par la dessiccation à l'air libre et au soleil, ce qui lui enlève une grande partie de sa valeur. Des cultivateurs plus avisés pratiquent l'ensilage des fourrages
verts, conformément aux prescriptions de la science, et obtiennent des résultats sensiblement supérieurs.
Entre cent exemples (jue nous en pourrions citer, nous relevons celui de M. Henri Cotlu, agriculteur à Azay-le-Rideau (Indre-et-Loire), auteur d'un mémoire qui a obtenu la médaille d'or au concours agronomique de la Société des agriculteurs de France.
M. Cottu possède une propriété de 14 bectares, dont (i bectares seulement, au maximum, sont consacrés à Talimentation de son étable.Il a trouvé sur sa propriété, lorsqu'il la acbetée, 5 télés de gros bétail adultes pesant 300 à 350 kilog. l'une. Il a porté son bétail à 16 tètes adultes d'un poids moyen de 550 kilog. Le poids vil" de l'ensemble de son bétail dépasse 10.500 kilog., ce qui représente 750 kilog. par hectare. Il a obtenu ces magnifiques résultats en ensilant ses lourrages, en y adjoignant des tourteaux et autres aliments azotés et en apportant des soins minutieux à la préparation des rations et à l'entretien de ses bètes. Voilà ce que peut l'agriculture intelligente !
Le vin. — Le rapport, plusieurs fois cité, de M. Tisserand sur l'enquête de 1882, évalue à 2.190.709 bectares la surface du vignoble français, colonies non comprises. Ce chiffre aurait beaucoup baissé d'après les statistiques agricoles annuelles publiées parle ministère de l'agriculture, car il n'était que de 1.971.2812 hectares en 1885, 1.816.544 en 1890 et 1.488.867 en 1893.
Depuis il se serait relevé sensiblement, car, en 1895 il comprenait 1.660,939 hectares en rapport, plus 104.185 hectares plantés dans l'année; total 1.765.124 hectares.
De 1880 à 1889 la moyenne des récoltes a été de 29.677.095 hectolitres; ce qui représente un rendement moyen de 16 à 18 hectolitres à l'hectare.
La consommation du vin en F'rance est supérieure à cette production, d'où la nécessité d'importations plus fortes que nos exportations et variables selon rimi)ortance des récoltes.
Pour la vigne, plus encore que pour le blé et le bétail, il est
possible d'obtenir d'énormes accroissements de production au moyen d'une culture plus rationnelle.
(L'est ce (ju'a fait l'Italie (|ui, sans extension de sa surface A'iticole, a porté sa production de 20 millions à 35 millions d'beclolilres. (( Ce résultat est dû, écrit M. A. Bédel, rédacteuien ciiei' du ./oHn?a/ de hi vigne, à ses distingués maîtres en l'art de cultiver la vigne, (jui ont conseillé et (jui sont parvenus à faire adopter aux vignerons de la péninsule une culture mieux entendue ».
L'ancienne culture, prati([uée encore par nombre de vignerons français, a pour principe la taille courte avec des ceps très rapprocbés et la fumure à petite dose. La nouvelle, au contraire, emploie la taille longue avec des ceps très éloignés et des fumures considérables pour empêcher l'épuisement du sol. Sur les vieilles plantations, la moyenne des ceps à l'hectare s'élève à 8.037, tandis que dans les plus récentes elle ne dépasse pas 5.885, ce cpii est encore trop. Les plantations les mieux conçues sont assez espacées pour permettre le passage de la charrue vigneronne, d'où économie énorme dans les frais de culture par rapport aux vignobles à plants rapprochés où le travail à la main s'impose.
Les résultats que donnent les nouveaux procédés ne peuvent être discutés ni sous le rapport de la (fuantilé ni sous celui (le la qualité.
Tout le monde viticole connaît les expériences de M.Georges Ville, l'éminent i)rofesseur de physique et de chimie végétale au Jardin des Plantes de Paris. \l. Ville a obtenu à Vincennes 20.000 kilog. de raisin par hectare, soit 180 hectolitres, avec une taille très longue et 1.000 kilogrammes par hectare d'engrais ainsi composé :
Superphosphate de chaux . . . 400 kilog.
Carbonate de potasse 200 —
Sulfate de chaux 400 —
Total égal... 1.000 kilog.
On a discuté et criticjué le choix de cet engrais ; il est certain que sa composition peut varier selon la nature des terrains auxquels il doit s'appli(iuer ; mais ces variations ne changent rien au principe démontré : c'est qu'on peut obtenir
par une bonne culture le décuple de la production , moyenne de la France.
M. B. Chanzit, professeur départemental d'agriculture du Gard, a obtenu, avec un engrais complet, additionné de sulfate de chaux, 2 kilog. 348 de raisins par souche de plus que n'en avaient les souches voisines non fumées. Le nombre des souches à Thectare étant de 4.000, c'est 9.392 kilog. de raisin qu'il a gagnés, ou environ 80 hectolitres de vin par hectare de surproduction, ce qui élevait la production à 200 hectolitres environ.
L'auteur de ce livre a obtenu en Algérie, pendant plusieurs années,400 hectolitres à l'hectare, pour 3.300 plants d'aramon, auxquels il appliquait la taille longue et le palissage sur fils de fer ; le terrain était une alluvion d'une fertilité exceptionnelle et récemment défrichée, ne nécessitant l'emploi d'aucun engrais : mais les mêmes résultats peuvent être atteints dans un bon sol ordinaire avec une quantité suflisante d'engrais.
Nous pourrions multiplier les exemples ; mais la possibilité d'atteindre de hauts rendements avec une bonne culture de la vigne n'étant contestée par aucune personne autorisée, nous croyons inutile d'insister.
Sans espérer arriver, comme rendement moyen, aux chiffres énormes signalés plus haut, on peut donc, sans la moindre exagération, tabler sur 50 hectolitres par hectare, ce qui triplerait la production actuelle.
Récapitulation., — En appliquant dans toutes les branches de l'agriculture les procédés intensifs dont le système collectiviste permettrait la généralisation, on arriverait facilement à doubler la production du froment, à tripler celle de la viande et celle du vin.
Si on voulait élever dans la même proportion tous les rendements, il suffirait de mettre en culture 3.500.000 hectares à prendre sur les jachères, c'est-à-dire la moitié de la surface actuellement cultivée en froment (7 millions d'hectares). Le coefficient de l'augmentation de production du blé passerait ainsi de 2 à 3, et pour tripler également toutes les autres récoltes, il resterait 4 à 5 millions d'hectares encore incultes quoique cultivables !
Nous venons d'écrire (|ue le collectivisme permettrait la généralisalion de la enlUire intensive. La prenve de celte alfirmalion ne pourra être complètement laite que dans le livre III, au chapitre de l'agriculture. Mais dès à présent, sans entrer dans les détails, n'est-il pas évident que la production de la terre sera portée au maximum lorsque l'Etat remettra aux cultivateurs des engrais de qualité excellente, et en quantité illimitée, des semences bien" choisies, un matériel perfectionné, et qu'il mettra dans chaque commune, pour les conseiller, un directeur agricole savant et expérimenté ?
En résumé la production agricole sous la société collectiviste serait le triple de ce qu'elle est actuellement, sans faire entrer en ligne de compte nos colonies dont l'exploitation par les mêmes principes accroîtrait ce résultat dans des proportions immenses.
Nous devons nous demander si cette haute production n'entraînerait pas une élévation considérable de la main d'oeuvre, et si l'on pourrait l'atteindre tout en réalisant l'économie de plus d'un million de bras que nous avons reconnue possible dans le chapitre précédent.
L'affirmative ne nous paraît pas douteuse car, d'une part nous avons établi, au commencement de ce chapitre, la grosse déperdition de force humaine qui est la conséquence du morcellement excessif de la terre ; d'autre part il est évident que le régime collectiviste, substituant, partout où cela est possible, la machine au travail manuel, permettrait d'obtenir des récoltes beaucoup plus fortes avec le même personnel qui serait intégralement utilisé. On alléguera que si parfaite que soit l'organisation collectiviste, elle n'empêchera pas qu'à certaines saisons il y ait pour les cultivateurs surabondance de travail et, à certaines autres, pénurie complète. C'est la vérité ; mais c'est là précisément que triomphera la supériorité de l'organisation sur l'anarchie : (|uand viendra le moment des gros travaux agricoles, on renforcera l'armée des possesseurs de lots de tous les journaliers, qui seront en nombre considérable, et récipro(piement, dans les époques de ralentissement, une grande partie des possesseurs de lots, devenus inactifs, pourront se joindre aux journaliers pour
exécuter les travaux d'amélioration générale du sol national : défrichements, reboisements, irrigations, drainages, voirie, bâtiments, endiguement des cours d'eau, etc. Comme tous ces travaux seront réglés d'avance, d'après un plan minutieusement étudié, ainsi qu'on le verra plus loin, il n'y aura jamais pour les travailleurs d'oisiveté forcée. Le travail ne sera jamais excessif, mais jamais interrompu.
D'ailleurs, pour faire rendre trois fois plus à la terre, il n'est pas nécessaire d'employer une force triple de travail mécani- (fue, animal ou humain ; le bon choix des semences, des reproducteurs, des engrais entre pour une part importante dans cette augmentation, et il est clair (jue le travail est le même quelle que soit la qualité des produits employés. Seule la manutention de récoltes triplées pourra nécessiter plus de bras ; mais sur ce point il faut tenir compte des facilités qui résulteront de l'usage des moissonneuses-lieuses partout où le' terrain le permettra, de l'extension et de l'amélioration du réseau des chemins de fer d'intérêt local, des tramways, des canaux, des routes, chemins vicinaux et chemins d'exploitation, de l'emploi de bons chariots et d'une force animale triple.
Un économiste américain, cité j)ar Y Economiste français, journal de M. Lcroy-Beaulieu, a calculé que a le travail de sept hommes suffit, avec le machinisme actuel, pour cultiver le blé, le battre, moudre la farine, pétrir le pain et le faire cuire de façon à nourrir un millier d'hommes. » (1) Il en faudrait par conséquent un peu moins de 270.000 pour nourrir la France entière ! Nous sommes loin de 6.500.000 propriétaires, métayers et ouvriers qui travaillent actuellement.
Il n'est donc pas téméraire d'admettre que les économies de travail réalisées dépasseraient les dépenses supplémentaires et que l'agriculture française, après la suppression du million de bras inutilisés, pourrait parfaitement faire face aux nécessités dune production triplée.
D'ailleurs qui peut songer présentement à tripler la production agricole ? Quel usage ferait-on de cette fabuleuse quan-
1^1, Le ColU'ctii'isme. par Jules Guesde, Opus citiitum, p. 6.
lité (rohjels de consommalion ? Nous n'avons établi cette possibilité que pour montrer la puissance incomparable de l'organisation collectiviste. En l'ait, il faudra restreindre de beaucoup les surfaces cultivées, en leur appliquant les procédés intensifs. On pourra ainsi rendre disponibles des millions de bras loul en ramenant le travail fourni par chacun à une (piautité bien moindre. Les plus |)auvres seront alors pourvus surabondamment des choses nécessaires à la vie, et une augmentation rapide de la population sera la conséquence du bien-être général. C'est alors qu'il faudra graduellement étendre les cultures pour nourrir les nouveaux venus. Mais comme ils "apporteront leur contingent de main-d'œuvre, rien n'en souffrira. « Malthus disait: là où naît un homme doit naitre un pain. Cent millions d'hommes peuvent naître et co-exister sur la vieille terre française : cette mère féconde pourvoira largement à leur existence.