CHAPITRE XVII
HYgiène publique.
Nécessite de coniijattre la dégénérescence de rinimanité. — Impnissance de la société bonrgeoisc à le faire efficacement. — Danger imminent. — La France particnlièrenient menacée. — Causes susceptil)lcs d'exercer une action sur la santé des indi\ idus.
L'alimentalion. — Ses excès et ses insuffisances. — Conséquences de linsuftisance de la nourriture dans les familles ouvrières. — Sophistication des j)r()duits alimentaires. — I/opinion du docteur Julien Pioger — PZffets désastreux d'une alimentation malsaine. — La Niande et le lait, véhicules de la tiil)erculose — L'alcoolisme et ses ravages. — Ouekpies chiffres. — Connivence coupable des gouvernements. — Encouragements de la fiscalité à 1 empoisonnement. — L'Etat, producteur de l'alcool dans la société collectiviste, le rectifie et en limite la consommation par le prix. — L'alcool remplacé par les boissons hygiéniques. — Tous les aliments préservés des altérations jjar le contrôle du service de l'hygiène sur les usines de l'Etat.
L'habitation. — Influence de linsalubrité de l'habitation sur la mortalité. — Horreurs des logements ouvriers dans les grandes villes. — Les propriétaires privés n'ont aucun souci de l'hygiène de leurs locataires. — Le remède.
Le travail. — Excès et mauvaises conditions Ingiéniqucs du travail. — Le surmenage chez l'enfant et chez l'adulte. — Travail des femmes et des jeunes filles — Ateliers insalubres. — Industries dangereuses. — L'industriel capitaliste ne prend pas les précautions indispensables. — Surmenage intellectuel. — Le collectivisme remédie à tout.
Les ma'ttrs. — Démoralisation de la classe ouvrière ])ar l'existence intolérable c|ui lui est imposée. — I)éséc|uilibre moi-al des classes élevées. — La prostitution obligatoire. — L'hygiène dans le mariage — Mercantilisme (|ui préside aux unions légales. — Sélection à rebours. — Contagion et hérédité sypliilitic(ues. — Relèvement du niveau moral par le collectivisme — Suppression de la prostitution et moralisation du mariage. — Interdiction du mariage aux personnes malsaines. — Traitement des sjphilitiques. — Précautions obligatoires.
L'Iu/yiène (jéncrale du milieu. — Maladies épidémiques. — L'opinion des savants. — Ra])port de M. Henri Monod — Les remèdes sous le régime collectiviste. — Il arrêtera le dévelopjjement exagéré des villes. — Sup- |)ression des maladies évifables.
Fonctionnement pratitpie du service ilc Ihxgiènc publique. — Son rôle
comme contrôle et conseil — Sa collaboration au service de l'assistance sociale. — Côté administratif et côté technique des établissements d assistance sociale. — Séparation des pouvoirs. — Son utilité. — Conseil supérieur de Ihygiène — Service de ihygicnc dans les villes et dans les campagnes — Attributions des médecins. — (iratuité des eaux tliermalcs.
La puissance cruiie société est un produit dont la force de chaque individu est un facteur. Les gouvernants ne devraient donc pas avoir de plus constante préoccupation que de rechercher et de combattre les causes d'afTaihlissement de la race humaine. Il serait injuste de dire que, jusqu'à ce jour, ils y sont demeurés indifférents; leur sollicitude s'est révélée par d'assez nombreuses mesures qui témoignent tout au moins de leur bonne volonté. Mais il est bien permis de dire que les remèdes ont été très au-dessous des besoins, puisqu'ils ne sont pas parvenus à arrêter la fatale dégénérescence qui menace de déchéance, puis de disparition, sinon l'humanité, du moins certaines nations.
C'est que, sur ce point comme sur tant d'autres — disons hardiment: sur tous les autres — la société individualiste est dans l'impossibilité d'aboutir à des résultats elfectifs : basée sur l'opposition des intérêts individuels, elle les voit se soulever contre elle chaque fois qu'elle tente une réforme, si modeste qu'elle soit, et apporter à ses projets des obstacles infranchissables.
Et c'est pourquoi le mal étend ses ravages sans interruption, avec la rapidité d'une progression géométrique. La situation s'aggrave de jour en jour. Les savants, les statisticiens, tous ceux qui ne se laissent pas distraire par les vaines agitations de la politique courante des grands intérêts de l'humanité, suivent les progrès du fléau et poussent en vain le cri d'alarme en offrant, pour le combattre, le concours de la science, qui sei'ait infaillible s'il était utilisé. On ne les entend pas, où plutôt on se bouche les oreilles pour fuir leurs désolantes constatations, parce qu'on sent parfaitement qu'on n'y peut rien.
La situation de la France particulièrement est des plus graves : sa population reste numéri([ucnient stationnaire ; on doit abaisser de temps en temps le minimum de la taille exigée pour le service militaire, se contenter d'un degré de force physique inférieur aux exigences de ce service, et malgré toutes ces concessions, on n'arrive pas, dans certaines provinces, à recruter le contingent ; partout on constate une augmentation sensible du nombre des réformés. Ce sont là des faits connus de tous, et que nous croyons inutile d'appuyer par des statistiques, pour ne pas charger démesurément de chiffres cet ouvrage.
L'hygiène publique constitue donc au premier chef ce qu'on peut appeler une question vitale. Heureusement qu'elle se résout presque d'elle-même avec l'organisation collectiviste, ainsi que nous allons l'établir.
Si on analyse avec soin les causes diverses qui peuvent influer, en bien ou mal, sur l'état de santé des individus, on remarque qu'elles peuvent être ramenées à cinq catégories, dans lesquelles elles viennent se classer toutes. Ce sont :
L'alimentation,
L'habitation, I
Le travail.
Les mœurs,
Et l'hygiène générale du milieu.
Nous allons les examiner successivement et montrer, à côté du mal actuel, le renn-de si simple et si efficace qu'y apportera le collectivisme.
L'Alimentation.
L'alimentation a une influence prédominante sur la santé. Elle peut lui nuire par sa quantité, lorsqu'elle est insuffisante ou exagérée; elle peut lui nuire par sa qualité, si elle contient des substances malsaines.
On ne constate guère d'excès d'alimentation autre que l'abus des liquides alcoolicpies, car les indigestions que se donnent quelques gourmands, et toutes les maladies qui en dérivent,
sont Teffet de volontés individuelles, et l'état social n'en est pas responsable. L'alcoolisme, au contraire, est un produit social. Comme il tient à la mauvaise qualité, aussi bien qu'à la trop grande quantité des liquides absorbés, nous en reparlerons longuement lorsque nous nous occuperons de la qualité des substances alimentaires.
L'insuffisance de la nourriture a des conséquences bien connues; les statistiques constatent. une augmentation de la mortalité et l'apparition d'épidémies et de maladies endémiques chaque fois qu'une crise économique vient rendre plus difficiles les conditions de l'existence pour les pauvres gens. Tout le monde a eu l'occasion de voir autour de soi des familles de souffreteux à la mine hâve, dont on dit qu'elles ne mangent pas à leur faim. Un tel régime amène forcément l'épuisement rapide de l'être humain et sa mort prématurée.
Tel est le cas trop fréquent de la classe ouvrière, au sein d'une société marâtre qui. faisant du travail la condition obligatoire de l'obtention du pain, a le cruel illogisme de ne pas donner du travail à tous les bras qui en sollicitent, qui abandonne chacun de ses membres à ses seules ressources et ne lui prête aucune aide dans la détresse où il a si fréquemment l'occasion d'être plongé.
Nous ne nous attarderons pas à décrire les horreurs de la situation faite au prolétariat par la société capitaliste. Des voix plus éloquentes les ont signalées et stigmatisées. Hâtonsnous de nous détourner de cet enfer et de reprendre espoir en contemplant l'Eden collectiviste dans lequel hommes, iemmes, enfants, vieillards, infirmes, malades, auront la certitude de ne jamais manquer du nécessaire. C'est l'évidence même pour quiconque a sui^i avec attention le commencement de cet ouvrage, et nous montrerons plus loin que ce résultat si désirable sera atteint dès le lendemain même de l'instauration du nf)uveau régime! Voilà donc tout un côté — et non le moindre — de l'hygiène publique assuré. Passons à la qualité des produits alimentaires.
« On frémit d'horreur, écrit le docteur Julien Pioger(l), à
(Il La Question sanitaire, chez Giard et Biière, IC, rue Soufflot, Paris
qui nous enipiunleions une paiiic des renseignements contenus dans ce chapitre, on n'ose plus ni boire ni manger quand on lit les rapports du l:d)oratoire nuinicii)al et les nombreux traités sur la fraude alimentaire. »
La science sait aujourdhui (]ue les aliments peuvent nuire à la santé soit par l'absorption d'un micro-organisme pouvant produire une maladie infectieuse, soit |)ar un poison chimique qui détermine une intoxication.
Les maladies des voies digestives sont plus fréquentes à elles seules que celles de tous les autres organes réunies : et encore nombre de malaises sans causes connues, d'épuisements par langueur, d'accidents dits nerveux, sont en réalité l'effet d'un empoisonnement méconnu.
Nous ne pouvons passer en revue les différents aliments sur lesquels la fraude exerce son savoir-faire aux dépens des consommateurs ; nous nous contenterons de parler de ceux dont l'altération produit les plus grands ravages : la viande, fraîche ou conservée, le lait et les boissons alcooliques.
La viande et le lait sont les véhicules par excellence de la tuberculose, la plus meurtrière de toutes les maladies, celle qui entraine à Paris 23 pour 100 des décès, et qui est peut-être la cause indirecte d'autant de morts imputées à d'autres maladies.
L'identité de la tuberculose animale avec la phtisie humaine et la contagiosité de cette terrible maladie ne font plus aucun doute pour personne. Il est donc effrayant de constater les progrès de la tuberculose chez les animaux domestiques. En Allemagne et en Angleterre, la situation est plus inquiétante qu'en France ; néanmoins si certaines provinces françaises sont à peu près indemnes jusqu'à ce jour, d'autres, comme la Beauce et la Brie sont gravement infectées. Nocard estime qu'il existe en Beauce 25 pour 100 de tuberculose chez les bovidés.
Le danger pourrait être conjuré au moyen d'une surveillance rigoureuse ; mais comment déjouer les infâmes calculs de la cupidité, toujours en lutte contre l'intérêt social ? Il est impossible, constate le docteui- Pioger, de surveiller les tueries particulières. Ces quel([ues mots sont la condamnation de la société actuelle et l'indication de la facilité avec laquelle
le collectivisme portera remède au mal. Sous ce régime, en effet, il'n'y aura plus de tueries particulières, et les cultivateurs, indemnisés de la perte des animaux tuberculeux, n'auront aucun intérêt à les vendre clandestinement.
Les congrès d'hygiène fait retentir sans cesse le cri d'alarme contre les dangers que font courir les mauvais laits ; tous les hommes compétents sont unanimes sous ce rapport, et s'efforcent d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur la nécessité de réglementer plus sévèrement la vente du lait.
Ce qui est à peu près impossible avec l'organisation actuelle, puisque le lait est livré directement au consommateur par le producteur, sera au contraire aisé lorsqu'il passera par les magasins généraux! D'ailleurs les directeurs agricoles, assistés du directeur de l'hygiène publique, feront de fréquentes tournées d'inspection dans lesétables, emporteront des échantillons des laits provenant des vaches suspectes et n'hésiteront jamais à sacrifier ces dernières si l'analyse confirme leurs présomptions.
L'alcool est le fléau moderne par excellence ; ses ravages sont incalculables et personne ne peut en prévoir les limites. C'est lui qui multiplie les assassinats et les suicides, peuple les hospices d'aliénés, encombre les hôpitaux, stérilise la race et tue la vitalité des peuples les plus civilisés.
Les hygiénistes, les moralistes, les criminalistes, ne cessent d'appeler l'attention sur le rapport frappant qu'on rencontre toujours entre l'augmentation de la consommation de l'alcool et l'accroissement de la morbidité, de la mortalité et de la criminalité.
De 188Ô à 1892 la consommation de l'alcool s'est élevée en France de 1.400.000 hectolitres à 1.935.000 hectolitres.
De 1872 à 1885. 50. 000 individus sont devenus fous à Paris par alcoolisme.
Le docteur Keer, de Londres, attribue à la même cause 40.000 décès prématurés par an à Londres, et 128.000 maladies.
M. Gladstone a prononcé le ô mars 1880 les paroles suivantes, à la Chambre des Communes : a L'alcool fait de nos jours plus de ravages que ces trois fléaux historiques : la famine,
la pcslo, la guerre. Plus (|ue la lamine el la peste il décime ; plus (|uc la guerre il tue; il fait pis ((ue tuer: il (léshonare, »
« De jour en jour, a dit Richard Cobden, l'expérience me confirme davantage (jue la (piestion de Tintempérence est la base de toute rél'orme polili(|ue et sociale. »
Le plus épouvantable, dans ce fléau, c'est qu'il frappe non seulement l'imprudent qui s'y est livré, mais sa descendance : l'alcoolique, aigu ou chronique, engendre des dipsomanes ou des épileptiques, ceux-ci des dégénérés ou des fous, lesquels à leur tour procréent des idiots.
Le docteur Pioger, à l'ouvrage, déjà cité, duquel nous puisons ces détails techniques, et qui n'entrevoit (jue très conlusément la solution collectiviste, constate que c'est surtout dans les temps modernes que l'alcoolisme a conquis sa toutepuissance dévastatrice, ^c grâce aux progrès de l'industrie de la distillation, et grâce aussi, hélas ! au calcul coupable el pernicieux des gouvernements qui lïunl vu dans lalcool que son rendement en impôts. »
Hé, voilà bien la cause profonde du mal ! Non seulement la société capitaliste est impuissante contre lui, mais elle l'encourage, elle le dévelopj)e parce qu'elle y trouve des ressources financières commodes dont elle est toujours avide !
Tout particulier peut produire et vendre des boissons alcooliques ; l'Etat ne lui demande qu'une chose: en acquitter ponctuellement les droits. De leur qualité^ des impuretés nuisibles qu'elles renferment, il n'a cure; il pousse le respect de la liberté du travail et de la liberté du commerce jusqu'à consacrer la liberté de l'empoisonnement, pourvu que la mort n'apparaisse que comme consé(|uence éloignée de l'absorption, et non comme elTet immédiat.
L'alcool en elTet, nous l'avons dit, exerce ses ravages plus encore par les substances toxicjues qu'il renferme, lors(|u'il n'est pas soigneusement rectifié, (pie par la quantité (]ui en est absorbée.
La société capitaliste est donc doublement coupable de l'extension de l'alcoolisme. D'une part elle ne prend aucune mesure pour en rendre l'usage moins pernicieux, d'autre part elle en ei^courage la consommation, à laquelle tant de malheu-
reux sont portés par la rupture de l'équilibre moral qui résulte des enfièvrements de la lutte pour la vie, ainsi que nous l'avons expliqué au chapitre Vil.
Voilà la situation actuelle dans toute sa tristesse, mais sans la moindre exagération. Tournons le feuillet du livre de l'avenir. Nous voici en pleine société collectiviste :
C'est l'Etat qui fabrique lui-même les boissons alcooliques. Nul n'a intérêt à les frauder, et d'ailleurs un contrôle sévère s'y opposerait. Plus de bouilleurs de cru par conséquent; ces empoisonneurs de nos campagnes disparaîtront ; il sera fait défense à tout particulier d'avoir un alambic. Tous les produits à distiller seront livrés aux magasins généraux qui les enverront aux distilleries cantonales, où le travail s'opérera sous la surveillance de chimistes experts responsables de la fabrication.
Nul alcool ne sera livré à la consommation sous une forme quelconque qu'après une rigoureuse rectilication plusieurs fois contrôlée. De plus, le prix de ce produit et de toutes les liqueurs qui en dérivent sera considérablement augmenté, tandis qu'on donnera à bon compte des vins, bières, cidres, etc., exempts de toute sophistication.
Les ouvriers en reviendront donc à ces excellentes boissons, dont l'abus même ne présente que des inconvénients secondaires, et renonceront avec bonheur au poison des « assommoirs. »
Et cet immense bienfait aura été accompli, comme tant d'autres, sans elTort, sans difficulté, sans méthode savante et compliquée, d'un coup de baguette de la bonne fée Collectivisme !
Tous les autres produits alimentaires étant également fabriqués par l'Etat et vendus par lui, on peut dire que cette question de l'alimention sera résolue pleinement, sans la moindre réserve, réalisant ce que les hygiénistes n'ont jamais osé rêver !...
L'Habitation.
Nous avons déjà dit quelques mots, au chapitre des Bâtiments, de ce côté de llivifiène puhlicjue dont on ne saurait exagérer rimi)oitanee.
Les constatations laites dans toutes les grandes villes, sur rinsulïisance et l'insalubrité des logements ouvriers el Taccroissement de mortalité qui en résulte, sont bien connues et personne ne les discute.
Karl Marx a cité des exemples effrayants du surpeuplement de la plupart des locaux des quartiers pauvres de Londres. Victor Hugo a arraché des larmes aux plus endurcis en décrivant les horreurs des caves de Lille. Le grand poète n'amplifiait malheureusement rien. A Paris, entre mille communications analogues, le docteur Cheysson a présenté, le 24 février 1891, à la Société de médecine, un mémoire constatant qu'entre le VIII'^ arrondissement Elysée) et le XlI^CReuilly), ce dernier, qui est celui où les loyers sont le moins élevés, la mortalité varie du simple au double, et que si elle était partout au niveau le plus favorable, il mourrait par an, à Paris, 20.000 personnes de moins.
Le docteur Bertillon a fait cette constatation : Dans l'arrondissement du Temple, où l'on compte 764 habitants par hectare, la mortalité annuelle est de 21 pour 1000 ; dans l'arrondissement de l'Elysée, où la population n'est que de 280 habitants par hectare, elle n'est que de 13 pour 1000.
Une étude a été faite sur les logements ouvriers à Bruxelles; il en résulte que près de la moitié des familles ouvrières logent dans une seule pièce qui. pour le tiers d'entre elles, est une mansarde, et pour quelques-unes une cave.
A Berlin, en 1880, d'après M. Beernaert, 100 000 habitants logeaient dans 23.000 caves, 200.000 couchaient à 4 à 5 dans une pièce unique, et dans 3230 logements il était impossible de faire du feu.
C'est peut-être pire à New- York.
Paris compte 20 à 30. 000 familles de cinq à six personnes qui ne disposent que d'un seule pièce, et dans cette pièce que d'un seul lit.
Ces logements deviennent des foyers d'infection ((ui propagent tontes les maladies. Un fait entre cent prouve rcfficacité des résultats qu'on obtient, par l'assainissement des cpiartiers déshérités, et le remplacement des habitations insalubres par ^des maisons saines.
Un îlot de maisons du quartier de St-Gilles à Londres, où la mortalité s'élevait à 50 et 60 pour 1000, a été détruit en 1889 et remjîlacé par des bâtiments neufs établis dans de bonnes conditions hygiéniques. La mortalité est tombée à 17 pour 1000. Le fait a été rapporté par le sous-secrétaire d'Etat à la Chambre des Communes.
Bien que les maladies engendrées par l'insuffisance ou l'insalubrité des logements s'observent surtout dans les agglomérations ouvrières, la camjjagne n'en est pas exemj^te. 11 existe encore en France 200.000 maisons dépourvues de fenêtres et qui sont presque toutes à la campagne. Leurs habitants doruîent en grand nombre dans une même pièce encombrée. L'air pur dans lequel ils vivent au dehors constitue pour eux un remède partiel ; néanmoins il n'empêche pas la contagion de se développer à l'intérieur.
Les habitations actuelles sont établies, non pour placer leurs locataires dans de bonnes conditions d'hj^giène, mais pour rapporter aux propriétaires un revenu aussi fort que possible. Dans ce but, les moindres recoins sont utilisés, l'espace est morcelé, l'air et la lumière parcimonieusement mesurés, l'évacuation des déjections et eaux ménagères insuffisamment assurée. C'est ainsi qu'on obtient des « maisons de rapport. Si le coefficient de la mortalité est considérable, qu'importe au propriétaire, qui généralement habite ailleurs? L'intérêt personnel est implacable; il poursuit son but sans en dévier^
Et se souciant peu de laisser ici l)as.
Des larmes et du sang aux traces de ses ])as.
Quand il paraît se charger d'un service d'intérêt public, c'est avant tout pour lui qu'il travaille et il sacrifie tout pour ses satisfactions. C'est là le vice fondamental de la société actuelle, où l'utilité commune la plus impérieuse est placée
sous la dépendance' absolue des inléièls [)articuliers. Comme il y a conllil permanent entre l'intérêt général et lintérct privé, le premier est toujours lésé.
Ce (juenous avons dit au chapitre des Bâtiments suflit pour prouver que la société collectiviste résoudra celte question aussi bien que celle de l'alimentation.
Le Travail.
La société capitaliste corrompt tout ce (ju'elle touche : du travail, cette noble prérogative de l'intelligence humaine, qui devrait être une récréation et un exercice hygiénique, elle a fait un instrument d'esclavage, de soufTrance et de mort.
Le travail actuel est nuisible par ses excès et par les mauvaises conditions dans lesquelles il s'opère.
Le surmenage prend l'enfant à l'école, où il est soumis à un gavage intellectuel dont il conservera plus tard peu de notions utiles, mais qui lui sert à passer, avec chance de succès, des examens et à o])tenir des diplômes qui seront des réclames pour son maître.
La mauvaise répartition du travail entraine le surmenage des ouvriers. Tantôt ils traversent des périodes de chômage, tantôt ils sont obligés de prolonger la journée normale. Trop souvent, d'ailleurs, pour ne pas dire presque toujours, cette journée normale est excessive. Tant de documents ont été cités sur cette question que nous considérons la matière comme épuisée et le fait comfne acquis. L'emploi des machines-outils, faisant de l'homme le serviteur de la machine, l'obligeant à régler ses mouvements sur les siens, ne lui laissant aucune minute de tranquillité, devient, dans certaines industries, énervant et fatigant au suprême degré.
Les employés de nombreuses administrations sont également astreints à un travail supérieur à leurs forces.
Les enfants occupés dans les manufactures y sont encore surmenés, malgré les réglementations récentes, et y contractent les germes de maladies cjui entravent leur croissance, quand elles n'ont pas une issue plus fatale.
Mais rien n'est plus funeste, au point de vue physiologique
comme au point de vue moral, que le travail des femmes et des jeunes fdles. Là, la vie est frappée dans sa source. Le travail des manufactures, qui arrache les femmes et les jeunes filles à leurs foyers pour les plonger dans une promiscuité démoralisante, détruit chez elles cette fleur de délicatesse qui fait le charme de la compagne de l'homme; il ruine la constitution des jeunes fdles à l'époque où elles ont hesoin de prendre des forces pour se préparer à leur rôle de femmes et de mères; il sépare les mères de leurs enfants, et prive des soins indispensahles ces petits êtres si faihles, pour qui tout est danger.
Les cultivateurs, eux aussi, se livrent, à certaines saisons, à des excès de travail ; mais ils ont comme remède l'air pur, le soleil, ces grands dispensateurs de force et de santé. Les ouvriers des manufactures, au contraire, sont toujours placés dans de mauvaises conditions d'hygiène, même lorsque les ateliers sont convenablement installés et que la fabrication à laquelle ils sont occupés n'est pas malsaine ou dangereuse par elle-même. L'air est toujours trop rare, trop mêlé de fumée ou de substances minérales ou organiques. Mais dans les grandes villes, où la place manque, les ateliers deviennent de véritables enfers ; les ouvriers ont peine à se mouvoir entre les machines resserrées ; certains locaux ressemblent à des caves, et on n'y voit clair, nirême en plein jour, qu'au moyen d'un éclairage factice ; l'atmosphère y est suffocante et irrespirable.
Que dire des industries meurtrières, dans lesquelles l'intoxication de l'organisme est permanente, 'telles que la fabrication de la céruse, du mercure, l'étamage des glaces et la chapellerie, qui er ploient le mercure, la teinture des étoffes et la peinture des[)apiers, qui font usage de couleurs à base d'arsenic, les fabriques d'allumettes pliosphorées, celles de caoutchouc, qui se servent du sulfure de carbone, etc., etc.? Il serait facile de modifier les procédés de fabrication ou de remplacer les substances délétères par d'autres inoffensives, de façon à préserver l'organisme des ouvriers : la science et l'expérience ne restent jamais en défaut dans de telles situations. Mais les bénéfices du capital pourraient s'en trouver diminués, et si d'aventure il se trouvait quelque patron humain, disposé à
prendre une louable initiative,' l'inexorable loi de la concurrence viendrait bientôt lui a[)|)rendre à ses dépens que, sous le régime capitaliste, l'ouvrier doit être traité comme une machine, avec plus d'indillérence même, puis(|u'on le remplace gratuitement (juand il est usé.
Il nous reste à parler du surmenage intellectuel, ((ui détraque l'estomac et le système nerveux de toutes les personnes occu])ées d'alTaires. Malgré le danger de manquer brusquement de travail, auquel ils sont toujours exposés, l'ouvrier, l'employé ont l'esprit relativement tranquille; leur journée laite, avec plus ou moins de peine, ils rentrent chez eux et s'allranchissent de toute préoccupation. Mais le commerçant, l'industriel, le financier, celui qui ne gagne sa vie qu'en faisant courir des risques à son avoir, ne connaissent jamais cette quiétude. Dans la terrible lutte pour la vie, où ils sont exposés à cha([ue instant à recevoir le coup mortel, ils doivent, pour l'éviter, avoir leurs forces cérébrales constamment tendues ; tout est pour eux difficulté, menace, tracas. Jamais on n'a vu autant qu'à notre époque de gens préoccupés, inquiets, fiévreux, écrasés par leur fardeau. Et combien y succombent tout à fait ! Combien de travailleurs, d'intelligents ont trouvé la faillite et le déshonneur au bout de leurs efforts ! Cette existence de perpétuelles angoisses est plus contraire à la santé que le travail manuel le plus rude.
En résumé, le travail dans la société capitaliste, est déprimant, épuisant, destructeur de l'organisme. Heureusement tout cela est corrigé dans la société collectiviste.
D'abord la suppression des intermédiaires, l'utilisation des oisifs et l'emploi des procédés de production perfectionnés, permettant d'avoir une surabondance de main-d'œuvre, la journée de travail sera ramenée à une durée qui variera selon les professions, mais ([ui sera toujours humaine. D'ailleurs il semble prouvé que les longues journées ne sont pas les plus productives et que la substitution de la journée de huit heures à celle de onze n'entraîne aucun amoindrissement dans la (pumtité de travail effectué.
Le travail national étant réglé par voie de budget au début de chaque année, la production s'elVectuera régulièrement.
uniformément, sans secousses. On travaillera tous les jours sauf ceux de repos, mais jamais plus un jour que Tautrë.
Les enfants resteront à l'école le temps suffisant pour y faire leurs études sans liàte ; ils s'assimileront mieux les matières des programmes et ne seront pas surmenés. Ils ne travailleront qu'à partir de quinze ans et ne feront que ce que leurs forces leur permettent de faire sans fatigue.
Les jeunes filles seront dans le même cas. Mariées ou mères, elles seront exemptées de tout travail.
Nous avons dit qu'on transporterait hors des villes les ateliers étroits et malsains et qu'on les ferait spacieux, bien aérés, bien éclairés.
Les industries dangereuses seront réglementées de façon à sauvegarder la santé des ouvriers ; d'abord on utilisera les découvertes scientifiques faites ou à faire pour remplacer les substances toxiques par d'autres inoffensives : si cependant on n'y parvient pas dans certains cas, toutes les précautions seront prises pour empêcher tout contact entre les organes des ouvriers et les vapeurs délétères : de plus la durée de la journée de travail sera réduite à un petit nombre d'heures.
Enfin l'organisation collectiviste supprimant les âpres soucis du striiggle for life, le calme, la sérénité les plus parfaits seront le lot de tous, quel que soit le rang social. Chacun n'aura qu'à s'acquitter de la tâche qui lui sera assignée, et qui ne sera jamais exagérée ; moyennant cela il recevra des produits sociaux une part largement suffisante pour ses besoins.
Laquestiondu travail, considérée au point de vue del'hj'giène, sera donc encore résolue de la façon la plus satisfaisante.
Les Mœurs.
Il est bien entendu que nous ne faisons pas ici un cours de morale et que nous ne nous occupons des mœurs que dans leurs rapports avec l'hygiène — ce qui ne veut pas dire d'ailleurs que nous soyons indifférent aux questions de morale pure ; nous croyons seulement qu'une meilleure organisation sociale sera le plus puissant moyen d'améliorer les mœurs.
Nous venons de parler de l'àpreté croissante de la lutte pour la vie chez les personnes qui s'occupent d'atTaiies. L'ouvrier, (lisions-nous, n'a pas les mêmes soucis. Mais il connaît la souffrance sous une autre l'orme : d'abord, vivant au jour le jour, ne pouvant presque jamais l'aire d'économies, se sentant à la merci d'une maladie, d'un accident, d'un chômage, désespérant d'arriver jamais au bien-être, il se sent pris, au sortir de l'insouciance de la jeunesse, d'un sombre latalisme qui mêle l'amertume à ses rares joies ; il voit sa femme, ses enfants pris comme lui dans l'engrenage; quand il rentre chez lui le soir, fatigué du labeur de la journée, il ne trouve qu'une nourriture malsaine et insuflisante ; il étouITe l'été et il gèle l'hiver dans le local étroit où il a installé sa nichée, et dont il craint d'être expulsé à chaque terme par un propriétaire sans pitié, si un besoin pressant a emporté les quelques pièces de cent sous mises en réserve pour son loyer. Où donc ce déshérité pourrait-il trouver le bonheur? Comment pourrait-il prendre goût à la vie, quand l'horreur de sa misère est irritée encore par le luxe insolent qui l'environne? Trop souvent il s'abandonne, perd le sens moral, tombe dans le vice et la débauche, devient la proie de l'alcoolisme.
Dans les classes plus élevées, une réaction inévitable contre les difficultés, les dangers, les ftitigues des affaires pousse l'homme vers les jouissances faciles. Voyant tout l'aléa que présentent les entreprises les plus honnêtes et les plus sensées, il arrive à ne plus croire à la possibilité de parvenir à l'aisance par le travail régulier, il se jette dans les spéculations, c'est-à-dire dans le jeu, avec frénésie, et l'argent que parfois il y gagne si facilement, il le dépense avec une facilité égale en plaisirs épuisants.
Pour un observateur qui a pu s'arracher au tourbillon de la vie courante et envisager d'un j)eu haut l'aspect général de notre société, le nombre des natures saines, éc|uilibrées mentalement, est extrêmement minime, en dehors des populations rurales où elles ont presque toujours gardé leur pondération. On ne connaît aucune mesure, on abuse de tout, on alterne l'excès du travail avec l'excès des jouissances, et on en arrive à ruiner sa constitution et à procréer des enfants dégénérés.
L'une des plaies les plus hideuses, les plus affligeantes de notre société est la prostitution, dont le développement dans les grandes villes a été la conséquence, d'une part, des difficultés (le la vie, d'autre part du besoin aigu de jouissances faciles que nous venons de signaler. Ce n'est pas la dépravation qui pousse ordinairement les jeunes ouvrières dans cette déplorable voie, c'est le besoin. La quantité de travail qu'on leur demande est meurtrière pour leur santé ; le salaire qu'elles reçoivent en échange est insuffisant pour pourvoir à leurs besoins les plus pressants ; sous le plus léger prétexte, ou simplement parce que les commandes diminuent, elles sont renvoyées du jour au lendemain et restent parfois de longues semaines avant de trouver une situation nouvelle. Il faut pourtant bien manger, pendant ce temps ! Un monsieur quelconque se présente; il est agréé. Et voilà une recrue nouvelle pour l'armée de Cythère !
La fatale loi d'airain, qui réduit les salaires au minimum strictement nécessaire pour empêcher l'ouvrier de mourir de faim, a une application toute spéciale pour la jeune fille : l'employeur fait entrer en ligne de compte, comme une ressource normale, ce qu'elle peut retirer du traiic de son corps ; et il diminue la journée en conséquence ! Il est certain qu'aux jeunes filles qui n'ont pas pour point d'appui une famille honnête et douée de quelque aisance, il faut un véritable héroïsme et un concours de circonstances exceptionnelles pour résister aux suggestions de la misère et de la débauche. Il suffit d'un moment de faiblesse pour déchoir irrémédiablement, et les excitations sont continuelles!...
Le pauvre être dégradé qu'est la prostituée est voué aux plus horribles maladies et à une mort prématurée ; et de plus il abdique la fonction naturelle et sociale par excellence de la femme : la maternité. C'est ainsi que les sociétés s'affaiblissent et se perdent.
Quelque considérable que soit le nombre des prostituées, il est heureusement bien inférieur à celui des épouses. Mais l'hygiène, si complètement sacrifiée par les premières, reprendelle ses droits dans le mariage? Ce serait de la plus haute importance, car c'est par le mariage, en tant qu'union des
sexes, que riiéréditc manifeste ses effets dans la génération. Or le mariage a été discnlé, réglementé sous tous ses aspects excepté celui de la santé des conjoints. S'il est cependant une solution qui prime toutes les autres dans l'avenir du mariage, c'est incontestablement la question de santé. Cela n'empêche pas qu'elle soit méconnue aussi bien par les lois que par les mœurs. On se préoccupe peu d'assortir les âges, les caractères, les natures physiques : on vise avant tout la fortune. C'est j)our les beaux yeux de leur cassette et non pour les leurs que les jeunes filles trouvent des maris. Combien est-il de parents, parmi ceux qui jouissent de l'estime publique, qui refuseraient leur fille à un vieillard riche ?
La conséquence de ce mercantilisme, c'est une sorte de sélection à rebours, la sélection par l'argent, dont les conséquences funestes ne cessent d'être signalées par tous nos démographes, au point de vue de la diminution de la nuptialité, de la natalité et, par suite, du chiffre de la population.
L'absence de toute disposition légale imposant aux futurs époux un minimum indispensable de conditions sanitaires, et l'impossibilité où se trouvent les familles les mieux intentionnées de se procurer des renseignements précis sur l'état de santé du conjoint qui doit s'unir à leur enfant, ont souvent d'épouvantables effets. Il faut lire le beau livre du profeseur Fournier : La sijphilis dans le mariage, pour comprendre toute l'importance de cette question. Ce n'est pas seulement la contagion directe qui menace de chastes jeunes filles ; c'est aussi le danger de n'enfanter que des avortons qui meurent avant de naître ou qui, chose plus triste encore, ne viendront au monde que pour souffrir, languir et succomber à la maladie qu'ils auront héritée de leur père ; c'est enfin la menace de stérilité et d'avortcment.
Tous ces nnaux sont inhérents à la société individualiste ; ils tiennent à son essence même, et tous les elTorts qu'elle pourrait tenter pour les su[)primcr sont voués à l'insuccès.
La société collectiviste, au contraire, en fera disparaître la plus grande partie par le seul fait de son existence, et détruira les autres par (piel([ues l'èglemenls très sinq)les.
Tout d'abord, en supprimant la lutte pour la vie, en faisant
rentrer le calme, la sécurité dans tous les esprits, elle relèvera le niveau de la dignité de l'homme, le détournera des plaisirs grossiers, pour lui faire goûter les jouissances supérieures de rintelligence et du cœur. Une notable amélioration de la santé se manifestera parallèlement à cette régénération morale.
La jeune fille, gagnant ])ar un travail modéré de quoi subvenir largement à ses besoins, et presque sûre, lorsque la (|uestion de dot ne se posera plus, de trouver un mari selon ses désirs, sachant de plus que le mariage l'alTranchira de lobligation du travail, aura toutes les raisons du monde pour rostcr sage. Tout au moins ses faiblesses, si elle en a, n'auront pas pour consé([uence forcée de la plonger dans le bourbier de la prostitution.
D'autre part, les jeunes gens, privés des plaisirs faciles qu'ils trouvent actuellement, et sachant que le mariage ne sera pas une charge pour eux, se marieront plus jeunes, au grand avantage de leur santé, de celle de leurs futurs enfants et de la moralité publique.
Le mariage, affranchi de toute considération de fortune, sera la libre union de deux cœurs rapprochés par cette mystérieuse attraction qui s'appelle l'anîour. Le jeune homme, la jeune fille, iront vers l'être qui leur plaira physiquement et intellectuellement. Les unions seront donc toujours assorties et donneront de meilleurs fruits.
Aucun mariage ne sera autorisé si les deux conjoints ne sont pas reconnus, par une commission médicale composée de docteurs des deux sexes, propres à engendrer des enfants bien constitués. Nous savons que certains libertaires, qui oublient trop que la liberté de chacun s'arrête à la nuisance dautrui, trouveront cette mesure tyrannique. Nous répondons que le petit désagrément qui en résulte pour les futurs époux est amplement compensé, même pour eux, par la certitude où il les met de ne pas être victimes, au lendemain d'un engagement à vie, d'une triste surprise en constatant des taiTS incurables chez un être qu'on croyait sain. Mais c'est surtout au nom de l'intérêt social, au nom de Ihumanité, que nous proclamons la légitimité de cette mesure. Il est inadmissible que
des ètics, IVappés profondément dans leur organisme, soient laissés libres de mettre au monde des enfants dégénérés, et d'imposer à ces innocents, (jui ne demandaient pas à naître, une vie de soulïrances et de désespoir. Il faut couper le mal dans sa racine si nous voulons régénérer notre race affaiblie.
Ce sujet nous amène à indiquer ici les moj^ens de combattre l'extension des maladies syphilitiques, bien que ce sujet rentre aussi l)ien dans riiygiène générale dont nous allons parler dans un moment.
Là encore il faudra que les intransigeants de la liberté individuelle fassent lléchir leurs principes devant l'intérêt évident des particuliers dont la liberté sera lésée, et surtout devant l'intérêt supérieur de la société.
Constatons d'abord avec satisfaction que la plus grande partie de la difficulté sera déjà résolue par l'amélioration générale des mœurs et la suppression presque complète de la prostitution, qui entraîneront la disparition des quatre cinquièmes, des neuf dixièmes peut-être des cas syphilitiques. Mais il faut extirper complètement cette honteuse et terrible maladie.
P'ort heureusement la science sait la vaincre. Sur ce point aucun doute possible : un traitement dépuratif prolongé en détruit complètement les germes et met le sujet qui l'a suivi, ainsi que sa descendance, à l'abri de tout accident ultérieur. Il s'agit donc de traiter complètement tous les malades et de ne pas leur permettre de s'en tenir, comme ils le font trop souvent, à la guérison des manifestations primitives de la maladie.
Tout syphilitique sera donc tenu de se faire soigner, sous peine d'être enfermé, jusqu'à la fhi de sa maladie, dans un hôpital spécial. Aucun médecin ordinaire ne pourra, sous les peines les plus graves, traiter la syphilis clandestinement ; aucune pharmacie d'ailleurs ne délivrerait les remèdes. Il sera créé (les dis])ensaires spéciaux où les visites, les médicaments, la nourriture et les soins seront gratuits. Tout médecin consulté par un client pour un cas de syphilis devra l'adresser à l'un de ces dispensaires et en même temps l'avertir qu'il le
signale à la commission d'hygiène pour qu'il soit soigné de gré ou de force.
Les malades qui voudraient se faire soigner par les grands spécialistes pourront le faire à leurs frais, soit dans les hôpitaux où ces derniers exerceraient leurs fonctions, soit à domicile.
Les malades, même dans la période aiguë, ne seront pas tenus de rester dans un hôpital ; ils y seront seulement admis sur leur demande. Sauf ce cas, il leur suffira de se présenter régulièrement au dispensaire aux jours et heures indiqués, pour y passer la visite. Les remèdes seront absorbés en présence du médecin, et les malades devront suivre ainsi jusqu'au bout le traitement dépuratif jugé nécessaire. En cas de refus ou de négligence constatée par trois avertissements, ils seront enfermés tlans un hôpital pour toute la durée de ce traitement.
Dès la première visite, un dossier sera constitué pour chaque malade; son état civil y sera soigneusement inscrit et des notes seront prises sur les phases de sa maladie.
Il y aura à Paris un répertoire général des syphilitiques, dressé avec les répertoires particuliers de tous les dispensaires de province.
Au moment où se fera la première publication des bans d'un mariage, l'officier de l'état civil se procurera le casier syphilitique des deux futurs époux. S'il est l)lanc ou si la guérison est reconnue complète et que le mariage soit autorisé par les médecins, il ne fera aucune observation ; sinon, il arrêtera la publication et avisera les intéressés.
Tout rapprochement sexuel sera interdit à un sujet syphilitique aussi longtemps que le jugeront nécessaire les médecins. En cas de contravention, le coupable sera enfermé dans un hôpital jusqu'à la fin de la maladie.
Les professionnelles seront toujours enfermées dans des hôpitaux.
Il nous semble que ces mesures, complétées par un ensemble de précautions préventives, comme celles qui sont prises actuellement, telles que la visite périodique des prostituées, suffiront pour détruire dans peu d'années un fléau qui a
causé tant do ravages. Kn tout cas ou en délrnira les effets les plus déplorables, ceux qui se manifestent dans la descendance.
L'Hygiène générale du milieu.
Un homme peut s'alimenter convenablement, habiter une maison saine, travailler dans de bonnes conditions hygiéniques, ne se livrera aucun excès, et néanmoins être atteint par des maladies épidémiques dont Tair qu'il respire, l'eau qu'il boit lui auront donné les germes.
On doit reconnaître que, contre de grands fléaux, tels que le choléra-morbus, la société actuelle a pris des mesures de défense assez efficaces. Mais combien il s'en faut qu'elle remplisse complètement envers ses membres son rôle préservateur !
Le docteur Bertillon estime que la moitié des morts prématurées pourraient être évitées par une meilleure application des lois de l'hygiène. C'est également l'avis du docteur Janssens. Chaque année, dit le docteur Brouardel, plus de 30.000 Français succombent à des maladies évitables. Les quatre cinquièmes portent sur des jeunes gens ou des hommes de moins de trente ans.
Le directeur actuel de l'assistance et de l'hygiène publiques au ministère de l'intérieur, M. Henri Monod, un homme de cœur et d'intelligence, qui lutte contre le mal avec une énergie que ne décourage pas la pénurie des ressources dont il dispose, a étudié les travaux d'assainissement que s'est imposés l'Angleterre et démontré leurs heureuses conséquences. Il résulte de ses statistiques, extraites des chiffres officiels, cjue la moyenne de la mortalité y est tombée de 22 à 18 0 () et que, de 1880 à 1889, plus de 850.000 existences ont été préservées !.. Un pareil résultat devrait être de nature à stimuler le zèle réformateur des gouvernants. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, chaque fois qu'on veut réaliser un progrès, on se heurte à des difficultés budgétaires.
La société collectiviste, ([ui ne sera jamais arrêtée par de
tels obstacles, fera Tapplication intégrale des principes d'hygiène reconnus par les savants.
Elle veillera à la parfaite pureté des eaux servant à l'alimentation publique, et qui sont si souvent le véhicule des micro-organismes destructeurs.
Elle assainira les villes et les campagnes par un système dégoûts et de drainages qui feront disparaître toute trace d'humidité là où il en existe.
Elle veillera à ce que les vidanges soient promptement évacuées et ne puissent jamais contaminer le voisinage. C'est facile avec beaucoup d'eau et dégoûts et les appareils convenables.
Nous admettons, avec la science actuelle, le système du tout à Tégout, avec utilisation intégrale des eaux d'égout par l'agriculture.
Chaque fois qu'un cas de maladie contagieuse sera constaté, le malade sera soumis à un isolement rigoureux; l'appartement où il aura séjourné, les objets dont il se sera servi et qui l'auront approché seront soigneusement désinfectés. Des étuves à désinfection seront à cet effet établies dans toutes les agglomérations. Chaque fois qu'une épidémie se manifestera, la commission d'hygiène emploiera aussitôt les moyens prophylactiques les plus énergiques. Le personnel compétent et les ressources pécuniaires ne faisant pas défaut, on arrivera toujours à limiter dès le début les ravages des maladies qui, grâce à ces efforts et aux progrès de l'hygiène générale, deviendront de plus en plus rares. La plus terrible d'entre elles, la tuberculose sera précisément celle contre laquelle on luttera avec le plus de succès, en l'empêchant presque toujours de se manifester chez les sujets sains. Quant aux sujets affaiblis qu'elle atteindra, ils seront soignés sous le climat convenable dans des établissements où rien ne leur manquera et où il y aura toujours de la place pour tous les besoins. Dans quinze à vingt ans, cette horrible maladie aura à peu près entièrement disparu.
Dans toutes les villes, des établissements de bains et hydrothérapie publics seront installés; l'usage en sera gratuit, dans les conditions réglées par les médecins et qui empêcheront les abus.
Nous avons dit (jiie le service médical el pharmaceutique sera également gratuit.
Malgré toutes les précautions qui pourront être prises, le séjour des grandes villes ne sera jamais aussi salubre que celui des campagnes. Actuellement, les riches, malgré le confort de leur habitation et de leur alimentation, vont passer la moitié de lannéc dans leurs châteaux ou dans des stations balnéaires pour refaire leur constitution. Les pauvres gens restent à la ville et s'étiolent. Au bout de quelques générations, le sang le plus vigoureux est épuisé et la souche disparaît. Les grandes villes attirent à elles l'élite du pays et la détruisent. Paris surtout est un terrible mangeur d'hommes. L'accroissement continuel des grandes villes est donc inquiétant pour l'avenir, et depuis longtemps les économistes ont signalé le mal. Mais comment lutter, sous le régime actuel, contre le courant qui dépeuple les campagnes au bénéfice des villes?
Sur ce point encore l'organisation collectiviste montrera sa toute- puissance : elle créera et réglera à son gré les mouvements de flux et de reflux des populations rurales vers les cités. F^lle enrayera les développements de ces dernières en transportant les grands ateliers dans les campagnes, où l'existence des ouvriers sera infiniment plus douce, où ils habiteront de jolies maisons bien saines, avec des jardins, au lieu d'être entassés dans des casernes comme ils le sont actuellement. Les cimetières actuels seront supprimés et l'usage de la crémation généralisé.
Bref, en suivant pas à pas les progrès de la science, qui sera à tous égards la véritable souveraine du pays, affranchi de toute autre domination, on arrivera à préserver l'humanité de toutes les maladies que le docteur Brouardel appelle si justement des maladies évitables. La mort n'arrivera plus guère que par le terme de la durée normale de l'existence. Dans ce livre, d'où la froide raison exclut les considérations sentimentales, nous ne pouvons nous attendrir sur l'immense somme de douleurs morales cjui seront épargnées ainsi à la pauvre race humaine ; mais tous ceux (jui pleurent la perte prématurée d'un être chéri, et (jui sentent au fond de leurs cœurs d'inguérissables blessures, comprendront quelle joie
profonde le philosophe aini de ses semhlahles doit éprouver en entrevoyant de tels horizons !..
Il nous reste à dire quelques mots du fonctionnement pratique du service de l'hygiène publique, dont les attributions sont indiquées dans les pages qui précèdent.
On remarquera que le service de l'hygiène publi(fue sera mêlé à la plupart des autres, mais presque toujours à titre de conseil ou de contrôle.
11 participera à la rédaction de tous règlements du travail, pour empêcher qu'il devienne nuisible à la santé des ouvriers.
Il contrôlera les produits de l'agriculture et de l'industrie, non seulement au moment de leur fabrication, mais dans les magasins généraux où ils seront déposés, afin de s'assurer qu'ils n'ont subi aucune altération.
Il donnera son avis sur les plans des bâtiments nouveaux, quelle que soit leur affectation, et proposera les améliorations ou suppressions qu'exigent les bâtiments actuels.
Il écartera des agglomérations les industries insalubres.
Aux colonies, il assurera, dans la limite du possible, la santé publique par des mesures appropriées à chaque climat.
Le principal rôle de ce service sera sa collaboration à celui de l'assistance sociale, à laquelle il apportera son concours pour la partie médicale, vétérinaire, pharmaceutique, en ce qui concerne notamment les eaux minérales, bains, établissements d'hydrothérapie, les hospices, hôpitaux, asiles de vieillards et d'aliénés, maisons d'accouchements, dispensaires, étuves à désinfection, etc.
Il nous parait nécessaire, en effet, dans l'intérêt du public et pour assurer le bon fonctionnement de l'hygiène publique et de l'assistance sociale, de séparer nettement ce qui a un caractère administratif de ce qui a un caractère scientifique. De cette façon les deux services se contrôleront mutuellement, et on évitera les négligences et les abus qui se produiraient infailliblement si l'autorité absolue était laissée à un seul.
Ainsi dans un hôpital, la direction administrative sera laissée à l'assistance sociale et la direction médicale à l'hygiène publique. Le directeur n'aura pas d'ordres à donner au
médecin en chef, ni à en recevoir de lui ; mais chacun d'eux signalera les (ailles ou les lacunes qu'il constatera dans le service de l'autre.
L'utilité de ce double pouvoir et de ce double contrôle apparaît encore nettement dans le service médical à domicile. Les visites étant gratuites et les médecins recevant un traitement fixe, certains d'entre eux, n'étant plus stimulés par l'aiguillon du gain, pourraient être tentés de négliger leurs devoirs. Au contraire, si le malade réclamant des soins s'adresse au bureau de l'assistance sociale, ce dernier, en prévenant le médecin s'assurera qu'il n'a mis aucun retard à répondre à son appel. Disons à ce propos que tout sera organisé de iaçon à ce que les secours soient toujours immédiats: dans les villes le bureau d'assistance sociale sera en communication téléphonique avec tous les médecins, et si celui auquel il s'adresse est absent, il lui sera iacile d'en appeler un autre.
Le service de l'hygiène publique aura naturellement la direction des écoles de médecine, de pharmacie et vétérinaires. Avant d'exercer leurs fonctions, les docteurs en médecine devront passer une année dans une école de chimie appliquée aux substances alimentaires; ceux qui se destineront au contrôle des manufactures se consacreront spécialement à la chimie industrielle.
Il pourra être créé dans ce service deux grandes directions, celle des Etudes et celle de l'Application, divisées elles-mêmes en autant de bureaux qu'il sera nécessaire.
Le conseil supérieur de l'hygiène, présidé par le ministre, sera composé :
Des directeurs au ministère,
Des inspecteurs généraux,
Des professeurs de la Faculté de médecine de Paris,
Des directeurs départementaux
Et de toutes les sommités scientifiques, industrielles, agricoles, qu'il jugera nécessaire de s'adjoindre.
A la tète de chaque département sera placé un directeur départemental qui sera assisté d'un conseil composé :
Des inspecteurs ;
De délégués élus par les médecins de chaque canton, à raison d'un par canton ;
Des professeurs à la Faculté de médecine, s'il en existe une dans le département, ou, à leur défaut, des professeurs de physique, chimie et sciences naturelles des lycées ;
Des contrôleurs de Ihygiène dans les grandes usines,
Et de toutes les notabilités scientifiques, industrielles, agricoles qu'il jugera nécessaire de s'adjoindre.
Le but à viser, mais qui ne pourra pas être atteint avant plusieurs années, sera d'avoir dans chaque commune un médecin qui sera chargé de tous les services de l'hygiène : pharmacie, contrôle des produits alimentaires, des bâtiments, assainissement général, etc. 11 transmettra d'abord ses observations aux autorités locales compétentes, et au cas où elles n'auraient pas été prises en considération, il en fera l'objet de rapports au directeur départemental.
Dans les villes comportant plusieurs médecins, l'un d'eux sera désigné par ses collègues pour présider le conseil d'hygiène.
Ce conseil sera composé de tous les médecins, pharmaciens et chefs d'un service d'hygiène quelconque de la localité, d'une délégation du conseil municipal comprenant le maire, et des notabilités dont le concours pourrait être utile. Les petites communes elles-mêmes auront leur commission d'hygiène présidée par le médecin et comprenant les personnes les plus susceptibles de remplir ces fonctions.
Des inspecteurs placés sous les ordres du directeur départemental parcourront toutes les communes et veilleront à la bonne exécution des règlements. Ils visiteront notamment les usines ; ils contrôleront soigneusement leur installation et les conditions dans lesquelles le travail s'y effectue. Dans les usines fabriquant des denrées alimentaires, il existera à demeure un pharmacien-chimiste qui analysera les produits et qui sera contrôlé lui-même par les inspecteurs. Ce pharmacien pourra être chargé du service de la pharmacie médicale si ses occupations sont insuffisantes.
Une surveillance toute particulière sera exercée par le
médecin de chaque commune, ou un médecin délégué dans les villes, sur les viandes et le lait livrés à la consommation.
Il existera au moins un vétérinaire par canton; il sera chargé seulement de donner ses soins gratuitement aux bestiaux.
Nous avons dit (jue le service médical serait gratuit ; mais les personnes qui voudraient se faire soigner par les notabilités de la science les rémunéreront de gré à gré.
L'usage des eaux thermales sera accordé gratuitement sur une ordonnance de médecin le prescrivant. Le voyage étant gratuit et les malades recevant leur salaire habituel pendant le cours de leur traitement, les simples journaliers pourront se soigner comme le l'ont exclusivent aujourd'hui les riches.
Nous croyons inutile d'entrer dans de plus longs détails. Ce qui précède donne une idée très suffisante de ce que sera le service de Thygiène publique dans la société collectiviste..