‹ L'apprenti sorcierChapitre 147 sur 249 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

s'être donné le mot, chacun s’écartait instinctivement de lui. Auparavant les enfants couraient après lui pour avoir des sous, les femmes le guettaient, des portes et des fenêtres, et les hommes lui réclamaient des cigarettes. Maintenant on le saluait tout juste, quand on ne pouvait l'éviter. L’Américain s’esquivait dès qu'il l’apercevait. Raïmondi courait encore après son argent; mais on lisait, dans les yeux de l’aubergiste, une ironie méchante. Dans l’âme de tous ces rustres couvait une inimitié cachée. Angelo, seul, n'avait pas changé. Il mangeait, dormait, travaillait et le reste n’était pas son affaire. Parfois le soir, Frank Braun lui donnait une bouteille de vin. Il la buvait à l’étable, couché sur la paille, auprès de la chèvre.

Les enfants, même, s’éloignaient de l'Allemand. Un jour qu’il avait appelé Fiametta Venier, pour l'aider à détacher la barque, elle s'enfuit à toutes jambes,

Bientôt dans le Val germa cette pensée: «C’est un étranger, un ennemi!»

Ses relations avec Térésa, connues du village entier, avaient 6té acceptées comme toutes naturelles. Maintenant que la fille de Raimondi était une sainte, les Paysans avaient le sentiment qu'il l'avait souillée. Inconsciemment la haïne grandissait en eux.

I] n'y eut que le chat noir et Marfa, la chèvre, qui lui restèrent fidèles. Les paysans pensaient:

«1 n’est pas chrétien! Un chrétien n’est pas bon pour les animaux!»

Dès lors une fureur secrète se mêla à leur aversion.

Maintenant le soir, quand les croyants affluaient

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chez Raimondi, il s’en allait, suivi des deux bêtes. Alors la horde, derrière son dos, les bourrait de coups. Un après-midi, à son retour d'une promenade en barque, il trouva de chat, gisant devant sa porte, couvert de sang, le corps déchiré. Saisi de colère, il dégringola l'escalier. La foule se rangeait devant la maison, suivant l’ordre habituel, conduite par le tailleur.

Frank Braun, allant droit à eux, s’écria:

— Qui a tué le chat?

Personne ne répondit. Dans les premiers rangs régnait un silence peureux; des derniers rangs partirent des ricanements étouffés. Seul Girolamo Securo riait, de toute sa face, secouant son goître rouge, comme un dindon son jabot. Frank Braun leva le poing, écrasa le nez de Scuro. Le sang jaillit.

— Attrape ça et rends-le au coquin qui a tué le chat!

Le valet, hurlant de douleur, bondit sur son agresseur qui riposta par un formidable coup, donné en plein creux de l’estomac. Un second coup, sur Îa tête, envoya le goïitreux rouler à terre.

Frank Braun siffla la: chèvre et tous deux passèrent, sans, que personne osât porter la main sur eux.

Marfa à ses côtés, il gagna le boïs d’oliviers. Il respira profondément.

— Cela m’a fait du bien!

Il s’assit dans l’herbe, prit du sucre dans sa poche.

— Mange, Marfa ! Et n’aie pas peur, ils ne te feront pas de mal, à toi. Tu. donnes du lait, tu représentes un capital. S'ils te tuatent, ils seraient forcés de te payer

à Raimondi. Fritzi, comprends-tu, n'avait pas de valeur.

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